‹ Introduction au dogme catholiqueChapitre 37 sur 80 · III · texte numérisé non relu

III

Est-ce assez, Messieurs? voulez-vous que je m'arrête? Pas encore, je vous prie : car j'arrive à l'immoralité suprême, au fond même de la doctrine spirite.

Selon cette doctrine, tous les esprits passent par des incarnations successives, jusqu'à ce qu'ils soient parfaitement purifiés ; aucun n'échappe à cette loi, et tous aboutissent nécessairement à la béatitude et à la gloire, quel que soit le nombre de leurs fautes et de leurs transmigrations.

Je vous l'avoue, Messieurs, ce qui m'a frappé d'abord, dans cette suite d'affirmations sans preuves, c'est leur prodigieuse absurdité. Toute expiation suppose le mérite; tout mérite suppose, dans l'individu, l'identité morale et la conscience de ses fautes. Or, s'il est une chose évidente, à supposer que nous sommes dans un état de réincarnation, c'est que notre identité morale ne subsiste plus et que nous avons perdu la conscience de nos fautes, puisque la tradition de nos souvenirs est brisée et que, entre l'incarnation présente et les incarnations passées, il y a un abîme, l'abîme de l'oubli. Pour moi, je le confesse, j'ignore entièrement les péchés que j'ai commis du temps que j'étais anthropophage, et je me crois à tout jamais incapable de les expier; c'est pourquoi j'affirme que la théorie des incarnations

est absurde au premier chef. Mais, en y regardant de plus près, j'ai vu que l'immoralité l'emportait, si c'est possible, sur l'absurdité.

Quelle est, Messieurs, la garantie de l'ordre icibas? C'est la sanction des lois morales; non pas une sanction telle quelle, mais une sanction suffisante, une sanction qui puisse contenir l'homme, malheureusement si facile à l'iniquité, dans les limites sacrées du devoir. Supprimez cette sanction , et l'homme, par un calcul infâme, se résignera à des épreuves qui ne lui enlèveront pas toute espérance; et, dépensant dans le crime tout ce qu'il a de force, il parviendra à effacer jusqu'au dernier vestige du bien et de la vertu. Aussi l'humanité a-t-elle cru, jusqu'ici, qu'il fallait aux lois morales une sanction suffisante et, selon ses traditions, cette sanction, c'est l'éternité des peines, — l'éternité des peines, dont la perspective terrible n'a pas toujours assez de force, pour nous retenir sur les pentes où nous nous laissons choir. Eh bien! Messieurs, le spiritisme supprime cette sanction : l'homme, quelque misérable et scélérat qu'il soit, n'aura pas d'autre peine à subir que la réincarnation. Et voyez jusqu'à quel point on est indulgent pour lui : la honte, châtiment naturel et comme spontané du crime, la honte de son passé lui sera épargnée par l'oubli; ii recommencera, à nou-

veau, une vie qui pourra mal finir; mais les siècles sont devant lui, et, en fin de compte, il arrivera à la béatitude et à la gloire. Héliogabale caressera saint Louis, Néron embrassera saint Vincent de Paul, et Voltaire se fondra de tendresse sur le cœur de saint Augustin. Quel est le scélérat qui ne soit prêt à accepter cette conclusion? Si elle était vraie, grand Dieul que de catastrophes! Voyez- vous ces légions de bandits, ivres de forfaits et piétinant sur les ruines du monde? Qu'importe? ils seront condamnés à devenir, plus tard, quelque honnête bourgeois, de mœurs réglées. La pénitence est douce, ils peuvent bien se satisfaire.

Je ne m'expliquerais pas tant d'horreurs, Messieurs, sans une erreur immense, que nous laisse soupçonner la doctrine spirite. A cette question : — Quelle est la source de l'intelligence? — elle répond : « L'intelligence universelle. — Il n'est pas donné à l'homme de savoir si chaque être ne puise pas une portion d'intelligence à la source universelle pour se l'assimiler. — Les esprits sont l'individualisation du principe intelligent... — Les esprits ontils une fin? leur individualité a-t-elle un terme? l'élément dont ils sont formés retourne-t-il à la masse? — Si nous disons que l'existence des esprits ne finit point, cest tout ce que nous pouvons affir-

mer ponr le moment '. » Au fond de toutes ces propositions, il n'est pas difficile de découvrir, un vaste panthéisme.

Cherchez Dieu, maintenant, dans cette horrible confusion de doctrines; le trouverez-vous, Messieurs? Non : Dieu ne partage pas avec l'iniquité le toit où il repose, neque habitabit juxta te malignus 2. Je ne rencontre, dans le spiritisme, que des qualifications odieuses, impitoyablement repoussées par la perfection infinie de Celui dont on voudrait accaparer l'autorité. Dieu n'est pas, Dieu ne peut pas être le patron de ce qui est suspect et déshonoré dans son origine, ridicule et téméraire dans ses procédés, incertain et immoral dans ses résultats.

