Malth., xxvn. — Luc, xxm
lâches passent et repassent au pied de la croix, vomissant l'injure et le blasphème, jusqu'à la dernière heure. 0 toi qui meurs là-haut, tant de fois assassiné, si tu fus le plus aimé, tu fus aussi le plus haï des hommes!
La haine a achevé son œuvre, Messieurs; mais nous, nous ne sommes qu'à la moitié de notre tâche. Jésus- Christ s'est fait croire jusqu'au plus violent et constant enthousiasme, admirer jusqu'à l'adoration, aimer jusqu'au sacrifice, haïr jusqu'à la fureur : voilà son influence. Voyons maintenant si son attitude, en ne la considérant que de son côté naturel, répond à un pareil résultat.
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Il est certain, Messieurs, que l'altitude de Jésus- Christ, dans son caractère général, semble en parfait accord avec l'influence qu'il a obtenue : il paraît, en toute circonstance, sûr de lui-même et de son avenir, et rien ne le trouble dans la fermeté de cette conviction. Mais, si nous descendons aux détails, la contradiction se dessine avec tant de vigueur, qu'il faut se résoudre ou à accepter la plus grande bizarrerie historique qui se puisse concevoir, ou à re-
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courir à des faits supérieurs qui expliquent tout, et rétablissent l'ordre des traits, dans la physionomie du Sauveur.
Jésus-Christ s'est fait croire : mais, pour se faire croire, il faut une autorité; pour se faire croire souverainement, il faut une autorité souveraine. Or, Jésus manquait d'autorité. Je n'examine pas, avec un évangéliste contemporain, s'il savait le grec, s'il avait reçu une culture hellénique, s'il parlait le syriaque ou l'hébreu, s'il avait passé sa jeunesse dans l'élucubration laborieuse des livres sacrés. Une seule chose m'occupe : c'est qu'il n'avait ni le droit ni le pouvoir naturels d'enseigner, et que, eût-il eu l'un et l'autre, il les rendait vains par sa doctrine et le choix de ceux à qui il la confiait.
Examinez, je vous prie, sa position dans le milieu où il parle. Non seulement il lutte contre l'individualisme intellectuel, que le monde oppose, aussi bien que les savants, à tout enseignement; non seulement il doit vaincre les résistances de l'esprit propre et l'anéantir, puisqu'il veut y substituer son esprit : mais il se heurte à la plus grande force doctrinale 'qui ait exisé dans les temps anciens. Le peuple juif ne ressemble pas à ces nations agitées qui courent la place publique et demandent à tout venant : — Quid novi? Quoi de nouveau? — Raisonner de lui
comme des Athéniens, par exemple, et penser que Jésus-Christ ait pu se présenter sans autre autorité que son audace et son ambition de doctrinaire, c'est tomber dans une méprise grossière. Il est vrai que des sectes se sont formées dans le dernier siècle du royaume judaïque, mais elles ne recrutent que des savants et se bornent à des interprétations : le fond de la religion reste le même, et le peuple s'en tient encore aux idées et à la loi qu'il regarde comme divines; il s'appuie sur une autorité sacrée, qui représente, pour lui, l'autorité même de Dieu. Eh bien ! Messieurs, c'est contre cette autorité qu'u \ homme sans naissance, sans consécration, sans cré< dit, et réputé sans savoir, construit, non pas un système d'interprétation nouvelle, comme on voudrait bien nous le faire entendre, mais une religion qui doit supplanter les institutions mosaïques. Son respect pour la loi sainte que deux mille ans d'une immuable existence semblent devoir éterniser n'est que provisoire ; il ne s'en cache pas : la loi durera jusqu'à ce qu'il ait réussi, donec omnia fiant. Il pose en avant les principes qui doivent la dissoudre; il affirme contre les affirmations de la Synagogue, il s'attire les contradictions et la haine de cette grande et forte autorité, qui est tout pour le peuple juif. Et vous voulez qu'il puisse convaincre? Mais regardez-
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y donc de près, et vous verrez que c'est Dieu luimême qu'il prend pour but de ses agressions doctrinales, puisque c'est de Dieu que le peuple juif croit tenir et ses idées et sa loi. Aux yeux de tous ceux à qui il s'adresse, il n'a donc ni le droit ni le pouvoir d'enseigner. Son audace et son ambition sont des crimes, à moins plutôt que ce ne soient des folies.
