L'ORIENT
Origine du droit des gens.
C'est à l'aurore de Thistoire que remontent les germes du droit international. £n effet le développement de l'histoire date, à deux X)oints de vue, des premiers rapports de peuple à peuple: il se manifeste d'une part dans l'influence d'œuvres durables, résultat du travail intellectuel d'une nation, sur d'autres nations héritières de cette civilisation; d'autre part dans l'influence qu'ont exercée l'un sur l'autre des peuples vivant à la même époque.
Le travail de la civilisation s'accomplit toujours sous l'une de ces formes, ou sous toutes les deux en même temps, et cela dans des proportions très variables.
Ce qui caractérise le monde antique, c'est avant tout que les civilisations s'y succèdent en influençant fortement leurs sœurs cadettes, même alors que les nations qui les créèrent, ont disparu. Puis le fait <iu'il s'approprie involontairement des particularités étrangères, tandis <iue le monde moderne, avec son bagage de connaissances historiques, tend à opérer une fusion entre les influences réciproques des nations vivantes et la civilisation, héritage de peuples disparus.
Cette distinction n'est pas sans portée poui* l'étude du droit des gens. Pour discerner le degré de solidité que certaines maximes de <îe droit ont acquis à diverses périodes de la vie de l'humanité, il faut rechercher, par la voie scientifique, jusqu'à quel point, en leur qualité de bases immuables du monde intellectuel, ces maximes sont arrivées s, une existence indépendante de celle de certain Etats, et sont considérées, par les nations civilisées vivantes, comme conditions indispensables de leur action. C'est uniquement sur la base d'éléments civilisateurs devenus inviolables et communs à toutes les grandes nations 4)ue peut s'établir un droit des gens durable et dominant les intérêts mobiles des détenteurs du pouvoir.
152 1^6 développement historique des relations internationales.
Dès que l'idée du droit se fait jour chez un peuple, on s'y préoccupe inévitablement aussi des rapports des nations avec leurs semblables. On ne saurait donc affirmer que les premières nations civilisées aient été étrangères à la notion du droit des gens. Dès qu'on renonce à mesurer ces nations à l'échelle de la science contemporaine étudiant l'histoire des relations internationales, il faut en tout cas prendre pour point de départ le fait que le droit des gens pratique peut être tout à fait indépendant de son étude scientifique. De même il faut concéder que le droit peut exister, sans se manifester au dehors d'une façon indépendante, et que souvent il est inséparable des idées religieuses ou du culte. Ainsi en Orient. On trouve donc les premiers germes du droit international partout où une nation, dans ses relations avec ses voisines, s'est formé certaines notions sur ses droits, et cela en vertu du principe de la réciprocité, que ces notions soient ou non plutôt négatives.
La différence entre les notions primitives des rapports internationaux est beaucoup moins grande, comparée à l'état de choses actuel en droit des gens, que la différence entre les rudiments du droit de punir, qui reconnaissait et tolérait la vengeance privée, et les institutions modernes dont le but est la poursuite des criminels.
De fait dans les plus anciennes périodes de l'histoire, les divergences des nations qui entouraient la Méditerranée, n'étaient point aussi grandes qu'on pourrait s'y attendre, si l'on se rappelle que le point de départ du développement historique nous ramène toujours à des individualités nationales, dont la religion et le culte constituaient la base.
De même que la mythologie comparée a prouvé partout des ana< logies entre les vieilles croyances populaires, de même aussi on découvre de nombreuses affinités entre les rapports des peuples. Tant que subsistent encore, chez les nations de l'antiquité, simultanément, plusieurs systèmes polythéistes, le droit, en tant qu'esclave de la religion, dépouille même son exclusivisme. Les péripéties des champs de batailles et des expéditions de pillage apprennent aux nations qu'une divinité étrangère peut parfois être la plus puissante, ou que les dieux nationaux protègent, dans l'occasion, les peuples étrangers, ou en font les instruments de leur vengeance, lorsqu'on les a négligés.
Les défauts des peuples de l'antiquité, tels qu'ils se manifestent dans les relations internationales, proviennent moins de défaillances morales, que de l'absence de notions précises sur les limites de la puissance humaine, au-delà des frontières du pays, puis de l'ignorance absolue de ce que nous appelons la dépendance historique des nations.
Chacun des peuples de l'antiquité s'estime souverain dans les limites de son territoire, sous comprendre la raison d'être et les motifs de la répartition effective des pouvoirs dans les parties du globe occupées par d'autres nations. De même ces peuples, dans l'enfance de leur vie politique, n'ont aucune notion des limites de l'existence des Etats et des nations. Les rois et les héros sont immortels comme les dieux.
Origine du droit des gens. 153
et chaque dynastie prétend à nne origine divine. Ce sont précisément les penples les mieux doués qui, dans leurs aspirations, manifestent la croyance à une mission spéciale, confiée par les dieux.
Si l'on examine les relations possibles entre les peuples organisés politiquement, on arrive à la conclusion que certaines personnes, appartenant à des pays divers, peuvent sortir de leur organisme pour entrer en relations avec Tétranger, en vue du but qu'elles se proposent individuellement. C'est ce qu'on appelle les relations internationales privées. £n outre il est possible que les Etats eux-mêmes, contre leur gré ou avec intention, pénètrent dans la sphère d'un territoire qui leur était étranger dans l'origine, ou d'une volonté [politique aussi puissante que la leur. C'est ce qu'on nomme les relations d'Etat à Etat. On ne saurait négliger les rapports entre ces deux formes de relations, lorsqu'on veut déterminer le niveau de certaines périodes.
De même, quand on veut exposer la marche de l'histoire, en tant qu'elle se manifeste dans les relations internationales, il faut tenir compte de la façon dont s'accomplit l'échange des civilisations, ou la transition d'une civilisation à une autre.
Voici quelles sont les moyens et les tendances des relations internationales privées et publiques:
1. Conquête, violence, pillage et guerre en territoire étranger.
2. Emigration forcée ou volontaire, colonisation, par des immigrants, d'Etats déjà constitués ou de contrées inoccupées, qu'il s'agisse de particuliers ou de peuplades entières.
3. Entreprises commerciales ou échauge de marchandises par terre et par mer.
4. Echange et appropriation d'idées, transfert et assimilation de mœurs et coutumes étrangères, provenant soit de l'esprit d'imitation des peuples, soit de calculs commerciaux, soit du zèle des voyageurs, et reposant sur le langage des signes, l'écriture, la communauté d'idiomes.^)
5. Affaires internationales confiées à des fondés de pouvoirs. Aux époques les plus reculée nous trouvons déjà les rudiments
des principales formes des relations de peuple à peuple. Ces relations se manifestent naturellement, pour la première fois, dans les contrées, telles que l'Afrique septentrionale ou l'Asie mineure, où il n'y a pas de frontières naturelles peu praticables, ou bien lorsqu'un grand fleuve facilite les communications, ou bien quand une mer en général calme invite les habitants du littoral à s'y hasarder, ou bien enfin lorsque des îles voisines du continent réduisent les périls d'une navigation entreprise avec des moyens imparfaits.
La plupart de ces conditions se trouvaient réunies en Egypte, en Mésopotamie et sur le littoral est de la Méditerranée. C'est dans ces pays qu'on en a fait usage pour la première fois, et c'est, en conséquence, ici que doit commencer l'exposé historique des échanges de civilisations.
154 l'C développement historique des relations internationales.
La plupart des historiens modernes considèrent avec raison l'Egypte comme le berceau de la civilisation européenne, les ressources de la science actuelle ne permettant pas de remonter plus haut. » L'Egypte, dit Banke, clôt une histoire primitive de l'humanité dont le meiUeur héritage est représenté par les monuments de l'antiquité de ce pays, une période qui se perd dans la nuit des temps, une période où a pris naissance aussi la religion nationale, dont la portée est universelle, en dépit de ses défauts.*
Lesquelles d'entre les nombreuses nations de l'Orient sont intervenues dans le développement historique de la civilisation internationale et par conséquent dans les intérêts scientifiques du droit des gens? C'est une question qu'on ne saurait trancher, tant que ne seront pas déchiffrées toutes les inscriptions que nous ont léguées ces nations. Mais on peut admettre avec certitude qu'outre les antiquités de l'Egypte, celles des Israélites, des Assyriens, des Perses et des Phéniciens fournissent les matériaux les plus importants pour servir à l'histoire du droit des gens primitif.
^) En fait d'appropriations on peut citer la propagation des alphabets égyptien, phénicien et babylonien, puis celle des chiffres dits arabes. Ces imitations internationales n'excluent point l'indépendance intellectuelle. Sous •ce rapport rien de plus instructif que la transformation de l'alphabet chaldéen à l'usage de langues de construction entièrement divergente, telles que le perse et l'assyrien.
L'Egypte et sa civilisation.
Ouvrages à consulter: Wiedemann, Geschichte Aegyptens, vol, 1 (1884) donne la liste des ouvrages concernant le déchiffîrement des hiéroglyphes en commençant par Champ ollion, RosellinietLepsius. — A consulter surtout! Bunsen, Aegyptens Steîle in der Weligeschichte, 6 vol. 1844 bis 1857. Traduction englaise de Birch, 5 vol. 1857. — Brugsch, Geschichte Aegyptens unter den Pharaonen. 1. éd. allemande 1877. Ed. anglaise avec notes de Seymour et Smith, 1881. — Maspero, Geschichte der Morgenlàndischen VôUcer im Altertkum, trad. de Pietschmann, Leipzig 1877. — Revillot, Etude complémentaire du cours de droit égyptien, Paris 1884. — Wilkinson, Manners and customs of the ancient Egyptians, Londres 1837. — Birch, History of Egypt 1877. — Ouvrages historiques: MaxDuncker, Geschichte des Alterthums, 5. éd. 1878, vol. I, p. 3—227. — L. vonRanke, Weltgeschichte, 2. éd 1881, vol. I, p. 3—39. — Ed. Meyer, Geschichte des Aîterthuins, vol. I Geschichte des Orients bis zur Éegrûndung des Perserreichs, 1884. — Uhlemann, Handbuch der gesammten Aegyptischen Alterlhumsktmde parties I à IV, 1857, 1858. — Ouvrages de jurisprudence: Laurent,; Etud/is sur Vhistoire de Vhumanité, vol. I, p. 220—248 (1855) — Pierantoni, Trattato di diritto interviazionuîe, vol. I (1881) p. 90—120.
L'Egypte et sa civilisation. 155
On admet, sans pouvoir le prouver, que FÉtat égyptien repose sur l'immigration de tribus d'origine prosotémitique/) et que sa civilisation est proche parente de celle de l'Asie mineure. Quoi qu'il en soit, dès le quarantième siècle avant notre ère, l'Egj-pte, jusqu'alors composée de nomes ayant chacun leurs divinités particulières, se constitua en monarchie absolue et territoriale.^) Les pharaons sont le type des monarques de l'Orient, dont l'autorité repose sur la fusion des pouvoirs spirituel et temporel, type qui s'est reproduit plus tard dans les césars et qui est en opposition complète avec celui qui constitue la base des Etats grécoromains.
Le fond de la civilisation égyptienne, qui demeura à peu près intacte jusqu'aux conquêtes macédonienne et romaine, c'est la durée sans exemple de son existence, que nous voyons reproduite en pien*e et en couleur dans les monuments de la vallée du Nil; c'est l'unité d'un territoire étroit qui va du delta du NO aux cataractes de ce fleuve ; c'est son architecture monumentale sans pareille, dans la contemplation de laquelle on peut facilement oublier que l'histoire de l'Egypte, semblable an fleuve qui sert de symbole à ce pays, est interrompue souvent par des cataractes, jusqu'à ce que, comme les bras du Nil, elle mêle ses éléments à des éléments étrangers, de sorte que la civilisation égyptienne perd sa force créatrice.
Les Egyptiens étaient liés à la vallée du Nil, qui les nourrissait, par l'antique tradition de l'origine divine de leurs premières dynasties. Toute nation, ancienne ou moderne, dès qu'elle a conscience de sa valeur, croit être privilégiée vis-à-vis dès autres nations, que cette croyance naturelle repose sur l'imagination religieuse, la foi en les promesses et les prophéties du clergé, sur le respect qu'importent les monuments et les forces naturelles, ou enfin sur le souvenir de victoires remportées.
