CONTRE LES AFFIRMATIONS ET LES RÈGLES
Messieurs,
Une question se présente comme d'elle-même après celle de la possibilité : c'est celle du fait. Le miracle peut être produit; mais l'a-t-il été? c'est ce qu'il importe de savoir.
Malgré les vives protestations de ceux qui se tiennent au sommet de l'opposition rationnaliste, un certain nombre de nos adversaires ont laissé fléchir leur résistance, et, abandonnant la question purement spéculative, ils se sont contentés de nous opposer ce que j'appellerais volontiers les impossibilités pratiques. « Nous ne disons pas : Le miracle est impossible; nous disons : Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle suffisamment constaté... Jamais Dieu ne
s'est révélé d'une manière constatée scientifiquement; quand il se révélera, nous croirons en lui '. » Tel est leur langage. Et la solennelle impudence de leurs affirmations n'est égalée que par l'absurdité grotesque des règles qu'ils voudraient nous faire subir pour la constatation du miracle. Contre ces affirmations, contre ces règles, notre devoir est de venger la vérité et le bon sens indignement outragés. Nous le ferons en répondant à ces deux questions : Comment le miracle peut-il être constaté? Y -a-t-il des miracles constatés-?
Un fait extérieur et sensible peut être soumis de deux manières à la constatation : et comme l'ait présent et comme fait passé; dans les deux cas, il peut acquérir toute la certitude désirable, en vertu des lois pbysiqueset morales qui concourent à produire, chacune dans leur ordre, l'évidence des faits.
Or, bien qu'il échappe aux mouvements qui animent la nature et la conduisent à ses tins, le miracle ne laisse pas que d'être, par son côté extérieur et
i. E. Renan, Vie de Jésu?, Introduction.
sensible, un fait semblable à tous ceux qui se produisent journellement dans l'ordre pbysifjue: comme eux, il peut donc être constaté dans ses deux états, et comme fait présent et comme fait passé.
Ne nous laissons point surprendre, Messieurs, par les équivoques dont fourmille le langage des prétendus savants qui sont en guerre avec nous. Quand ils traitent les questions religieuses, surtout celles qui demandent une certaine familiarité avec des notions qui leur sont étrangères, il leur arrive, plus souvent qu'ils ne le voudraient sans doute, de prendre le Pirée pour un nom d'homme. C'est surtout à propos du surnaturel qu'ils se livrent à des écarts de paroles que nous nous permettrions de trouver comiques, si la chanté ne voulait qu'on eût pitié de l'ignorance. Ils en ont si grand'peur qu'ils en ont mis partout, dans le miracle plus qu'ailleurs. En nous représentant cette opération extraordinaire de Dieu sous des couleurs étranges, en la dégageant de ses nombreuses et évidentes alunites avec la nature, ils en font une sorte de catégorie à part, qui échappe de tous côtés à nos investigations, qu'il est difficile d'aborder, de définir, et sur laquelle, par conséquent, il est impossible d'établir la base d'une argumentation rationnelle. Paralyser la force démonstrative du miracle, tel est le dessein de 1-incré-
dulité ; voilà pourquoi elle cherche à nous égarer, en abusant du surnaturel.
Mais n'ayez peur, Messieurs; il y a dans le miracle moins de surnaturel qu'on ne le dit. En dehors de l'ordre de la grâce, qui est au-dessus de toute nature crée et créable, et, par conséquent, en supposant que la notion plénière du surnaturel nous fît défaut, Dieu pourrait produire des miracles. Ces miracles seraient, moins la circonstance de leur objet, exactement semblables à ceux qu'il produit aujourd'hui. Ce seraient des effets hors de l'ordre naturel, surnaturels quant à leur cause ou leur mode, mais non pas surnaturels dans le sens strict et total de cette expression !.
— Qu'importe? dira-t-on : c'est une dispute de mots. Ne sulfit-il pas qu'un fait échappe à l'ordre naturel pour qu'il soit, sinon impossible, au moins extrêmement difficile de le constater? — J en conviens, si le fait nous échappe tout entier. Mais, si nous pouvons le tenir par ses extrémités, si nous pouvons appliquer à ce qui nous en apparaît des règles sûres, d'où ressort une palpable évidence, le miracle, quanta sa constatation, rentre dans la catégorie des faits vulgaires.