LA GRÈCE ET L'HELLÉNISME
La ciyilisation hellénique.
Ouvrages à consulter: Curtius, Chiechische Geadùchte, 3 volL 5n>e éd. 1880. — Max Duncker, Geschichte des AlterthumSy vol. V — VIIL — L. vonBanke, Weltgeschichte, I, 155—375; H, 1, 222. — Grote, A history of Greeee, 12 voU. Londres 1846—1856.
Aucun des peuples civilisés anciens et modernes n'a un génie aussi cosmopolite et aussi varié que les Hellènes. A la lumière de
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rhistoire, ils rayoDnent comme le peuple par excellence de l'humanité ^ et non point comme nation organisée.
La diversité de leurs productions intellectuelles tient à la configuration des pay's qu'ils occupaient. Séparé des tribus non-helléniques du nord par les chaînes parallèles qui culminent dans les Balkans, et qui à Fapogée de la Grèce firent leurs preuves comme boulevards contre les barbares, leur pays était une enchevêtrement de vallées et de hauteurs.
Nulle part de cours d'eau comparable au Nil ou aux fleuves de la Mésopotamie, dont les rives eussent pu favoriser la formation d'un grand £tat. Nulle part de vaste plaine ou de désert qui aurait porté l'imagination humaine vers l'unité. La mer aussi apparaît aux Hellènes fort différente de ce qu'elle était pour les Africains et les Asiates. Ce n'est point la surface immense d'un océan qui embrasse l'horizon tout entier, mais une bande d'argent enserrée par les terres et par un archipel aux îles nombreuses et facilement accessibles.
Montagnes et vallées se confondaient pour ainsi dire par leurs pentes rarement abruptes; de même aussi la mer et la terre se mélangaient dans les baies profondes, les caps hardis et les presqu'îles allongées. Le Péloponnèse est presqn'une île. U s'avance, comme une main qui cherche à saisir les îles voisines, dans la mer qui n'y a plus le caractère d'une frontière naturelle.
Les routes de caravanes ne sillonnaient pas le sol hellénique comme elles le faisaient de celui du delta et de la Mésopotamie. L.es tribus grecques n'étaient point rapprochées non plus par ces routes splendides que le génie romain créa plus tard.^) Les Etats grecs de l'intérieur n'acquirent jamais d'importance durable.
Sur ces points déjà, contraste frappant entre l'hellénisme et les pays de l'Orient, à l'exception des Phéniciens qui étaient demeurés demi- Asiates ; mais d'autre part la civilisation grecque offre quelques points de contact avec celle d'Asie. Etablis sur les deux rives de la mer Egée et dans les archipels qui les relient, les Grecs mélangèrent de bonne heure leur civilisation avec celle de l'Orient, surtout en Lydie et en Phrygie. Dans les temps historiques, l'Hellade était une colonie des Kariens et des Phéniciens; mais elle ne tarda pas à secouer l'influence de la civilisation moins mobile de ces peuples et se mit elle-même à fonder des colonies qui dépassèrent de beaucoup celles que les Phéniciens avaient crées dans un but purement mercantile.
Les Hellènes comprenaient bien les avantages inhérents aux expéditions maritimes. Mais leurs colonisations avaient pour mobile surtout le besoin d'indépendance de ceux qui ne trouvaient pas de place au soleil dans leur patrie, puis l'attrait de l'étranger, la vivacité du génie grec, l'incapacité des partis vaincus à se soumettre à la longue aux vainqueurs.*)
Si, dans la vie collective de l'humanité, on compare le caractère
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(le la civilisation onentale à la rectitude mathématique d'un méridien, qui, tout en pouvant être calculé autrement, ne saurait éprouver de modificatiou réelle, le génie hellénique nous présente Timage de Faiguille aimantée, qui, sans cesse en mouvement, rappelle l'idéal cosmopolite des Grecs.
Grâce à leur mobilité, à leur faculté d'assimilation des éléments des civilisations voisines, les colonies grecques, qu'on peut considérer comme la continuation du besoin de mouvement des Hellènes, mouvement auquel le continent ne pouvait suffire, les colonies grecques, disons-nous, ne tardèrent pas à dépasser celles des Phéniciens. De la sorte, l'hellénisme, avant qu'il eût pris son assiette dans la péninsule des Balkans, réémigra vei"s la Thrace et le Pont-Euxin, à la suite des Phéniciens, en même temps qu'à leur exemple il peuplait le littoral de la Sicile, de l'Italie inférieure, de la Gaule, de l'Espagne et enfin de l'Afrique, sans songer à constituer de grands Etats au moyen de la COD quête.
Dans la rivalité coloniale entre les Phéniciens et les Grecs, la supériorité de ces derniers devint tellement évidente, que le génie hellénique étendit sa puissance au loin, fit sentir son influence même aux despotes d'Asie durant la domination médo-perse, et brava Carthage en Sicile, c'est à dire à ses portes. On peut en inférer que le talent politique des Grecs, en temps de guerre comme en temps de paix, joua un rôle plus décisif que la puissance des Phéniciens.
On comprend cette supériorité de talents politiques, qui constitue l'une des supériorités helléniques, lorsqu'on se rappelle que les traditions religieuses du peuple grec furent entraînées dans le courant des formations les plus variées. Le culte grec n'avait pas le caractère antique et purement local, en vertu duquel celui des divinités de l'Egypte était intimement lié à certains temples. Il n'avait pas non plus le mysticisme babylonien des théogonies et la rigueur du cérémonial propre au culte d'auties peuples orientaux. Les dieux de la Grèce avaient plusieurs résidences, tantôt sur une cime, tantôt au bord de la mer, auprès des sources ou dans certains bocages. Toujours ils étaient prêts à émigrer, lorsqu'on leur offrait un temple plus digne d'eux. C'était des immortels affligés de toutes les passions humaines, ayant une mission spéciale et des qualités personnelles, c'était une république olympienne avec des assemblées délibérantes sous la présidence d'un premier archonte, qu'on ne regardait point comme créateur de l'univers, mais qui, par ruse, avait supplanté une divinité plus ancienne, après avoir réprimé la révolte des Géants.*)
La politique, c'est l'art de reconnaître les faits historiques, abstraction faite de principes théocratiques.
Les capacités politiques des Grecs se manifestèrent principalement dans la création d'Etats exempts des lois de la théocratie ou d'une religion déterminée. Pour peu que l'on amvât muni de présents jngés suffisants par les prêtres, les oracles de Jupiter et d'Apollon répondaient
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avec autant d'empressement et d'ambiguïté aux envoyés d'un roi de Lydie ou de Thrace qu'à ceux d'une assemblée démocratique. Les Hellènes concevaient parfaitement que les dieux, étrangers aux privilèges, tels que les admettaient les Israélites, donnassent la préférence à ceux qui faisaient les sacrifices les plus somptueux ou construisaient le plus beau temple. C'est à cette manière de voir que nous devons l'émulation des beaux arts, le Panthéon de l'Acropole d'Athènes, le temple de Jupiter à Olympie, monuments qui témoignaient du sens artistique des dieux et de la nation.
La variété des talents des Hellènes se manifeste donc aussi dans la diversité des rites sacrés, qui furent toujours ce qui avait été de plus uniforme chez les autres peuples de l'antiquité. Les Grecs étaient non seulement polythéistes, mais polyliturgiques. Chaque Etat avait ses grandes cérémonies du culte rattachées souvent à des légendes fort anciennes. La religion des Hellènes était la servante de l'Etat; le 3Ioloch des Orientaux au contraire exigeait des sacrifices humains qui étaient censés faits à l'Etat.
Le langage des Grecs était aussi varié que la tendance cosmopolite de leur génie. Tant qu'il vécut, il fut l'instrument le plus propre à réchange des idées entre les nations. Sa richesse était de nature à lui permettre d'exprimer toutes les notions, et de satisfaire à tous les besoins de la circulation internationale. Les Grecs n'arrivèrent jamais à fondre leurs dialectes en une langue littéraire dominante; mais leur idiome eut, le premier l'importance d'un langage usité exclusivement dans les relations entre les peuples, entre les savants, les philosophes, les poètes et les trafîquairts, langage dont la sphère s'étendit temporairement des bords de l'Indus aux cataractes du Nil, puis aux côtes de l'Espagne et des Gaules.