Tout ce qui peut porter à son comble le patriotisme d'un peuple, se trouve réuni chez . les Egyptiens. Plus encore que le Grecs, ils avaient le sentiment de leur supériorité, de leur antiquité et de leur puissance créatrice. Les tombeaux de leurs rois, ornés d'obélisques couverts d'inscriptions, les mystérieux hiéroglyphes, une architecture imposante, la sagesse de leurs prêtres, la précision de leur métrologie et de leurs calculs des révolutions des astres, étonnaient le monde antique. S'il n'eussent été pleins d'admiration, certes les Solons, les Pythagores, les Hérodotes, les Platons n'aurait point éprouvé le besoin de se transporter au pays des Egj^ptiens. Même aux yeux des Hellènes, ceux-ci n'étaient point des barbares.
n est n'est guère de peuple aussi attaché au sol natal. C'est uniquement pour bénir les Egyptiens que les astres décrivent leurs orbites. Toutes les notions de la vie, de la mort et de l'immortalité étaient intimement liées aux phénomènes périodiques de la fertilisation et de la stérilisation d'une contrée bornée au midi par de mystérieuses montagnes,
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au nord par la mer, d'une contrée dont les frontières latérales étaient marquées par le désert, et dont l'accès principal, celui de Fisthme de Suez, était aussi un désert.
Pour les Egyptiens le contraste entre la vallée fertile qu'ils habitaient, et les déserts immenses qui l'enserrent, était identique à celui de la création et de la mort. C'est pourquoi leurs culte des défunts et leur croyance à l'immortalité étaient inséparables de sépulcres proches voisins des lieux où la nature renaît sans cesse.
Cette croyance à l'immortalité était donc intimement liée à la localité. S'établir à l'étranger était par conséquent, pour les Egyptiens, une idée aussi insupportable que la mort dans un autre entourage, excluant les funérailles solennelles. Les guerres lointaines passaient donc à leurs yeux pour des actes d'héroïsme, lors même qu'elles n'avaient pour résultat que quelques mains coupées, faisant office de trophées, ou la capture de quelques bestiaux. Leur imagination fertile exagérait tellement les actions d'éclat de leurs guerriers, que c'est à peine si l'on croyait les en récompenser suffisamment en leur consacrant des inscriptions hiéroglyphiques du style le plus pompeux, ou des monuments qui marquaient leurs étapes dans le désert.
Se contentant de leur patrie, les Egyptiens évitaient le plus possible de la quitter. L'histoire ne mentionne ni colonies égyptiennes, ni voyageurs, à part les envoyés, ni entreprises commerciales semblables à celles des Phéniciens ou des Grecs. Les mines de la presqu'île du Sinaï étaient probablement exploitées par des esclaves ou des criminels.
Ce fut précisément cet exclusivisme d'un pays très civilisé qui excita les convoitises des tribus nomades du voisinage, des peuples pasteurs affamés et des monarques avides d'autres contrées.
L'Egypte fut envahie tantôt par les montagnards de Nubie et d'Ethiopie, tantôt par les hordes de la Lybie et de l'Asie mineure, tantôt enfin par des ennemis venant de la mer. Elle ne put se soustraire à la domination étrangère lorsqu'elle eut épuisé ses forces dans sa lutte inutile contre les Ass3rriens et les Perses. Néanmoins, sous les douzième et dix-huitième dynasties, l'Egypte eut de grands succès sur les champs de bataille. En effet les incursions des tribus du désert et des Syriens provoquèrent tout naturellement, de la part des Egyptiens, des guerres de conquête, dont les résultats se traduisèrent moins par une extension durable du territoire national, que dans le butin fait sur l'ennemi, les tributs qu'on lui imposa et la suprématie des pharaons sur les souverains étrangers.
La sphère de ces expéditions ne dépassa guère, au sud et à l'ouest, les parties voisines de l'Afrique, c'est à dire les plateaux de l'Ethiopie et les oasis accessibles du désert de Lybie. Du côté de l'Asie mineure, les limites des armes égyptiennes sont marquées par la frontière nord de la Phénicie, les vallées de l'Eiiphrate et du Tigre, peut-être le plateau de la Perse.
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La domination temporaire sur la Syrie n'eut, néanmoins, pas poar résultat l'extension géographique de la civilisation égyptienne, £n effet cette civilisation en tant que politico religieuse, n'était pas transmissible. Mais il est hors de doute que les établissements des Hyksos dans la Basse-Egypte, des Israélites et plus tard des Grecs se sont approprié une partie de la civilisation égyptienne. Il faut admettre aussi que l'astronomie, la chronologie, l'astrologie, l'architecture, la géométrie, la médecine, la statuaire et maints procédés techniques des riverains du Nil, ainsi qu'une partie de leur cérémonial religieux, ont pénétré chez d'autres peuples de l'Orient, de l'Afrique et de l'Europe méridionale, avant que se fussent mélangés, à Alexandrie, en suite de la conquête macédonienne (en 332 av. J. Chr.), les génies de l'Egypte et de la Grèce. L'influence du premier de ces pays ne s'épuise qu'avec l'envahissement de l'islamisme.
Si l'on songe que notre époque ne peut se soustraire au prestige de cette civilisation primitive et qu'on l'a révérée depuis l'âge des Bomains, en ouvrant les tombeaux, en piUant les momies, en transportant les obélisques sur les places des grandes villes et en fondant des musées égyptiens, on peut admettre, même si la langue des monuments de la vallée du Nil, malgré leurs mutilations, ne parlait pas aussi haut que celle des hiéroglyphes, que la civilisation ég37tienne a dû faire une impression profonde sur les Juifs, les Grecs et les Romains, d'autant que l'architecture du pays des pharaons devait leur en imposer beaucoup plus qu'à nous, qui sommes en possession de toutes les ressources techniques de la science moderne.
La civilisation égyptienne se rattache donc historiquement à la nôtre. Nous devons à ses inscriptions indestructibles d'avoir pu établir la chronologie des premiers âges de l'humanité et pousser les investigations dans le chaos des existences préhistoriques. La connaissance de la formation de notre écriture, c'est à dire du premier moyen de propagation de la culture internationale, l'expédition de nos affaires journalières en suite du calcul des années et des jours, le calendrier que Jules César transmit à l'Europe, voilà tout autant de bienfaits que nous devons à l'Egypte. Or une chronologie exacte et immuable est la base essentielle de tous les actes du droit et d'une partie des notions de la jurisprudence.
Enfin la renaissance des études égyptieimes, la science nouvelle de l'égyptologie, qui constitue une partie importante des sciences morales, à donné, à l'exposition des premiers âges de l'histoire et de la formation primitive du droit, un point de ralliement à des savants nombreux et éminents, qui appartiennent à toutes les nations dominantes.
*) D'autres regardent les Egyptiens comme une fraction chamite des races méditerranéennes. V. Peschel, Vôlkerkunde (1874) p. 519 suiv. — Srngsch range les Egyptiens dans la famille couchite, dont l'idiome a des rapports intimes avec les langues indogermaniques et sémitiques.
158 Lo développement historique des relations internationales.
*) Brugscli (1. c. p. 3) compte au moins 76 pharaons avant Ramsès II (1350 av. J. Chr.)) c'est à dire »autant de générations qui vécurent dans un espace de temps plus étendu que les années écoulées de Ramsès II à nos jours*.
Relations internationales des Egyptiens.
Bien que le culte des Egj-ptiens soit basé sur des traditions purement locales et intimement lié à la vénération qu'inspirait le Nil, les relations extérieures des dynasties de TEg^pte n'étaient aucunement plus hostiles ou moins tolérantes que celles d'autres peuples dont la religion était moins territoriale. La notion que les vieilles divinités nationales aussi étaient liées à l'Egypte et ne pouvaient guère se mélanger avec celles d'autres peuples, a peut-être donné à la civilisation égyptienne quelques éléments de clémence et de tolérance. Et pourtant nulle part ailleurs les relations des particuliers et de l'Etat avec l'étranger ou à l'étranger ne se confondent comme en Egypte.
Les rapports de droit avec l'étranger étaient en sonmie ceux qu'entraîne la guerre. Dès les premières dynasties nous voyons les combats fournir la matière de monuments. Quant aux principaux pharaons des dynasties thébaines, ils étaient à la fois architectes, civilisateurs et conquérants.
Néanmoins, si l'on considère dans leur ensemble les siècles nombreux que vécut l'Egypte, ce pays était, plus que les autres empires de l'Orient, agriculteur et pacifique. L'épanouissement si rapide de la civUisation égyptienne ne fut possible que grâce à de longues années de paix. Abstraction faite de ses frontières d'Asie, au nord-est, le pays était facile à défendre. A proximité, pas de terres cultivables qui eussent excité les appétits de conquête des Egyptiens, et ceux-ci n'éprouvaient point le besoin de s'étendre. Les tendances pacifiques des agriculteurs de la vallée du Nil sont prouvées par le fait que les pharaons des temps relativement modernes durent engager des mercenaires, même pour la garde de leurs palais. En outre les pratiques de la guerre sont moins cruelles que chez d'autres peuples orientaux. Souvent les monuments indiquent, il est vrai, le nombre des mains coupées ou représentent l'acte de la remise de ces mains au roi.
Mais oh ne saurait en inférer que les coutumes de la guerre, en Eg}'pte, aient en somme autorisé la mutilation des ennemis vivants. Il ne faut point confondre la coutume des trophées et de l'entrée triomphale des troupes avec une barbarie sans but, à l'égard des ennemis vivants, d'autant moins que les Egyptiens comprenaient, beaucoup mieux que les nomades voisins, la valeur économique de l'esclavage. Les constructions publiques, qui exigeaient une somme énorme de travail, portaient à épargner l'ennemi vaincu.
Kelations intemaUoriales des Egyptiens. ' 159
Ce qui prouve aussi le caractère pacifique des Egyptiens, c'est le fait que, dans la première période de leur histoire, les femmes pouvaient succéder au trône. Or les nations guerrières ne goûtent point la domination féminine. Il y a, en Eg}'pte, plusieurs exemples de femmes qui ont régné ou du moins partagé le pouvoir souverain, chose qui ne concorde guère avec le caractère des peuples conquérants de l'antiquité. 11 est vrai qu'on trouve ailleurs aussi, comme mythe ou comme fait historique, des femmes sur le trône, mais point en vertu d'une succession régulière. Les mariages fréquents entre les pharaons et des princesses étrangères ou des femmes de rang inférieur, permettent de conclure que le mépris des étrangers, qu'on prenait au service de la couronne et dont les filles étaient admises au rang d'épouses légitimes, était exempt de haine et d'animosité.*) Néanmoins on ne saurait être surpris que les Egyptiens, ayant conscience de leur supériorité, aient traité de barbares les tribus voisines, dont le degré de culture devait leur paraître aussi éloigné du leur, que la tente du nomade*) l'est des temples de Memphis et de Thèbes.
Le conclusion de traités avec les peuplades voisines a dû se présenter assez souvent, surtout aux époques où le trône était occupé par des princes faibles. Les puissants guerriei's exigent, en général, que les misérables qui ont osé leur résister, se rendent à merci.
L'exemple le plus frappant de traité, c'est celui que Champollion avait indiqué et que Lepsius et Brugsch ont déchiffré. Ce document le plus ancien de la diplomatie, c'est le traité de paix conclu entre Ramsès II ou Sésostris et le prince des Chétas, traité qui mit lin à la guerre de Syrie, dont les péripéties sont assez connues. Ce pacte est remarquable à plusieurs égards. Il stipule, entre les deux monarques, non seulement une paix perpétuelle sous l'égide de leurs divinités respectives, mais aussi une alliance contre les ennemis des signataires. H assure le commerce et l'industrie des deux nations, et stipule l'extradition des criminels qui auront cherché un refuge chez le voisin. Il en est de même des simples émigrés, preuve qu'on cherchait à prévenir l'exode des industries nationales. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est le sentiment d'humanité qui se manifeste dans la renonciation aux peines sévères contre les extradés. Il est interdit de les mutiler, de leur faire subir des peines corporelles, de détruire leurs maisons, de tuer leurs femmes et leurs enfants, toutes choses usuelles en Orient. Ces défenses s'expliquent peut-être par le fait que l'extradition allait à l'encontre des droits sacrés d'hospitalité et d'asile. Ce traité de paix fut gravé sur des tables d'argent, et l'original en est dans la langue des Chétas.^)
Moins était grande la mobilité des Egyptiens, plus était vivace leur amour des plaines bénies du Nil et du temple de leurs divinités locales, leur attachement aux tombeaux de leurs ancêtres, plus aussi paraît naturel qu'ils aient toléré la présence de négociants étrangers, lorsque ceux-ci pourvoyaient à des besoins que ne pouvaient satisfaire les pro-
160 I^<3 développement historique des relations internationales.
duits du pays. H est peu de contrées plus favorables au commerce que le delta du Nil, où prenait fin la navigation fluviale des Egyptiens, où mouillaient en toute sécurité les navires de la Méditerranée, où des canaux faciles à défendre servaient à repousser les incursions des nomades, où enfin venaient aboutir les caravanes de l'Asie mineure. Les Phéniciens exerçaient leur commerce, favorisé par les pharaons, dans les villes de Janis, de Bubastis, de Saïs etc. Même dans l'antique Memphis ils avaient un quartier spécial.
