Joan., cap. xv
Et les apôtres meurent pour Jésus, et ils s'efforcent de l'imiter dans leur douloureux trépas. Ils pardonnent comme lui à leurs bourreaux, ils les bénissent, ils les remercient ; ils chantent des actions de grâces, jusqu'à leur dernier souffle : ad extremum usque spiritum. Plus leur supplice se rapproche de celui du Maître, plus ils sont heureux. Pierre baise sa croix, et André, son frère, s'écrie en voyant approcher la sienne : « 0 bona crux! 6 bonne croix 1 si longtemps désirée et enfin préparée selon l'espérance de mon cœur, va, je suis sans crainte et je viens à toi plein de joie. Sois heureuse aussi et reçois moi, car je suis le disciple de celui qui est mort entre tes bras * ! »
Ah 1 Messieurs, qui donc fut jamais aimé comme Jésus-Christ? Quel sentiment égala jamais l'amour que ses apôtres ont eu pour lui? Aucun, si ce n'est peut-être la haine dont il a été l'objet.
Les apôtres n'étaient pas seuls auprès de Jésus- Christ, quand il parlait. Des foules venues de la Judée, de la Galilée, du pays de Tyr et de Sidon, suivaient ses pas, écoutaient avec avidité ses prédications, et, au milieu de ces foules, des hommes
1. 0 bona crux, diu desiderata, et jam concupiscent! animo preeparàta! securus et gaudens venio ad te, ita et tu exultans suscipias me discipulum ejus, qui pependit in te. (In festo S, Andr. Antiph. Magnif. II Vesp.)
orgueilleux de leur savoir, de leur apparente vertu, de leur crédit et de leur influence, épiaient jusqu'au moindre mot qui sortait de sa bouche, et cherchaient à le surprendre dans ses discours. Souvent ils furent démasqués et confondus; quelquefois ils furent maudits, et la honte qu'ils éprouvèrent devint au fond de leur cœur une incurable blessure, où fermenta une de ces haines implacables qui ne s'apaisent que par le crime. Jésus-Christ fut haï des princes des prêtres, des scribes et des pharisiens, mais avec une fureur sans exemple dans les fastes du cœur humain. Non seulement ils le calomnièrent auprès du peuple, non seulement ils tramèrent sa mort, avec une entente qui ne fut jamais troublée, bien qu'ils fussent divisés dans leurs opinions; non seulement ils achetèrent la trahison d'un des disciples auxquels il avait donné sa confiance ; mais, quand ils le tinrent, ce fut une inexplicable ivresse, un prodige de lâcheté et d'infamie. Je cherche, dans l'histoire, des procès, des avanies, des souffrances semblables,et je n'en trouve pas. Mon cœur épouvanté recule d'horreur, devant ce drame scandaleux et lugubre que les peuples chrétiens ont appelé la Passion.
Je ne sais, Messieurs, quel respect soudain s'attache aux criminels, lorsqu'ils viennent d'être frappés par la sentence de la justice. Le cœur, à leur vue,
s'émeut d'une dernière pitié, et n'était le droit outragé qu'il faut faire triompher, l'ordre qu'il faut !protéger, on leur épargnerait le supplice qui les attend. Mais les ennemis de Jésus-Christ n'ont point 'connu cet attendrissement sacré. Il fallait violer la loi qui défend de condamner sans témoins : ils la violent. Il fallait forcer le consentement d'un proconsul timide, qui ne trouvait aucune cause de condamnation dans l'accusé : ils le forcent. Il fallait épouvanter le peuple : ils l'épouvantent; acheter son vote : ils l'achètent; obtenir la délivrance d'un voleur et d'un meurtrier, de préférence à celui dont les mains étaient pures et dont on n'incriminait que les discours : ils l'obtiennent. Et puis, sûrs de leur proie, ils la saisissent, ils la maltraitent, ils l'injurient, ils se soûlent de ses opprobres. — La mort ! la mort! donnez-lui la mort, ô misérables! — Non! qu'il soit moqué et souffleté! qu'on lui crache au visage! — Mais cela ne s'est jamais fait qu'aux scélérats qui blasphèment la justice et injurient les spectateurs de leurs tourments. Ne voyez-vous pas qu'il se tait, qu'il se résigne, et que son âme regarde déjà dans un autre monde? Tuez-le; mais pourquoi l'abreuvez-vous de honte? La mort! la mort! je demande la mort. — Non! qu'il soit couronné d'épines et vêtu d'une pourpre dérisoire. Qu'on lui mette
jÉsus-cnRisr 2G9
un roseau dans la main, qu'on lui en frappe la tête, qu'on le promène à travers les rues, comme un fou. — Ah 1 mon Dieu ! mais c'est infâme ! Et tout n'est pas fini. On l'a battu de verges et couvert de mille plaies. Il a pris sa croix sur ses épaules sanglantes; il est arrivé au sommet du Golgotha; le gibet se dresse, il est cloué dessus! Messieurs, je vous prends à témoin : il ne dit rien, le doux Agneau, ou plutôt il ne laisse tomber de sa bouche que des paroles de pardon, d'aimables promesses et de tendres gémissements. Ses yeux se ferment, sa pauvre tête, appesantie par un trop long supplice, s'incline sur sa poitrine : il va mourir. Eh bien! en ce moment solennel où la vie du dernier des misérables devient digne de respect, où les cœurs se recueillent dans une silencieuse compassion, les ennemis de Jésus ont l'atroce lâcheté de l'insulter encore : « Va, toi qui détruis le temple de Dieu et qui le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même! Si tu es le Fils de Dieu, descends delà croix. Il a sauvé les autres, et il ne peut pas se sauver lui-même... S'il est roi d'Israël, qu'il descende de la croix, et nous croirons en lui. Il se fie en Dieu; mais que Dieu le délivre donc, puisqu'il a dit : Je suis le Fils de Dieu l. » Et les