‹ Introduction au dogme catholiqueChapitre 76 sur 80 · S. Aug., Confes., cap. v, vi, VI · texte numérisé non relu

S. Aug., Confes., cap. v, vi, VI

la douleur d'une mère, les combats de l'amitié, l'éloquence d'Ambroise, l'exemple des saints, une parole prise au hasard le fit en un instant : mais cette parole n'était que l'instrument de Celui qui se plaît à confondre les forces de la science, de l'amour, et de la vertu même, par des prodiges dont lui seul est capable.

Vous l'avez vu à l'œuvre, ce Dieu vainqueur des âmes; oui, Messieurs, vous l'avez vu, et, moi qui vous parle, je me réjouirai éternellement du coup qu'il a frappé sous vos yeux : car c'est grâce à ce coup que vous êtes aujourd'hui les amis de ma parole. Un homme vient de s'éteindre, plein de vertus et de gloire, après avoir ému notre siècle incrédule et pervers aux accents de sa grande voix. N'avez- vous pas tressailli sous son regard de feu ? Ne vous a-t-il pas enivrés des flots de sa divine éloquence? N'a-t-il pas suspendu le mouvement de votre sang, les battements de votre cœur, lorsque, les bras tendus vers vous, il faisait parler l'univers et les siècles, dans ce seul mot de son âme convaincue : — Je crois! — Eh bien! cet homme d'immortelle mémoire, celui qui fut votre ami, celui qui fut mon père, celui que nous avons aimé, celui que notre cœur va chercher encore dans les ombres et les glaces du tombeau, c'était une fortunée victime du miracle spirituel.

Tout jeune, il vint dans cette grande ville, ayant perdu jusqu'au souvenir de sa première communion, « sa dernière joie religieuse, et le dernier coup de soleil de l'âme de sa mère sur la sienne. » Au milieu des flots d'une jeunesse agitée, il vécut pendant plusieurs années a sans lumière, sans amitiés, solitaire et pauvre, abandonné au travail secret de ses vingt ans, sans passion du dehors dont il eût conscience, si ce n'est un vague et faible tourment de la renommée *. » Ce fut en vain qu'on le rapprocha des hommes illustres dont la parole ardente et convaincue pouvait fondre les glaces de son indifférence religieuse : il n'en retira que la stérile satisfaction d'une curiosité bientôt distraite par les tristesses de l'isolement. Il ne croyait pas, et il traversait péniblement, dans les ombres du doute, le désert de sa jeunesse. Cependant, Messieurs, Dieu est descendu dans cette âme, et avec quelle puissance et quelle splendeur! L'incroyant est devenu chrétien, et quel chrétien! Comment cela se fit-il? Ëcoutez-le lui-même :

« Il m'est impossible de dire à quel jour, à quelle heure, et comment ma foi, perdue depuis dix années, réapparut dans mon cœur, comme un flambeau qui n'était pas éteint. La théologie nous ensei-

1. Fragment du Mémoire du R. P. Lacordaire, faisant suit© &ux Lut u en à quelques jeunes gens.

goe qu'il y a une autre lumière que celle de la raison, une autre impulsion que celle de la nature, et que cette lumière et cette impulsion, émanées de Dieu, agissent sans qu'on sache d'où elles viennent ni où elles vont. L'Esprit de Dieu, dit l'apôtre saint , Jean, souffle où il veut, et vous ne savez d'où il vient ni où il va*.» Oui, Messieurs, c'était l'Esprit de Dieu qui, sans bruit, sans éclat, comme sans préparation, s'emparait de l'âme incroyante et pourtant si généreuse de Henri-Dominique Lacordaire, car il s'agissait de donner un apôtre à une génération pervertie. Du haut de la chaire, l'orateur chrétien aimait à rappeler le mystère de transformation dont il avait éprouvé les étonnements et les charmes. «Un savant, disait-il, connaît la doctrine catholique, il en admet les faits, il en sent la force ; il convient qu'il a existé un homme appelé Jésus-Christ, lequel a vécu et est mort d'une manière prodigieuse ; il est touché du sang des martyrs, de la constitution de l'Eglise ; il dira volontiers que c'est le plus grand phénomène qui ait travesé le monde ; il dira presque : C'est vrai ! Et pourtant il ne conclut pas ; il se sent oppressé de la vérité, comme on l'est dans un songe où l'on voit sans voir. Mais un jour ce savant se met à