Dès répoque si éloignée de la quatrième dynastie, on voyait en Egypte des Libyens qui se produisaient comme danseurs, tireurs d'armes et acrobates.^)
Les relations commerciales des Egyptiens avec l'étranger ne furent jamais sans importance. Leur première manifestation c'est peut-être la traite, et la Bible en fait mention à propos de la vente de Joseph. H est probable qu'on avait un besoin pressant d'esclaves, non seulement pour les constructions, mais pour les travaux agricoles, et ce besoin fut souvent le mobile de razzias entreprises contre les tribus du désert.
A côté de la traite des esclaves nous trouvons le commerce des objets de luxe qui repose sur les besoins du culte, des cérémonies royales et des mœurs raffinées des hauts fonctionnaires. Les b^oux, les pierreries, les métaux précieux, l'encens, les parfums, les bois de prix l'ivoire, étaient fort demandés, les inscriptions en font foi. Dès lors les relations commerciales suivies avec l'Arabie, la Phénicie, la Babylonie et les Indes. Suivant la coutume, encore persistante, des cours orientales, l'échange d'objets précieux entre princes était même l'un des principaux motifs de l'envoi d'ambassades.
Au milieu du deuxième siècle avant notre ère, l'Egypte, en sa qualité de pays exporteur, tenait beaucoup à ne pas perdre les débouchés de son industrie artistique, supérieure sous presque tous les rapports, débouchés qu'avaient ouverts les marins phéniciens et plus tard les Grecs. Dès la 18"® dynastie, les Phéniciens furent en rapports suivis avec la Basse-Eg}T)te et les ports du delta et, sous Psamraétich, il y avait de nombreuses factories grecques, fondées par les Ioniens. Un point important aussi, c'est la culture du papyrus, dans le delta. Les inscriptions hiéroglyphiques étant immobiles, le papyrus a puissamment contribué à répandre l'écriture en général, puis à transformer l'écriture hiéroglyphique en signes hiératiques, puis démotiques.
Les pharaons des dernières dynasties favorisèrent les conmierçants étrangers au moyen de privilèges. Amasis IL était philhellène, c'est Hérodote qui l'assure. Afin de mieux protéger les étrangers établis dans le delta, dont les Grecs et les Phéniciens formaient la migorité, il en transféra une partie à Memphis; puis il fonda et céda aux Grecs Naukratis, sur le bras de Canope. De même qu'aujourd'hui les Européens établis dans les ports du Levant jouissent, par exception, du privilège de l'exterritorialité, de même aussi la situation des Grecs de
Les Phéniciens. 161
Naukratis pouvait passer pour privilégiée. Des magistrats spéciaux, nommés prostates et timarques, gouvernaient cette république grecque à demi souveraine, dont les mœurs, les usages et le culte se maintinrent au milieu de FEgypte. Naukratis était le seul port ouvert aux étrangers et parvint en peu de temps à une situation prédominante.^
Ces privilèges, conférés au commerce, influencèrent peu à peu la liberté reb'gieuse et la liberté du commerce dans d'autres localités de l'intérieur. Amaïs permit, à ceux qui repoussaient le droit hellénique, de créer des factories où bon leur semblerait. En outre on vit s'élever, sur le sol égyptien, un temple de Jupiter, fondé par les Eginètes, les temples de Junon de Samos et d'AppoUon de Milet, enfin l'Hellénion des Grecs de l'Asie mineure.
Il est probable qu'on imita à l'étranger plus d'un produit de l'industrie égyptienne. Ceux-ci étaient évidemment fort demandés. Partout où ont pénétré les négociants phéniciens ou grecs, les fouilles ont mis au jour des spécimens de ces produits: ainsi en Corse, en Sardaigne, en Sicile, à Chypre, en Syrie et en Mésopotamie.')
C'est donc avec raison qu'on attribue à l'Egypte une part notable dans le développement de la civilisation internationale.
') Bamsés UI, de la 20me dynastie, épousa même la fille d'un prince étranger, qui lui avait été remise en otage; v. Maspero, 1. c. p. 269.
^ Les peuples de Test s'appelaient amu (gardeurs de boeufis), ce qui est d'après Brugsch, un terme de mépris. Us étaient d'origine sémitique et établis à demeure près du lac Menzeleh.
*) Cette démence est confirmée par le papyrus judiciaire de Turin. En suite d'un complot contre Ram s es III, les conjurés furent condamnés à mort ou seulement à la prison.
^ Le texte n'est pas identique dans les traductions; voir Brugsch, Monuments, vol. I pi. 28. — Maspero, 1. c. p. 222.
*) Brugsch, 1. c. p. 11.
•) Hérodote I, 178—179.
') V. Perrot et Chipiez, Gesclhichte der Kunst im Aîterthum, trad. Pietschmann, 1882 vol. I, p. 780—782.
Les Phéniciens.
Ouvrages à consulter: Mo vers, Dos phônizische Alterihum, 2 voll., 1840—56. — Mo vers. Encyclopédie Ersch et Gruber, Sect. 3, vol. 24, 1848. — H. Prutz, Aus Phônizien. Geographische Skizzen und historische Studien. Leipzig 1875. — Brandis, Munz-, Maass- und Gewichtswesen in Vorderasiefi, 1866. — M. Duncker, Geschichte des Aîter^ums, 5. éd. vol. II, p. 70 suiv. IV 360, V 240, VI 646, VH 205. — Ed. Meyer Geschichte des Aîterihums I, 221—233, 336—346. — Redslob, Die
Manuel du droit des gens. I. 11
162 Lo développement historique des relations internationales.
phônizischen Handeïstoege nach dem Norden, 1853. — E. Ben an, Mission de Phénicie\ Paris 1871 — 74. — Lenormant, Die Anfàngf der CuUuTj vol. II, éd. allemande, 1875. ■— F. Laurent, 'Études sur Vhistoire de Vhumanité, vol. I, 469—484. — Pierantoni, Trattaio di diritto interrumonale^ vol. I, 163—177.
La civilisation phénicienne, dont l'apogée, qui se rattache à Sidon, remonte au milieu du deuxième siècle, est celle qui se rapproche le plus de régyptienne, sinon chronologiquement, du moins au point de vue politique. Tant qu'ils eurent à combattre les peuplades de Syrie ou qu'ils envahirent la vallée de l'Euphrate, les rois d'Egypte surent apprécier l'amitié ou l'obéissance tributaire des villes commerçantes dulittoral ; d'autre part Sidon, Tyr, Byblos, Arved et Béryte ne dédaignaient point les avantages qui leur valait la paix avec les pharaons. Bu reste la mobilité des républiques phéniciennes forme le contraste le plus frappant avec l'Egypte, pays avant tout agricole.
Par leur situation géographique et leurs intérêts économiques, les Phéniciens étaient tenus de demeurer neutres, aussi longtemps que possible, dans les luttes des souverains d'Egypte, d'Assyrie et de Perses, de s'organiser pour la guerre maritime et de siège, et de s'appuyer sur leur flotte, dont la suprématie demeura indéniable des siècles durant. Leur histoire politique est d'importance médiocre. Bs partagèrent souvent les destinées des grandes monarchies orientales, auxquelles finirent par se soumettre les villes phéniciennes, déchirées par des luttes intestines: D'autant plus éminent est le rôle civilisateur des Phéniciens.
Parmi les peuples navigateurs et colonisateurs de l'antiquité, les Phéniciens occupent le premier rang. Bs prédominèrent sur mer jusqu'au jour où les Grecs vinrent à les dépasser.^) Mais ce n'est par seulement sur l'océan que cette nation exerça la suprématie. Le commerce des caravanes entre les ports et le delta du Nil et les vallées de l'Euphrate et du Tigre était entre leurs mains.
Plus que les nations conquérantes, les Phéniciens ont contribué à saper les bases des religions sémitiques. En effet la connexité apparente entre le culte de Baal et le luxe de Sidon et de Tyr a dû ébranler peu à peu la croyance en l'origine divine des grands princes guerriers, et la foi plus pure en le Dieu d'Israël. La Bible nous apprend que les tribus juives voisines des Phéniciens résistèrent moins longtemps à l'or de Baal qu'au glaive d'Assur.
C'est, avec Babylone, la Phénicie qui a le plus contribué à miner le génie national des Hébreux, en suite de la situation plus libre des bourgeoisies, vis-à-vis des détenteurs du pouvoir, situation particulière aux peubles commerçants, et qui exclut les principes théocratiques et monarchiques. Les Phéniciens se distinguaient par les formes républicaines de leurs communes, à côté de l'Etat, peut-être pélagique, des Philistins, sur le littoral sud de la Syrie.
Les Phéniciens. 163
Après avoir colonisé le littoral de la Méditerranée et s'être avancés vers l'ouest, par Chypre, que Sidon avait atteinte vers 1200 av. J. Chr., les Phéniciens ne songèrent point ^ à assurer leur domination en imposant leur divinités nationales. Au contraire, ce sont eux qui les premiers, dans leur politique, firent de la mythologie comparée en établissant des rapports entre leurs dieux et ceux des autres peuples, et en mettant en circulation tout un tissu de fables, d'après lesquelles, c'est Homère qui nous l'apprend, les divinités de rOlympe entreprennent des voyages en Ethiopie pour y recevoir des sacrifices, et Hercule se lance dans les mêmes pérégrinations que Melkart.
Les Phéniciens ont donc non seulement propagé le commerce, mais les religions. Es surent accommoder aux mœurs des pays lointains leur foi en la coutume antique des sacrifices humains qu'on faisait encore, au milieu du 7 "• siècle, à Jupiter Atabyrios dans l'acropole d'Agrigente. La théocratie orientale et le commerce maritime sur une grande écheUe sont choses incompatibles, la première reposant sur la notion du sacrifice, et celle-ci sur le mérite d'avantages habilement obtenus. Le clergé qui restreignit le pouvoir des princes dans les métropoles phéniciennes, ne joua jamais qu'un rôle secondaire dans les colonies.
Le commerce maritime des Phéniciens avait pour objectif le nord, le nord-ouest et l'ouest. Tandi»..^[ue les relations des Egyptiens ne dépassaient pas le grand oasis ducfésert de Lybie, les Phéniciens fondaient des stations commerciales à Carthage, en Sicile, sur le littoral de l'Espagne et de la Gaule; franchissant les colonnes d'Hercule, ils atteignaient les côtes des Hes de l'étain et la Sénégambie. En outre ils dominaient les côtes de la Mer rouge.
Le territoire des Phéniciens, long de 220 kilomètres et large tout au plus de quinze, n'avait aucune importance, comparé aux possessions des rois d'Egypte, d'Assyrie et de Perse; mais aucun peuple de l'antiquité ne prédominait aussi exclusivement, pour le commerce de terre et de mer, dans l'espace qui s'étend jusqu'à la côte occidentale de l'Irlande et les rives de l'Océan atlantique. Grâce à leur expérience et à leur connaissances géographiques, ils purent rectifier les théories en vertu desqueUes tout souverain, en suite de son ignorance des terres lointaines, se regardait comme le centre de la terre habitée, comme le maître des quatre points cardinaux, convergeant sur sa personne.
