QUINZIEME CONFERENCE
Messieurs,
La mauvaise foi repousse les apparitions illustres de 1 histoire, et conserve devant elles tous ses doutes et toutes ses haines; mais la bonne foi se laisse vaincre facilement par le genie, la vertu, Fheroisme, et les entoure, des qu ils se montrent, de son admi ration et de ses respects. Gomme vous m avezappris estimer votre bonne foi, je pense avoir atteint le but que je me suis propose, en faisant passer sous vos yeux les figures historiques des prophetes; c esta-dire, je pense avoir introduit dans votre jugement une presomption favorable aux oracles sacres. Quand un homme impose la veneration, Tdme se recueille en sa presence et se tient prete a Tecouter. Que sa parole soit obscure et inexplicable, qu il s annonce
128 OBJET ET DEYELOPPEMENT DES PROPI1ETIES
au nom du Seigneur, comme Phistorien des sieeles futurs, qu il tienne en suspens Pattente des genera tions, qu il nous 6tonne et desespere notre penetra tion par la singularite de sa vie et la profondeur de ses visions, nous Pecoutons cependant, jusqu a ce qu il nous soit prouve que sa conduite est un mystere divin ou un odieux mensonge, que Pavenir lui donne une confirmation ou un dementi. Gette preuve, Mes sieurs, nous pouvons 1 avoir sans delai, a 1 egard des prophetes que j ai depeints; car nous sommes, par rapport a leur existence, au sommet des temps. Ge qui etait pour eux Pavenir est pour nous le pass6, et, appeles a contempler sur le meme plan et dans la mme arene les oracles et les faits accomplis, il nous est facile de voir s ils se touchent pour s embrasser, ou s ils ne se rencontrent que pour engager ensemble une abominable lutte, dont Pissue doit tre la ruine des propheties et le desenchantement de notre foi trompee
Allons done aux voyants : Eamus ad videntes.
Ecoutons leurs oracles, et, avant d en construire le parallelisme, considerons-en Pobjet general et le developpement.
Pour bien comprendre le magniflque ensemble des propheties, il importe, Messieurs, de distinguer leur objet; car elles n appartiennent pas toutes aux memes titres a Pordre des idees et des fails, bien qu on puisse les conduire, par de savantes interpretations, & une commune fin, qu elles setouchentet ne soient individuellement que les parties d un tout harmonieux dont Dieu a prepare avec soin les moindres Elements, les faisant concourir a 1 accomplissement de ses desseins misericordieux sur le monde.
Un objet prime tons les autres et commande le mouvement de 1 inspiration dans Tantiquite religieuse : c est Pobjet spirituel, c est-a-dire Fidee et les evenements messianiques. A 1 heure meme de la chute du premier homme, Dieu met en ceuvre
son plan de reparation. II montre, aux confins des temps, son Christ Sauveur, et, parce qu il veut recapituler en lui tous les mondes, selon la belle expres sion de saint Paul, il dirige, vers sa personne ado rable, 1 action inspiratrice de son Esprit-Saint. II ne convient pas a la sublime mission du Reparateur d etre inauguree par une surprise, et, puisqu il sera le Fils du. Tres-Haut, Dieu doit a sa majeste de pre-
parer sa venue, par un cortege auquel ne peuvent pretendre les majestes de la terre. Les figures se suec&dent sans interruption; les patriarches et les personnages illustres s avancent, recevant de la gr^ce comme des teintes. qui presagent 1 incomparable perfection de Celui qui arrive sur leurs pas; la lumiere proph6tique 6claire cette grave procession cThommes, de femmes et d enfants, dont la vie et les vertus parlent deja de Pavenir, etles oracles achevent la longue et merveilleuse aurore du Soleil eternel. 11 se balance encore sous les dernieres courbes de 1 horizon; mais il regie lui-meme le demi-jour qui le precede. Plus il approche, plus le mouvement prophetique, toujours soutenu par la foi des gen6rations, est accelere par de nouveaux oracles. On attend Gelui qui doit etre envoye. Voila, Messieurs, Tidee, l^v^nement, le prodigequi domine toutes les idees, tous les Svenements, tous les prodiges de 1 antiquite sacree. II est inutile, n est-ce pas, d en faire ressortir davantage Timportance.
