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mes, et armé contre eux de la calomnie, de la corruption et de la violence. En somme, Messieurs; cette si admirable victoire que nous étudiions dernièrement est en partie l'ouvrage d'un miracle spirituel : sans les prodiges extérieurs, la guerre eût été infructueuse; sans le miracle spirituel, elle n'eût pas été entreprise.
Il est donc vrai que Dieu ne se contente pas de manifester, au dehors, la vertu maîtresse qui dompte toutes les forces créées. Il agit souverainement dans les âmes. Toutes lui sont soumises, entendez-vous, les plus fortes comme les plus faibles, les plus corrompues comme les plus innocentes. Ames d'enfants, de scélérats, d'histrions, de lettrés et de savants ont été tour à tour le théâtre du miracle spirituel.
Un diacre nommé Romain, tourmenté par les bourreaux, s'offrit à prouver la divinité de Jésus- Christ par le témoignage d'un enfant. Il y en avait un, nommé Barulas, c'est-à-dire fils de Dieu; il était âgé de sept ans environ. Que pouvait-on attendre d'une pareille faiblesse, mise en présence de la torture et de la mort? Quelle conviction pouvait avoir ce pauvre petit, qui ne fût étouffée par la peur? Romain l'interrogea cependant : — « Est-il vrai, mon fils, qu'il vaut mieux adorer Jésus-Christ et
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son Père éternel que tous les dieux de l'empire?» Et Barulas, d'une voix claire et ferme : — « Il n'y a qu'un Dieu, un seul Dieu : c'est Jésus-Christ. » Le juge, irrité, fait approcher la mère de l'enfant, et, d'un geste, il ordonne aux bourreaux de préparer les verges. Barulas jette sur sa mère un regard limpide, et, voyant qu'elle est contente de ce qu'il a dit, il se livre sans frémir à la flagellation. Ses chairs délicates sont bientôt déchirées, et son sang coule par torrents. Une immense émotion gagne l'assemblée; les bourreaux eux-mêmes ne peuvent plus retenir leurs larmes, et Barulas est impassible. Une seule fois, il s'est plaint et a demandé à boire, tant il était épuisé; mais sa vaillante mère l'en a repris, comme d'une faiblesse indigne d'un chrétien. Cependant le juge insistait toujours, car il voulait à tout prix une rétractation; mais, l'enfant persistant dans sa confession, il fallut le condamner à avoir la tète tranchée. Il était si faible, si faible, qu'il ne pouvait pas marcher jusqu'au lieu du supplice... Sa mère le prit dans ses bras, et, cheminant chargée de ce précieux et saint fardeau : — « Crois-tu toujours, mon fils?» disait-elle; et Barulas, d'une voix presque éteinte : — « Oui, mère; oui, je crois toujours, toujours ! » Alors, la mère le baisa respectueusement et le présenta aux bourreaux, sans verser une seule
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larme. Elle était à genoux, attendant que la hache fût tombée, afin de recueillir dans son manteau, qu'elle avait étendu par terre, le sang et la tête de son fils. Quand ce fut fait, elle se releva et revint chez elle, en pressant sur son cœur les restes glorieux de son unique amour.
A quelque temps de là, un autre enfant nommé Cyr, âgé de trois ans, se débattait entre les mains du gouverneur Alexandre. Les yeux fixés sur sa mère, que l'on tourmentait avec fureur, il repoussait les caresses et les baisers du tyran, et, bien qu'il ne sût que bégayer encore, de toutes ses forces il criait : — « Je suis chrétien! je suis chrétien I » Rien ne put le faire taire, que la brutalité inouïe du persécuteur, qui, le prenant par un pied, le jeta au loin et' lui brisa la tête sur les degrés de son tribunal. Julitte, voyant la cervelle de son fils répandue sur le marbre, et toute la place arrosée de son sang, s'écria : — « Béni soyez-vous, ô Seigneur, qui avez donné à mon cher petit la couronne immortelle! »
O Cyr! ô Barulas! enfants bien-aimés, pourquoi suis-je tant ému en racontant votre martyre? Mon cœur se fend et ne peut plus retenir les larmes qui l'étouffent. Mais ce n'est pas de la pitié que j'éprouve; non, Messieurs, ce n'est pas de la pitié! l'admiration aussi est. mère des larmes. C'est Dieu que j'admire
dans ces âmes d'enfants; c'est le miracle de sa lumière et de sa force qui me touche, dans les naïves et sublimes tragédies que vous venez d'entendre.