La plus ancienne mappemonde, celle qui représente la terre comme un disque baigné par l'océan, ainsi que nous la trouvons chez les Grecs des temps primitifs, repose sur des données phéniciennes, et dépasse, en dépit de ses imperfections/ les notions que s'étaient faites les rois d'Egypte et de Syrie.
On est en droit d'admettre qu'un peuple aussi entreprenant que les Phéniciens a plus contribué à créer des relations internationales, au point de vue des usages commerciaux et du droit maritime, qu'il ne
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s'en est conservé la mémoire anprès des générations suivantes. Ces relations comprenaient principalement les objets de luxe, les arts décoratifs, surtout rindustrie textile, et la construction des navires. En effet le commerce affirme ses victoires, au contraire des triomphateurs, en se célébrant lui-même. Dès lors le chiffre relativement très restreint d'inscriptions phéniciennes trouvées dans les vastes contrées qui s'étendent entre Ninive et Marseille. Elles prouvent néanmoins qu'on avait réalisé, dans le commerce, une sorte d'unité, en adoptant spontanément les poids et mesures des Phéniciens. D'autre part ceux-ci auront tenu secrètes quelques-unes de leurs connaissances, et cela par jalousie et par prudence commerciale. C'est le cas entre autres de la préparation de la pourpre.
C'est surtout aux Phéniciens qu'il faut attribuer la substitution, au système des échanges, du commerce reposant sur les métaux précieux. Grâce à leur industrie minière, ils répandirent l'étalon d'argent qui servait, en Asie, non seulement aux paiements, mais à l'expiation des crimes, longtemps avant que les Grecs, les Romains et les Perses eussent appris l'usage des métaux précieux. Dans les temps les plus anciens, l'argent ne parait guère avoir circulé qu'en Phénicie et les pays voisins.^)
D'après Movers le commerce des Phéniciens eut trois périodes de prospérité. La première se termine vers 1600 av. J. Chr. et s'appuie sur les villes de Byblus, de Baryte et d'Arvède. A cette époque la colonisation était plutôt dirigée vers le littoral de la Thrace et de la Macédoine. Durant la deuxième période, de 1600 à 1100 av. J. Chr., c'est Sidon qui a l'hégémonie. Son commerce s'étendait, de l'ouest à l'est, de Tartessus, riche en mines d'argent, et des Colonnes d'Hercule, à la Mésopotamie, à l'Arabie méridionale et aux Indes. La troisième période enfin, de 1100 à 750 av. J. Chr., a pour centre la ville de Tyr. Elle débute par la fondation de Gadès et la colonisation du littoral nord de l'Afrique, et se termine à l'envahissement de l'Asie mineure par les Assyriens. Durant ces dix siècles les Phéniciens demeurèrent, sans rivaux dangereux, les maîtres de la mer.
Les Phéniciens permirent toujours le libre exercice du commerce, dans leurs ports, aux ressortissants d'autres nations, et cela en compensation de ce qu'eux-mêmes allaient trafiquer sur des côtes étrangères. A Sidon et à Tyr on comptait des marchands chaldéens, assyriens et juifs, voire mêmes des mages, que Platon alla trouver pour surprendre le secret de leurs tours.
Il est fort probable que les lois commerciales des Rhodiens étaient d'origine phénicienne. Suivant la tradition, ce fut Miaos, roi phénicien de Crète, qui mit fin à la piraterie.
Les Phéniciens furent les précepteurs des Grecs d'Orient. C'est ce dont témoigne Curtius, l'un des savants qui ont le plus approfondi l'antiquité hellénique: «Quelles que soient, dit-il, les différences des
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Grecs d'Asie mineure dans leur attitude vis-à-ns des Phéniciens, ces Grecs ont ceci de commun qu'ils s'approprièrent la civilisation du peuple plus avancé et eurent le bon sens de s'assimiler ses inventions. De tout temps experts en pêcherie, ils se mirent à adapter à leurs esquifs une quille qui leur permit de s'aventurer en mer. Ils apprirent à seconder l'action des rames par celle des voiles et à se diriger, non plus sur les objets de la rive, mais sur les astres. Ce sont les Phéniciens qui ont découvert, au pôle, l'étoile peu brillante qui leur servait de guide dans leurs croisières nocturnes; les Grecs au contraire choisirent pour guide la brillante constellation de la Grande-Ourse. «*)
Un des grands mérites des Phéniciens, c'est d'avoir transformé l'écriture égyptienne en un alphabet facile à retenir et favorable au commerce, alphabet dont les bases sont demeurées communes même aux peuples aryens.
Les investigations récentes ont démontré que l'écriture cursive des Egyptiens, qui dérivait des hiéroglyphes, fut réduite par les Cananéens, durant la domination des Hyksos, aux signes appropriés à la phonétique syriaque. C'est ainsi que se formèrent les vingt-deux lettres de l'alphabet phénicien, dont vingt signes trahissent une parenté évidente avec le modèle égyptien.^)
L'alphabet paléo-sémitique, usité d'abord dans le pays de Canaan, se modifia suivant les localités, de sorte qu'il en sortit les alphabets araméen, palmyrien et hébreu. »Les habitants de Tyr et de Sidon le transportèrent dans tous les pays où les conduisit leur négoce. H est devenu de la sorte le tronc commun d'où sont sortis tous les alphabets connus, des bords de l'Indus et de la Mongolie jusque dans les Gaules et en Espagne. «^)
L'événement capital pour les temps postérieurs fut l'adoption de l'alphabet phénicien par les Grecs. Les Hellènes ont toujours eu conscience de cette origine, bien que leurs mythes célèbrent tour à tour Cadmus,') Orphée, Linus ou Palamède comme inventeurs de l'écriture.
La caste sacerdotale des Egyptiens et des Chaldéens a bien inventé l'écriture primitive de l'humanité, mais elle n'a rien fait pour la répandre. Ce rôle échut, au contraire, à un peuple de marchands, car ce fut l'écriture qui permit de substituer, au commerce par échange, des transactions appuyées sur des preuves écrites. Lies négociants phéniciens avaient donc tout intérêt à répandre la connaissance de l'alphabet. H ne faut pas oublier non plus, en passant en revue les progrès de la civilisation, que l'écriture a précédé la monnaie, celle-ci ne pouvant avoir d'autorité que par son empreinte, à moins d'avoir recours aux balances.
Longtemps il y eut rivalité entre les alphabets égj-ptien et babylonien. En effet l'écriture cunéiforme fut transportée en Chypre par les gens de Sidon, et les Grecs la mettaient sur leurs monnaies de connmerce, encore au 5°*® siècle av. J. Chr.®)
166 Le développement historique des relations internationales.
Les fouilles de Chypre, dont Tinitiative revient à Cesnola, ont démontré que l'alphabet de cette île n'est qu'une simplification de l'écriture cunéiforme, et ne disparut que plus tard. La Chypre, en rapports fréquents avec l'Egypte, est donc l'un des traits d'union entre les civilisations asiatique, égyptienne et hellénique. £lle joua sur mer le rôle des Lydiens et des Lyciens sur terre.
Un métal que les études préhistoriques ont reconnu comme faisant époque, le cuivre, paraît avoir tiré son nom de l'île de Chypre, et avoir été mis en circulation par les Phéniciens.
Les forces de terre dont disposaient Tyr et Sidon, étaient insignifiantes. On peut donc admettre que ces métropoles surent assurer les communications de leurs caravanes par des traités avec les princes d'Asie et les chefs arabes, et qu'elles transplantèrent dans leurs colonies certaines règles de relations internationales. Carthage, fondée en 846, paraît en avoir usé, lorsqu'après six cents ans de prospérité, aidée de ses voisins, elle s'engagea avec Rome dans une lutte dont l'issue fut décisive pour la situation politique du monde sémitique. On connaît surtout le traité conclu par Hiram, roi de Tyr (1001 — 967) avec le roi Salomon au sujet de la route d'Ophir par Elam.^
Dans tous les cas, il y avait entre les villes phéniciennes, en rapport avec le culte de Melkart, et dans leurs relations avec leurs colonies, des règles de droit qu'on peut appeler internationales.^^ C'est certainement ce qui eut lieu à l'époque où on cherchait à se garantir des. attaques au moyen de fédérations. Même après la conquête par les Assyriens (713), les Babyloniens (573) et les Perses (538), il est question du congrès où les villes phéniciennes réglèrent leurs affaires communes. Mais la fédération échoua devant la rivalité de Sidon et de Tyr, villes qui eurent tour à tour l'hégémonie et la plus grande prospérité.
La décadence de la Phénicie dura des siècles, causée par l'entrée en scène de la Grèce. Elle aboutît à la chute de cet empire, lorsqu'Alexandre le Grand (332) eut pris la ville de Tyr et créé à Alexandrie une nouvelle métropole.
^) C'est en Phénicie qu'on commença à distinguer entre la marine militaire et la marchande. Les navires de guerre étaient munis d'éperons, ou bien ils convoyaient la flotte de commerce dans les parages infestés par les pirates.
*) Les Phéniciens atteignirent vers 1200 les côtes de la Grèce. Y. If. Duncker, 1. o. II, 43.
») Movers, 1. c. n, 3. p. 28.
*) Curtius, Griechische GeschichU^ vol. I, p. 37—38.
^) Pour le culte de Baal Jupiter, dieu du soleil, à Rhodes, y. Duncker, 1. c, n, 47.
°) Maspero, 1. c. p. 503 suiv.
Babylonie et Assyrie. 167
^) Cad mu s « qui s'établit à Thèbes^ est Thomme de l'Orient. Mo vers, I^ônieier, I, 517. — Pour rappellation d^ Europe v. Duncker, 1. c. I, 328. — Lenormant, La légende de Cadmtés et les établiasementa phéniciens en Grèce, dans ses dernières civilisations^ II» 313.
^ Brandes, Monatsherichte der Berliner AkademU 1873 p. 643 suiv.
^ Les Romains et les Ghrecs s'accordent à dire que les Phéniciens étaient des modèles de duplicité, en ce qui concerne l'interprétation des traités. Les premiers parlaient tie punica fides, les seconds de 4»oêyixo}y avy&^xat.
^^ Ce n'est point par hasard que les Grecs faisaient remonter la législation des villes de Crète à Minos, c'est à dire au descendant du dieu phénicien du soleil, dans la sphère duquel rentrait l'île de Crète. Us voyaient un symbole dans cette origine. Diaprés Platon, Minos reçut ses lois de Jupiter-Baal. V. Platon, Minos, p. 262 suiv., et Aristote, Politique 2, 8. 1. 2. 7, 9, 2.
Babylonie et Assyrie.
Ouvrages à consulter: G. Rawlinson, The five great monarchies, vol. Il, p. 73. — Sayce, Babylonian literature. — G. Smith- Discoveries. — Menant, Babylone et la Chaldée. — E. Schrader, KeUinschriften und das cUte Testament, 2m« éd. 1883. — Id., Die assyrisch-babylonischen KeUinschriften, 1872. — C, Bezold, Kurzgefasster Ueberblick uber die habylonisch-assyrische lAteratur, 1885. — Maspero, Geschichte der morgenlàndischen Vôlker im Alterthum, p. 127—179, 273—303. — M. Duncker, Geschichte des Alterthums, 5°»« éd. vol. IL. — Ed. Meyer, Geschichte des Alterthums, vol. I, 405 suiv. — F. Laurent, Etudes sur Vhistoire de Vhumaniié, vol. I, 410—424. — A. Pierantoni, Trattato di diritto intemazionale, I, 153 — 163.
Nous trouvons, dans les contrées que baigne le conrs inférieur du Tigre et de l'Ëuphrate, une civilisation analogue à celle de l'Egypte, et aussi antique. Une écriture ^) très ancienne , reposant sur un système de signes original, il est vrai moins susceptible de développement et d'imitation que les hiéroglyphes égyptiens, le même goût pour les constructions monumentales, des canaux d'irrigation allant fertiliser les basses terres, une connaissance exacte des astres, dépendant du culte, voilà ce qui caractérise les Chaldéens établis dans les plaines de la Mésopotamie*). La civilisation mixte') des Babyloniens correspond au dualisme représenté par leurs deux fleuves. Reposant sur leur mélange avec d'autres éléments, elle n'a pas l'unité de celle d'Egypte. Moins couverts, à l'est et à l'ouest, par des obstacles naturels que les riverains du Nil, les Babyloniens furent exposés d'avantage à l'infiltration des tribus voisines; ils pouvaient moins facilement repousser l'invasion d'ennemis extérieurs; mais, d'autre part, la nature
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des choses leur permit d'exercer une influence durable sur les peuplades voisines de l'Arabie, de la Syrie, de TArménie et de l'Iran.