Mais, en considerant Tobjet primaire des proph6ties, ne n^gligez pas leur objet secondaire, c est-adire 1 ensembledes faits qui regardent particulierement les destinies temporelles de Phumanite, etne se rattachent que de loin a Pidee et aux evenements messianiques. Parallelement au mouvement pro-
phetique qui regie et conduit le cortege du Redempteur, un autre mouvement prophetique regie et con duit la fortune des nations et les vicissitudes de leui existence. L 6v6nement capital demeure suspendu, les oracles spirituels attendent leur accomplissement, pendant que se dveloppent constamment, dans un ordre inferieur, d autres oracles et d autres venements, qui, loin de detourner 1 attention du peuple juif de son objet supreme, la fixent, la rendent plus vive, et multiplient les esprances. Ge parallele merite d etre remarque; je vous en dirai tout a 1 heure les raisons.
Pour le moment, Messieurs, jetez avec rnoi un rapide coup d oeil sur 1 histoire du peuple juif. A toutes les poques, vous entendez un Ndbi, qui benit ou qui menace, qui annonce des prosperites ou des infortunes. La graisse de la terre, la Kcondite des troupeaux, les depouilles des nations vaincues, doivent recompenser la fidelite des enfants de Dieu; les revers, eprouver leur courage; Tesclavage, chatier leurs crimes. S il n est pas un bonheur qui ne comble une esperance divinement ^close en leur sein, il n est pas une catastrophe qui les surprenne, pas un ennemi qui triomphe a Timproviste de leurs forces abattues; cartoujours un envoyfi du Giel est venu les avertir, avant que leur malheur fut con-
somme. Les murmures et les plaintes sont, de leur part, oubli, ingratitude et malice; pour ne pas se condamner, ils doivent s crier, avec le voyant qui les a prevenus ; Peccavimus! Nous avons peche, 6 Seigneur, et vous nous avez cach6 votre face ado rable; vous nous avez blesses dans votre sainte fureur; tournez vers nous vos yeux apaises, regardez-nous, nous sonimes votre peuple: Converters, respice : ecce populus tuus omnes^nos. La vie d lsraSl est la plus merveilleuse alternative d heurs et de malheurs que nous offre Fhistoire humaine, alter native plus merveilleuse encore de propheties et d evenements qui se rencontrent a point nomme.
Ne vous arretez pas, Messieurs, a ce spectacle, si extraordinaire qu il soit, car le regard des voyants a franchiles limites de la Judee. Ils ont connu le sort des nations antiques et annonce d avance les calamites qui devaient pleuvoir sur elles, les revo lutions qui devaient les moissonner, la duree des maledictions qui devaient peser sur leurs restes oublies. L figypte, FAssyrie, la Perse, la Grece, Rome elle-meme, occupent une large place dans les ecrits prophetiques, a cote d une foule de villes et de peuples qu il serait trop long de nommer; et, chose mer veilleuse, les monuments profanes qui nous restent de ces grandes nations confirment, chaque jour, et
de plus en plus, la verite des oracles sacres. Mon dessein n est pas de vous montrer comment se sont accomplis & la lettre tous ceux qui furent prononc6s contre les \illes coupables de 1 antiquite : ce travail immense appartient a Fexegese plutot qu a 1 apologie; mais permettez-moi d en prendre un pour type, et de m en servir comme de garantie pour tous les autres.
Babylone 6tait au fatte de la gloire et de la puis sance, pendant que vivaient Isa ie et Jeremie. Aueune \ille n egalait ni n egala, peut-tre, depuis, les merveilles dont elle 6tait remplie. Assise sur les bords d un fleuve magniQque, et fiere de ses palais, de ses temples, de ses jardins, de ses bois sacr6s, de &s larges murailles, du genie de ses rois, de Taudace de ses capitaines, de la force de ses soldats, de la science de ses devins, et de la protection de ses dieux, elle semblait insulter a la fortune de toutes les nations. Depuis longtemps, le peuple juif et la terre fertile qu il habitait taient Tobjet de ses ardentes convoitises, et les prophetes savaient, h61as I qu elle triompherait de leur patrie deshonoree. Autant ils aiment leur ch6re Jerusalem, autant ils d6testent 1 insolente Babylone. A chaque instant, ils la rencontrent dans leurs inspirations, ils 1 accablent de maledictions, et ne se croient le droit d annoncer
kleurs concitoyens la ruine de leur cite et leur prochain esclavage qu en annongant, en meme temps, et dans tous ses details, 1 horrible vengeance que Dieu tirera un jour de leur infame oppresseur.
