Apol., cap. m
couvrir les auteurs. Néron était coupable; mais, afin de détourner l'attention du peuple et de procurer à son cœur barbare le plaisir du sang et des morts violentes, il s'en prit aux chrétiens. « Une multitude immense fut convaincue, non pas du crime d'incendie, mais de la haine du genre humain : Multitudo ingens, haud perinde in crimine incendii quam odio humani generis convicti sunt l. » Or, Messieurs, cette multitude immense, dont parle l'historien Tacite, est à Rome, dans la capitale même de l'univers. Que penser des autres pays, de ceux surtout qui se rapprochent des lieux augustes où se sont accomplis les grands mystères? Sénèque s'écrie, en voyant les chrétiens qu'il prend pour des Juifs : « Les vaincus ont imposé des lois à leurs vainqueurs : Victivictoribus legem dederunt 2. » Pline le Jeune est inquiet, tant il y a de vies mises en péril par les édits de persécution; il consulte Trajan, afin d'éclairer sa conscience : doit-il poursuivre les chrétiens et les soumettre à la rigueur des décrets impériaux? « Mais il y en a un nombre infini de tout âge, de tout sexe et de toute condition. Non seulement les villes en sont remplies : les bourgs et les campa-
i. Tacit., Annal., LXV, cap. xuv.
2. Sénéque, cite par saint Augustin, de Civil. Dei, liv. VI, "iap. I.
gnes n'ont pu échapper à l'invasion de cette contagieuse superstition, qu'on croit pouvoir arrêter et guérir. Les temples des dieux, en effet, étaient désolés, les fêtes sacrées interrompues, et le nombre des victimes diminuait tous les jours '. » Tibérianus « est fatigué de punir et de tuer..., et cependant les chrétiens ne cessent pas de s'offrir eux-mêmes à la mort : Defatigatus sum puniendo et neci tradendo . . . , illi vero non cessant ad csedem sese pateface?e 2. »
Que dire en présence de tous ces témoignages, sinon que la victoire des apôtres est certaine, et qu'il faut crier avec le prophète : Factura esi/G'estfait ! Mais comment cela s'est-il fait? Voilà, Messieurs, la question importante. Puisqu'il s'agit d'une victoire et même d'une conquête, je n'y puis mieux répondre qu'en examinant, d'un côté, quels sont les conquérants, quelle est leur stratégie, quelles sont leurs armes; d'un autre côté, quels sont les ennemis, quelles sont les causes de leur résistance, quel en est le caractère.
i. Multi enim omnis setatis, omnis ordinis,utriusque sexua etiam vocantur in periculum et vocabuntur. Neque enim civitates tantum, sed vicos etiam atque agros superstitionis contagio pervagata est, quse \idetur sisti et corrigi posse. Certe jam satis constat prope jam desolata templa cœpisse celebrari, et sacra solemnia diu intermissa repeti; passimque venire victimas quarum adhuc rarissimus emptor inveniebatur. (Plin. ad Traj., Ep., lib. X, ep. 17.)
2 Tiberiani ad Traj. de Christian, relatio. PP. Apost., t. II, p. 181.
Nous connaissons, Messieurs, les dispositions intérieures des apôtres : la foi, l'admiration, Tamour, à un degré souverain. Leur résolution est fixée : ils veulent exécuter le programme de leur Maître, soumettre les peuples au joug de sa doctrine et de sa loi, les prosterner devant sa personne, et communiquer à tous les cœurs le sublime tourment d'amour qu'ils éprouvent eux-mêmes. Mais un dessein de cette nature, si fortement enraciné qu'il soit dans une âme humaine, ne se peut réaliser efficacement que par le concours de certaines conditions qui élèvent toute la personne à sa propre hauteur. Ces conditions manquant, le dessein avorte fatalement; c'est une magnifique inanité, qui n'aura dans l'histoire du monde qu'une mémoire de quelques lignes, après quoi il n'y faudra plus songer. Or, Messieurs. telle paraît être la destinée du dessein des apôtres, à la première vue de leur personne. Ils sont pleins de bonne volonté; mais ils manquent de prestige. Le nombre, la condition, l'éclat de l'esprit et du langage, tout leur fait défaut. Ce n'est pas une multitude formée depuis longtemps aux luttes de la pensée, qui fond tout à coup sur le genre humain,