La Mésopotamie inférieure avait pour capitale Babylone, entrepôt du commerce de l'Océan indien, et centre des caravanes des Phéniciens et de l'Asie centrale. Il résulte de l'interprétation des inscriptions cunéiformes que les Babyloniens étaient un peuple fort avancé et possédant un droit qui avait pour base les traités écrits. Ces inscriptions, exhumées au 19™® siècle, relatent les exploits des souverains, les passages les plus importants des traités d'alliance avec les voisins, les triomphes du vainqueur, la caractère divin des rois.*) Les palais sont à la fois des temples où les rois se décernent l'apothéose
Combien de siècles a vécu l'Etat chaldéo-babylonien, avant que les immigrants de l'est se fussent fondus avec lui en un Etat unitaire et eussent adopté leur langue? C'est ce qu'on ne saura peut être jamais, vu les incertitudes de la chronologie. La Chaldée est, après l'Egypte, l'Etat le plus ancien du groupe de l'Asie antérieure et de l'Afrique. C'est à Babylone que la confusion fatale des langages vint scinder l'humanité.
On ne saura guère non plus jusqu'où s'étendit l'influence de la civilisation chaldéenne. Mais on ne peut douter que le centre du culte pompeux de Baal n'en ait imposé non seulement à ses adversaires, les Israélites, mais aussi aux peuplades à demi barbares des cours supérieurs de l'Euphrate et du Tigre, et n'ait réduit la force de résistance de ces tribus, encore nombreuses aux 10°*® et 9°*® siècle av. J. Chr., en amoindrissant le prestige de leurs dieux. L'agriculture, l'élève des bestiaux, l'irrigation et l'architecture doivent s'être répandues plus rapidement dès la Babylonie que dès l'Egypte.
Babylone précéda Ninive, à laquelle elle fut plus tard asservie. Les relations de ces deux métropoles sont tantôt celles entre nations, tantôt celles d'un assujettissement réciproque. En tout cas on reconnaît en Babylonie et en Assyrie les premiers germes de rapports internationaux entre deux pays temporairement indépendants l'un de l'autre. La puissante monarchie assyrienne naquit des principautés autonomes situées au nord et au nord-est de la Mésopotamie. Ses origines remontent au nom mythique de Ninus, mais en réalité à Assurnasiohabal, c'est à dire à l'an 860 av. J. Chr. 5)
L'Assyrie fut la première en date des grandes monarchies conquérantes. Le glaive de ses rois asservit non seulement les petites principautés du cours supérieur de l'Euphrate et du Tigre et les tribus montagnardes des environs, mais les pays de l'Asie mineure et finalement YEgypte elle-même. Ces conquêtes avaient pour but, moins l'agrandissement du territoire que l'accumulation de trésors dans les caisses des rois et l'apothéose de la gloire militaire.
Semblables aux Egj-ptiens, les Assyriens transportèrent des peuplades entières dans des contrées éloignées. Le roi Sargon (mort en 705)
Babylonie et Assyrie. 169
se vantait d'avoir transplanté à Assur 27280 Jsraélites, après la prise de Samarie.
La constitution de l'empire assyrien proprement dit remonte à répoqne entre la scission de l'Etat juif et l'avènement de la Perse. Comme ailleurs en Asie, la souveraineté des rois d'Assyrie fut édifiée sur les ruines d'un grand nombre de petites communautés nomades ou sédentaires, sans cesse en guerre entre elles. Etablir des relations internationales entre ces communautés, qui ne se suffisaient pas à ellesmêmes, et cela malgré l'affinité de race, était chose impossible. C'est ce qui explique la rapidité avec laquelle, en Orient, se formaient les empires. Mais cette rapidité portait en elle les germes d'une prompte décadence, d'autant qu'en Asie on ne trouve nulle part la faculté de créations politiques par la fusion lente de civilisations disparates.
>Les monuments assyriens, dit Ranke, découverts et interprétés de nos jours, nous révèlent le fait qu'aux 10"« et 9"® siècle avant notre ère, époque de l'apogée de Tjt et des Pharaons éthiopiens d'Egj-pte, époque aussi de la scission du royaume d'Israël, il y avait encore un certain nombre de petits Etats indépendants, riches, florissants et solidement constitués, sur les deux rives de l'Euphrate et du Tigre, puis vers les sources de ces deux fleuves. Partout nous trouvons des princes, des villes à peu près fortifiées, des armées nationales et des trésors accumulés. «•)
Comment se fait-il que ces petits Etats n'aient pu résister à la conquête? C'est peut-être que l'usage, si répandu dans l'antiquité, d'accumuler des trésors dans les temples entravait le développement économique et excitait les convoitises des barbares éloignés.
On ne saurait évaluer au juste le rôle des Assyriens dans l'évolution de la civilisation internationale. Maspero dit à ce sujet: » C'était un peuple sanguinaire, plein de violence et de mensonges, sensuel, orgueilleux à l'excès, scélérat et traître par mépris de l'ennemi. Il est peu de nations qui aient abusé davantage du droit du plus fort. Sur leur passage, ils saccageaient ou brûlaient les villes; quant aux chefs des révoltés, on les empalait ou les écorchait vivants. En dépit de la pompe et de la délicatesse de leur cirilisation extérieure, ils demeurèrent toujours barbares. C'est au nom d' Assur qu'ils commettaient ces atrocités, car c'était un peuple religieux dans toute la force du terme. «'')
Ranke porte un autre jugement sur une nation qui donna aux Sémites le premier rang parmi les puissances de l'Orient: » L'Assyrie, dit-il, est la première puissance conquérante dont l'histoire fasse mention. Le moyen le plus efficace dont elle usait pour assurer la soumission des vaincus, c'était d'emmener les principaux indigènes en Assyrie, et de peupler d'Assmens les pays conquis. Ninive était une capitale où se donnaient rendez-vous tous les éléments de la vie des peuples, et où ils s'influençaient nécessairement les uns les autres. La principale
170 Le développement historique des relations internationales.
action de l'Assyrie sur le monde, c'est d'avoir diminué ou écrasé les indépendances et les divinités locales dans l'Asie mineure, c^)
La domination des Assyriens ne dura que peu de siècles. Elle ne tarda pas à succomber au choc de nations moins civilisées. Le maintien de leur nationalité était intimement lié à la bonne fortune de leurs monarques, pour lesquels la foule avait une vénération superstitieuse.
On n'a pas de notions exactes sur la chute de Ninive en 606 av. J. Chr. Sur les ruines de l'empire d'Assyrie s'éleva celui des Mèdes et des Perses, peu de temps après que l'invasion d'une horde de Cimmériens et sa domination, durant dix années, eut révélé la faiblesse de l'empire.
Babylone, probablement alliée au Mède Kyaxarès, survécut un demi-siècle à la chute d'Assur (606 av. J. Chr.). Elle tomba alors entre les mains de Gyrus. Les destinées de l'Assyrie et de la Chaldée étaient intimement liées. Après s'être régénérée grâce à la civilisation plus ancienne de Babylone, l'Assyrie l'avait en général emporté, dans les batailles, sur son voisin du Midi; mais elle ne sut jamais que le gouverner au moyen de satrapes demi-souverains, dont la mobilité et la trahison amenèrent de nombreuses révolutions.
Les monuments de Ninive, de Chalah et de Babylone prouvent combien peu les rois d'Orient étaient capables de traiter d'autres souverains sur le pied d'égalité. Une chose frappante, c'est que les ambassades étrangères n'étaient pas là pour servir de médiatrices entre deux pays. Leur rôle était celui d'hommages rendus au roi qui les recevait, et elles passaient pour un signe de soumission de la part des peuples étrangers. C'est en partie pourquoi les ambassadeurs étaient inviolables. Tout attentat à leurs personnes pouvait passer pour un manquement aux privilèges du souverain qui se voyait célébré par la réception de missions étrangères.
Si l'on pèse, dans les relations guerrières des Babyloniens et des Assyriens, les causes générales des défaites et des victoires sur les champs de bataille, on arrive à la conviction que, lorsque les limites entre deux Etats sont indécises, une horde vivant de déprédations et de pillage, même inférieure en nombre, l'emporte presque toiyours sur les peuples plus civilisés, mais qui n'ont pas su organiser leurs forces, en suite d'une division imparfaite entre le service militaire d'une part, l'agriculture et l'industrie de l'autre. L'ignorance géographique et historique, dont témoignent, encore au 6 ™^ siècle, les relations des Grecs sur l'Orient, et les mythes par lesquels se manifeste cette ignorance, paralysent en outre les forces qui existent réellement. Les incursions de chefs avides de pillage, incursions auxquelles on n'a pas prêté attention, amènent facilement l'assi]gettissement de communautés florissantes, parce qu'on n'a organisé la défense que trop tard.
Les Assyriens étaient, au point de vue militaire, un peuple bien doué, valeureux et entreprenant, méprisant les nations moins fortes,
L'empire médo-perae. 171
et absolument soumis à ses rois. Leur suprématie date de la prise de Ninive, qui fgt une yille importante, en sa qualité d'entrepôt des caravanes qui assuraient le trafic entre Textrême Orient et la Phénicie, longtemps avant que la légende se fût emparée de sa fondation. EJle disparut avec la chute de cette même ville. Les destinées des Assyriens furent celles de leur capitale et de leurs rois. Chez les nations sédentaires de l'Asie, en Assyrie et en Babylonie, la guerre de siège, avec ses avantages et ses échecs, fut souvent plus décisive que Tissue d'une bataille.
') D'après K, Bezold (Ueber KeUinschrifteny Berlin 1883) c'est surtout dans les grandes villes de Perse, de Babylonie et d'Assyrie qu'on trouve les inscriptions cunéiformes. Mais on en a découvert aussi à Suez. Le même savant pense que ces inscriptions peuvent lutter, pour l'antiquité, avec celles de l'Egypte et avec la littérature chinoise. Mais la chronologie mésopotamienne ne remonte qu'au commencement du trentième siècle av. J. Chr. — Voir, pour les inscriptions récemment découvertes, les indications du même anteur, p. 60.
*) Le chiffire des inscriptions est énorme, si Ton songe à leur destruction par la main des hommes et du temps. Bezold (1. o. p. 6) évalue les collections du British Muséum, outre les 15000 briques numérotées, à autant de pièces non numérotées. En outre il en reste au moins 150 000 en Mésopotamie, sans compter celles qui sont encore enfouies.
^ On range aujourd'hui les Chaldéens parmi les Sumariens ou les A^adiens. Dans l'acception restreinte du terme, mat Chàldu signifie, pour les Assyriens, le territoire au sud de la Mésopotamie, du côté de la mer; dans l'acception plus étendue, ce terme comprend la Babylonie. Y. Schrader 1. c. p. 132.
^) Un type de ces relations monumentales c'est l'inscription de Sanchérib (705 — 681) av. J. Chr.) qui y raconte sa campagne contre les Kachg^s.
') V. Banke, 1. c. p. 92.
«) V. Ranke, 1. c. I p. 88.
•) Weltgeschichte, V p. 111.
«) Les Lamentations du prophète. V. Ezéchiel, 31, 11—16; 32, 22, 23.
L'empire médo-perse.
Ouvrages à consulter: Spiegel, Die aUpersischen KeiHnschriften, 2vxb éd. 1881. — Oppert, Le peuple et la langue des Mèdes. Paris, 1882. — M. Duncker, Geschichte des Alterthums, 5 me éd. 1879, vol. IV p. 205 suiv. — Ed. Meyer, Geschichte des Alterthums, vol. I, 497 — 619. — L. de Banke, Wéltgeschichtey vol. I, p. 120 suiv. — G. Maspero, Geschichte der Morgenlândischen Volker im Alterthum, trad. Pietschmann, 1877, p. 504—600. — F. Laurent, Etudes sur Vhistoire de Vhumanité, vol. I, 425—464.