Quel prodige, n'est-ce pas? mais voici qui m'étonne bien davantage. L'enfant n'oppose aucune résistance à Faction de Dieu; son esprit docile reçoit, sans l'amoindrir, le mouvement d'en haut. L'homme, au contraire, est armé, contre la toute-puissance divine, du sentiment et souvent aussi des abus de sa liberté. A force de maltraiter sa conscience, il parvient à la faire taire, et, ce qui lui reste d'énergie et de présence d'esprit, il l'emploie à des blasphèmes et à des moqueries sacrilèges. Eh bien, le croiriezvous? cette attitude de l'homme ne peut le soustraire aux victorieuses poursuites de Celui qui fait les merveilles. C'est au sein même de la contradiction qu'elles éclatent; un blasphème se termine par uns prière, et une moquerie par une profession de foi.
Tout à l'heure, sur le sommet du Calvaire, deux scélérats déshonoraient, par leurs cris et leurs imprécations, la mort d'un innocent. Tous deux ils s'accordaient à maudire, et, joignant leurs voix à celles des pharisiens, ils disaient au Christ mourant : « Allons, que fais-tu là? Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix, et sauve-nous. » Mais voilà que, soudainement, L'injure s'arrête dans la gorge de l'un
d'eux. Qu'a-t-il voulu dire? Il l'ignore : c'est un reproche plein d'humilité qu'il adresse à son compagnon de crimes et de supplice : « Nous autres, nous souffrons ce que nous avons mérité; mais lui, qu'a-til fait? » Et se tournant vers Jésus-Christ : a Souvenez-vous de moi, Seigneur, quand vous serez dans votre paradis! »
Tout à l'heure, le comédien Genès charmait les loisirs de Dioclétien, en parodiant sur la scène les mystères du christianisme. Il avait bien préparé son coup de théâtre, et la joie triviale des assistants allait éclater en un tonnerre d'applaudissements. Mais, quand !e faux prêtre et le faux exorciste qui devaient simuler sur lui les cérémonies du baptême lui eurent demandé ce qu'il voulait, son visage changea tout à coup, parce que son âme venait de recevoir un choc terrible; ce fut sérieusement, et d'une voix profondément émue qu'il répondit : « Je veux recevoir la grâce du Christ et renaître, afin d'être purifié de mes péchés. » On admirait la perfection de son jeu; le peuple criait : Eugel euge! vital! vivat! Mais lui, debout devant l'assemblée : « Illustre empereur, et vous peuple, dit-il, écoutez-moi : lorsque l'eau m'a touché tout à l'heure,' j'ai vu une main mystérieuse, et les anges qui effaçaient mes péchés. Vous qui avez ri de ces mystères, croyez, avec moi, que
le Christ est le véritable maître et Seigneur, qu'il est lumière et vérité, et qu'en lui seul on peut obtenir le pardon de ses fautes. » Les coups de bâton, les ongles de fer, les torches ardentes, ne purent lui arracher d'autres paroles que celles-ci : « Je serai toujours au Christ; les tourments ne me l'ôteront ni de la bouche ni du cœur. Pardonnez-moi, Seigneur, de m'être tant égaré, d'avoir eu horreur de votre saint nom, et d'être venu si tard à vous adorer! »
