‹ Introduction au dogme catholiqueChapitre 49 sur 80 · E. Renan · texte numérisé non relu

E. Renan

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monothéiste, comme le castor est constructeur, le singe imitateur, l'hirondelle voyageuse et l'âne une bête patiente. — Mais, cet instinct dont nous parlons, « c'est le mystère des forces cachées de la spontanéité *. » — J'en suis charmé... Ne pourrait-on pas pas dire aussi que la terre est ronde, en vertu du mystère des forces cachées de la spontanéité? Cet assemblage de mots n'explique rien ; mais il accuse le profond embarras de l'incrédulité, en présence des dogmes merveilleux dont la nation juive est dépositaire.

Tout proteste, Messieurs, contre une explication naturelle des idées judaïques, et surtout contre une explication naturelle de leur immutabilité; car, d'un côté, le peuple juif n'est pas sans contact avec le reste du monde; d'un autre côté, il ne domine pas les nations qui l'entourent; au contraire, il en subit la perpétuelle attraction. Baal, Moloch, Dagon, Beelphégor, Astarté et tous les dieux de Chanaan l'invitent à des adorations impies. La superstition et les mœurs dépravées des Gentils le pressent de se soustraire à la rigueur de ses lois, et, il faut bien le dire, ses penchants ne sont que trop facilement complices de toutes les tentations. Plus d'une fois

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il succombe, et j'ai peine à comprendre comment il se relève. Dira-t-on qu'il est enchaîné par les menaces et les promesses qui lui ont été faites? Mais d'où ces menaces et ces promesses tirent-elles leur autorité? Si elles ne viennent que d'un homme, c'est beaucoup qu'elles puissent contenir dans le devoir une première génération; en s'éloignant dans le passé, elles perdent de leur solennité et de leur force jusqu'à devenir puériles. La rigueur des lois pénales du peuple juif est-elle pour quelque chose dans la constance de sa foi et la fermeté de ses institutions? Mais qui ne connaît ce vieux proverbe : « Violentum non durât, ce qui est violent ne dure pas?» Qui ne sait que les législations austères se sont toutes usées au frottement des siècles?

Le peuple juif se forme et vit, contre la loi commune de la formation et de la vie des peuples. Pourquoi cela, Messieurs? Les Égyptiens sont-ils si bonnes gens qu'ils consentent, sur une simple invitation, à se dessaisir d'une nation d'esclaves qui leur épargne les fatigues du travail? Il n'y paraît pas, à la fureur avec laquelle ils se précipitent sur les traces des Hébreux. Moïse était-il si éloquent qu'il ait pu séduire deux peuples à la fois? Moïse était bègue, et timide comme tous ceux dont la langue se refuse à exprimer correctement la pensée. Il a tenu pendant

quarante ans les Israélites dans le désert; comment les a-t-il nourris? A la rigueur, le désert vide et nu peut bien être monothéiste, mais je ne pense pas qu'il soit bien nourrissant. La vie de Moïse a été respectée par la foule remuante et séditieuse dont il châtiait rudement les infidélités; était-il donc plus fort que six cent mille hommes armés? Josué triomphe de nations cent fois plus puissantes que lui; les habitants de Chanaan étaient-ils lâches ou trop bienveillants? Il ne le semble pas, si l'on se rappelle les dures oppressions qu'ils ont fait peser à diverses reprises sur le peuple juif. Et que l'on considère que tout l'avantage est pour eux : ils défendent leur pays, non pas contre une armée qui passe et tente une aventure, mais contre une nation qui veut s'établir et qu'embarrassent les vieillards, les femmes et les enfants. Ils sont sur une terre connue : les Hébreux marchent à l'aveugle et peuvent se jeter dans tous tes pièges; cependant leurs victoires sont ininterrompues, la terre de Chanaan devient leur propriété. Ils tombent aux mains des grands empires, ils sont réduits en captivité, Jérusalem n'est plus; qui relient suspendue la main prête à les écraser et à faire oublier jusqu'à leur nom? Sont-ils donc si intéressants qu'on ne puisse s'empêcher de les aimer dans leur malheur? Sont-ils si illustres qu'on

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veuille en conserver des reliques vivantes? Est-ce leur attention de se tenir à l'écart des étrangers qui les sauve*? Mais n'est-ce pas, au contraire, ce qui doit irriter leurs vainqueurs et hâter leur dernière ruine?