172 Le développement historique des relations internationales.
Les Mèdes ont le mérite d'avoir prévenu les dangers dont les hordes scythiques menaçaient la civilisation sémitique. «Mais ils ne tardèrent pas à succomber aux Perses.*)
L'empire perse, qui date de Cyrus, c'est-à-dire du milieu du 6™* siècle av. J. Chr., ne vécut guère que deux siècles. Fondé sur les débris de l'empire mède créé par Kyaxarès, il réunit, sous le sceptre de ses rois, la Lydie, une bonne partie de l'Asie mineure, la Phénicie, Chypre, l'Egj-pte, la Syrie, la Babylonie et l'Assyrie, puis TOrient jusqu'aux confins de l'Inde, au nord les pays voisins de la Mer Caspienne jusqu'aux steppes de l'Asie centrale, enfin le pays des Scythes. Aucun des empires qui précédèrent celui des Perses, ne peut se comparer à celui-ci pour l'étendue.*)
Les succès des conquérants perses reposent avant tout sur l'épuisement des civilisations antérieures, puis sur la mobilité d'un peuple nomade, dont la force résidait principalement dans la supériorité de la cavalerie et des archers, également à cheval.
Le caractère des Perses diffère négativement de celui d'autre nations. Les Perses ignoraient l'exclusivisme religieux, la théocratie, la soumission à un cérémonial mystérieux et le cidte superstitieux des idoles. H est hors de doute que les Perses se contentèrent de faire sentir superficiellement leur supériorité militaire, en punissant la trahison et la révolte, puis en prélevant des tribus au moyen de leurs satrapes ou en exigeant des princes vaincus de simples actes de soumission extérieure.
Le lien qui unissait les provinces de la Perse, était si lâche qu'on a souvent comparé cet empire à une variété d'Etat fédératif,') ce qui n'est pas exact, parceque les satrapes n'avaient aucune indépendance et pouvaient être révoqués en tout temps par le roi. L'action des monarques perses réside surtout dans la notion de la suprématie universelle au dedans et au dehors, notion qui se rattachait au pouvoir monarchique des Achéménides.
Vu le peu de durée de sa domination, la Perse ne put arriver à des notions et à des maximes durables à l'égard de ses relations extérieures, de même qu'elle ne parvint jamais à se donner une constitution embrassant tous les peuples soumis. En effet les peuplades que les rois de Perse réunirent sons leur sceptre, avaient des aptitudes et un développement fort divers. Il fallait donc traiter chacune à sa façon. H était impossible de gouverner les Grecs, les Eg)T)tiens et les Chaldéens comme les Sarmates, les Scythes ou les nomades du désert.
La tolérance à l'égard des étrangers aurait donc été une nécessité politique, si elle n'avait pas eu sa racine dans des traditions allégoriques. C'est pourquoi les bannis, tels que Thémistocle et Alcibiade, préférèrent le refuge de la cour des rois perses à celui des républiques de l'Italie ou de la Sicile. Souvent les généraux perses firent preuve de générosité et de clémence envers l'ennemi vaincu. Leurs pratiques guerrières
L'empire médo-perse. 173
se distinguent essentiellement de celles des Assyriens et des Juifs. Rarement on déporte ou réduit en esclavage des peuplades entières. Pour un peuple aussi belligueux que des Perses, l'esclavage n'avait qu'une importance médiocre. Ceux qui ne succombaient pas sur le champ de bataille, avaient l'espoir de demeurer libres, à condition de payer un tribut.
Les données, pour la plupart de source hellénique, sur les traités d'alliance, les interventions et les relations internationales de la période perse, n'ont que peu d'importance. Un fait plus significatif, c'est que beaucoup de Grecs prirent du service chez les rois et les satrapes perses comme officiers, artistes, hommes politiques, écrivains et majordomes.*)
Les contrastCiâ de voisinage entre les peuples d'Asie mineure et de Syrie, des traditions desquels le fanatisme religieux s'était alimenté, furent adoucis et atténués par les intrigues des satrapes et par la politique des rois de Perse, qui cherchaient à maintenir tant bien que mal la paix intérieure.
L'empire perse a son origine dans le plateau iranien. Cette origine a puissamment contribué à répandre certaines plantes primitivement persiques sur les bords de la Méditerranée, et à accélérer le progrès économique de l'humanité. Mais à part cela, l'entrée de l'histoire de Perse dans le développement de l'ordre international n'a guère d'autre portée que celle de la décomposition de la civilisation asiatique, jusqu'au jour où la conquête macédonienne la remplace, jusqu'au jour où les destinées de peuples incapables de résistance sont tranchées par quelques victoires sur des despotes qui n'avaient subjugué des pays immenses que parce que ceux-ci étaient habités par des nations expirantes.
^) Voici ropinion de Ranke sur les récita d^Uérodote {Wdtgeschichte 1^ p. 126): >Ce qai les caracténse, c'est qu'ils faisaient dériver la royauté non pas des armes, qui l'emportent partout ailleurs, mais de celui des devoirs du souverain qai consiste à rendre la justice. Le plus juste est élu librement chef et, afin de relever son autorité, vis-à-vis de ses concitoyens, on lui construit un palais où il siège. «
*) Dans les inscriptions de Persépolis, Darius fils d'Hystaspe s'intitule le grand roi, le roi des rois, le roi des terres, le roi des pays de toutes langues, le roi de la vaste terre. On y énumère comme soumis vingt-quatre territoires.
') Mûller-Jochmus, Gesdûchte des Vôlkerrechts im Alterthum (1848), p. 94. — Hanke, Weltgeschichte 1 p. 146.
*) Hérodote fait observer que, de tous les peuples, les Perses sont ceux qui accueillent le plus facilement les mœurs étrangères.
*) Ormuzd était non seulement le dieu de la lumière, de la justice et de la vérité, mais aussi celui de l'agriculture, c'est à dire un dieu de paix, sauf vis-à-vis du principe du mal. >Dieu aime, dit Spiegel, un ménage saint et où règne l'ordre, avec tout ce qui lui appartient; puis les lieux
174 ^^ développement historique des relations internationales.
où, par la culture, on produit le plus de blé, de fourrage et d'arbres fruitiers, où l'on irrigue les terres desséchées, ou bien dessèche celles qui sont trop humides. €
Les Israélites.
Ouvrages à consulter: Ewald, Geschichte des Volkes Isrctdy 3»© éd. 1864.
— De Wette, Lehrbuch der historisch-kritischen Einleitung in d(zs cUte Testament, 8me éd. par Schrader, .1869. — E. Schrader, Die Keilinschriften und dos alte Testament, 2me éd. 1883. — Duncker, Geschichte des Alterthums I, p. 346—380. — 0. Peschel, Vôïkerhunde, p. 258 suiv.
— James Darmesteter, Die Philosophie der Geschichte des jUdischen Volkes, trad. allem. de Singer, Vienne 1864. — G. Maspero, Geschichte der morgenlàndischen Vôlker imAîterthum, p. 284 suiv. -— F. Laurent, Etudes sur Vhistoire de Vhumanité, vol. I, 319 — 400.
L'antagonisme prononcé entre le peuple jnif et les autres nations repose sur une opposition religieuse qui remonte à une époque antérieure à la législation prétendue mosaïque, à Fépoque où les Israélites erraient dans les déserts entre l'Euphrate et le delta du NO. Cette opposition provient du contact avec les Chaldéens et les Egyptiens, car on admet en général aigourd'hui que les Hébreux primitifs étaient polythéistes. Mais il ne faut point exagérer cette opposition, bien qu'elle caractérise les siècles suivants. Toutes les tribus sémitiques, y compris les Israélites, étaient naturellement portées à l'exaltation religieuse. D'autre part, vu les vestiges évidents de paganisme chez les Juifs, il ne faut pas oublier que la majeure partie des Hébreux eurent toujours un penchant à tomber dans le culte de Baal^) et en général dans les cultes étrangers, en se détournant du Dieu de Moïse. D'autre part il est constant qu'on trouve, dans les autres religions de l'Orient et leurs cosmogonies, les germes d'idées monothéistes.
On ne saurait affirmer que le monothéisme des Juifs soit exempt d'éléments étrangers. En effet les Juifs eurent sans cesse la notion du Dieu d'Israël, qui s'était lié lui-même au peuple élu par un traité d'alliance et des promesses, et avait de la sorte restreint son pouvoir. Mais ce Dieu se distinguait des autres en ce qu'il était absolument dépouillé des voiles de la génération sexuelle, et de cette dépendance où l'action des forces naturelles avait réduit d'autres divinités.
Jéhovah est le dieu national d'Israël, dont la loi, primitivement transmise par la tradition, puis écrite et révélée par un document, demeure immuable. Elle ne peut être modifiée ni par la volonté du peuple, ni par le pouvoir des rois; seuls les prêtres ont le droit de l'interpréter dans chaque cas d'application pratique.
Les Israélites. 175
Cette loi, profondément implantée dans l'âme du peuple Juif, cette loi dont l'infraction est passible de peines qui atteignent la nation entière, tandis que son observance entraîne des bénédictions pour toute la communauté, régissait aussi la situation de l'Etat hébreu vis-àvis des étrangers et des nations non-israélites. Plus que dans toute autre ordre d'idées les rapports internationaux des Juifs étaient soumis aux règles religieuses.
Le symbole de l'alliance perpétuelle entre Jébovah et le peuple de Dieu, c'est l'arche dont nous retrouvons le modèle sur les monuments égyptiens. Au début nomade comme les Juifs et accommodée au besoin de Toir particulier aux peuples errants, elle se fixa pour ainsi dire avec les Israélites, en sanctifiant le temple qui la conservait; puis elle erra de nouveau avec la nation juive. D est hors de doute qu'une partie du rituel d'adoration de l'arche et des sacrifices provient d'Egypte. Ce rituel, encore en vigueur aujourd'hui, est peut-être le plus ancien vestige d'un culte des temples dès longtemps détruit. Nous n'examinerons pas si les dix ou les douze commandements de la loi de Moïse ne remontent pas, pour la forme, à une imitation inconsciente du Livre des morts des Egyptiens, qui était aussi le Livre de la vie éternelle. Un peuple qui, devenu libre, regretta, des années durant, l'abondance qui avait été son partage en Egypte, bien qu'il n'ait pu survivre à la disette dans le désert qu'en se nourrissant de la chair des troupeaux qui l'accompagnaient, un peuple qui en signe d'alliance, avait adopté la coutume égyptienne de la circoncision, n'a guère pu rompre subitement et pour toujours ses relations intellectuelles avec le peuple dont il avait si longtemps habité le territoire de Grosen.
Un fait qui prouve de reste combien les Juifs eurent toigours les regards tendus vers l'Egypte, c'est que les successeurs de Ramsès lïï et de Menephtah occupaient, en Palestine, les points stratégiques importants de Gaza et de Mazeddo.
Par la force et la violence, les Israélites, en évitant soigneusement les forteresses du littoral, occupées par l'Egypte, et le territoire des Phéniciens, avaient réussi à s'infiltrer pour ainsi dire dans le pays voisin de la grande voie des migrations entre l'Asie et l'Afrique. L'événement prouva qu'en prenant pour chefs les prêtres, ils avaient acquis un élément de supériorité sur les petites tribus de Canaan. D'autre part la ligne du Jordan et de la Mer morte assurait les derrière des tribus juives établies dans ce pays contre les agressions des hordes voisines; en même temps elle leur procurait l'avantage d'une position centrale élevée. En dépit de la bravoure de certains individus et de maintes victoires, les Israélites n'étaient point un peuple guerrier, comme les Assyriens et les Perses. Les flèches des Phéniciens les mettaient en fuite, et il se gardaient d'attaquer les soldats bien armés des plaines voisines. Nous trouvons des mercenaires étrangers dans la garde des rois juifs. La stratégie doit aux Israélites quelques progrès. Lorsque
176 Le développement historique des relations internationales.
la force n'avait pas de chance, ils préféraient, ainsi que le firent les descendants d'Asher, s'établir sur le territoire de leurs voisins*) et y travailler comme maçons, journaliers ou conducteurs de caravanes.