C'est avec raison qu'on affirme que, de tous les idiomes indoeuropéens, le grec est le plus développé grammaticalement et le plus approprié à la logique de l'esprit humain.^)
Cet idiome a été celui des plus sublimes créations de la poésie et de l'art oratoire, des plus profondes spéculations de la philosophie, des tournures de phrase les plus fines de la rhétorique, des plus spirituelles boutades et de la dialectique la plus serrée. Il a contraint aussi, grâce à sa propagation, les premiers chrétiens à sortir du cercle étroit de Jérusalem, à fondre avec leurs dogmes les idées les plus répandues de la philosophie grecque et enfin à venir en aide, à Byzance, à la langue mourante des jurisconsultes romains.
Le grec est-il une langue morte ou seulement en catalepsie? Question difficile à résoudre. De nombreux termes de science, ainsi les mots électricité et magnétisme, sont tirés du grec, dont la malléabilité inépuisable se révèle par le fait que les inventions et découvertes modernes sont souvent obligées, pour se faire comprendre partout, de créer de nouveaux mots grecs: fait d'une grande portée internationale.
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£n effet, quelque légitime que soit la tendance de chaque langue à se débarasser des éléments étrangers non-indispensables, il ne faut pas oublier que le plus grand orateur et écrivain romain dut renoncer à rendre en latin certains termes grecs. Ces termes font partie, à un bien plus haut degré encore, de l'arsenal de la science moderne, qui doit ajouter un grand prix à se faire entendre dans le monde entier et sacrifier souvent à ce but l'emploi de la terminologie nationale.
*) Pour les routes, v. Curtius, Zur Geschichte des Wegebaues bei den Griechen (Comptes-rendus de l'Académie de Beriin. 1854). — Bûchsenschïïtz, Besitz und Erwerb im griechisclven Alterthum, p. 444 — 451.
') Sans exemple est la décision des Athéniens, alors déjà très civilisés, d'émigrer comme Etat et de se réfugier derrière des murailles de bois, plutôt que de se soumettre aux Perses.
") Pour le culte et la religion des Grecs, v. Hermann, GottesdienstUche AUerthûmer der Griechen^ §27; Creuzer, Symbolik \md Mythologie der alten Vôlker, vol. VI. C'est surtout dans Eschyle que nous trouvons Tidée que les dieux de l'Olympe, loin de régner en souverains, luttent avec les dieux des ténèbres, tels que les Furies. Y. Ranke I, 2, 15 suiv.
*) Kanke, 1. c. I, 156.
Les évolutions des répnblîqnes grecques.
Ouvrages à consulter: G. F. Schômann, GriecJiische AUerthûmer^ 3me éd. 1875, vol. I p. 96—108.
Les Hellènes eurent de toute antiquité des tendances cosmopolites et universelles, combinées, de la façon la plus heureuse, avec un ardent désir de s'instruire qui se manifeste dans la plupart des sphères de l'activité intellectuelle. En conséquence le problème qu'ils creusèrent toujours, sans le résoudre, fut un compromis, sur une base républicaine, entre les aspirations unitaires et la décentralisation représentée par leur tribus. Néanmoins le particuJarimne l'emporta toujours sur le sentiment de l'unité nationale.
A l'aurore de l'histoire grecque, où la légende, une civilisation préhistorique et la tradition se mélangent dans les chants d'Homère, la monarchie paraît avoir prédominé. Mais cette monarchie était affranchis de la tutelle cléricale qui, en Orient, a tour à tour amené l'impuissance et l'apothéose du gouvernement personnel.
Les chants d'Homère prophétisent déjà les libertés futures. L'hégémonie du chef des forces de ses collègues royaux n'a d'autre objectif que la prise d'Ilion, qui symbolise la supériorité du génie hellénique sur celui de l'Asie. Le prêtre qui demande en Aulide, an généralissime dos armées grecques, le sacrifice de son enfant, est plus
Les évolutions des répabliques grecques. IgQ
cruel que la divinité clémente et conciliatrice de la Tauride. Si Ton compare les poèmes d'Homère avec le langage des obélisques et des tombeaux de l'Egypte, ou des monuments assyriens, on n'y découvre aucune trace de l'encensement et de la jactance d'un général qui se croit d'origine divine, qui parle la langue des dieux et se regarde comme l'oracle de la divinité.
Aucun des princes qui combattent devant Troie, ne possède l'essence des perfections humaines. Chacun a ses qualités dominantes. L'un se distingue par son astuce, les autres par leur sagesse et leur expérience, leur talent oratoire, leur piété et leur justice, leur légèreté à la course ou leur bravoure. L'Odyssée est le prototype de l'esprit colonisateur des Grecs, qui erre dans les pays lointains et refuse le don de l'immortalité, que veulent lui conférer les dieux, pour rejoindre sa patrie et sa tribu. L'Diade d'autre part présente, dans la discorde et la jalousie des chefs, l'image, déjà entrevue dans l'antiquité, des destinées des républiques grecques, qui luttèrent si longtemps pour l'hégémonie. L'influence sans exemple des poèmes d'Homère sur les idées de l'antiquité classique toute entière, ne saurait s'expliquer, chez des peuples politiquement aussi bien doués que les Grecs et les Romains, uniquement par leurs qualités esthétiques. C'est que la fable et la vérité s'étaient confondues, dans l'Iliade et l'Odyssée, avec les opinions politiques des Grecs. La symbolique si âne et si subtile des anciens eut bientôt compris que la chute d'Ilion était l'image de la défaite des Perses, de même que les erreurS) les souffrances et les entreprises du génie hellénique se reflètent dans les aventures d'Ulysse. Le grand capitaine qui détruisit l'empire des Achéménides, poursuivait lui-même l'idéal du guerrier que les poèmes homériques placent au-dessus de la figure imposante d'Agamemnon.
Le conseil des princes assemblés devant Ilion était, pour l'imagination si ardente des Grecs, le prototype d'une réunion de toutes les qualités, représentées par des individus, qualités qu'on ne retrouve plus tard, dans leur totalité, ni chez un chef unique, ni dans le sein d'une des communautés helléniques.
L'assemblée délibérative des rois réunis devant Ilion est l'idéal de celle, postérieure, du peuple. Si l'on dépouille les chants d'Homère de leur appareil poétique, pour s'en tenir à la réalité, ceux-ci nous apparaissent comme l'apothéose inconsciente, comme l'idéal du génie hellénique, génie opposé à la formation de grands Etats, génie fédéraliste et républicain. Point n'était besoin d'un commentateur pour faire comprendre aux rois de Sparte et aux citoyens de l'Attique que la querelle mémorable entre Agamemnon et Achille symbolise l'antagonisme d'Athènes et de Lacédémone, puis la chute finale de ces deux Etats.
Les chants d'Homère sont l'œuvre poétique la plus importante dont l'histoire fasse mention, parcequ'ils sortent au génie populaire lui-
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même et y retounient sans cesse. Mais leur portée politique et morale ne peut être passée sans silence. Aucun des philosophes de Tantiquité n'a dédaigné d'appuyer parfois ses spéculations sur l'autorité des préceptes d'Homère, ou de mesurer la petitesse des démagogues postérieurs à la sublimité des héros du temps passé.
Le siège de Troie ne fût-il qu'un événement préhistorique ou même le produit de l'imagination des poètes, il n'en conserverait par moins sa portée pour le développement des idées internationales.
En eflfet, suivant la manière de voir des Grecs et des Romains, les poèmes d'Homère rendaient une réalité qui, peinture de l'âge d'or de la guerre ou d'un paradis des héros, exerçait, sur les esprits, le même prestige que les récits du paradis biblique sur les idées religieuses des nations chrétiennes.
Dans les poèmes d'Homère nous ne trouvons pas encore Fantagonisme entre Hellènes et barbares, antagonisme qui ne se manifeste que plus tard, dans les républiques. L'Iliade est, en quelque sorte, l'idéal artistique et humain de la guerre: combats singuliers des chefs, où la foule ne joue qu'un rôle effacé à côté du héros, à peu près comme le chœur de la tragédie antique, combats dont l'issue dépend uniquement de la valeur des combattants; puis un respect profond de la volonté des dieux, qui, durant la mêlée, preiment parti tantôt pour l'un, tantôt pour l'autre, la notion de l'injure qui ne peut être expiée que par la guerre, le respect de l'hospitalité même entre ennemis, la compassion pour le vaincu, la clémence envers celui qui succombe, le sentiment de la revanche qu'entraîneraient les excès du vainqueur. Les nécessités littéraires contraignaient, il est vrai, le poète à faire ressortir les contrastes, en contradiction avec ces nobles traits; néanmoins on ne saurait contester que, dans Homère, l'idée de l'humanité et de la justice humaine l'emporte pour la première fois sur celle de la force brutale, que le motif de la guerre contre Ilion ne fut ni arbitraire, ni national, mais universel et cosmopolite.
