Matth., cap. xvi
S. Matth , cap. xi, 30.
Mais, s'il ne pouvait pas être aimé, méritait-il d'être haï avec fureur? Pas davantage, surtout si l'on considère que la haine ne monte pas de la populace, mais descend des sommets de la société judaïque. Il n'y a pas de témoins pour prouver qu'il soit criminel, le proconsul romain ne voit rien en lui qui soit digne de mort, Hérode l'innocente ; pourquoi le haïr? Est-ce parce qu'il a pris fantaisie de quitter son atelier, de parcourir la Judée pendant trois ans, de prêcher le peuple assemblé autour de lui? Est-ce parce que la nouveauté de sa parole a pu séduire quelques idiots? Est-ce parce qu'il a appelé les scribes, les pharisiens, les docteurs de la loi, serpents, race de vipères, hypocrites, sépulcres blanchis, conducteurs aveugles, insensés? Est-ce parce qu'il a offensé, dans ses discours, le nom et la majesté, du vrai Dieu? Enfin, est-ce un maniaque, un rêveur, un mal élevé ou un blasphémateur? Alors, qu'on ait pitié de lui, qu'on le méprise, qu'on s'indigne, qu'on l'enferme, qu'on le punisse... Mais qu'on le haïsse l mais que la haine vienne des grands et des forts de la nation! mais qu'elle soit sale et ignoble!... Pourquoi? pourquoi? on ne hait que ceux que l'on craint ; et, quand Jésus-Christ eût été le jeune démocrate que l'incrédulité nous a dépeint en ces derniers temps, rien n'explique la haine furieuse qui
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lui a prodigué lâchement les outrages, jusqu'à la dernière heure de sa douloureuse passion.
Messieurs, j'arrive au. moment décisif : il s'agit de mettre en présence l'influence et l'attitude de Jésus- Christ. Regardez hien, je vous prie; tout le succès de ma démonstration dépend de la manière dont vous allez saisir ce contraste.
Jésus-Christ s'est fait croire jusqu'au plus violent et constant enthousiasme; et cependant il manque, dans son attitude, d'autorité, d'intelligence et de prudence : première contradiction. Jésus-Christ s'est fait admirer jusqu'à l'adoration ; et cependant son attitude est obscure, humiliée, avilie, déshonorée aux yeux de la nature : deuxième contradiction. Jésus-Christ s'est fait aimer jusqu'au sacrifice; et cependant il semble s'être étudié à prendre, vis-à-vis de la nature, une attitude repoussante : troisième contradiction. Jésus-Christ s'est fait haïr jusqu'à la fureur; et cependant son attitude ne mérite que la pitié, le mépris et tout au plus l'indignation : quatrième contradiction.
Acceptez-vous ces contradictions, Messieurs? Si vous dites oui, je descends de chaire, et je vous laisse -"ous expliquer avec le bon sens, que vous aurez mortellement outragé. Mais je vois dans vos yeux et sur vos visages qu'une pareille monstruosité his-
torique vous révolte; je vois que vous comprenez qu'il est du devoir de toute critique sensée de mettre un personnage comme Jésus-Christ d'accord avec lui-même, et que c'est le droit des faits extraordinaires d'entrer de plain-pied dans l'histoire, dès qu'eux seuls sont capables de nous l'expliquer. A moins de supposer que Jésus-Christ, par une force mystérieuse, produit directement dans les âmes la foi, l'admiration, l'amour dont il est l'objet, ce qui est un prodige immense, il faut retourir aux miracles extérieurs qu'il a opérés.
A moi donc les miracles! Ici, mon bataillon sacré! L'histoire vous appelle, l'histoire a besoin de vous. Debout entre l'attitude du Christ et son influence, failes disparaître les contradictions qui les divisent.
Jésus- Christ a été haï avec fureur : cela devait être, car, en présence de ses prodiges, ses accusations devenaient de formidables vérités. Ses merveilles parlaient plus éloquemment que ses discours, et ébranlaient l'autorité de la Synagogue jusqu'en ses fondements. Influence, crédit, puissance des anciens, tout allait être foulé aux pieds du nouvel envoyé de Dieu. Les grossières espérances que l'on fondait sur des interprétations charnelles se trouvaient confondues par une doctrine austère. Deux passions
atroces et implacables, la peur et la honte, rongeaient le cœur des ennemis de Jésus; la haine seule, aveugle et insensée, pouvait espérer d'étouffer, par l'injure, les hosanna et les bénédictions du peuple ravi, et de suspendre, par les derniers excès, la prochaine ruine des institutions antiques, dont les scribes, les docteurs et les prêtres recueillaient les honneurs et les bénéfices.