La Terre promise étant un présent de Dieu national, on regardait tout adversaire comme un ennemi de Dieu et par conséquent comme hors la loi. La notion de la foi jurée, garantie par les traités, était exclue, par le fait que, conformément aux traditions de l'Orient, il était impossible de placer les traités de paix à la fois sous l'égide des idoles de peuples étrangers et d'un Dieu qui n'en souffrait pas d'autre à ses côtés. De la sorte les Juifs ne pouvaient conclure de pactes sanctionnés par la religion. Pour eux la paix vis-à-vis de l'étranger n'était rien autre que la tolérance d'un état de choses donné.
Cette manière de voir explique pourquoi, aux yeux des Israélites, les razzias, les surprises et le paijure sont excusables, lorsqu'fls sont en relation quelconque avec les idées religieuses. Ainsi les fils de Dan surprirent en pleine paix la colonie sidonienne de Lais, dont les habitants furent passés au fil de l'épée.^)
Les limites entre l'assassinat et la lutte loyale contre l'ennemi demeurèrent toi^jours indécises, par fanatisme religieux; c'est pourquoi on ne saurait être surpris de trouver jusque dans les Saintes Ecritures, l'apothéose d'odieux homicides.*)
Du reste lorsqu'on cherche à apprécier le niveau moral des Israélites, il faut se garder de confondre les phases du développement de l'esprit national.
Parmi les plus importantes de ces phases, il faut ranger l'institution de la royauté. Dans les temps primitifs, après l'établissement des Juifs au pays de Canaan, il leur manquait l'unité des pouvoirs sacerdotal, judiciaire et militaire. Mieux vaudrait donc parler non de l'Etat juif, mais des tribus juives. Les douze tribus, avec leurs territoires distincts, représentent plutôt une communauté internationale, une confédération, dirigée au dehors contre les voisins du littoral, de la Syrie et de l'Arabie. En somme il n'est pas question du devoir de commune défense, tant que les agressions des tribus ennemis ne prennent pas un caractère trop menaçant. Et même dans la plus grande détresse, on ne parvient pas toujours à réunir toute la nation sous les drapeaux.^
Le seul point de ralliement de la nation, c'était la vieille coutume des sacrifices de Silo, qui néanmoins ne garantit pas la stabilité de la suprématie théocratique, la défense de Moïse d'adorer des idoles ayant été souvent enfreinte dès les temps les plus anciens.^)
C'est peut-être l'institution des juges qui a le plus contribué au maintien des traditions. Ces magistrats jugeaient suivant leur conscience, sans règles de procédure. Us tenaient leur mandat de la confiance du peuple et de ses coutumes, et leur action ne se bornait pas aux ressortissants d'une tribu spéciale. La magistrature Israélite formait donc un oracle juridique prononçant à la requête de deux parties.
La royauté israélite. 177
et à l'opposé des oracles religieux, dont intervention était réclamée, moyennant dédommagement, par les individus pour leurs affaires personnelles. Ces deux institutions peuvent avoir été en relation, parfois dans la même localité, avec les lieux de pèlerinage, dont on ne saurait oublier la portée à côté de celle d'autres relations de peuple à peuple en Orient.
^) Baal, on Bel, signifie seigneur.
*) Ranke, 1. c. p. 103, dit: >JehovaIi aussi est considéré et adoré comme dieu national. Dans la lutte des territoires, qu'on identifie avec leurs dieux, il apparaît, pour ainsi dire, comme l'un de ces dieux. «
^ Juges I, 31—32.
*) Voir le récit du Livre des JttgeSy chap. 18.
'') Pour l'assassinat d'Ehud, voir Juges 3, 12.
^ Les forces militaires de l'ensemble des tribus sont évaluées dans l'origine à 400000 combattants, sous David à 270000. V. Duncker , 1. c, H, 75.
0 Samuel 1, 19, 13—16; Juges 17, 5. 14, 17; Bois 2, 23, 24.
La royanté israélite.
L'institution d'une royauté embrassant les douze tribus est une date importante, bien que ce régime n'ait guère duré qu'un siècle. C'est grâce à elle que se forma la théocratie monarchique qui devint l'idéal des droits et devoirs des souverains, même après la chute de l'Etat juif, partout où en Europe on continua à admettre l'autorité de l'Ancien Testament. Dans la constitution de la monarchie juive, telle que nous la retracent les Livres sacrés, on reconnaît l'action de deux forces primordiales : la censure religieuse d'un clergé qui dirige les esprits et cherche à utiliser à son avantage le pouvoir des rois, vu son influence sur la foule; puis l'action d'une royauté cherchant à accréditer la foi en sa mission divine, à briser l'ascendant de la caste sacerdotale et à atténuer les divergences religieuses vis-à-vis des peuples de la Phénicie ou de la S\Tie, en adoptant ci et là des rites étrangers. Tour à tour nous voyons, durant cette période, les pouvoirs séculier et spirituel en bonne harmonie ou en hostilité.
L'unité du royaume, résultat des campagnes heureuses de Saul et de David, se combine avec l'unité du clergé, lorsqu'on eut érigé, sur le territoire de Juda, la capitale permanente de l'Etat israélite et le centre du culte commun. A la suprématie de la royauté sur les tribus vint s'ajouter la centralisation du pontificat, lié qu'il était au temple unique de Jérusalem.
De cette combinaison du monothéisme national avec l'unité du lieu de culte dériva, dans le cours des siècles, la suprématie de la théocratie
Manuel du droit des gens. I. 12
178 I^e développement historique des relations internationales.
populaire sur la souveraineté royale, d'autant que, pour consolider une royauté purement politique, il manquait le principe de l'hérédité, puis des limitas bien arrêtées du côté de la Phénicie et de la S}Tie. Ce prestige idéal de rhérédité, reposant sur une succession au trône immuable, et qui était l'apanage des dynasties égyptiennes et assjTiennes, avait cédé la place, chez les Israélites, à la notion de la tribu, et cela à tel point qu'il fallut baser la monarchie élective, à demi populaire, à demi sacerdotale, sur le sacre, par les lévites, de celui qu'on choisissait pour souverain, et qui était censé de la sorte élu par le Seigneur. Ct système eut pour résultat que le roi des Juifs pouvait être déclaré déchu, s'il contrevenait aux révélations des prêtres, de même que Jéhovah révoquait les promesses faites au peuple, dès que celui-ci s'écartait de la foi orthodoxe.
L'apogée de la royauté juive, c'est le règne de David, depuis 1033; sa décadence, le règne somptueux de Salomon (mort en 953), qui peut être regardé comme la première tentative de sécularisation de la théocratie Israélite. En effet, malgré les lois si sévères des lévites, ce monarque avait épousé les filles de princes païens.
Plus caractéristique est néanmoins le personnage de Saul, qui surgit immédiatement après l'institution de la royauté et qui s^inbolise l'opposition entre cette dernière et le clergé, opposition inhérente an caractère du peuple hébreu.
Les prêtres savaient sonder, mieux que les rois, les replis les plus cachés du génie national.
La concentration des croyances populaires en un fanatisme national exclusif, puis la soif de jouissances alternant parfois avec les expiations, tels sont les critères du génie national des Hébreux. C'est donc avec raison qu'un savant a pu dire récemment: »Les Juifs n'étaient point une nation guerrière et ce fut David qui les lança sur les champs de bataille ; ils n'étaient ni marins, ni arcliitectes ; au début ils n'avaient aucun goût pour le négoce et l'industrie, et ce fut Salomon qui leur impossa des flottes marchandes et des relations commerciales. Fanatiques de leur religion, ils abhorraient l'étranger. Ce fanatisme leur donna un exemple de tolérance.*
Cette tolérance fut aussi fatale à la dynastie de Salomon que l'avait été h Saul la clémence pour les ennemis vaincus. Du reste, dans un pays théocratique par excellence, il est impossible de trouver un compromis entre le pouvoir royal, l'autorité militaire et les relations commerciales avec l'étranger.
A part la garde du palais, à l'époque des premiers rois, les Juifs n'avaient pas d'armée permanente. En conséquence il fallait cha^^ue fois exciter les passions de la garde nationale, dont la soif de sang naturelle n'était point tempérée par les usages de la guerre. Cette même excitation qui n'avait pas le contrepoids de la discipline militaire, ne manquait pas non plus son effet, lorsqu'il fallait vider des coutro-
• La royauté israélite. 179
verses religieuses ou faire triompher les prétentions des prêtres contre les rois.
Dans le droit de la guerre des Juifs se révèle la barbarie du pouvoir sacerdotal.
Terrible était souvent le sort des rois et des peuples vaincus par les Israélites. On gardait les prisonniers pour les immoler froidement à l'heure du triomphe. Les prêtres qui avaient assisté à distance à la lutte, étaient plus cruels que les guerriers dont la vie avait été en péril. En face du peuple, Samuel taUla en pièces le roi désarmé des Amalékites, et il maudit Saul sous prétexte qu'en dépit des commandements de Dieu, il n'avait pas égorgé les femmes et les enfants.^) Les Moabites et les Iduméens, en suite de batailles perdues, partagèrent le sort des Amalékites.
On cherche à excuser de pareils actes en avançant que les peuples faibles menacés par leurs voisins, y sont contraints dans l'intérêt de leurs enfants, pour se faire redouter. Cette excuse n'a pas grande valeur et, en tout cas, elle ne s'appliquerait guère à l'époque où le trône des Hébreux était occupé par leur favori, dont la puissance se faisait sentir jusqu'aux rives de l'Euphrate: Après la prise de la ville ammonite de Rabba, David fit sortir les vaincus, les mit sous des scies et des coins de fer, et les brûla dans des fours à brique.^)
An point de vue israélite le butin était aussi agréable à Dieu que le brigandage. De même les Juifs ne distinguaient pas, vis-à-vis de l'étranger et de l'ennemi, entre l'assassinat et le meurtre loyal.*)
La dépouille des ennemis vaincus, c'est le butin de Dieu, l'incendie des vDles prises, un sacrifice.
En revanche les Juifs, au dire de l'Ancien Testament, avaient, en temps de guerre, un service d'éclaireurs dépassant celui des autres peuples. En effet les grandes fêtes nationales amenaient à Jérusalem les coreligionnaires établis à l'étranger.^
Nulle part trace de repentir des atrocités d'Israël à Tégard des peuples plus faibles. Seules ses propres souffrances lui font penser à l'expiation, lui font croire qu'on a lésiné sur les sacrifices. „ L'amant de Bathseba, l'assassin d'Urie devint le prototype du Messie qui viendra laver les péchés d'Israël."^) Le retour d'un roi semblable k David était l'espoir de la foule après la chute de l'ancien droit public.
Plus les Israélites invoquaient l'inspiration divine et le principe théocratique, dans leurs entreprises contre d'autres nations et pour justifier les atrocités commises dans ces expéditions, plus ils cherchaient à éviter, dans leurs actes, l'apparence de l'arbitraire, plus ils accentuaient le contraste entre eux et leurs voisins.
Une inscription qui figure sur une colonne du littoral africain de la Numidie, nous apprend que ses auteurs étaient des émigrants d'Asie, descendants de ceux qui avaient fui devant Josué. „Nous sommes ceux qui ont fui le visage du brigand Josué, fils de Nuna."')
180 ^e développement^ historique des relations internationales.
A répoque où ils étaient organisés en £tat, le Hébreux étaient trop faibles pour influencer le caractère des peuples voisins. Nomades à leur arrivée dans la Terre promise, ils devinrent peu à peu cultivateurs et artisans dans les régions fertiles de la Palestine. Les Phéniciens, les Babyloniens, les Egyptiens, peut-être même les Philistins^) leur étaient supérieurs pour la culture générale. C'est ce que prouve entre autres le concours indispensable des Phéniciens dans la constmctiou du temple.
Cette infériorité de civilisation ne dispaurt point par la suite. Elle était inhérente & la nature d'un clergé à bon droit défiant à regard de l'étranger. Vu l'accroissement rapide de la population israélite, accroissement dont la Bible témoigne en plus d'un endroit, et vu la division des terres cultivables en petites propriétés, on s'explique pourquoi les Juifs s'établirent de bonne heure, comme artisans, marchands et courtiers, dans les villes voisines de Phénicie, puis dans les pays plus éloignés, de sorte qu'il s'y forma peu à peu des colonies Israélites, chez lesquelles la distinction en tribus devait s'oblitérer, les relations avec le temple de Jérusalem n'ayant plus de contrepoids local, comme en Palestine.