Un fait qui eut les conséquences importantes pour la suite, c'est que l'ennemi d'un prince lésé dans ses droits, n'est plus regardé comme ennemi des dieux, dans le sens oriental de ce terme. Au contraire, devant Dion, les combattants conservent leur liberté d'action, aussi bien que les dieux qui ont incité les mortels au crime et par conséquent causé la guerre. Un trait, caractéristique aussi, et bien humain, c'est que, sur le champ de bataille, le souvenir de l'hospitalité des pères l'emporte, vis-à-vis de l'ennemi, sur la fureur des combats.
La royauté qu'Homère dépeint et chante dans l'Iliade, trahit sa faiblesse dans l'Odyssée dont le héros, après une longue absence, se voit contraint de défendre le droit de succession de son fils, et de préserver du pillage jusqu'à sa maison. Une royauté reposant sur la mémoire ou l'attente d'exploits de son détenteur, ne pouvait ni se maintenir chez les Grecs dans de petits territoires, ni survivre aux
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péripéties des victoires et des défaites dans des conflits perpétuels entre voisins. Elle succombe ou bien à la notion religieuse de la Kémésis, qui croit voir, dans Vinfortune personnelle des chefs, la juste punition de fautes publiques ou secrètes, ou bien à la mobilité du génie populaire, qui place toujours le prestige du héros du jour plus haut que le droit d*une tradition insuffisamment appuyée par la force.
C'est ainsi que naquit, durant la période qui s'écoula entre la déchéance des royautés primitives, dès le 9™® siècle et la domination macédonienne, un choix immense de constitutions qui épuisent toutes les possibilités politiques, sur la base des données de l'histoire. Tous les régimes imaginables, de la royauté restreinte par la coutume et la tradition, à la tyrannie reposant sur la force, à l'aristocratie basée sur la propriété foncière et les charges, à l'oligarchie et à la démocratie, se succèdent, chez les Hellènes, durant un espace de temps relativement très court. Pour les Doriens, dont le principal Etat est Sparte,^) l'organisation aristocratique, attribuée à Lycnrgue et à sa législation, est l'idéal; les Ioniens au contraire préconisent la démocratie, ainsi qu'elle se manifeste dans la constitution d'Athènes.
Aucun de ces régimes n'était opposé à l'évolution de la civilisation hellénique. En dépit de leur antagonisme politique, Athènes et Sparte se complètent si bien, que les philosophes et les hommes d'Etat ne purent jamais s'entendre sur la meilleure forme de gouvernement. Le débat ne fut clos qve par la conquête macédonienne, qui mit fin à ces deux républiques.
L'apogée du développement politique et intellectuel des Hellènes, c'est l'époque des guerres contre les Perses. Ce qui les précéda rentre dans l'histoire ancienne des Grecs, dont les voies entrecroisées en Asie mineure, dans les îles de la mer Egée, en Sicile, dans la Grande-Grèce, enfin dans l'Hellade proprement dite, donnèrent naissance à la notion de la barbarie que les Grecs, forts de leur supériorité intellectuelle, rattachent avant tout à la royauté orientale.
Après avoir perdu la majeure partie du littoral de l'Asie, où, dans les temps anciens, la Grèce avait fait prévaloir son autonomie vis-à-vis des souverains d'Orient, elle repousse les agressions des Perses avec une énergie qui s'impose à l'admiration de la postérité, de ces mêmes Perses qui avaient subjugué, des siècles auparavant, rEgji)te et la Babylonie. La triomphe des Grecs a fourni la preuve d'un théorème qui a une grande portée pour les relations internationales des siècles postérieurs. L'esprit libéral et républicain l'emporte sur les velléités de conquête des despoties basées sur la force brutale ou l'influence théocratique, même lorsque ces despoties disposent de l'obéissance aveugle de millions d'âmes. Mais d'autre part la barbarie est, grâce au nombre, en général plus forte qu'une civilisation à son déclin, même lorsque celle-ci est raffinée intellectuellement.
Durant la période comprise entre les guerres des Pei-ses et la conquête
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macédonienne, le génie grec atteint partout l'apogée de la civilisation nationale, intellectuelle et artistique. Mais l'antagonisme d'Athènes et de Sparte, qui luttent pour l'hégémonie, absorbe, dans la guerre du Péloponnèse, les forces vives de la nation, et crée, en philosophie, des tendances critiques qui forment, du côté des Hellènes, un contraste avec les prophètes des Israélites, parcequ'elles cherchent à expliquer la décadence de la vie politique par une loi morale universelle et l'aveu des fautes des nations. Epuisé par les querelles intestines, l'hellénisme républicain succombe à la domination macédonienne qui, elle-même, était la vassale des idées grecques.
La troisième période, c'est celle de l'empire ma<;édonien en Asie et en Afrique. C'est elle qu'on désigne sous le nom d'hellénisme. La décadence des Etats grecs, devenue inévitable et excluant toute idée de régénération, est l'intermédiaire de l'extension des idées helléniques, surtout en Orient, où elle prend des proportions gigantesques.
Au troisième siècle enfin, les peuples de la Grèce entrent en relations avec les Romains, dont la supériorité militaire mit fin aux Etats heUéniques qui végétaient encore après la domination macédonienne. L'histoire de la Grèce se termine, en 146, par sa transformation en province romaine.*) Son existence politique a donc duré environ huit siècles, à partir de la migration des Héraclides. C'est peu comparé aux milliers d'années qu'ont vécu les djuasties égyptiennes; mais ces huit siècles, d'une richesse inouïe en productions de l'esprit, sont en réalité l'adolescence de l'humanité.
*) Voir, pour la constitution Spartiate, l'exposé de G rote, Le, vol. H, et Gilbert, Handbuch der GriechiscJien StaatsaUerthumer, p. 160 suiv.
*) La plupart des grands historiens, tels que Grote, Curtius, terminent l'histoire de la Grèce par la bataille de Chéronée (338). Au point de vue historique, cela a sa raison d'être, mais, au point de vue politique, ce n'est pas sans danger. En effet la victoire des Macédoniens n'anéantit point toute indépendance. Du moment qu'on retrace l'histoire primitive des peuples, il faut aussi écrire celle de leur décadence. H n'est point sans importance de suivre les traces de la décomposition et d'exposer les tentatives de régénération des Spartiates. L'histoire grecque prend donc fin en 146 av. J. Chr. Quant à leur nom, les Grecs le perdirent sous Caracalla. Jusqu'à leur émancipation de la Turquie, ils s'appellent 'Pwfiaïo»,
Les relations internationales des Grecs et les confédérations.
Ouvrages à consulter: A. Bockh, Staatsliaushcdt der Athener, 2 vol. 1817. — M. Wachsmuth, Hellenische Alterihuniskunde, 2«n« éd. 1846. — G. F. Schômann, GriechùicJie Altei'thumer, vol. H, p. 1 — 112. —
Les relations internationales des Grecs et les confédérations. 193
G. Gilbert, Handbuch der Griechischen Staatsalterthûmer (1881) I, 87 sniv., 389 suiv. — M. Dancker, Geschichte des Aîterihums. Neue Folgely 33 suiv., 139 sniv., 365 suiv. — Ko h 1er, Urkundenund Untersuchungen zut Geschichte des Delisch-Atiischen Bundes. Comptes-rendus de l'Académie de Berlin, 1869. — H. Bûrgel, Die Phylaisch-Delphische Amphtktyonie, 1877. — M. Dubois, Les ligues étoîiennes et ackéennes. Leur histoire et leurs institutions, Paris 1884. — Pour les documents, V. le Corpus inscripiionum atticarum etRangabé, Antiquités helléniques^ vol. n no 376 suiv. — G. Dittenberger, Sylloge inscriptionum graecarum, Fasc, I. 1883.
On pent dire, non sans raison, qne ce sont les Grecs qui, avec leurs petits Etats semblables à des communes, ont constitué la première organisation internationale de quelque importance. On pourrait parler d'un droit des gens hellénique, si Ton part de l'idée que les conditions en étaient données: Un certain nombre d'Etats autonomes, libres de se constituer à leur guise et possédant d'autre part le sentiment des relations internationales.
Parmi les rapports internationaux des Grecs on ne saurait, il est vrai, guère considérer comme relations de droit ceux qu'ils entretenaient avec les puissances non-helléniques, car le contraste entre Hellènes et Barbares avait sa racine précisément dans l'incompatibilité des notions de droit qui distinguent les petites républiques des grandes monarchies. H y avait bien une sorte de compromis entre ces deux formes de gouvernement. C'était la tyrannie. Mais celle-ci passait pour illégale chez les Grecs, ce qui ressort de la façon dont on comprenait, chez aux, l'assassinat des tyrans. En somme les Barbares étaient hors la loi, et les vaincre faisait partie des devoirs politiques.