Ainsi, Messieurs, le scélérat et l'histrion sont surpris, au moment où leur résistance est plus audacieuse et plus insensée, au moment où le scandale proteste, avec une inexprimable énergie, contre toute espèce de démonstration de la vérité. Changés sans préparation, sans transition, ils croient et ils confessent, dans l'acte même de leur impiété; leur acte se transforme, comme se transforment les couleurs et les contours de certains objets frappés par la foudre. Ah! c'est que la foudre est tombée dans leur âme : elle illumine l'esprit, elle bouleverse le cœur, elle dévore les racines mêmes de l'iniquité; en ut: instant, le vieil homme a disparu. Ai-je besoin de vous dire d'où la foudre est partie? N'avez-vous pas déjà nommé le Dieu des miracles? Oui, son irrésistible pouvoir éclate en ces deux âmes : mais, à
bien prendre, il ne s'attaque encore qu'à des forces mal armées pour le repousser. Un esprit élevé ne se laissera pas mener avec tant de brusquerie, et, en définitive, fort de ses lumières, maître de ses pensées, habile à justifier ses égarements, il saura bien éviter les poursuites de Dieu, et se mettre en garde contre ses surprises. Non, Messieurs, il n'en est pas ainsi, heureusement : les âmes des lettrés et des savants, je vous l'ai dit, sont, aussi bien que'les âmes d'enfants, d'ignorants, de scélérats et d'histrions, les victimes prédestinées du miracle spirituel. Elles sont moins abordables, peut-être, à cause de leur orgueil; cependant il leur arrive, à elles aussi, d'être vaincues par la force du dedans, quand elles ont résisté longtemps à toutes les forces du dehors. Il est un drame à jamais illustre de l'histoire des âmes; vous le connaissez tous; mais, malgré cela, je vous demande la permission d'en faire parler ici les éloquentes péripéties. En l'année 354 de notre ère, un enfant naquit, àTagaste, d'un père païen et d'une mère chrétienne. Poussé par leur ambition et leurs encouragements, il eut bientôt appris les lettres humaines, et, à seize ans, il étonnait le monde par l'avidité précoce de son intelligence, l'élévation de ses pensées et ses merveilleuses aptitudes pour toutes les sciences. Les conseils de sa mère l'avaient préservé,
jusque-là, des séductions qui attendent l'homme aux portes de l'adolescence. Mais une heure d'oisiveté et d'oubli changea son cœur, et le jeta sur la voie honteuse des amours impures et des plaisirs cruels qu'il avait lui-même reprochés aux païens. Il voulait s'arrêter en chemin, il osait demander à Dieu la chasteté, et, comme pour se prémunir contre l'effet de cette prière, il tremblait d'être exaucé. Une main fatale le poussait en silence vers des abîmes où sa foi devait faire naufrage : Augustin donna son nom à la secte des manichéens. C'était fini! la secte abominable aurait dévoré ce qui restait de bon dans cette grande âme, si elle n'eût été préservée d'une dernière corruption, par les pleurs de Monique. Elle versa des torrents de larmes, elle épouvanta sa maison de ses gémissements et de ses cris, cette noble et sainte mère du renégat, et son fils ne put voir tant de douleur sans en être touché. Cependant, l'erreur et les passions régnaient toujours en son âme. Les philosophes lui plaisaient sans le satisfaire, les infamies manichéennes rebutaient son grand esprit, des amis vertueux troublaient sa conscience, les tendances généreuses de sa nature se révoltaient contre les satisfactions criminelles qu'il accordait à ses sens; seul avec lui-même, il se faisait horreur. Ses lectures, ses conversations, ses ré-
Ci?
flexions, tout l'ébranlait sans le convaincre ni le
-fr... Et Monique pleurait toujours.