La royauté unitaire des douze tribus disparut peu après la mort de Salomon. Elle fut remplacée par le dualisme d'un royaume groupé autour de la tribu de Juda, et s'appuyant sur le sanctuaire national de Jérusalem, puis d'un second royaume plus grand, dont la capitale fut d'abord Sichem, et plus tard Samarie. Ce deniier, plus exposé à l'invasion des cultes voisins, et aux luttes entre le pontificat royal et la théocratie populaire des prophètes, résista moins longtemps. Il finit par succomber en 723 aux Assyriens qui transportèrent à Ninive la majorité de la population.
Tel fut aussi le sort du royaume de Juda. Nebucadnézar mit fin à son indépendance en incendiant, en 586, le temple déjà pillé précédemment par des ennemis victorieux. Les habitants forent emmenés en exil à Babylone, d'où ils ne revinrent sous Cyrus qu'après une captivité de cinquante années. Dès lors les Juifs ne reconquirent plus leur indépendance. Leur histoire subséquente n'est plus que celle d'une province des empires perse, macédonien et romain, jusqu'au jour où Titus, ayant détruit Jérusalem, dispersa le peuple juif. Du reste l'histoire de la nationalité juive, dès la restauration du temple à sa destruction définitive, est plus importante, au point de vue la civilisation, que l'histoire des premiers rois.
^) Gédéon avait refusé la couronne avant lui (vers 1150 av. J. Chr. V. JugeSy 8, 22), et Abimélech tenté en vain de créer une royauté basée sur ralliance des villes. Duncker (II, 89) fait remonter à 1055 l'avènement de Saul. Les données sur le règne de Saul sont contradictoires, parcequ'on y mentionne trois modes d'élection: la volonté du peuple, le sort et la proclamation par Samuel.
La nationale israélite et l'Ancien Testament. 181
«) I Samuel 1, 15.
«) n Samuel 12, 31.
*) Voir le chant de triomphe de Déborah (IV — V), où Ton préconise le massacre des ennemis.
*) C'est ce qui explique pourquoi l'envoyé de David fut considéré comme espion et insulté par Hanum, roi des Ammonites (Maspero, 1. c. p. 315).
•) Haspero, 1. c. p. 317.
^ Voir les sources indiquées par Mo ver s, Phoniciery II, 2 me partie, p. 427. — Maspero, 1. c. p. 293.
^ D'après Maspero, les Philistins sont des Pélasg^es venus de Crète, qui avaient adopté plus tard la langue et les mœurs de la population sémitique primit
La nationalité israélite et l'Ancien Testament.
Ouvrages à consulter: Ewald, Die Propheten des alten Bundes. 2ra« éd. vol. I, 1867. — C. Twesten, Die reliçiôsen, poUtischen und socialen Ideen der Asiatischen CulturvôUcer und der Aegypter. I. 1872 — F. Lenormant, Les origines de V histoire diaprés la Bible et les traditions des peuples orientaux. 2. vol. Paris 1884. — MûllerJochmus, Geschichte des Vôlkerrechts im Alterthum, p. 58 suiv.
Plus était ébranlée, par les victoires des ennemis, la base nationale et politique de TEtat juif, pins les Israélites se répandirent, de gré ou de force, dans l'Afrique nord, en Syrie, dans l'Asie mineure, sur les bords de l'Enphrate et enfin en Europe, plus aussi prit de corps l'idée du Messie, annoncé par les prophètes et qui devait rétablir à Jérusalem la monarchie unitaire israélite. En même temps s'affaiblissaient nécessairement les vieilles croyances religieuses. On avait vu, dans l'exil, que les idées monothéistes avaient pris corps, aiUeurs aussi, sous l'influence de la philosophie grecque, d'autant plus que le culte de Jéhovah avait perdu sa base par la destruction du temple. Dans sa dispersion le peuple juif se concentra religieusement et socialement. Ayant cessé d'être en opposition politique et théocratique avec les nations voisines, il ne se distingue plus de celles-ci qu'au point de vue social, prenant racine dans l'attachement opiniâtre à des livres tenus pour sacrés. La portée historique de ces livres saints réside dans le fait qu'un acte législatif prétendu de Moïse, acte émané avant la formation de l'Etat juif et fréquemment ébranlé et enfreint, tant que dura cet Etat, ressuscita pour ainsi dire dans la conscience des Juifs, après avoir reçu une rédaction finale vers 600 av. J. Chr., c'est à dire à une époque où il était appuyé par le pouvoir royal.
Parmi les prophètes, quelques-uns avaient déjà senti chanceler, sous les rois, le terrain de l'Etat. A l'époque d'Usias, de Jothan, d'Achas et d'Hiskias, vers le milieu du 8"** siècle, EsaYe prédisait le
182 Le développement historique des relations internationales.
renouvellement de la vieille loi juive, la conversion des gentils à la vraie foi, conversion qui procéderait de Sion, enfin un empire spirituel et la paix étemelle.^) Dans ces circonstances les plus intelligents d'entre les Hébreux devaient reconnaître Tinsuffisance des ressources à la disposition d'Israël et de Juda dans leurs guerres avec TEg^-pte, l'Assyrie et la Babylonie.
La peine de mort qui menaçait toute infraction aux défenses religieuses et rituelles, sous la loi de Maïse, devenait inévitable pour les Juifs dispersés, surtout après la chute de Jérusalem. H est d'autant plus remarquable que cette loi ait conservé son prestige comme règle de foi et de conscience, lorsqu'elle eut été dépouillée de ses organes et de son caractère pénal. Durant les persécutions que les Israélites subirent sur la terre étrangères, elle acquit une autorité idéale qui lui avait fait défaut, tant que fonctionnèrent en Palestine les rois et les grands-prêtres.
On peut donc dire des Juifs, après leur expulsion de Canaan, qu'après s'être constitués en communautés réglées, ils sont entrés dans un régime international et intercommunal qui permet de reconnaître une idée dominant des groupes éloignés les uns des autres et du reste absolument indépendants. I^'organisation postérieure du droit international, en tant qu'elle sert de modèle, réside dans le fait que le droit et la loi, lorsqu'ils sont intimement liés aux idées religieuses, peuvent devenir effectifs, abstraction faite d'une territoire et des moyens de répression d'un Etat.
Si l'on se représentait un souverain pontife, reconnu chef de l'ensemble des communautés juives dispersées à la surface du globe, on trouverait réalisée une théocratie universelle dans la même acception que celle de la papauté au moyen âge.
Mais, vu le défaut de ce couronnement personnel de l'édifice, durant le moyen âge et même presque partout de nos jours, l'ensemble des communautés juives se manifeste comme une puissance internationale, forte du sentiment négatif de l'oppression générale, mais avec une force de souffi*ance commune opposée à des persécutions séculaires. A ce point de vue, les communautés Israélites proscrites internationalement par les papes et les rois de l'antiquité chrétienne sont pour ainsi dire le pendant de la papauté catholique, dont la suprématie est reconnue par voie internationale, de la papauté qui courbait le pouvoir temporel sous le joug du dogme, de même que la loi mosaïque contraignait les Juifs à l'obéissance, en vertu de son interprétation des relations politiques et sociales, et malgré l'appas des récompenses promise aux apostats.
En suite de son exclusivisme, aucun peuple de la terre n'a emprunté aussi peu que les Israélites aux nations étrangères. En dépit de ce même exclusivisme ils ont puissamment influencé la marche de la civilisation générale, bien qu'ils eussent enterré leur existence politique et l'idiome des saintes Ecritures dans les tombeaux des talmudistes.
La nationalité israélite et l'Ancien Testament. 183
Cette influence énorme du judaïsme provient du fait que le christianisme lui-même ne pouvait affirmer sa mission qu'en renvoyant aux promesses des prophètes de TAncien Testament, Tandis que le moyen âge condamnait les adhérents de la loi de Moïse, le cérémonial et le rituel de l'Eglise se développaient sur la base des écrits sacrés des Juifs.
Aucun livre ou document n'a contribué à établir la communauté internationale, malgré les péripéties et les circonstances les plus diverses, autant que l'Ancien Testament. £n premier lieu l'opposition, si importante au moyen âge, entre le clergé et les laïques, la notion de l'Eglise visible et de ses sacrements, du sacrifice et de plusieurs autres choses, y compris les privilèges des prêtres, reposent sur ce livre. Puis il ne faut pas oublier que, sans la connaissance des Saintes Ecritures, on ne saurait comprendre la vie religieuse et politique de l'Europe, ainsi qu'elle s* est constituée dans le cours des siècles.
Le déc^ogue est la constitution du monde civilisé, le morale la plus universelle et la plus populaire de l'humanité, la base de l'éducation des peuples. 11 est grandiose par sa concision et son absolutisme.^) Quant aux pénalités qui le complètent, dans la Bible, elles ont dominé la législation criminelle des pouvoirs temporel et spirituel. Les repulicains et les monarchistes chrétiens ont puisé également, dans l'Ancien Testament, des arguments à l'appui de leurs doctrines, les premiers en invoquant l'époque des Juges, les seconds l'exemple de la théocratie royale.
Aujourd'hui encore les parlements discutent les obstacles qui s'opposent à la conclusion des mariages, en invoquant les maximes du code israélite, et le droit matrimonial de l'Eglise du moyen âge est exclusivement dominé par les préceptes de Moïse.
Inépuisable est l'attrait que l'histoire de la Terre Sainte, après la propagation du christianisme, exerce sur l'imagination des hommes.
Les patriarches des Juifs ont été élevés au rang de patriarches de l'humanité. C'est dans l'enseignement de l'histoire primitive des Israélites que le peuple puise la plupart de ses notions sur le bien et le mal. I^es récits de la Genèse, les psaumes, ont fourni à l'art du moyen âge des thèmes inépuisables. Ils étaient la manifestation palpable d'événements que l'éloignement faisait paraître plus grands encore.
Le paiement de la dîme, qui joue un si grand rôle dans l'Eglise du moyen âge et ses relations avec l'Etat, et qui revient à un privilège en faveur du clergé, repose sur la tradition juive. Il faut lui attribuer la suprématie de l'Eglise dans les relations sociales et économiques, durant l'enfance de la formation des Etats chrétiens. De même l'excommunication juive a donné au pouvoir spirituel un ascendant irrésistible sur les consciences.
L'histoire des rois d'Israël a peu d'importance comparée à celle des brillantes monarchies de l'Orient. D'autre part les Hébreux n'ont
184 ^ développement historique des relations internationales.
jamais été de grands architectes et ne surent jamais réaliser des idées politiques. Mais pour Ténergie morale ils sont sans émules. Cette énergie se manifeste comme la puissance séculaire d'un génie qui à donné son empreinte à des institutions communes et qui exerça sans relâche son influence pour ainsi dire contre la volonté de ses créateurs, sans néanmoins parvenir à effacer l'opposition historique entre ces institutions et celles des nations postérieures.
Tous les peuples civilisés ont emprunté à l'Ancien Testament l'institution si incisive du jour du repos; mais la différence ineffaçable entre le sabbat Israélite et le dimanche chrétien est caractéristique pour l'opiniâtreté avec laquelle le judaïsme sait défendre ses traditions contre l'envahissement d'institutions analogues. Cette observation permet de conclure à la force du contraste entre les Juife, à l'époque de leur indépendance politique, et les croyances polythéistes de leurs voisins.^)
^) Esaïe II, 2 — 4. »C est de Sien que partira la loi et de Jérusalem la parole du Seigneur. Et il jugera les païens et punira beaucoup de peuples. Us transformeront leurs glaives en socs de charrue et leurs épieux en faucilles. Car aucun peuple n'élèvera plus le glaive contre l'autre et ils ne sauront . plus faire le guerre. « Micha 4, 2—5, s'exprime à peu près de la même façon.
*) Ceci subsiste en dépit du fait que le décalogue remonte au Livre des morts des Egyptiens. V. Twesten, 1. c. p. 347. Cet auteur semble trop réduire la portée des parties israélites du décalogue.
') Pour les jugements portés sur les Juifs par les autres peuples de l'antiquité, voir Tacite Hist 5, 5 ; Philostrate, Apoll. 5, 33 ; Diodore, Ecl. 34, 1. 40, 1; Justin 36, 2. — Ces auteurs relèvent tous l'antisociabilité des Juifs. Us sont, disent-ils, fÂtaô^êroi.