Quelles furent les relations extérieures des Etats grecs? A aucune époque on ne méconnut le lien juridique qui unissait la communauté hellénique, lien qui poussait à mettre l'autonomie de ces Etats d'accord avec une organisation panhellénique, ne fut-ce que pour marquer la différence d'avec les Barbares. Comment aurait pu disparaître ce sentiment de l'unité nationale, Homère ayant déjà décerné la palme à une confédération des princes et des héros nationaux. Les oracles de Jupiter et d'Apollon, la connexité si ancienne du droit public et de la religion, quelque insuffisante qu'elle soit pour consolider des alliances, puis les jeux olympiques, qui étaient tout autant d'invitations à unir ses forces pour résoudre les problèmes communs.
L'organisation des affaires extérieures des Hellènes excluait deux choses: la notion de l'égalité de droit de chacun des Etats qui composaient la confédération, puis la fusion complète des intérêts dans le but d'arriver à une représentation diplomatique unitaire.
L'idée de l'égalité du droit des citoyens, qui triompha à l'apogée d'Athènes et dans les assemblées populaires du temps de Périclès, ne fut jamais appliquée virtuellement aux relations entre les Etats grecs.
Manuel du droit des gens. I. 13
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Une démocratie qui remporte à Tintérieur, ne saurait concevoir, dans les relations extérieures, la notion de Tégalité avec d'autres pays surtout lorsque ceux-ci sont soumis à un régime aristocratique. Athènes haïssait l'aristocratie Spartiate, et Sparte redoutait la force d'attraction des exemples démocratiques.
L'aristocratique Sparte et la démocratique Athènes ne pouvaient donc se considérer comme égales en droit dans la poursuite en commun d'une politique extérieure grecque, et l'approche d'un danger immense, celui qui provenait do l'invasion des Perses, fut impuissante à y rien changer. C'est avec raison qu'Athènes redoutait, pour sa constitution, l'influence d'une puissante aristocratie; Sparte d'autre part se défiait de la faculté d'extension du prestige démocratique du nom d'Athènes.
En face de l'impossibilité de mettre d'accord les idées des Doriens et des Ioniens sur la meilleure forme de gouvernement, il n'y avait donc que deux alternatives: ou bien une confédération imposée aux Etats secondaires sous l'hégémonie de Sparte ou d'Athènes, ou bien le parta'^e de la Grèce entre les deux rivaux.
La présence de colonies doriennes dans les parages maritimes du Nord, parages soumis aux Athéniens, puis l'extension de la domination de Sparte sur tout le Péloponnèse jusqu'à Mégare et à la Béotie, les affinités du génie attique avec celui des Messéniens d'autre part mirent à néant les tentatives d'entente sur cette base et menèrent à la néfaste politique d'équilibre et d'intervention, dont le résultat fut la guerre du Péloponnèse, puis la chute de la Grèce.
Si, en vertu du principe de la division géographique des pouvoirs, on avait pu arriver, dans une fédération panhéllenique, à organiser l'hégémonie d'Athènes dans les guerres maritimes contre les Barbares, et celle de Sparte dans les guerres continentales, sans préjudice du droit de délibération et de vote de tous les confédérés, la Grèce aurait pris rang parmi les grandes puissances, malgré l'exiguité de son territoire, et pu entreprendre, à elle seule, l'œuvre d'Alexandre-le-Grand.^) Si l'on songe que les forces maritimes et terrestres des Carthaginois étaient presque égales à celles des Romains, et que d'autre part, sous Cimon, la flotte d'Athènes et de la ligue de Délos était de beaucoup supérieure à celle des Phéniciens, une fédération panhéllenique sur la base du partage de l'hégémonie eût opposé aux Romains une résistance bien autre que celle des rois de Macédoine et d'Epire.
Les tendances fédératives, les tendances à une organisation internationale d'Etats autonomes avaient poussé de profondes racines dans l'esprit des Hellènes. Nous l'avons indiqué en retraçant l'histoire primitive de la Grèce. 11 est des ligues qui remontent à l'époque des premiers établissements grecs, et qui se rattachent soit à des lieux de culte communs, soit au besoin de demeurer en contact avec la métropole, besoin inhérent aux colonies.
Les fédérations helléniques ont des appellations fort diverses suivant
Les relations internationales des Grecs et les confédérations. 195
leur but. Lorsqu'il s'agissait de s'allier pour faire la guerre en commun, on les nommait symmachies, désignation qui n'excluait pas du reste une communauté plus étroite. On parlait d'isopolitie, lorsqu'on donnait, aux citoyens d'autres Etats, le droit de vote dans les assem> blées du peuple ou l'accès aux emplois publics, concession tantôt unilatérale, tantôt réciproque, ainsi que le prouvent les relations des Byzantins et des Rhodiens avec Athènes. La proxénie conférait, par voie conventionnelle, certains privilèges, tels que la protection, lorsqu'on concédait la situation de protégés à la population toute entière d'un pays étranger.*)
Les lignes nommées amphictyonies reposaient sur les relations de voisinage et sur des traditions religieuses dont le centre était généralement quelque temple fort vénéré. Le retour périodique de fêtes célébrées en commun fournit peut-être le prétexte de ces ligues, d'où sortirent peu à peu des assemblées organisées, ayant pour but la discussion des affaires publiques, l'entretien de certains établissements d'utilité générale, l'administation du trésor fédéral ou celle de l'armée. Dans ces assemblées on reconnaît les germes du système représentatif, car il y avait envoi de délégués.
L'amphictyonie une fois créée, les pays voisins venaient parfois s ajouter au noyau existant, pour jouir d'avantages que ne leur promettait pas l'isolement.
Citons comme exemples l'antique sanctuaire de Neptune à Oncheste en Béotie; puis celui de Ealauria près de la côté d'Argolide, l'amphictyonie dorienne d'Argos, etc. Parmi les amphictyonies qui arrivèrent à une grande influence politique, il faut nommer celle de Délos sur laquelle s'appuyait la flotte d'Athènes, et qui était influencée fortement par cette viUe, grâce à sa présidence. Ses ressources financières, dont Athènes s'attribuait le libre emploi, provenaient d'un système d'impositions qu'on désignerait aiyourd'hui par le terme de contingents en argent.
Ces ligues étaient dépassées par l'amphictyonie d'Apollon pythien et de Delphes, qui joue un rôle important dans l'histoire de la Grèce. Ses institutions nous sont assez parfaitement connues.
Reposant sur la réunion périodique d'un conseil composé des délégués, ou pylagores, de ses membres, cette amphictyonie embrassait douze peuples, entre autres les Thessaliens, les Locriens, les Phocéens, les Doriens, les Béotiens et les Ioniens. Nous y retrouvons l'antagonisme d'Athènes et de Sparte, chacun de ces deux pays y prétendant à la promantie.^) Au point de vue du droit, il y avait égalité entre les membres.
Les amphictyons s'engageaient mutuellement, par un serment solennel, à ne pas détruire de ville amphictyonique, et à ne se couper l'eau ni en temps de paix, ni en temps de guerre. Si l'un des membres contrevenait à ces défenses, les autres étaient tenus de lui déclarer la
196 L^ développement historique des relations internationales.
guerre et de Tanéantir. On jurait aussi de punir par tous les moyens (luiconque s'emparerait des trésors des dieux, ou serait complice de ciuelque entreprise contre le sanctuaire.
Sur ces bases se développa un S5^stème particulier d'ambassades fédérales. Ceux qui y contrevenaient s'exposaient à la guerre sainte, dont il y a trois exemples: l'un vers 586, deux au 4°*® siècle, de 355 à 34G, et en 340. Alexandre-le-Grand lui-même témoigna de son respect ponr le génie national, en se faisant nommer par les amphictyons généralissime contre les Perses.
Poui' le droit des gens hellénique, un fait de la plus haute importance, c'est que l'assemblée des amphictyons, constituée en tribuDal. se jugeait autorisée à surveiller l'exercice des coutumes internationales et à punir les contraventions à ces coutumes. L'antagonisme entre Athènes et Sparte ne permit pas, il est vrai, le développement complet de ces fonctions.
Deux fois par an, au printemps et en automne, les délégués, qui portaient le nom d'hiéronmémones,*) se réunissaient à Delphes ou aux Thermopyles, sans qu'il se fut établi de droit à la présidence perpétuelle.
