De Civitate Dei, 1. XXI, cap. vil
ces deux mondes extrêmes au milieu desquels flotte notre existence, le monde de l'infiniment grand et le monde de l'infîniment petit. Plus d'une fois j'eusse crié : Chimère ! si je ne me fusse appuyé avec confiance sur les expériences et les travaux des savants.
! Le monde est créé : donc le miracle est possible ; car, du plus au moins, la conclusion est rigoureuse Le miracle n'est qu'un mouvement; mais ne voyezvous pas que, dans l'ordre des productions, le mouvement est inférieur à la substance et à la forme? Les substances sont créées, les formes sont données : donc, le mouvement, fût-il insolite, peut être produit. A cette affirmation : Dieu peut faire des miracles, nous n'avons à répondre qu'une chose bien simple : Cela ne m'étonne pas, le plus fort est fait. Si la puissance de Dieu était enchaînée à l'égard des créatures, c'est qu'il les aurait armées, en les créant, d'une force d'inertie capable de résister à sa souveraine volonté. Mais une telle hypothèse est absurde : si Dieu peut communiquer quelque chose de sa perfection infinie, il ne peut ni la dédoubler ni la transmettre; Dieu s'abaisse par amour jusqu'au .plus petit des êtres et lui donne place dans ses desseins et ses paternelles sollicitudes, mais il ne peut abdiquer devant qui que ce soit.
— C'est bien ainsi que nous l'entendons, disent les ennemis du merveilleux. Non, Dieu ne peut abdiquer devant qui que ce soit des êtres qu'il a créés; mais il peut, il doit abdiquer devant lui-même, c'està-dire il peut, il doit arrêter l'exercice d'une de ses perfections, quand il est inconciliable avec une autre perfection. De même qu'il est puissant, Dieu est sage. Or, sa sagesse est armée d'une pénétration infinie, à l'aide de laquelle il ne conçoit que d'immuables desseins et ne forme que d'immuables décrets. Sa volonté est fixée, par cela même qu'il sait tout disposer sagement. Les exceptions, les surprises, les retouches, accusent l'incapacité des législateurs humains; mais Dieu doit être à l'abri de pareilles variations : ce qu'il a décrété de toute éternité, il ne peut le changer dans le temps, sans blesser mortellement sa parfaite nature. A l'aide de ce principe, examinons l'œuvre de Dieu; qu'y devons-nous le plus admirer ? Est-ce l'immense variété des substances et des formes, ou les lois qui règlent entre elles tant de créatures dans le même monde ? Quelle méthode savante ! quel arrangement ! quel ordre ! Depuis l'explosion du nuage primitif dont les éclats ont peuplé l'espace, jusqu'à l'apparition de la vie, par combien de mouvements harmonieux sont passés tous les corps ! L'ouvrage est achevé. D'un bout
à l'autre les lois fonctionnent avec une régularité et une entente magiques. Infatigables pèlerins , les astres parcourent les routes du firmament , toujours maintenus aux mêmes distances, malgré rimpétuosité de leur course et la variété de leurs révolutions. Leur lumière s'alimente à des sources inépuisables. Us s'éclairent mutuellement, sans jamais se blesser par des rayons indiscrets. Portent-ils la vie dans leur sein, nous l'ignorons; mais le monde qui nous soutient la fait partout resplendir. La vie, quelle merveille ! Dans les plantes et les animaux qui possèdent la vie, que de mouvements variés qui jamais ne se mêlent! Par quel admirable procédé l'être qui va se dissoudre travaille à sa propre reproduction, sans jamais se tromper ni de genre ni d'espèce 1 La mort elle-même, l'inévitable mort, contribue au rajeunissement et à la perpétuité de la vie : elle sait tirer des influences fécondes des corps qu'elle a divisés et comme réduits à rien. Enfin, de quelque côté qu'on étudie la nature, on ne peut s'empêcher d'y constater la régularité des phénomènes, d'y admirer l'ordre, d'y vénérer la loi. filais la loi, c'est vous, ô Dieu très sage ! c'est donc vous que j'admire, c'est vous que je vénère; mais, plus je vous admire, plus je vous vénère, plus je m'obstine à croire qu'il est impossible que vous puissiez violer
un si bel ordre par des mouvements extravagants : le miracle vous ferait tort. Donc, le miracle ne se peut concevoir que par des esprits ineptes, qui n'entendent rien à la sagesse de vos résolutions et à la fermeté de vos décrets. Nous vous remercions, Seigneur, de nous avoir donné l'intelligence.
Voilà l'objection, Messieurs. Je ne crois pas en avoir diminué la force. Elle a séduit plus d'un esprit naïf et trop préoccupé de l'immutabilité divine; mais toute forte et séduisante qu'elle est, je ne désespère pas d'y répondre victorieusement.
Procédons avec ordre, puisque nos adversaires aiment l'ordre. L'objection que vous venez d'entendre est-elle primitive ou dérivée ? c'est-à-dire part-elle réellement du principe de l'immutabilité divine, ou bien se rattache-t-elle à un système? Cette distinction est importante, car elle nous permet d'évincer d'un seul coup la moitié de nos ennemis.
En effet, pour beaucoup de philosophes, l'objection faite contre les miracles est dérivée?c'est-à-dire qu'elle se rattache à une théodicée qui la rend fausse, absurde et vaine. Savez-vous ce que c'est que cette illustre nature dont on proclame si hautement l'immutabilité? G'est le divin, le divin marchant à sa manifestation suprême, ou plutôt se préparant au fait de conscience car leguel il prendra définitive-
ment possession de lui-même. La nature, c'est une apparence! une apparence de qui? de quoi? du fond éternel, de l'infini, de la substance, l'absolu, l'idéal...; car Dieu, c'est tout se montrant en tout. Donc, tout est aussi nécessaire et immuable que Dieu, puisque Dieu est tout. Donc le miracle est impossible, puisque c'est un dérangement en Dieu lui-même.
Vous le comprenez, Messieurs, le principe étant erroné, l'objection qui en découle ne peut avoir aucune force. Saint Thomas, de son regard profond, semble avoir entrevu cette difficulté quand il formule ainsi le principe de la procession des choses : « Creaturœ a Deo non procedunt naturaliter, sed per Xioluntatem : Les créatures ne procèdent pas de la nature de Dieu, mais de sa volonté l. »
Cependant, Messieurs, si nous partons d'une notion pure de la divinité, c'est-à-dire d'un Dieu un, personnel, absolu, nécessaire, père et maître de toutes choses, l'objection se soutient-elle ? Pas davantage.
Pour la réfuter, des philosophes, plus ingénieux que bien avisés, ont inventé le système des causes collatérales. — Dieu, disent-ils, a mêlé originairement aux lois qui se manifestent chaque jour par