4 Fragment, ibid.

UICACLE SPIP.ITUEL

genoux; il sent la misère de l'homme, il lève les mains au ciel, il dit : — Du fond de ma misère, ô mon Dieu, j'ai crié vers vous 1 — A ce moment, quelque chose se passe en lui, une écaille tombe de ses yeux, un mystère s'accomplit, le voilà changé! C'est un homme doux et humble de cœur; il peut mourir, il a conquis la vérité ; il est semblable à nous, et qu'est-ce qui l'a fait semblable à nous? Une force qui n'est pas la force rationnelle; car il avait péri par la force rationnelle; il est ressuscité par une autre puissance. » Et ailleurs : « Regardez seulement un acte de conversion : voyez, je vous en conjure, un de ces hommes tout à coup devenus chrétiens; allez le trouver; demandez-lui ce qui s'est passé au fond de son âme. Il vous dira : J'ai lu, j'ai raisonné, j'ai voulu, je ne suis pas arrivé; et, un jour, sans que je puisse dire comment, au coin d'une rue, près de mon feu, je ne sais, mais je n'ai plus été le même, j'ai cru; puis j'ai lu de nouveau, j'ai médité, j'ai confirmé ma foi parla raison; mais ce qui s'est passé en moi au moment de la conviction finale est d'une nature totalement différente de ce qui a précédé et de ce qui a suivi *. » Ces paroles, Messieurs, ne pourraient-elles pas

i. Conférences de Notre-Dame, XVIIe et XVIIIe conf.

s'appliquer à plusieurs d'entre vous? Ne seriez-vous pas en droit de me reprocher d'avoir interrogé l'histoire des âmes, pendant que j'avais tant d'âmes sou? la main? 11 est impossible que, dans une assemblée chrétienne, il ne se trouve pas quelqu'un qui puisse) dire, en entendant parler du miracle spirituel : — Moi, je connais ce miracle-là! — En effet, tous les jours Dieu le renouvelle. Il n'attend pour cela qu'un signal invisible à tous les yeux profanes, mais visible et sacré à son infinie miséricorde. C'est la prière plaintive d'une mère, c'est le tendre gémissement d'une femme aimée, c'est la larme pieuse d'une sœur, c'est le sourire et la joie naïve d'un enfant, c'est le regard éploré d'un ami... Moins que cela peut-être : la tristesse d'un jour sombre, la chute d'une fleur mourante, un de ces riens qui font rêver une âtne, et la rendent plus sensible au toucher de l'infini. Mon expérience n'est pas longue, Messieurs; j'ai vu pourtant plus d'une fois de ces étranges revirements d'esprit, qui m'ont arraché ce cri dont l'admiration se sert en saluant les miracles : — Digitus Dei est hic : Le doigt de Dieu est là! — Et, si je vous interrogeais, chrétiens, vous qui êtes les fils d'un siècle incrédule, si je vous demandais par quelle voie les convictions qui vous honorent et vous consolent sont entrées dans vos âmes, ah! beaucoup d'entre

vous prononceraient, sans doute, le nom d'une femme bénie; mais un grand nombre, peut-être, en portant la main à leurs cœurs, s'écrieraient : — Digitus Dei est hic: Le doigt de Dieu est là! — Je ne signale que les faits éclatants : mais combien de faits secondaires qui sont dus à l'action de Dieu, dans l'âme humaine ! Les derniers coups qui achèvent une conversion préparée, les impulsions sublimes qui nous poussent de vertu en vertu, jusqu'au plus haut point de la perfection et aux habitudes de l'héroïsme, autant de miracles dont notre âme a conscience, et qui lui révèlent la force de son Maître.

Le miracle spirituel existe donc, Messieurs ; c'est un fait qui, bien que caché à des profondeurs inaccessibles, peut entrer dans le domaine public, au moyen de certains signes extérieurs qui témoignent de sa présence. Mais pouvons-nous nous servir de ce fait, comme nous nous sommes servis des prodiges de l'ordre physique ? pouvons-nous y puiser les éléments d'une démonstration rigoureuse et universelle? Je vous avoue que, pour moi, l'impression que j'en ressens est aussi vive, aussi profonde que celle produite par les plus étonnantes