L'antagonisme entre la force et le droit, qui joue un rôle si néfaste dans l'histoire, donna le coup de grâee à la Ligue amphictyoniqne. en suite de la formation, au Nord de la Grèce, d'une puissance militaire bien supérieure à celle des Athéniens et des Spartiates. En Hellade aussi se manifesta l'incapacité des démocraties locales à juger sainement les relations diplomatiques, et cela dans l'échec des aspirations de Démosthènes. La rhétorique de l'épée est plus puissante que celle d'assemblées populaires ignorantes, ou que les discours d'un homme d'Etat, que la foule ne saurait comprendre au milieu des les crises.
Le pire ennemi de la Grèce, Philippe de Macédoine, plus dangereux que Xerxès, car il était non seulement un grand capitaine, mais un diplomate des plus retors, appelé, par les amphictyons, à leur secours dans la guerre contre les Phocéens, s'acquitta de son intervention armée avec une célérité incroyable, et enterra les libertés grecques sur le champs de bataille de Chéronée (338). Ce fut aussi la fin du rôle international de la Ligue amphictyoniqne, à laquelle Philippe imposa une constitution nouvelle, conforme à ses intérêts particuliers.
Plus tard les Etoliens s'emparèrent du sanctuaire de Delphes et imposèrent leur entrée dans la Ligue. Les destinées ultérieures de l'amphictyonie et la tentative de réforme qu'entreprit Auguste, n'ont aucune importance, à moins qu'on ne veuille attribuer à cette ligue la gloire d'avoir repoussé l'invasion gauloise de 279.
Les dernières tentatives des Etoliens et des Achéens, dans le but d'organiser la résistance contre les Romains au moyen d'une fédération, demeurèrent sans résultat. Néanmoins elles permettent de conclure que les Hellènes eussent pu faire de grandes choses, si, durant leur
Droit de la guerre. Traités de paix. 197
âge d'or, ils avaient su faire servir les germes qui résidaient dans leurs coirfédérations, à d'autres buts qu'à celui de leur jalousie mutuelle.^)
^) Telle est aussi l'opinion de Ranke. Voici ce qu'il dit des débuts de la guerre du Péloponnèse : » Spectacle effroyable, que de voir se déchirer, dans cette lutte, deux puissances qui, unies, eussent pu jouer un rôle universel dans le monde 1«
*) Les traités qui assuraient la protection du droit civil ou droit privé international, s'appelaient avfi^oXa.
') n^/naytêta, c'est le droit de consulter le premier l'oracle, pour la même affaire. Tout dépendait de la façon dont la question était posée. Ce n'était donc point une affaire d'étiquette, mais il s'agissait du droit de présidence, droit qui avait son importance pratique.
*) Plus tard ^Ayo(mT^(, terme que Schômann, 1. c. IL p. 37, juge synonyme des pylagores ou assesseurs.
*) Pour la ligue achéenne, voir surtout Freeman, Hisiory of fédéral govemment, puis sa Comparative poUtics, Londres 1873—74, p. 216 suiv. B la compare à la constitution des Etats-Unis.
Droit de la guerre. Traités de paix.
Ouvrages à consulter: W. Wachsmuth, Ju^ gentium, quale ohHnuerit apud Graecos ante bellorum cum Ferais gestorum initium, 1862. — Schômann, Griechische Alterthûmer II, 11 suiv. — Voretzsch, Kretische Staatsvertràge, 1870. — Mûller-Jochmus, Geschichte des VôUcerrechts im Alterthutn, p. 123 suiv.
Les termes de tactique et de stratégie remontent aux traditions grecques; de même ou peut faire honneur aux Hellènes de ce que, au contraire des Orientaux, la guerre n'était pas, pour eux, une simple rencontre de forces brutales, mais un combat où l'intelligence jouait un rôle important. Les Grecs regardaient la guerre de terre et de mer comme la manifestation réglée de forces intellectuelles, manifestation que symbolisait la supériorité de la sage Minerve sur l'impétueux Mars, dieu qui trahit son origine orientale.
Pour les Hellènes la guerre avait deux caractères, celui de l'amour de la liberté joint à l'art stratégique, puis celui de la revanche, de la peine infligée pour quelque violation du droit. Il la concevaient sous trois formes: la bataille rangée, la bataille navale et le siège.
Dans les temps primitifs il n'y avait guère de distinction précise entre le commerce et la piraterie, que Minos de Crète passe pour avoir supprimée,^) entre la lutte réglée et les violences exercées contre les voisins. Mais il est, en tout cas, impossible que les luttes entre de petits pays très proches soient demeurées étrangères à la tendance
198 Le développement historique des relations internationales.
à créer un droit, tendance qui se manifeste dans les autres sphères de la vie publique.
La poésie grecque n'a pas de productions comparables, pour la férocité, aux chants de guerre Israélites. Dès que ne l'emportait plus la fureur du carnage, on voyait dans l'ennemi un homme placé sous l'égide d'une divinité qui abhorrait la cruauté.
Avant la guerre de Troie déjà, dont nous avons parlé, la tradition mentionne une ambassade chargée de demander satisfaction de certains attentats des Troyens contre le droit d'asile.
La raison avait enseigné aux Hellènes que la justice et l'injustice sont en lutte non seulement devant les tribunaux, mais sur le champ de bataille. Dès lors le principe, souvent enfreint dans la pratique, de la déclaration de guerre préalable, qui demande, pour ainsi dire, compte à l'adversaire, lorsque celui-ci refuse satisfaction amiable.*) Dès lors aussi l'antique coutume de la consultation des oracles, c'est-à-dire de la conscience publique chez les anciens, consultation qui avait pour but de légitimer la guerre ou de l'éviter par un arbitrage. Celui-ci n'est pas rare et nous y retrouvons tout entier le mode de procéder des temps modernes.^) Ou bien l'on convenait de plusieurs arbitres, ou bien on soumettait la cause à quelque personnage de haute autorité, tel que Périandre ou Thémistocle, ou bien enfin on remettait la décision à un pays neutre. Ainsi dans le litige entre Athènes et Mégare au sujet de Salamine. Une autre forme de l'arbitrage, chez les Grecs, c'est le cas où, pour éviter l'effusion du sang, on convenait de trancher la question par un combat singulier entre deux combattants des parties en cause.
Même au plus fort de la lutte, on éprouve le besoin de ne pas renoncer aux moyens d'arriver à une entente amiable. Les messagers et les hérauts sont placés sous l'égide d'une divinité pour ainsi dire diplomatique, qui a nom Thalthybios. On trouve, il est vrai, chez les Grecs aussi, des violations des immunités des ambassadeurs ; mais après coup, on reconnaît ses torts, et les Spartiates eux-mêmes ordonnèrent une expiation publique pour les sévices auxquels on s'était livré vis-à-vis des hérauts de Xerxès. En revanche on admettait la faculté de refuser d'avance les parlementaires.*)
Le respect de l'ennemi mort contraignait à ne pas repousser ceux qui, par la bouche de hérauts, demandaient la permission d'enterrer les guerriers tombés au champ d'honneur. Souvent même le vainqueur leur rendait les honneurs funèberes, et l'on imputa à déshonneur à Lysandre d'avoir négligé ce soin après la bataille d'Aegospotamos. On abhorrait, même vis-à-vis des Barbares, la coutume orientale de mutiler les prisonniers et les cadavres, et l'on dédaignait de suivre l'exemple donné par les Perses, lorsqu'ils crucifièrent le corps de Léonidas.*) On aurait encore moins osé profaner les sanctuaires du vaincu ou violer le droit d'asile des temples, droit qui fut cependant enfreint à plusieurs reprises chez les Hellènes, comme chez les nations chrétiennes.
Droit de la guerre. Traités de paix. 199
Les Grecs ignoraient le coutume ass^Tienne, ég}'ptienne et romaine du triomphe, chose qui fait honneur à leur génie. Probablement craignait-on de s'attirer le déplaisir des dieux en s'enorgueillissant de la victoire. Dès lors aussi la coutume qui interdisait au vaiqueur d'ériger, sur le champ de bataille, un trophée de pierre ou d'airain, et cela afin de ne pas éterniser la mémoire d'un conflit et de faciliter l'amnistie aux descendants des vaincus.^)
On désapprouvait, comme contraire à la tradition, le meurtre des soldats désarmés qui imploraient à temps la clémence du vainqueur.