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et le surprend pendant que son esprit sommeille : ce sont douze hommes seulement, douze hommes novices dans le ministère difficile de la parole, qui viennent se jeter à la face d'un monde éveillé par un des plus grands mouvements intellectuels qui se soient accomplis. Ce ne sont pas des fils de famille épris d'un système et mettant à son service la grandeur de leur nom et la noblesse imposante de leurs manières, mais des gens grossiers, d'une condition obscure et vile, dont le teint hâlé et les mains durcies rappellent le métier de bas étage qu'hier encore ils exerçaient pour vivre. Ce ne sont pas de ces Grecs tant vantés, que les patriciens se disputent et que les plébéiens admirent, mais les fils d'une nation méprisée à l'égal des barbares, et exécrée plus que qui que ce soit au monde. Ce ne sont pas des philosophes donnant en pâture à l'esprit public le fruit de leurs laborieuses études, mais des hommes sans cul ture intellectuelle, qui s'abandonnent comme des insensés à l'inspiration du moment. Ce ne sont pas de ces enchanteurs dont les phrases élégantes et polies endorment l'attention du peuple, sous les portiques, mais des illettrés dont le rude patois offense les oreilles, dont la brutale éloquence froisse toutes les délicatesses d'une génération habituée aux charmes de la parole. Il en est un, cependant, que son édu-
cation semble avoir mieux préparé que les autres à la tâche difficile qu'ils ont entreprise : mais Paul fait profession de dédaigner les ressources de sa riche nature; il annonce lui-même o qu'il ne veut pas mêler à ses discours les vaines recherches de la science humaine, ni ces paroles flatteuses dont elle se sert pour convaincre : Sermo meus non in persuasibilibus humanœ scientise verbis *. » Regardez-les bien, Messieurs, contemplez dun œil plein de pitié ces infirmités audacieuses qui se consultent, et osent croire à la conquête de l'univers. La tête nue, les pieds déchaux, la tunique sale et déchirée, tout couverts de sueur et de poussière, sans autre richesse que l'aumône qu'ils recueilleront sur le chemin, sans soutien que des espérances impossibles, ils commencent leur attaque contre le monde.
S'ils sont faibles, ils seront habiles, sans doute? Non, Messieurs : leur infirmité n'est égalée que par les maladresses de leur stratégie.
Ils sont en petit nombre; ils ont besoin de s'entendre perpétuellement pour éviter ces contradictions qui briseraient l'unité de leur action; il faut qu'ils s'encouragent, se soutiennent et se fortifient mutuellement dans la lutte. Toute la vie du grand
i. I Cor., cap. ii, 1.
empire qu'ils ont juré de révolutionner est à la tête: Rome les attend; c'est ce centre immense, d'où tout part et où tout vient aboutir, qu'ils doivent travailler en commun. En appliquant leur force sur un même point, peut-être parviendront-ils à produire un mouvement; ce mouvement se communiquant de proche en proche, du centre conquis, la victoire rayonnera sur le monde entier. Mais ils méprisent ce conseil de la prudence humaine, comme une ineptie indigne de leur vaste ambition : c'est partout qu'ils veulent triompher à la fois. Pierre seul s'avance vers la capitale de l'empire, dont il veut faire le siège de son universelle domination, et, d'un geste souverain, il distribue l'univers à ses hommes, André part pour la Scythie, Jean pour l'Asie Mineure, Jacques pour l'Espagne, Jude pour la Mésopotamie, Simon pour l'Egypte et la Perse, Thomas et Barthélémy pour les Indes et l'Arménie, Matthieu pour l'Ethiopie, et Paul,, à lui tout seul formant un bataillon flottant, promène de l'Orient à l'Occident sa parole cosmopolite. Travaillez maintenant, mais ne vous voyez pas, ne vous entendez pas.
Comme ils avancent avec précaution! comme ils creusent, dans l'ombre, les tranchées profondes qui doivent les amener jusqu'à la porte des âmes ! comme ils cachent leur plan, afin de mieux surprendre!
comme ils tendent des pièges aux imaginations avides, qui espèrent des initiations ténébreuses! comme ils aiguillonnent la curiosité malsaine du peuple par l'appât du mystère! Erreur, Messieurs : c'est dans des lieux illustres qu'ils livrent à la publicité leur doctrine, leurs rites, leurs desseins et leur plan. C'est à tout venant qu'ils s'adressent; c'est sur la place des grandes cités qu'ils prêchent; c'est à la porte de l'ouvrier, aussi bien qu'à celle du patricien, qu'ils frappent, en disant : — Écoutez-moi, je veux que vous m'écoutiez. « Vous savez, écrit saint Paul à ses fidèles, comme je vous ai enseignés publiquement et dans vos demeures : Scitis quomodo docerem vos publiée et per domos l. » Or la tactique de saint Paul est celle de tous ses confrères dans l'apostolat. Au moins annoncent-ils qu'un bataillon sacré vient sur leurs pas, qu'ils ne sont pas seuls à penser ce qu'ils pensent, à vouloir ce qu'ils veulent? Au moins, tiennent-ils à conserver ce prestige qui entoure l'inconnu venu de loin pour apporter une nouveauté? Erreur encore! Ils ne montrent que leur chétive personne; ils proclament leur origine, ils livrent à la risée publique le nom de leur nation, leur roture et leur ignorance, leurs lâchetés et leurs