E. Renan, Vie de Jésus
in. — 16
je demande qu'on renouvelle l'expérience. Que le plus charmant de nosRabbis se rende à ïrouville ou au Havre; qu'il choisisse, parmi les bateliers, douze jeunes gens, dont la moitié de quarante à cinquante ans, avides de l'entendre et cherchant l'inconnu; qu'il leur prodigue, pendant deux ans et demi, les paraboles, les proverbes, les aphorismes assaisonnés d'esprit, les images expressives, et qu'après cela il les lance sur le monde; nous irons les entendre, et je vous promets l'un des plus divertissants spectacles que vous ayez jamais vus.
Messieurs, plus je considère le choix de Jésus- Christ, plus je le rapproche de ses desseins; plus je, considère son enseignement, plus je le rapproche! des dispositions de l'esprit humain et de l'esprit judaïque; plus je considère sa position, plus je la rapproche de celle de la Synagogue, et plus je me convaincs que, pour se faire croire, Jésus-Christ a mal pris et son temps, et sa doctrine et ses hommes.
S'est-il mieux préparé à cette suprême admiration, qui devait aboutir au culte de sa personne? Non, Messieurs. Son grand esprit, en s'adressant à des gens incapables de le comprendre, en leur proposant des doctrines choquantes et invraisemblables, en luttant contre l'autorité doctrinale sur laquelle s'appuyaient les convictions du peuple juif, perdait ce
jésus-cqrist 279
prestige qui attire les intelligences médiocres autour du génie. Sa vertu trop austère et souvent accusée par des gens en crédit, son commerce facile avec les pécheurs, ne lui laissaient, pour se faire admirer par les hommes de basse condition qu'il avait choisis comme ses disciples de prédilection, que les qualités extérieures qui frappent l'esprit trivial et puéril du peuple, : la naissance, la richesse, le pouvoir. Mais voyez comme tout lui manque à la fois. On connaît sa famille, et, à l'occasion, on lui rappelle qu'il n'est que le fils d'un ouvrier : Nonne hic est fabri filius '? On sait qu'au jour de sa naissance il n'y a pas eu de place pour lui dans les hôtelleries, et qu'une étable fut sa première demeure, une crèche son berceau. Il ne s'en cache pas, du reste. La pauvreté, qu'il a appelée bienheureuse, il l'a prise pour compagne de sa vie; il ne veut des riches qui recherchent son amitié, rien que le nécessaire; et en» core s'en passe-t-il souvent. « Les renards ont des tanières, les oiseaux des nids; maisle Fils de l'homme n'a pas une pierre où reposer sa tête 2. » Il n'ignon pas qu'on veut le faire mourir; il se soustrait plus d'une fois aux inquiètes recherches de ses ennemis; mais, enfin, il tombe entre leurs mains, et la force