Maintenant, Messieurs, examinez son enseignement : tout y combat ses étranges prétentions. Il veut se faire croire, et il choque l'esprit judaïque, dans ses convictions les plus chères et les plus profondément enracinées. Une conviction de l'esprit judaïque, c'est que le temple de Jéhovah doit devenir le centre d'un culte universel, et il en annonce la prochaine destruction : de tous ces somptueux édifices que les étrangers admirent, de cette masse gigantesque réputée, au loin, la plus grande merveille de l'art humain, il ne restera pas pierre sur pierre; qu'une seule génération passe, et tout sera consommé. Une conviction de l'esprit judaïque, c'est que Jérusalem, la ville sainte, sera la capitale du royaume de Dieu qui approche : et il la regarde avec des larmes dans les yeux ; il pleure les horreurs de sa future destinée et la dispersion éternelle de ses enfants. Une conviction de l'esprit judaïque, c'est que les fils d'Abraham vont être bientôt les maîtres
des nations : et il appelle tous les peuples de l'Orient, de l'Occident, du Nord et du Midi ; et il les invite à s'asseoir dans le royaume de Dieu, près d'Israël, sur le pied de la plus parfaite égalité, protégés et sanctifiés désormais par une même bénédiction. Une conviction de l'esprit judaïque, c'est que Dieu récompensera par des prospérités inouïes, des richesses incommensurables, la fidélité de ceux qu'il a appelés son peuple : et il veut qu'on méprise les biens de ce monde, qu'on n'amasse pas de trésors ici-bas, mais qu'on s'assure je ne sais quelle propriété insaisissable, dans un monde invisible. Ajoutez à cela des invraisemblances plus choquantes encore, dont un grand nombre offensent le plus simple bon sens : qu'il est un avec le Dieu unique que les Juifs adorent ; qu'un homme est Dieu; qu'il peut remettre les péchés ; qu'il répond pour le genre humain et paye sa dette à la justice divine ; que du pain se change en son corps, du vin en son sang; qu'il faut manger sa chair et boire son sang, pour vivre éternellement; que l'on renaît de l'eau; que l'on doit rechercher toujours la dernière place; que bienheureux sont ceux qui pleurent, bienheureux ceux qui souffrent persécution, bienheurenx ceux qui sont maudits; qu'il ne faut pas rendre pied pour pied, dent pour dent, ainsi que le permet la loi,
mais qu'il faut tendre la joue gauche à ceux qui frappent la joue droite ; que l'on doit aimer ses ennemis; — et le reste.
Nous sommes habitués à cet enseignement, Messieurs; c'est pourquoi nous n'en voyons pas le côté repoussant, aussi bien que le peuple juif, surpris tout à coup par une pareille nouveauté. Mais si nous nous mettons à sa place, et si nous étudions impartialement et les dispositions générales de l'esprit humain et les dispositions particulières de l'esprit udaïque, il est impossible que nous croyions à l'influence doctrinale de Jésus-Christ.
Il manque d'autorité : je vais plus loin et je lui demande pardon, car il doit sortir plus grand de l'abaissement que je lui fais subir malgré moi. Je dis donc, Messieurs, qu'au manque d'autorité il joint le manque d'intelligence.
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable,
a dit un de nos poëtes; mais, en admettant que l'enseignement de Jésus-Christ soit vrai, encore doit-il le faire passer par un milieu où il soit compris; et, puisque son dessein est de former une troupe sacrée de docteurs qui instruisent l'univers, il importe qu'il choisisse des âmes capables de se passionner pour des idées. Eh bienl il semble ignorer ce principe
de la plus vulgaire prudence : son sénat intellectuel, ce sont douze hommes de labeur, dont les mains rudes peuvent manier adroitement un aviron et ramener vigoureusement un filet, mais dont l'esprit obtus hésite devant les propositions les plus élémentaires. Voilà les futurs conquérants du monde des esprits. Ah! Messieurs, vous le savez bien, ce ne sont pas de tels hommes que les idées passionnent. On peut les agiter, j'en conviens, les pousser à d'exécrables brutalités et à un oubli aveugle de leur vie, en faire des risquons-tout; mais, pour cela, il faut remuer les fibres de leurs basses convoitises. Des doctrines, ils n'en veulent pas, surtout de celles qui répriment l'ambition et prêchent la dignité dans le malheur, la résignation dans la misère, la patience et la longanimité dans l'oppression. Amenez-leur un Spartacus en sarrau, un de ces audacieux qui spéculent sur les lâchetés de ceux qui possèdent et les avidités de ceux qui n'ont rien. Qu'il monte sur une borne, qu'il montre de loin la curée de la richesse publique et qu'il dise : — Frères et amis, il y a des hommes qui ont tout, et nous sommes dans la misère. Ils ne veulent pas être la providence qui aide, soulage et console : eh bien ! nous serons la providence qui juge, pille et détruit. Ils ne veulent pas être la source qui féconde notre pauvreté labo-
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rieuse : eh bien! nous serons la mer qui engloutit. Ils ne veulent pas être la rosée qui rafraîchit notre misère : eh bien! nous serons le torrent qui dévaste. Ils ne veulent pas être la main qui caresse nos maux : eh bien ! nous serons le glaive qui tue. Place à la mer! place au torrent! place au glaive! place à la justice de Dieu ! — C'est alors, Messieurs, que vous aurez de la passion, et beaucoup plus que vous ne voudrez. Mais qu'on passionne, pour des idées, des hommes ignorants et inintelligents comme étaient les apôtres, jamais.
Il est vrai pourtant que Jésus-Christ était « un Rabbi, le plus charmant de tous les Rabbis (ce n'est pas moi qui parle). Un sentiment exquis de la nature lui fournissait à chaque instant des images expressives. Quelquefois une finesse remarquable, ce que nous appelons de l'esprit, relevait ses aphorismes... D'autres fois, leur forme vive tenait à l'heureux emploi des proverbes populaires. » Et puis, il maniait si bien la parabole! Qui ne comprend qu'avec ces ressources, il ait dû réussir auprès de « jeunes gens avides de l'entendre et cherchant l'inconnu * »? S'il ne faut que cela, Messieurs, pour expliquer l'influence souveraine de Jésus-Christ sur l'esprit de ses apôtres,