Siunm, Contra Gent., 1. III, cap. xcvni
des phénomènes réguliers et constants, certaines causes occultes qui ne doivent produire leur effet que dans un temps déterminé et dans des circonstances opportunes. Dès qu'un miracle devient nécessaire, ces causes fonctionnent, et ainsi chaque prodige étant le résultat d'une cause créée à l'avance, dont l'action intermittente est réglée de loin par la Providence, on ne peut s'en autoriser pour accuser la sagesse de Dieu. —Messieurs, ce système introduit dans le plan divin une complication dangereuse. L'incrédulité ayant, plus d'une fois, invoqué les lois inconnues pour se débarrasser du miracle, il est difficile de la réfuter, dans l'hypothèse des causes collatérales. J'ajoute que cette complication est inutile; car il suffit, comme nous le verrons tout à l'heure, d'une simple prévision d'exceptions et d'un simple décret préparatoire pour sauver la sagesse de Dieu. D'autres ont imaginé de confondre toute loi créée avec la volonté même de Dieu : — Omnis lex est ipsissima Dei voluntas, c'est Dieu qui produit immédiatement tous les phénomènes, comme il produit immédiatement toutes les substances. Puisqu'il est parfaitement libre dans son action, il ne peut s'offenser lui-même, s'il déroge, dans un cas donné, à ses habitudes extérieures; pas plus que nous ne nous offensons nous-mêmes, lorsqu'il nous plaît
NÀTCBE ET POSSIBILITÉ DKS MIRACLES 31
d'interrompre un de nos actes ou de changer quelque chose à la régularité de notre vie. — J'avoue, Messieurs, que cette réponse est expéditive; mais estelle hien conforme à la véritable notion de l'ordre universel? Je ne le pense pas. Les plus grands génies ont reconnu dans la nature l'action des causes secondes originairement créées pour produire un ensemble d'effets déterminés. Ces causes, disposées hiérarchiquement, s'élèvent, par le progrès de leur perfection, jusqu'à la cause première à laquelle elles sont soumises. Dans cette conception, Dieu nous apparaît au sommet des choses, comme créateur et ordonnateur suprême, avec toute la majesté qui convient au nom de Roi des rois que lui donnent les saintes Lettres. Les gouvernements humains, image lointaine du gouvernement divin, semblent nous révéler cette disposition hiérarchique des causes. Nous rejetterons donc l'identification des lois naturelles à la volonté divine, et nous opposerons simplement, à ceux qui combattent le miracle par la considération de la sagesse de Dieu dans ses œuvres extérieures, les notions métaphysiques qu'ils ignorent.
La vie divine ne se compose pas, comme la nôtre, de moments qui se succèdent : c'est un immobile instant; c'est le point central d'une circonférence,
point indivisible qui répond à la fois à toutes les divisions de la durée et de l'espace. Les deux extrémités du temps se touchent dans la main de Dieu; c'est par un seul et même acte qu'il comble les abîmes qui les séparent. Il veut tout d'un vouloir simultané; il n'y a donc pas pour lui de rétractation possible. Le miracle est pris dans l'unité de son vouloir.
Mais, en supposant que Dieu voie le temps comme nous le voyons, ce qui est une faute grossière de métaphysique, change-t-il pour cela ses décrets quand il fait un miracle ? Non, Messieurs. Ceux qui le prétendent comparent Dieu à eux-mêmes'; mais, dit saint Augustin, « en Dieu tout est prêt et fixé d'avance. Il n'y a rien de ce qu'il semble faire par une soudaine résolution qu'il n'ait prévu de toute éternité. Dans les mouvements successifs et temporels de la créature qu'il gouverne si admirablement, nous attribuons la soudaineté à sa volonté, bien qu'il ait ordonné les causes de toutes 2hoses dans l'immutabilité de son très saint conseil, de telle
1. a Nam quia illis quidquid novum faciendum venit in znentem, novo consiiio faciunt (mutabiles quippe mentes gerunt) profecto, non Deum quem cogitare non possunt, sed senif-tipsos pro illo cogitantes, non illum sed se ipsos, nec il!i, sed sibi comparant. » (S. Aug., De Civilate Dei, cap. XVII, il* 2.) •
sorte que ce qu'il fait en son temps comme une chose présente, il Ta déjà fait en sa volonté comme une chose future '. » Ce qui veut dire que Dieu ordonne les temps avant tous les temps, qu'il fait les lois et les dérogations par des décrets préparatoires, et que, par conséquent, il ne peut y avoi. pour lui, quoi qu'on en dise, ni surprise, ni changement, ni retouche, ni violation. Il n'y a pas de surprise, parce qu'il fait ce qu'il a éternellement prévu. 11 n'y a pas de changement, parce qu'il réalise ce qu'il a éternellement décrété ; il n'y a pas de retouche, parce que, surpassant la nature par un acte qu'elle ne peut pas accomplir, il s'en montre le maître. Il n'y a pas de violation, parce que, laissant la loi tranquille, il demande à un individu ce que cet individu lui doit, c'est-à-dire de lui servir d'instrument. Du reste, ce mot violation, qui fait le fond de toutes les objections, est une équivoque : la loi n'est pas violée par le miracle; mais, après comme avant les faits particuliers qui soustraient des sujets déterminés
1. « Apud Deum disposita et fixa surit omnia, nec aliud facit quasi consilio repentino, quod non ex aeternitate se facturum esse praescivit. Sed in creaturae temporalibus motibus, quam gubernat mirabiliter, ipse non temporaliter motus, quasi repentina voluntate facere dicitur, quod ordinatis rerum causis consilii sui secretissimi immutabilitate disposuit, qu se suis quseque temporibus agnita, et praesentia facit et futura jam fecit. » (S. Aug., Enarr. in Ps., cap. v, n» 35.)