merveilles. Dans la nature, je ne vois que des puissances indifférentes, toujours prêtes à s'abandonner aux influences d'un agent supérieur ; dans l'âme humaine , j'aperçois une force originale dont le propre est de pouvoir résister à l'impulsion de Dieu. Sur la nature je vois écrit : passivité; sur l'âme humaine : liberté. C'est grâce à cette liberté que l'âme humaine devient plus superbe et plus fière que les sommets qui bravent la foudre , plus endurcie que les blocs séculaires contre lesquels se rebutent les forces du temps et de la nature, plus farouche que les animaux du désert, plus agitée que les flots sous les étreintes de la tempête, plus tumultueuse que les orages, plus ténébreuse que la nuit, plus corrompue que les cadavres. Renverser, briser, dompter, apaiser, faire entendre, éclairer, ressusciter l'âme humaine, me paraît donc un plus grand acte que soustraire un corps à l'empire d'une loi dont le principe est dans la volonté même de celui qui prétend y déroger. En outre, Messieurs, le miracle spirituel est la propriété tellement exclu-' sive du christianisme, que nulle part vous n'en verrez la contrefaçon. Les prodigse du dehors ont tenté l'ambition des fausses religions et des sectes : d'où ces imitations que nous avons justement flétries; mais le prodise du dedans, le passage in-

stantané de l'incroyance à la foi, de l'orgueil à l'humble soumission, du vice à la vertu, surpasse .îous les efforts de la dissimulation, du charlatanisme ,et des ténébreux artifices de Satan. Il semble donc que le miracle spirituel peut occuper une place honorable, parmi les preuves qui établissent la vérité de la foi.

Mais en supposant, Messieurs, qu'il ne vous fasse aucune impression et que vous ne veuilliez pas le considérer comme une preuve extérieure et universelle, comparable à celle des grands mouvements et des glorieuses transformations delà nature physique, au moins lui accorderez-vous une valeur démonstrative, à l'usage de ceux qu'il a transfigurés. En supposant qu'il ne s'élève pas, dans votre estime, à la hauteur d'une démonstration générale et publique, au moins ne l'empêcherez-vous pas d'être une démonstration individuelle et mystique, qui, dans certains sujets, justifie les croyances et affermit les convictions.

Un homme vient d'être transformé. Certes, il sait bien ce qui s'est passé en lui, quand même il ne peut pas vous en rendre compte. Les deux états de son âme se touchent d'assez près pour qu'il en voie la différence; tout à l'heure, les ténèbres, l'indécision, le doute, la révolte, la lâcheté, le blasphème

l'esclavage des passions; maintenant, la lumière, la fermeté, la foi, la soumission, le courage, la prière , l'affranchissement , la sainte liberté des enfants de Dieu : voilà les deux états dont sa conscience rend témoignage. Or, ces deux états étant disparates et se succédant tout à coup, comment l'un aurait-il pu produire l'autre? N'y a-t-il pas entre eux, comme entre les deux extrémités du miracle physique, une disproportion qui suppose l'intervention d'une cause supérieure? Évidemment, Messieurs, la toute-puissance de Dieu est là. Vous ne la voyez pas, vous ne vous expliquez pas le prodige : mais l'âme touchée le sent, elle en a conscience; ce prodige devient pour elle une preuve de la vérité, tout aussi rigoureuse que celle des faits extraordinaires et publics, sur lesquels s'appuient vos convictions religieuses.

Que dis-je? le miracle spirituel a ceci de particulier, que la vérité elle-même en est un élément, puisqu'elle est intimée par l'opération secrète de Dieu, tandis que vous n'obtenez, du miracle physique, qu'un reflet extérieur de l'autorité divine sur une vérité extérieure; de telle sorte que, si nous disons du miracle physique qu'il prouve par reflet, nous pouvons presque dire du miracle spirituel qu'il prouve par émission. Et considérez, je vous

prie, le fini de la merveille. Le changement qui s'est fait dans une âme malgré sa volonté n'a pas pu se faire sans sa volonté. L'homme transfiguré voit en lui ces deux mouvements contradictoires : de sa volonté repoussant l'action de Dieu, et de sa volonté concourant à l'action de Dieu. Ii ne sait comment accorder ces deux choses: mais plus grand est son embarras, plus vive est son admiration ; il triomphe de son impuissance , il s'écrie comme le Psalmiste : « Vos œuvres sont merveilleuses, ô mon Dieu, et mon âme les connaît bien : Mirabilia opéra tua, et anima mea cognoscit nimis *. »

A la rigueur de la démonstration mystique, joignez, Messieurs, sa souveraineté. Le" miracle spirituel peut remplacer tous les autres miracles, parce que rien n'affaiblit son énergie démonstrative, la force d'où partent les oppositions étant elle-même le sujet sur lequel s'exerce la toute-puissance de Dieu. En vertu de sa perfection, que l'on peut considérer comme typique , par rapport aux natures inférieures, l'âme transfigurée devient, en quelque sorte, l'abrégé de tous les prodiges du dehors, si bien que vous pouvez les supprimer sans qu'elle en

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