Voici, Messieurs, ce que nous dit 1 histoire a ce sujet : Apres la prise de Jerusalem, Nabuchodonosor emmena les captifs dans sa ville royale. Us y demeurerent soixante-dix annees, conservant, au milieu des Strangers, leur loi, leurs moeurs, leur culte et leur indestructible nalionalite. Les soixante-dix an nees ^coulees, une reine illustre mourut, laissant un fils voluptueux et lache, qui, par ses debauches et ses extravagances, semblait inviter ses voisins a la conqute. Un jeune et vaillant prince, Cyrus, ar rive a la tte des Medes et des Perses. Labinethe, ou Balthasar, tremble a son approche, et envoie ses troupes a sa rencontre; mais, malgre leur nombre etleur force, elles sont battues, et les portes de la ville se referment sur les derniers fuyards. L ennemi fait le siege, iln y a rien a craindre : le cou rage est impuissant contre les immenses murailles qui protegent la cite ; Taffamer est impossible, elle a des vivres pour vingt ans. Mais Babylone a compte sans la surprise. Elle n est pas emportee d assaut, elle ne se rend pas par capitulation, elle est saisie comme dans un filet. Cyrus detourne 1 Euphrate, desseche
son lit, et introduit son arme par les deux extremits de laville. Alors, c est partout une horrible confusion. Babylone est si grande, dit Herodote, qu on ignore au centre ce qui se passe & la circonference. Les courriers partent de Porient et de Foccident; ils se rencontrent au seuil du palais, poui annoncer au roi, plonge dans i orgie, 1 affreux malheur qui le menace; mais lui s enivre. Pendant ce temps, les Medes et les Perses font un horrible car nage. Ils ne pillent pas, ils tuent. Les enfants et les femmes ne sont pas 6pargnes, le roi est massacrS au milieu de ses officiers et de ses gardes assoupis par 1 ivresse, et son cadavre demeure confondu dans la foule des morts.
Babylone est prise : que va-t-elle devenir? Elle cesse d abord d etre villc royale. Le palais et les maisons disparaissent peu a peu, et, tant que subsistent les remparts, on y chasse, com me dans un immense pare, les btes fauves. Mais 1 enceinte ellememe s ecroule, les digues ne peuvent plus contenir TEuphrate, et le fleuve, deborde, couvredeses eaux les ruines qui s enfoncent dans la terre. Un marais infect, hante par les reptiles, remplace les splendeurs effacees de celie qui fut la maitresse des na tions. Qa et la, on voit encore quelques tertres informes ou se refugient les animaux sauvages, et pres
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desquels 1 Arabe indolent passe sans s arr6ter. L oubli, enfin, tombe, comme la pierre d un sepulcre, a Tendroit ou fut celle qui corrompait les peuples. On a peine, aujourd hui, a retrouver sous terre ses ossements brises et inutiles ; encore sont-ce bien les ossements de la grande Babylone?
Eh bien, Messieurs, tout cela a 6t6 vu dans le d6tail, annonce et ecrit, mot pour mot, pres d un siecle, que dis-je? plusieurs siecles a 1 avance, par Isaie et Jeremie. Ecoutez-les :
La terre de Juda sera d6vastee et plongee dans la stupeur; son peuple servira pendant soixante-dix ans le roi de Babylone. Mais, les soixante-dix ans accomplis, je visiterai, dit le Seigneur, le roi de Ba bylone et son peuple. J irai chercher I iniquitS sur la terre des Chaldeens f . 11 est temps, j ai appe!6 mon Christ, Cyrus, j ai pris sa main, car je veux soumettre les nations devant sa face; je veux courber, sous son pied, le dos des rois; je veux ouvrir, a son approche, les portes, les portes qui ne se refermeront plus. J irai devant toi, Cyrus, j irai devant toi; j humilierai les nations de la terre ; je briserai les portes (Tairain et leurs gonds de fer; je te donnerai
des tr6sors caches, des richesses enfouies, afin que