Le sort des prisonniers de guerre dépendait des circonstances. Les anciens admettant de réduire un débiteur en esclavage, on ne saurait, à leur point de vue, les taxer d'inhumanité, lorsqu'ils contraignaient les prisonniers à expier, par leur servitude, la faute de leur pays. Néanmoins, comme au moyen âge, on connaissait la rançon ou l'échange, et l'on fixait en commun le prix du rachat pour la guerre en perspective, à moins qu'il ne fût réglé par la coutume.*^) Parfois, comme à Athènes, on avait l'habitude d'avertir, avant le transfert, le premier acquéreur des esclaves, lorsqu'ils changeaient de maître en suite du rachat par l'Etat, et cela afin de faciliter le paiement éventuel d'une rançon.^)
On offrait régulièrement aux dieux la dîme du butin, et l'Etat en réclamait aussi une part. Dans la distribution du butin fait en commun, on avait spécialement égard à la bravoure.
Les villes prises d'assaut étaient à la merci du vainqueur. Les cités étant pourvues d'un enceinte, même lorsqu'elles avaient une acropole, comme Athènes, Corinthe et Thèbes, on ne pouvait distinguer entre la garnison proprement dite et les citoyens. Naturellement les principes démocratiques avaient pour conséquence, dans les petites communautés, que la guerre n'était déclarée que par décision du peuple. Le sort des défenseurs était plus doux, lorsqu'ils capitulaient à temps.
A noter aussi les débats diplomatiques ou rhétoriques sur les moyens de guerre autorisés ou non. Les Béotiens ayant reproché aux Athéniens d'avoir violé le sanctuaire d'Apollon de Délos, en y mettant garnison et en le fortifiant, ceux-ci se justifièrent fort bien en alléguant que les nécessités de la guerre les y avaient contraints. Les dieux, dirent-ils, ne sauraient punir que ce qu'on entreprend contre eux sans nécessité.^)
Une preuve de civilisation, c'est que les Grecs avaient neutralisé non seulement certaines localités, telles que les sanctuaires et les temples, mais aussi certaines personnes. Ce privilège était accordé par exemple aux pyrophores présents dans l'armée ennemie, c'est à dire aux prêtres qui avaient suivi les troupes et qui portaient le feu sacré. Ce principe prouve bien la tolérance des Hellènes. On avait les mêmes égards pour les devins ou prophètes. Les Etats doriens connaissaient même ce qu'au moyen âge on appelait la trêve de Dieu.
200 Le développement historique des relations internationales.
A répoque des grandes fêtes religieuses, il y avait une suspension d'armes, que le général victorieux refusait rarement. Parfois aussi, à rapproche de ces solennités, les neutres obtenaient, en faveur des pèlerins étrangers, un sauf-conduit qui permettait à ceux-ci de traverser le théâtre de la guerre. Thucydide affirme que, principalement à l'époque des grandes solennités nationales, les fêtes olympiques, pythiques, isthmiennes et néméennes, on proclamait, par la bouche de hérauts, une sorte de trêve, en vertu de laquelle les pèlerins pouvaient circuler librement non seulemnt dans le territoire de la nation qui célébrait la fête, mais aussi dans la sphère des combattants.^^)
Ces égards purement humains n'étaient accordés en principe qu'aux Grecs, mais parfois aussi aux sanctuaires des Barbares. £ii revanche, chose surprenante, les traités de paix n'étaient conclus que pour un nombre limité d'années. Peut-être cette coutume avait-elle sa source dans l'amour de la liberté, si vif chez les HeUènes: on hésitait à lier ses descendants par des traités. Mais il ne faut pas oublier deux choses. Lorsqu'on ne faisait la paix que pour dix ans, par exemple, il était plus facile de mettre fin à la guerre, car il restait l'espoir de temps meilleurs. £t avec des échéances plus longues il se trouvait fréquemment que les vieilles causes de guerre tombaient dans l'oubli, lorsque la soif de revanche des vaincus avait eu le temps de s'éteindre.
Il ne faut pas oublier non plus que la durée limitée des traités avait son analogie dans l'article de la constitution de Solon, en vertu duquel celle-ci ûe devait être obligatoire que pour dix ans. En eflFet les constitutions peuvent passer pour des pactes entre les partis en présence. De fait on aura considéré comme perpétuelle une paix d'un siècle, dans il y des exemples. La limitation de la durée des traités de paix et d'alliance n'excluait pas la reprise des hostilités, dans l'intervalle, s'il surgissait de nouveaux conflits. La paix conclue en 422, pour cinquante ans, entre Athènes et Sparte, n'en dura que trois, et celle de trente ans, entre les mêmes pays, que quatorze. Souvent on stipulait que les conflits qui viendraient à surgir après la paix, seraient déférés aux tribunaux, mais rarement cette condition fut remplie. ^^) Plus les sophistes l'emportèrent dans les assemblées du peuple et les tribunaux, moins fut consciencieuse la politique extérieure des démocraties de l'antiquité. Sans ce rapport elle se rapproche de celle des princes absolus du 17™® siècle.^*) La vieille coutume de confirmer les traités par des sacrifices et des libations, puis de les jurer solennellement, tomba, pour la diplomatie grecque, au rang de pure formalité. C'était du moins le cas lorsqu'on déléguait à cet effet des ambassadeurs; en revanche on prenait peut-être la chose plus au sérieux, lorsque l'assemblée du peuple elle même jurait d'observer les traités.^^) Parfois on répétait de temps à autre le serment pour lui donner plus de poids.- Thucydide parle de périodes de quatre années, ce qui correspond aux Olympiades.^')
L'idée religieuse qui se manifestait dans les sacrifices et les
Droit de la guerre. Traités de paix. 201
serments, le faisait aussi dans la contnme de conserver, dans les sanctuaires nationaux, ou dans des temples particulièrement sacrés, tels que ceux de Delphes ou d'Olympie, les instruments des traités, qu'on gravait sur des tables d'airain, ou sur des colonnes. Les Hellènes eurent donc les premières archives de droit des gens.^*) Du temps de Démosthènes, on enlevait les documents abrogés de fait par leur violation; et d'autre part on tgoutait aux premières inscriptions les modifications du traité.
Le système des otages était, cela va sans dire, en vigueur chez les Grecs. En général on donnait en otage des hommes adultes ou des fils de famille, et c'est, contrairement à cet usage qu'un roi de Sparte, en suite d'une guerre dans la Grande-Grèce, se fit délivrer des femmes et des jeunes filles.
Chose digne de remarque, les Grecs avaient parfaitement saisi le système des représailles et son caractère politique. Les représailles remontent à l'époque où on ne pouvait pas encore établir de distinction bien tranchée entre les razzias des particuliers et la guerre légitime, faite par les organes de l'Etat. Les violences d'individus, autorisées par l'Etat contre des peuplades étrangères, pouvaient entraîner la guerre, et, au contraire, l'Etat permettait souvent aux particuliers de se faire justice aux-mêmes, de sorte qu'il évitait d'entrer en campagne. La soif de pillage était de la sorte exploitée au profit de la communauté. C'est ainsi qu'il faut comprendre les proclamations publiques, autorisant l'envahissement de territoires étrangers par des bandes armées.^®)
*) CurtiuB, Griechische Geschiéhte I, 63 suiv.
*) Hérodote 711, 9, 2; Thucydide I, 29, 131; VI, 50; VII, 3. 11 n'y avait pas de forme prescrite. L'ultimatum suffisait aussi.
') Voir les cas relatés par Schomann, II, p. 5, puis surtout le passage important de Thucydide I. 28.
*) Lorsque le fait s'était produit, on parlait d'une nôkêfAoç àx^Qvxroç xai âtmordoç,
*) Hérodote IX, 79.
^ Le Tçonaïoy était ordinairement de bois, ou bien un simple tronc d'arbre auquel on suspendait des armes. V. Diodore, XIII, 24 — Une loi singfulière interdisait aux Spartiates de poursuivre l'ennemi au-delà du champ de bataille. V. Schomann, I, 296. Probablement on voulait empêcher par là le pillage qui nuisait à la discipline. Dès lors aussi la défense que fit Pausanias après la bataille de Platée, défense que rapporte Hérodote, IX, 80—81.
^) Le prix de la rançon est parfois indiqué dans les auteurs Grecs. Ainsi par homme une mine (Plutarque, quaest. graec. c. 17), deux mines (Hérodote, VI, 79), mille drachmes (Hypérides, dans les Ehet. graec, de Welty, IX, p. 547). On trouve aussi des taxateurs: Ti/ufjral itav alxf^akœrwy. Lorsque les prisonniers étaient rachetés par leurs familles, ils étaient tenus de rembourser la dette jusqu'au dernier degré de la contrainte par corps.
®) Schomann, 1. c. II, p. 12.
•) Thucydide, IV, 97.
202 I^e développement historique des relations internationales.
^^ Les saufs-conduits s'appelaient ixf/ftçê£a.
") Thucydide I, 78, 140; IV, 118; V, 18, 79; VII, 18.