Mais qui donc est là? Est-ce la nature dépravée par les faiblesses et les artifices des hommes? Faut-il attribuer les phénomènes spirites au magnétisme au somnambulisme, à l'hypnotisme, à la fascination, à l'hallucination, au reflet intellectuel, au charlatanisme? Oui, Messieurs, pour beaucoup de cas qui n'ont pas été sérieusement examinés. Mais il est des merveilles attestées par des témoins dignes de foi, qui surpassent toutes les causes naturelles que je viens d'énumérer, et qui supposent l'intervention

i. Livre des tsprits, n" 71, 72, 10, 83. 2, Ps. m.

des intelligences supérieures. Quelles sont ces intelligences? Sont-ce les anges du les âmes justes? Impossible, car les uns et les autres ne peuvent être que les causes ministérielles de Dieu. Mais qui donc, enfin? Il ne reste plus que Satan et les légions d'esprits maudits, qu'il emploie pour troubler l'humanité et l'empêcher d'arriver à ses fins.

C'est lui, n'en doutez pas, car le spiritisme se rallie, par son origine, à tous les prestiges qu'il a enfantés dans les âges déshonorés de l'histoire humaine. C'est lui, car le spiritisme nous rappelle, par ses procédés, l'audace qui l'a fait tomber des cieux. C'est lui, car le spiritisme, par ses résultats, atteste l'influence de sa volonté constamment portée vers le mal, et incapable de rien entreprendre qui ne soit contraire à l'ordre moral. C'est lui, car aucune des merveilles spirites ne dépasse son pouvoir. C'est lui, car il se tient en station à toutes les portes de la nature, par où notre esprit trop curieux se précipite vers le mystère : là, il nous saisit; de là, par d'insensibles pentes, il nous fait tomber jusqu'au fond des abîmes de la superstition. Il a beau se cacher, je le reconnais à ses hypocrisies. Le croiriez-vous, Messieurs? les salutaires conseils qui engagent une âme au service de Dieu, par les pratiques religieuses trop longtemps oubliées, ne sont rien autre chose

que des leurres diaboliques. Sous des apparences saintes, l'ennemi du genre humain déguise ses abominables calculs. 11 endort la défiance, écarte les soupçons; il fait prévaloir cette conviction qu'aucune puissance ne peut agir contre elle-même, que ce qui conduit à Dieu vient de Dieu. Et, pour dix âmes candides, qu'il aura converties par une permission d'en haut, il se prépare la corruption de plusieurs milliers d'âmes curieuses, inquiètes, obstinées, qu'aucun avis charitable ne pourra retenir sur le chemin des investigations téméraires et criminelles. Le compte est bon, soyez-en sûr, et, dans la balance des totaux, tout est profit pour l'enfer.

Mais, enfin, direz-vous, pourquoi cette solennelle explosion de la puissance de Satan? Quel est donc son dessein? Ah! Messieurs, je l'ai vu tout de suite» en étudiant les doctrines spirites : car j'y ai retrouvé le calque des erreurs publiquement enseignées aujourd'hui par nos savants et par nos lettrés. Tout ce qu'ils disent sur Dieu, sur l'essence de l'âme, sur la religion, sur le monde, sur la famille, sur les exigences sacrées de la nature, sur la sanction des lois morales, tout est repété, sous d'autres formes, par le spiritisme. Satan n'est que le suppléant des titulaires qu'il s'est choisis, auprès de ceux qu'un fort de la pensée appelle, avec un souverain mépris, « le

reste '. » Il ne se fie pas tout à fait au savoir-faire universel des hommes de plume, et il enseigne à sa manière. Répandre partout, de haut en bas, les mêmes erreurs, tel est le but de l'esprit menteur. Il se sert des faux savants et des lettrés, pour séduire les fats et les sots; il se sert des femmes nerveuses, pour séduire les ignorants et les simples. Sa doctrine triomphe, et par l'abus de la raison dans la philosophie contemporaine, et par l'oubli de la raison dans les superstitions du spiritisme.

Cependant, Messieurs, j'en ai la ferme conviction, Satan se trompe dans ses calculs : par la grâce de Dieu, cette exhibition de sa force doit tourner à sa confusion. En se montrant, il nous arrête sur les pentes du matérialisme, car il nous révèle le monde des esprits, et le monde des espiits attire l'intelligence humaine vers le monde divin. Après avoir vu des manifestations qui attestent une intervention malveillante, on sent le besoin de voir s'il n'y a pas, quelque part, des manifestations qui attestent une intervention bienveillante. Des prestiges on passe aux miracles, des miracles à la vérité.

I« E. Renan.

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