ibi I., cap. i
cernent, Dieu créa les esprits. Il devait cet acte de sa puissance à la perfection de l'univers et à sa propre gloire. Avide comme il Test de perfection, il ne pouvait pas arrêter le monde sur des lignes inachevées, qui eussent accusé son bon vouloir et sa force. Principe et type éternel de toutes choses, il ne pouvait éviter d'être représenté dans ses œuvres aussi glorieusement que le comportent des natures finies. Cause incorporelle, agissant uniquement et simplement par l'intelligence et la volonté, il ne pouvait bien s'assimiler son ouvrage qu'en y mettant des natures incorporelles, agissant, comme lui, uniquement et simplement par l'intelligence et la volonté. Afin de répondre à ces exigenees, que vous ne comprenez peut-être pas tout à fait, mais que Dieu comprend parfaitement, il a créé les anges, natures simples, incorruptibles comme lui, premiers miroirs de sa perfection, plus élevés, dans le moindre de leurs actes, que l'acte de l'homme n'est élevé audessus des instincts de la bête, l'instinct de la bête au-dessus du mouvement des plantes, le mouvement des plantes au-dessus de la gravitation imperceptible par laquelle les plus vils atomes de la matière se répondent et se tiennent unis l'un à l'autre. Admirable échelle du mouvement et de la vie ! En bas, des corps qui touchent aux fVontières du néant, en haut, des
esprits qui touchent aux rivages de l'océan infini de l'être et de la perfection.
Dieu les a rapprochés de lui, non pas afin de mieux s'y voir, — il se voit assez bien en lui-même, — mais afin de les mieux disposer à la béatitude, qui est le but suprême de tous ses desseins, dans les natures créées. Il n'a pas mesuré leur nombre sur le nombre des espèces qui peuplent la terre, le firmament, l'incommensurable étendue du monde. En leur faveur, il a fait un excès, dit le Docteur angélique : les nombres de la matière et des esprits inférieurs sont petits devant eux. Ils sont d'autant plus nombreux qu'ils sont plus parfaits; c'est la loi : Quanto aliqua sunt magis perfecta, tanto in majori excessu sunt creata '.
Dans ce si grand nombre, rien ne doit se confondre; mais, soumis les uns aux autres, dans la mesure de leur dignité, se communiquant les uns aux autres leur plénitude, dans la proportion qu'ils la reçoivent, ils forment autour du centre divin neuf chœurs harmonieux qui chantent la perfection infinie, dans une musique auprès de laquelle la nôtre n'est que gémissements et confusion.
Ils voient, ils connaissent, ils comprennent; mais ils n'ont pas besoin de ces reflets mourants que nous
i. Summ. TheoL, I p., qusest. L, art. m, vi.
envoient les créatures, et dont nous savons faire les lumières de nos trop faibles esprits; c'est de lui-même que Dieu laisse tomber sur eux les formes intelligibles qui contiennent toute science; c'est par luimême qu'il les met en rapport avec le monde obscur où s'accomplit notre épreuve.
Indépendants du temps et de l'espace, ils n'en subissent point les vicissitudes. Agir en ces deux choses, c'est leur manière d'y être. Par elles, ils ne peuvent être ni mesurés ni contenus : ils les contiennent et les mesurent par leur action.
L'inconstance des décisions, la perplexité des desseins, ils ne savent ce que c'est; tel est le caractère original de leur volonté, de se pouvoir fixer irrévocablement du côté de leur choix, et de ne pouvoir plus être fléchis désormais par aucune puissance. — Et voilà les anges, Messieurs; et, parce que voilà les anges, voilà les démons, car les démons sont des anges.
Soyez étonnés de leur grandeur et de leur perfection, c'est bien; mais il faut que vous les connaissiez, si vous voulez comprendre ce qu'ils désirent et ce qu'ils peuvent. Oui, ils étaient grands et parfaits. Comment sont-ils donc tombés? Qui les a précipités du ciel, où ils allaient vivre pour toujours? Celui qui les avait laits s'est-il épouvanté de tant de gloire,
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et, pris d'une effroyable jalousie, voulait-il, en diminuant les fruits de sa paternité trop féconde, abaisser les prétentions de ce qui restait, par un illustre exemple? Ainsi auraient parlé les anciens, qui prêtaient à la divinité les passions de l'humaine nature. Mais nous savons bien que rien ne peut épouvanter Celui devant qui tous les êtres ensemble sont comme s'ils n'étaient pas, tant leur grandeur est petite devant sa grandeur sans limites. Nous savons bien que l'amour infini qui nous a tirés de ses entrailles ne pouvait se désavouer, se trahir luimême, se déshonorer par une injustice. On ne tombe, on ne devient misérable que parce qu'on l'oublie, et ainsi sont tombés, ainsi sont devenus misérab les les mauvais esprits. Dieu, qui traite avec révérence tout ce qu'il crée, ne voulait pas les fixer dans leur bonheur par un acte imprévu, ni les enchaîner fatalement à sa vie; il leur fit, entre tous les dons, celui qui devait ennoblir tous les autres, le don de la liberté.
Ils étaient libres! Écoutez bien, car voici le drame dont la conclusion terrible se poursuit à travers les siècles, le drame que la terre ébauchée ne pouvait pas voir, et que Dieu nous a révélé depuis, par pitié pour nos faiblesses et pour nos malheurs. C'était au matin de leur vie. Ils sortaient des mains de Dieu,
purs, simples, immortels, mêlés aux hiérarchies sacrées. Aucune des influences grossières qui nous tourmentent ne tourmentait leur nature indépendante. Ils allaient, par un choix décisif, confirmer le premier acte de Dieu et s'ouvrir les portes de la béatitude éternelle; ils n'avaient qu'une chose à faire pour cela : se contempler eux-mêmes et se donner à Dieu. Mais, en se contemplant, ils ont pris plus qu'il ne fallait : ils ont été contents de se trouver si magnifiques, et ils ont arrêté à mi-chemin le mouvement d'amour qui devait se perdre en Dieu. Une voix se fit entendre : Je monterai, je monterai et je serai semblable au Très-Haut! Ascendant et ero similis Altissimo M Qui poussait ce cri séditieux? C'était toi, ô roi de la lumière! ô Lucifer! toi qui devais présider au gouvernement de toutes les splendeurs de la création, c'était toi! Et des mille de mille entendirent ta voix rebelle et partagèrent ton fol orgueil; et d'autres mille de mille crièrent avec un archange : « Michael? Qui est comme Dieu?» Alors, un grand combat s'engagea dans le ciel : Et factum est prœlium magnum in cœlo 2. Il ne fut pas long. Ce qui prolonge nos luttes, ce sont nos faiblesses; mais, entre natures si parfaites, il ne faut qu'un instant