*') De là le terme de nnovâal, qui se retrouve dans le latin sponsioties. Andocides, De jpoc. p. 94, n'applique ce terme qu'aux traités de paix entre le vainqueur et le vaincu. Il en distingue flQijy>j, soit la paix entre égaux. Il serait plus simple de distinguer entre traité de paix et état de paix.
**) Schômann, 1. c. II, 19, cite, d'après Lebas, Bévue de philologie (I, 3, p. 267), un exemple concernant Ehodes.
") Thucydide, V, 18, 47.
^^) L'antiquité des monuments égyptiens et assyriens n'y change rien. En effet, dans ces apothéoses, le document a pour but, chez les Grecs, d'établir une preuve pour les conflits futurs.
*•) Les termes sont cùka ou avlaç dtâoyai, kdif'VQov inêxiiçvrr(&y, ^vcw xccjayy^Xêiy. Dans Demosthènes, Diodore et Plutarque, on trouve, pour les chefs de ces entreprises, les termes'peu flatteurs de âç/mftçccTtiç et dQ/lJcltai;.', ce qui signifie que le pillage et le vol, en campagne, étaient aussi peu déshonorants, dans l'antiquité, que le brigandage des Klephtes dans les temps modernes. — liàyd^Xtj\p(a était aussi une application des représailles. Lorsqu'on refusait de livrer un assassin, les juges pouvaient s'emparer d'otages dans le pays qui donnait l'asile.
Le droit des étrangers chez les Hellènes.
Ouvrages à consulter: Ullrich, De proocenia, Berlin 1822. — Bôckb, Staatshaushalt der Athener, I, 2me éd. 1851. — K. F. Herrmann, Griechische Antiquitàten, I, 4™® éd. 1855. — Schômann, Griechische AUerihûmer ÏIj p. 20. — G. Gilbert, Handbuch der GHechischen AUerthûmer I, 169 suiv. — B. Biichsenschûtz, Besiùs und Erwerh im Griechisàhen Alterthum, 1869, p. 512 suiv. — Mûller-Jochmus, Geschichte des VôUcerrechts im Alterthum, p. 107 suiv.
Pour bien comprendre le droit des étrangers chez les Hellènes, il y a deux choses à considérer.
En première ligne, il faut se rappeler que l'étendue extrême de5 droits des citoyens, dans les petites républiques, oblige à établir une démarcation bien tranchée entre les indigènes et les étrangers,^) démarcation que ne peuvent effacer ni un long séjour, ni rétablissement. Dans les grandes monarchies orientales, au contraire, on ne saurait parler de droits des sujets. En outre, dans les républiques, il est difficile de tracer une limite exacte, parceque les considérations politiques influent sur la façon de concevoir certains droits qu'on ne regarde pas comme politiques dans les pays monarchiques. Rien de plus simple que de formuler la maxime que les étrangers n'ont aucune part à l'exercice des droits politiques; mais en Grèce, on a dû éprouver souvent des difficultés à circonscrire cette maxime.
D'autre part les Hellènes étaient de nature communicative et
Le droit des étrangers chez les Hellènes. 203
aimaient les étrangers. L'hospitalité, reposant sur les traditions religieuses, — les dieux parcouraient même la terre pour épier les sentiments des mortels à cet égard — était la base de ces idées, que nous retrouvons surtout dans l'Odyssée. L'hospitalité avait pour but aussi des avantages commerciaux. Les Grecs se targuaient volontiers de la façon dont ils recevaient leues hôtes. Us se sentaient flattés lorsqu'on comparait, sous ce rapport, leur pays aux contrées inhospitalières, ou que les étrangers fréquentaient en grand nombre leurs sanctuaires et leurs oracles. Lorsque, pour des motifs politiques, on refusait aux étrangers certains droits, on les dédommageait par des faveurs de tout genre. C'est que les Hellènes aimaient aussi à se mouvoir librement à l'étranger. Quand ils pénétraient dans des parages nouveaux, la première distinction qu'ils établissaient, c'était la différence entre l'hospitalité et son antipode.^) Ils n'éprouvaient aucune honte à chercher les aventures à l'étranger. Du reste une nation aussi colonisatrice n'aurait guère pu avoir d'autres idées. Plus tard les mercenaires grecs au service de princes étrangers furent nombreux. Platon pose l'axiome suivant: Les violations arbitraires sont passibles de la vengeance des dieux, l'étranger, qui n'a ni amis, ni parents, est à plus forte raison l'objet de la sympathie des dieux et des hommes.^)
L'échange et l'acceptation de cadeaux transforma ces idées, purement morales pour ainsi dire, en obligations naturelles d'hospitalité. On blâmait les Spartiates de ce qu'ils étaient moins accueillants et plus défiants vis-à-vis des étrangers que les autres Hellènes-, d'autre part Periclès vantait Athènes en sa qualité de ville ouverte à tous.*)
La Grèce possédait certains établissements où les étrangers trouvaient le vivre et le couvert; elle connaissait aussi les passeports à l'usage des voyageurs^), toutes choses qui prouvent que les relations extérieures avaient atteint un haut degré de développement.
Autre est la question de savoir jusqu'où s'étendaient les garanties des droits des étrangers. Dans l'espèce on se réglait souvent sur les privilèges et les distinctions spéciales.
Ainsi la franchise de douanes ou atélie accordée à certains étrangers pour leur faire honneur; puis Vasylie, c'est à dire la garantie des personnes et des propriétés dans le cas d'un conflit entre les pays intéressés.®) D'autre part il va sans dire qu'en dépit de ces privilèges, on conservait le droit d'expulser les étrangers et de fermer les frontières en temps de guerre. Les Grecs avaient d'autant plus de motifs de prudence, en pareil cas, qu'il y a des exemples de haute-trahison, même à l'époque des guen*es des Perses, où le patriotisme avait atteint son apogée.
Le mode le plus usuel de protéger les étrangers, c'était la proxénie, c'est à dire le patronage de l'Etat, patronage qui facilitait les transactions et permettait d'intervenir en faveur des non-Hellènes auprès des autorités d'autres pays.
204 Le développement historiqae des relations internationales.
La nomination des proxènes avait lieu soit par le gonvemement étranger dont il s'agissait de protéger les ressortissants, soit par les Etats qui se chargeaient enx-mèmes du soin des étrangers sur leur territoire. On ignore si les proxènes étaient, dans l'origine, indemnisés de leurs soins. En tout cas, vu la diversité extrême qui régnait en Grèce, il n'y avait guère, â ce sujet, de règle générale. Il est permis d'admettre que, dans les grands centres commerciaux, qui attiraient de nombreux étrangers, on procédait autrement que dans les petites communes de l'intérieur où les fonctions des proxènes étaient plutôt honorifiques.'') Il est probable que la proxénie prit naissance dans les localités où le commerce était actif et où régnait une diversité de langages qui entravait les conmiunications, de sorte que cette institution avait plusieurs buts. En tout cas, la proxénie ne demeura pas restreinte à la Grèce, car on la retrouve en Egypte. Elle remonte à la plus haute antiquité, Eschyle et Pindare en faisant mention.
On ne saurait dire exactement quels privilèges étaient accordés aux étrangers. L'achat d'immeubles étant rangé parmi les droits des proxèneSy il est permis d'admettre que cette autorisation n'était pas donnée à tout le monde.
Parmi les traités conclus entre les Etats grecs, il en est plusieurs qu'on peut considérer comme des traités d'établissement et de protection. Ils n'étaient sûrement pas l'œuvre du hasard, mais reposaient sur des traditions politiques, pour autant que le commerce était en jeu.^
La mesure de la situation des étrangers, suivant la manière de voir des Hellènes en général, et des Athéniens en particulier, c'est la législation concernant l'esclavage. Il ne faut pas oublier que le citoyen d'un Etat étranger devait avoir une situation bien supérieure à celle de l'esclave dont le traitement, en Grèce, ne fut du reste jamais subordonné, comme chez les Romains, aux idées immuables sur la propriété.
A Athènes les esclaves n'étaient point hors la loi. C'était des hommes privés des droits civiques; il était interdit de les mettre à mort arbitrairement, ou de les maltraiter. Leurs maîtres n'avaient pas droit de vie et de mort. Ils jouissaient même du droit d'asile dans certains temples, lorsqu'ils cherchaient à se soustraire à un traitement inhumain et, seule, une sentence des tribunaux pouvait les priver de la vie. H est possible même que leurs maîtres, convaincus d'inhumanité, pussent être contraints de les vendre.^
Il se forma à Athènes une classe intermédiaire entre la liberté et l'esclavage, et qui rappelle celle des serfs du moyen âge. Elle se composait du esclaves qui avaient un domicile privé et travaDlaient pour leur compte, quitter à payer une redevance annuelle à leurs maîtres.