Jésus-Christ a été cru jusqu'à l'enthousiasme : cela devait être ; car il appuyait, par des miracles, la nouveauté et l'étrangeté de ses discours. Pendant que sa parole offensait l'esprit judaïque, les faits merveilleux qui se multipliaient sur son passage attiraient l'attention et le respect d'un peuple avide de pareilles démonstrations. Il s'agissait moins de voir clair à ses discours qu'à ses œuvres; il le disait lui-même : « Si vous ne croyez pas à ma doctrine, qui est celle de mon Père, croyez à mes œuvres, qui sont ses œuvres. »
Jésus-Christ a été admire jusqu'à l'adoration : cela devait être; car le ciel, la terre, toute la nature, agitée par son action souveraine, chantait, avec les hommes simples et naïfs qui entouraient le Maître, ces paroles que la chair et le sang ne peuvent révéler à l'esprit humain : « Tu es le Christ, Fils du Dieu vivant : Tu es Christus, Filius Dei vivi. »
Jésus-Christ a été aimé jusqu'au sacrifice : cela devait être; car en se penchant vers les misères infinies de l'humanité, en les caressant et guérissant de ses mains bénies» en ouvrant les sépulcres des morts, en triomphant du pouvoir de Satan, en touchant les cœurs malades pour les soulager, les âmes déshonorées pour les réhabiliter par la vertu, les pécheurs pour les sauver, il acquérait le droit de dire : — Aimez-moi, je veux que vous m'aimiez; quiconque aime son père plus que moi n'est pas digne de moi, car voyez mes œuvres : ne suis-je pas le père et la mère de l'humanité?
Cependant, Messieurs, il reste une dernière contradiction, la plus grande de toutes : Jésus-Christ est mort déshonoré, et son influence a ce singulier caractère que c'est une influence posthume. Qu'on l'ait cru, admiré et aimé pendant qu'il vivait, cela se conçoit, d'après ce que vous venez d'entendre : mais la mort infâme qu'il a subie ne neutralise-t-elle pas la puissance merveilleuse de sa vie? Il descend au tombeau : sa doctrine, ses vertus, ses miracles, n'y descendent-ils pas avec lui? S'il avait fini par un trépas vulgaire, son souvenir aurait eu le sort de tous les souvenirs illustres : il se fût amoindri, mais il fût demeuré pur. Au lieu de cela, c'est un gibet qui se dresse dans la mémoire épouvantée des apô-
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très; aussi, Messieurs, je comprends leur abattement et leur désespoir ; je comprends qu'ils se considèrent comme des dupes; je comprends qu'ils retournent à leurs filets, et qu'ils cherchent à étouffer, par la fatigue du corps, les souvenirs malsains et funestes qui tourmentent leur mémoire. Voilà l'effet qu'a dû produire la mort ignominieuse du Christ sur l'es-' prit des apôtres. Mais, au lieu de cela, pourquoi cette foi enthousiaste, cette admiration suprême, cet amour passionné, dans des hommes qui s'étaient montrés timides jusqu'à la lâcheté, quand leur Maître avait besoin de leur secours? Pourquoi, Messieurs ? Approchez du sépulcre de Jésus-Christ : il n'y est plus. Sa dépouille inanimée, surprise par une vertu divine, a fait éclater la pierre qui l'étouffait. Le voilà ! il se montre à ses amis, il se fait toucher, il mange, il converse avec eux ; il leur donne ses derniers enseignements, ses dernières promesses, sa dernière bénédiction, et, à leurs yeux ravis, il monte aux cieux. C'est bien lui, ils s'en sont assurés maintes fois. Le Maître est ressuscité. Il est ressuscité comme il l'a dit, donc il est Dieu ! comme il l'a dit. Il est Dieu, donc il est souverainement croyable, souverainement adorable, souverainement aimable. Il est Dieu! ô mystères d'amour, c'est maintenant que vous serez compris 1 II est Dieu! et, pour nous,
il s'est fait petit enfant et homme mortel. Il est Dieu! et, pour nous, il s'est condamné aux fatigues du travail et aux humiliations de la pauvreté. Il est Dieul et il a daigné venir nous instruire lui-même, et nous demander notre cœur. Il est Dieu! et, pour apaiser la colère de son Père, pour nous réconcilier avec la justice outragée, pour nous assurer ses mérites infinis, il a voulu mourir dans l'opprobre, trahi par la terre et abandonné par le ciel. Il est Dieu! et, sous de fragiles apparences, il se fait l'éternel compagnon de notre pèlerinage, l'ineffable consolation de notre cœur attristé par ses déshonneurs, la nourriture quotidienne de notre âme fatiguée par ses passions et ses luttes. 0 amour! amour ! qui ne vous aimerait pas? Paul, tu as raison : anathème à qui n'aime pas le Seigneur Jésus! Apôtres de mon Sauveur, vous avez bien fait de mourir pour lui. Jésus! Jésus ! Jésus! je n'envie pas le sort de ceux qui ont pu voir vos miracles, et toucher les plaies glorifiées de vos mains, de vos pieds, de votre côté sacré; mais que je voudrais bien avoir comme eux le bonheur de mourir pour vous, ô mon Seigneur et mon Dieu1!