endant, ils échappent aux griffes du vautour, et retrouvent, à une heure donnée, dans leur patriotisme et leurs espérances, la force de redevenir une nation digne de traiter avec la plus puissante et la plus glorieuse des républiques. Maintenant, encore, qu'est-ce qui les rend inexterminables, bien qu'ils s'appliquent, depuis dis-huit siècles, à voler le genre humain, comme pour se venger de leur abaissement? Z ..:, Messieurs, le peuple juif a été l'objet de missions constantes, ayant toutes le même but : la conservation du culte de Dieu et de sa loi, la connaissance et la prise de possession de l'avenir par les plus magnifiques espérances. Expliquez comment

Hissions, souvent odieuses et terribles, ont été reconnues et acceptées par une nation entêtée, qu'il fallait retirer d'une vie facile aux passions, pour lui

e prendre à nouveau de gênantes et dures habitudes. Expliquez comment la certitude de l'avenir

.acine à tel point dans l'esprit du peuple juif, qu'elle égale pour lui la certitude du présent. Expliquez comment le peuple juif a cru d'autant plus à sa mission, qu'il s'est vu plus bas et plus près de

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finir. Expliquez son courage, l'opiniâtreté de ses espérances, son martyre, avec ses innombrables défauts et ses prévarications. Expliquez, expliquez, je vous en prie.

Ah! Messieurs, c'est en vain que vous invoquerez ici votre raison : elle refuse de vous servir. Idées, événements, personnages, vous êtes en face d'un sphinx qui vous propose à la fois trois énigmes que vous ne devinerez jamais. Un mot, pourtant, et tout va s'éclairer. Un mot! vous l'avez déjà dit, vous avez appelé Dieu au secours de votre raison. Certainement, Dieu est là ; le peuple juif est un peuple providentiel. Mais cela ne me suffit pas : je ne vois encore, dans son existence, que des ombres incertaines ; Dieu m'apparait comme un destin inexorable, faisant marcher, pendant trois mille ans, toute une nation, comme une immense machine. Encore une fois, cela ne me suffit pas : je veux bien voir l'action de Dieu sur les hommes, mais je veux voir aussi le concours des hommes à l'action de Dieu. N'y a-t-il pas moyen que ces deux choses se marient quelque part? Eh bien! oui, Messieurs : encore un mot, le mot décisif, le mot révélateur... Pour le coup, vous avez bien dit, car j'ai entendu nommer le miracle. Voilà qui explique tout. Il n'y a plus de sphinx, plus d'énigmes, plus de mystère.

Le peuple juif possède les idées les plus pures et les plus élevées, il les relient immuablement, parce qu'il les a reçues de Dieu, sous le couvert des miracles. Il est rivé à sa loi par les menaces et les promesses de Moïse, parce que Moïse parle au nom de Dieu, par la voix des miracles. Il a échappé aux mains des Égyptiens, parce qu'ils ont eu peur des miracles. Il a été nourri dans le désert par un miracle. Il respecte la vie de son grand et illustre conducteur, parce que Moïse dispose contre lui de la force des miracles. Il a vaincu les peuples de Chanaan, en les effrayant par des miracles. Il a été épargné par ses vainqueurs, parce que ses vainqueurs ont vu des miracles. Les missions des grands personnages, patriarches, juges, rois et prophètes, ont été appuyées par des miracles. Les révélations de l'avenir ont été garanties par des miracles. Le peuple juif a cru à sa mission, parce sa vie était pleine de miracles. Enfin, il subsiste aujourd'hui, bien que déshérité et maudit, par un miracle. Le miracle, c'est la vive lumière de cette singulière, étonnante, admirable, sublime existence. Sans elle, il faut renoncer à rien voir.

Messieurs, quelques-uns d'entre vous ont voyagé sans doute dans les pays de montagnes. Imaginezvous que vous êtes assis sur un sommet, au milieu

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d'une nuit profonde. Un guide s'approche, et, à la lumière tremblante d'une torche, vous invite à regarder les silhouettes indécises qui se dressent autour de vous, comme des fantômes. Attendons le jour, direz-vous; c'est quand la nature est baignée dans les rayons du soleil qu'elle est belle à voir. Le jour arrive; ses premières lueurs envahissent l'horizon, et les croupes, et les pics immenses, sortent des ombres, comme des géants de leurs tombeaux. Et puis, tout à coup, le soleil montre sa face radieuse, sur une cime lointaine qu'il vient de gravir. Ses rayons éclatent de toutes parts. Montagnes, rochers, neiges éternelles, torrents, sombre verdure, vallées fertiles, reçoivent en même temps la lumière; le plus ravissant spectacle se déroule sous vos yeux. — Messieurs, voilà l'histoire religieuse de l'humanité. A la lueur de notre pauvre petite raison, elle ne nous laisse voir que des ombres vagues et mystérieuses; éclairée par le merveilleux, elle nous révèle ses admirables proportions et ses incomparables beautés.

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