à l'empire de la loi, afin de manifester l'intervention divine, la loi reste ce qu'elle est.
Donc, comme dans notre nature, comme dans la nature des choses, rien dans la nature de Dieu ne s'oppose au miracle. Que dis-je? Messieurs, Dieu se doit à lui-même de produire ces phénomènes exceptionnels, dont l'incrédulité se sert pour accuser son infinie perfection. Père des lumières et conservateur de tout ordre, il a le droit de demander aux natures inférieures des mouvements et des transformations qui peuvent éclairer notre esprit, toucher notre cœur, et contribuer ainsi à la perfection de Tordre moral. Providence de notre vie, il faut qu'il puisse en écarter, à notre prière, les influences qui ressembleraient à des fatalités funestes. C'est beau que la nature soit soumise à des habitudes régulières; mais c'est plus beau encore que, par respect pour une vie d'homme, par égard pour une foi qui s'éteint ou pour une vertu qui chancelle, ces habitudes soient suspendues. Cette suspension nous révèle, avec une parfaite évidence, la subordination des créatures inférieures aux créatures supérieures, des destinées obscures de la matière aux nobles destinées de l'esprit. La puissance, la sagesse et l'amour se donnent le baiser de paix dans une même action.
Mais, quand même Dieu n'aurait rien à nous dire, rien à nous demander, rien à nous donner, je voudrais encore qu'il pût à son gré manier le monde et ses lois, pour montrer qu'il est le maître. « Le meilleur moyen, dit saint Thomas, de l'aire voir que la nature entière est soumise à la volonté divine, c'est que, dans certaines circonstances, Dieu opère quelque ciiose qui sorte de l'ordre naturel; car par là il est évident que l'ordre des êtres procède de Dieu, non par suite d'une nécessité de sa nature, mais en vertu de sa libre volonté *. » Nier la possibilité du miracle, pour soumettre tous les êtres à l'inflexible domination des lois établies, c'est ressusciter la doctrine vieillie du destin, c'est livrer notre grand Dieu, pieds et poings liés, à cette exécrable divinité qui troublait jadis la paix des immortels; c'est retomber, de la région des lumières où nous sommes élevés par le christianisme, dans les ténèbres honteuses du paganisme; c'est détruire, par un acte insensé, tous les progrès qui se sont heureusement accomplis dans l'ordre intellectuel.
Non, créateur des êtres et des lois, vous ne pou-
i. a Nullo enim modo melius manifestari potpst, quod tota natura divinae subjecta est voluntati, quam ex hoc quod quandoque ipse praeter ordinem naturae aliquid operatur, ex hoc enim apparet quod ordo rerum processit a Deo, non per necessitalem naturee, sed per liberam voluntatem. » {Summ. Contra Gent., 1. III, cap. xcix.
vez pas être leur esclave : Non subjacet naturœ legi' bus a quo legem omnis natura sortitur l. Brisez vos entraves par des prodiges, soyez maître. Les esprits faibles s'en scandaliseront peut-être; mais, malgré leurs vaines déclamations, le bon sens populaire ré» clamera éternellement des miracles, pour l'honneur de votre providence et de votre liberté.