1. Après cette conférence, un auditeur me communiqua un article de journal, que je crois devoir mettre sous lea yeux des lecteurs. Il leur prouvera que les philosophes ont leurs bons moments, et qu'il est des preuves de la divuûiâ
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du chistianisme tellement convaincantes, qu'on ne peut se soustraire à leur autorité, quand on prend la peine de les examiner.
« On a souvent avancé, à l'appui de la résurrection , l'existence même de l'Église. Si Jésus ne fût sorti du tombeau..., la foi des disciples était frappée de confusion; leurs espérances, de vanité. Il faut donc nécessairement admettre que Jésus leur a été rendu par un miracle.
« Qu'on se représente, si l'on peut, l'état d'esprit dans lequel dut être jetée la petite troupe de croyants, au soir du supplice de leur maître, au lendemain de la crucifixion. Quel coup! quel naufrage des illusions!... Jésus s'était donné, pour le Messie, et ils avaient naïvement cru à, ses déclarations. Ils s'étaient persuadé que leur maître ferait reconnaître tôt ou tard son caractère, et qu'il serait porté avec acclamation sur le trône. Ils voyaient en lui un monarque caché, l'héritier des magnifiques promesses de Dieu. Encore quelques semaines, un peu de patience, et ils assisteront aux merveilles des derniers temps. Eux-mêmes participeront aux honneurs. Ils seront assis sur douze trônes, jugeant les douze tribus d'Israël. Ces pêcheurs d'hier seront les conseillers naturels du Prince, les grands de la cour du Messie. Eh bien! non; tout cela n'était qu'un rêve! Le moment critique est venu, et Jésus a succombé... Au lieu d'un trône, il a trouvé le supplice. Il est mort, vous l'entendez, mort, celui qui devait vivre éternellement. Il a péri sur une croix, comme le dernier des criminels, celui qui devait régner dans une gloire plus qu'humaine. Mais c'est peu qu'il soit mort; ses promesses ont péri comme lui. Pauvres disciples, il vous avait trompés! Ce n'est pas assez d'avoir perdu le chef de la famille, l'ami, le maître vénéré, vous n'avez pas même la consolation de le poursuivre de votre admiration, vous êtes réduits à douter de lui; vous êtes condamnés à le regarder comme un insensé, qui sait? comme un imposteur!
« Trois jours se passent, jours d'un trouble, d'une honte dont rien ne donnera jamais l'idée; trois jours se passent, et tout est changé ! Ces mêmes hommes, hier encore confondus et désespérés, doutant du Christ, de Dieu, d'euxmêmes, ces mêmes hommes ont tout retrouvé. Ils croient de nouveau, et plus que jamais. Ils triomphent. Rien désormais ne pourra les ébranler. Et cette conviction qu'ils portent en eux, ils sauront la faire partager. Écoute, ô monde! tu vas entendre l'accent d'une persuasion si indomptable,
qu'il faudra bien que tu finisses par y céder et par te soumettre!
a Tel avait été le lendemain de la crucifixion, et tel fut le surlendemain. Que s'était-il donc passé entre ces deux deux moments? La résurrection. »
(Le Temps, numéro du 12 août 1863.)
Ne dirait-on pas qu'un chrétien a écrit ces ligne*? Cepesdant elles sont d'un auteur panthéiste, M. Scheren