Augustin avait trente ans d'âge et onze années d'iniquités, quand il vint à Alilan, pour y profesr . la rhétorique. L'éloquence d'Arnbroise était alors maîtresse de tous les cœurs; le jeune rhéteur en s it le charme, comme tout le monde. En prenant
: à la parole de Dieu, il reprit goût aux recher- :es; il se mit à relire Platon, il le
para aux Li' s Ss ints qu'il avait dédaignés, et saint Paul eut bientôt détrôné, dans son estime, celui qu'il considérait comme le plus grand génie de l'antiquité. Dieu s'approchait du cœur d'Au stin, mais le cœur d'Augustin était encore ferme». .nique pleurait toujours.
idins, P:ntiùen, vinrent frapper tour à tour cette âme endormie, afin de la réveiller; mais, semblable à ceux qui disent après une nuit
aine : — Levons-nous, — elle faisait quelque effort, et retombait vaincue par la profondeur même de s:n sommeil. Ou bien elle disait : — « Modo, nodo, sine paululum : Tout à l'heure, me voici, tout à l'heure, laissez -moi quelque peu! » et ce tout à l'heure était sans mesure, ce quelque peu n'en finissait pas, tant était violente la loi de l'habitude. Un jour, Pmtitien se met à raconter la vie d'An-
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toine le Solitaire et les merveilles du désert. Augustin l'écoute avec une sorte de stupeur, et, ravi d'admiration et d'amour, il s'écrie : c Alypius, souffrirons-nous cela? as-tu entendu ce que disait Pontitien? Les ignorants et les gens sans lettres ravissent le ciel, et nous, avec toutes nos scier., nous nous laissons opprimer et rouler à terre, par la chair et le sang... * Pendant qu'il prononçait ces paroles, ses yeux étaient comme pleins de fureur; la fièvre qui l'agitait l'ayant emporté dans le jardia Alypius, surpris, le suivit pas à pas. Augustin se tenait à l'écart, frémissant d'indignation contre luimême; il voulait, et il ne voulait pas; il s'arrachait les cheveux, il se frappait le front; il tenait son genou entre ses bras et le serrait de ses deux mains crispées, regardant devant lui d"un œil hagard, comme ceux qu'héhète un grand désespoir... Et, pendant ce temps-là, Monique pleurait toujours.
0 Augustin! l'heure est venue : rends-toi, rendstoi au Dieu qui t'assiège! « Hélas! les puérilités, les vanués, les passions de la vie humaine, mes vieilles amies, dit-il lui-même, se pressaient autour de moi, me tiraient et me secouaient par mon vêtement, ma pauvre chair, et murmuraient à mon oreille drs paroles désolées : — Augustin, tu nous quittes donc? dans un instant, nous ne serons plus avec toi; dans
un instant, tu ne pourras plus rien faire, ni ceci, ni cela, ni cela encore, et ce sera pour l'éternité. Augustin! Augustin! pourras-tu vivre sans nous? » Quelle tristesse, quel trouble, quels combats, grand Dieu! « Demain, demain! cras! cras!... mais pourquoi pas tout de suite? » Il était assis sous un
figuier, le cœur brisé et les yeux pleins de larmes, lorsque la voix fraîche d'un enfant se fît entendre : a Toile, lege... toile, lege... Prends et lis, prends et lis. » Il se leva, prit l'Écriture et lut ces paroles de saint Paul : « Ne perdez point votre vie dans les festins et l'ivresse, dans les débauches et l'impureté, dans les querelles et la jalousie; mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ, et ne cherchez point à pourvoir la chair dans ses convoitises. » Augustin n'alla pas plus loin; car, aussitôt qu'il eut fini cette sentence de l'Apôtre, comme il le dit luimême, « il sentit descendre en son cœur une lumière qui lui apportait la sécurité d'une inébranlable conviction ; toutes les ténèbres du doute furent à l'instant dissipées : Statim cum fine hujusce sententiss quasi luce securitatis infusa cordi meo, omnes dubitationis tenebrae diffugerunt l. » Ainsi, Messieurs, ce que n'avaient pas pu faire les labeurs de l'étude, les méditations de la science, la tendresse, les larmes,