VINGT-SIXIEME CONFERENCE
Messieurs,
Il s'agit d'obtenir aujourd'hui une conclusion générale, fruit nécessaire et légitime des démonstrations qui ont rempli les précédentes conférer: — Cette conclusion s'est introduite plusieurs fois déjà dans la trame du discours; mais elle ne s'est pas encore revêtue de cette souveraine autorité qui s'impose à la raison, et commande son assentiment à la vérité; ce n'est qu'en la rapprochant des principes dont elle découle directement, que nous obtiendrons ce résultat. Les miracles sont constatés. Les signes qui distinguent les vrais des faux prodiges sont clairement définis. .Vous savons, à n'en plus douter, que Dieu s'est mis en scène, par un exercice exceptionnel de sa puissance. Partons de
cette connaissance si laborieusement acquise, et demandons aux miracles non plus quelle est leur ;ause, mais quel est leur résultat définitif, et comment ils obtiennent ce résultat. Rien qu'à leur nature, on devine qu'ils ne peuvent pas être des faits inertes, mais qu'ils possèdent une force démonstrative. Quelle est cette force? En deux mots- : Que démontrent les miracles, et comment démontrent-ils? Après avoir répondu à ces deux questions, nous examinerons les objections par lesquelles l'incrédulité prétend éluder la force démonstrative des miracles.
Démontrer une vérité, c'est rendre compte de sa filiation ; c'est faire voir qu'elle découle de certains axiomes, dont la clarté est telle que l'esprit humain ne peut pas les répudier sans outrager ses irrésistibles instincts; enfin, c'est tirer directement les conséquences de l'indémontrable. A ce point de vue, le miracle, par lui-même, ne démontre directement aucune vérité, si ce n'est la perfection de sa cause, car toute cause se manifeste en ses effets. Élevé par sa nature au-dessus des forces créées, le prodige,
quand il est vrai, nous révèle la force incréée. Ordonné par ses caractères à la bienfaisance ou au châtiment, il nous révèle l'infinie bonté ou l'infinie justice de Celui qui, pour gouverner le monde moral, peut appeler à son aide tous les êtres, toutes les forces, tous les mouvements du monde physique. Le miracle, enfin, démontre, par extraordinaire et par surabondance, ce que démontre, par ordinaire et par suffisance, l'œuvre primordiale de la création. Non pas que l'œuvre de la création soit inférieure au miracle dans l'ordre démonstratif : au contraire. Le merveilleux, selon la pensée de saint Augustin, y est plus universel et plus constant. Tous les fruits bénis de la parole de Dieu, tous les êtres qu'elle a fait jaillir du néant, parlent avec une admirable éloquence. Puissance! bonté! sagesse infinies! c'est le refrain de ce concert immense, que chantent perpétuellement des créatures de Dieu.
Groupés près des rois étincelants qui les gouvernent et les abreuvent de lumière, emportés, par une force mystérieuse et réglée, sur les cordes de leur écliptique, rois et sujets, soleils et planètes, bercés par une main amie autour d'un centre qui échappe à nos regards, toute l'armée céleste répète en chœur : Puissance! bonté! sagesse infinies !
Et les feux souterrains qui travaillent le globe, et
les laves brûlantes qui s'ouvrent un passage jusqu'aux lieux voisins du ciel, et la mer toujours ordonnée jusque dans ses fureurs, et les fleuves qui descendent et versent dans son sein immense leurs eaux fatiguées, et la pluie et la rosée, et les frimas, et les neiges éternelles qui couvrent le sommet tranquille des montagnes : Puissance! bonté! sagesse infinies!
Et cette première vie qui emprunte à la terre ses sucs nourriciers, et le cèdre qui ennoblit les croupes du Liban, et l'bysope qui rampe à ses pieds, et toutes ces plantes de tant de formes, de tant de couleurs, de tant de ebarmes, de tant de vertus, qui embellissent le lieu de notre exil : Puissance ï bonté! sagesse infinies!
Et l'insecte qui se noie dans une goutte de rosée, et le monstre qui s'agite dans les eaux profondes de l'Océan, et l'oiseau qui laisse tomber, à travers l'espace et le silence, les notes perlées de sa petite voix, 'et l'aigle qui plane dans les nues, et les bêtes fauves qui peuplent les déserts, et les animaux dociles qui se plient à notre fière domination : Puissance I tonte! sagesse infinies!
Et le sang qui se précipite dans mes veines tremblantes, et les palpitations de mon cœur, et les ondulations de ma poitrine, et les ébranlements subli-
mes de mon cerveau, et ma parole, fille de ma pensée, et ma pensée, fille de mon âme; et mon âme, fille de Dieu : Puissance! bonté I sagesse infinies!
0 Dieu! ô Seigneur! les cieux racontent votre gloire, le firmament publie qu'il est l'œuvre de vos mains; mais, aussi, « que votre nom est donc admirable par toute la terre ! Domine, Dominus noster, quam admirabile est nomen tuum, in universa terra M » Que de merveilles vous avez concentrées dans ma fragile vie! Puis-je ne pas dire comme le prophète, ivre d'admiration et d'enthousiasme : « Mon âme, bénis le Seigneur, et que tout ce qui est en moi chante son nom sacré : Benedic, anima mea, Domino, et omnia quœ intra me sunt, nomini sancto ejus2\ »
Cependant, Messieurs, cette magnifique démonslralion delà nature n'est pas tellement victorieuse, qu'elle ait toujours suffi à la faiblesse et à l'inconstance de l'esprit humain. La grandeur des merveilles de la création et leur assiduité ont produit un double aveuglement, qui s'est traduit par une adoration grossière et par un oubli plein d'ingratitude. L'homme s'est arrêté et prosterné devant les images de la perfection divine, comme devant cette perfec-