Si l'on songe que les esclaves n'avaient pas d'autre costume que les citoyens, qu'on les fêtait à leur arrivée dans la maison de leurs
Le droit des étraugers chez les Hellènes. 20Ô
maîtres, qu'ils jouissaient de la liberté de la parole et pouvaient prendre part aux solennités nationales et religieuses, qu'enfin leur témoignage était accepté dans les actioixs pour homicide, peut-on admettre que les étrangers aient été exclus du privilège de faire valoir leurs droits civils? Certainement pas, d'autant plus que les étrangers pouvaient, ù Athènes, critiquer les affaires de l'Etat.
Assurément il y avait, à Athènes et dans les autres pays de la Grèce, une catégorie intermédiaire entre les étrangers de passage, venus régler leurs affaires, et ceux dont la profession exigeait l'établissement. Le génie cosmopolite des Athéniens se manifeste aussi dans le fait qu'on avait réglé avec le plus grand soin, dans un but à la fois administratif et fiscal, le droit d'établissement des métcékes dont le chiffre s'élevait à 45000, à l'époque classique.
Les permis de séjour étaient inconnus, et cela dans l'intérêt des relations commerciales. En revanche les étrangers établis étaient soumis à certaines prestations. Non seulement ils avaient à payer leurs contributions, mais à servir dans l'armée ou sur la flotte.^ ^)
Dans le double but d'assurer la levée des impôts et de contrôler les plaintes des métœhes^ tout étranger établi était tenu de prendre un citoyen pour patron. Ce patron, nommé 'prostate^ était d'une part un honmie de confiance, l'étranger l'ayant librement choisi, d'autre part responsable, en sa qualité d'intermédiaire entre les autorités et son protégé. Les étrangers qui négligeaient de déclarer un patron, étaient passibles de grosses amendes, preuve de l'importance qu'on attachait à l'institution du patronage. Du reste, à l'époque de Démosthènes, les étrangers établir pouvaient ester en justice, de sorte que le patronage avait plutôt le caractère d'une institution administrative, que celui d'une institution de droit privé.^*)
En résumé, le droit des étrangers avait pris, à Athènes, un développement considérable.
^) La désignation des étrangers placés sous Tégide de Jupiter Xenios, c'était Ittyoç, mot dans lequel on retrouve la racine ^|, racine que renferme aussi ix^Qoç^ peut-être dans le sens transitif d'expulsion à étranger.
*) La Mer Noire avait paru inhospitaUère (cé^êtyoç) aux premiers navigateurs; plus tard ce fut le contraire. D'où êv^fiyoç.
») Legg. V. 729 E.
*) Thucydide H, 39.
*) Cf. les ovyyQcetfa ou cvyyçntfot ou CfQctyfdéç à cause des sceaux et des av^upoka dont ils portaient l'empreinte. Il y avait des hôtelleries de plusieurs rangs, ce qu'indique la diversité de leurs désignations. En Orient c'est encore la coutume. On trouve les nceydoxéîtt, pour les caravanes, les xceTay<6y$tt, les XttiakvfittTct et les xmaXvCf^ç.
^ Dénomination complète: ctavUa xctî daifcckéUc xam yrjv xcct xaià O-ickecacay noU/nov xeci fiQijvf]ç, Schômann, 1. c. p. 25.
^ L'une de ces catégories a nom ty^ikon^ôl^ivot (Thucydide III, 70
206 Le développement historique des relations internationales.
Schômann pense qu'ils fonctionnaient gratuitement. Mais on peut aussi inférer du titre qu'il s'agissait non de personnes nommés par l'Etat, mais de volontaires. Les distinctions conférées aux nço^êyoi, étaient la franchise de douanes, le droit d'assister aux assemblées publiques, celui de faire juger sur le champ leurs procès commerciaux (ançodix{a), le droit d'acquérir des immeubles dans le pays (fyxrtjaiç). Probablement les fonctions furent dans l'origine honorifiques, plus tard payées. Finalement les proxènes tombèrent en discrédit: nço^iytïy uyl uyd signifie jouer le rôle d'entremetteur, et c'est dans ce sens qu'il a passé dans la langue française.
^) Les actions intentées en vertu de ces traités ont nom dlxttt ano avfAfioXcjy.
^) On appelait cela nçtêaty aîuXy, qu'on concédait à ceux qui s'étaient réfugiés dans les temples, surtout dans le Sijcfîoy, V. Gilbert, 1. c. I p. 163. Les maîtres érigeaient même des cénotaphes aux serviteurs fidèles et éprouvés. Au sujet d'un stèle découvert à Athènes et qui remonte à la 100m« Olympiade, v. Kangabé' Antiquités helléniques^ II (1885) no 1826: iy&ddê yrj xarf/ft m&rjoy naçfdiûy jiioyéCiov ix Ilikonoyyijaûv Ttjy if â&xaiolaifiy Malixtc Kvâ-tjQ^fey. — Pour la protection des esclaves, v. Bûchsenschûtz, Besitz und Erwerh im Oriechischen AUerthumy p. 160
*^) Les /w(»<ç olxovyjiç, On évalue à 400000 le chiffre des esclaves d'Athènes à l'époque de Démétrius de Phalère.
^^) Leur taxe annuelle avait nom /uiToixioy. V. Bockh, Stctatshaushcdt der Atkener I, 12.
^') C'est ainsi qu'on peut vider la controverse sur les rapports entre les nçoertfTaê et les nço^fyot. Ceux-ci, dans l'origine organes privilégiés de de l'Etat et à la nomination de celui-ci, puis avocats devant les cours de justice, perdirent leur caractère à la chute de l'indépendance grecque. Us devinrent de simples courtiers. Les nçéaTttTat au contraire avaient un caractère administratif et obligatoire, et reposaient sur l'élection. La proxénie ne fut pas toujours honorifique. On la conférait parfois comme titre à des étrangers, en y joignant certains privilèges résultant de cette distinction. V. Gilbert, 1. c. p. 173, note 2.
La domination macédonienne.
Ouvrages à consulter: 0. Mûller, Ueber die Wohnsitze, die Abstammung und die altère Geschichte des Màkedonischen Voïkes, 1825. — Flathe, Geschichte Makedoniens, 2 vol. 1832—1834. — J. G. Droysen, Geschichte des Helle^iismus^ 2me éd. 1877 suiv. — G. G rote, History of Greece, vol. XII, éd. allemande de Meissner, vol. VI. — Schâfer, Demosthenes und seine Zeity 3 vol. 1856—1858. — Kanke, Wdtgeschichte I, 2, 119 suiv. — Riistow et Kôchly, Geschichte des GriedUsc?ien Kriegswesens, Aarau 1852.
L'indépendance et Tâge d'or des Hellènes prennent fin par Tavénement et les \1ctoires de Philippe de Macédoine. En revanche
La domination macédonienne. 207
l'empire du génie grec prit, hors de sa sphère proprement dite, une extension énorme, et subjugua le monde dans les limites de la civilisation asiatique toute entière.
La situation de la Macédoine doit être considérée comme la propagation et la suite du génie politique des Hellènes. Les peuplades thraces et illyriennes, sur lesquelles régnaient les princes macédoniens, étaient, il est vrai, barbares, dans le sens traditionnel de ce terme, et comparées aux Grecs; mais les rois de Macédoine se sentaient descendants des héros grecs et rejetons d'Hercule. A la cour de Philippe on n'ignorait aucun des éléments de la civilisation hellénique. Il avait confié l'éducation de son successeur au plus grand philosophe grec de l'époque, et celui-ci ne se serait guère confiné dans un désert intellectuel pour une récompense extérieure. Il avait sûrement compris que la transformation de la monarchie macédonienne en un Etat grec était plus grosse de promesses que l'esprit de discorde qui continuait à régner sur les places publiques des villes de sa patrie.
La supériorité de la monarchie macédonienne vis-à-vis de ses adversaires républicains résidait dans sa stabilité, dans la concentration et l'unité de la science militaire que l'expérience et la stratégie avait créée en Grèce même, mais sans y joindre l'élément indispensable d'une discipline continue. Abstraction faite de son habitude des camps, qui l'emportait toujours, l'armée macédonienne n'avait pas d'autres moyens de guerre que les vaincus des Chéronée. En effet la formation de la phalange elle-même remontait à une tactique que les Grecs avaient * adoptée dès les guerres des Perses.*)
Dans ses luttes avec les villes grecques et leurs alliés, Philippe de Macédoine n'usa pas d'autre diplomatie que celle de la corruption, des promesses, des intrigues et de la duperie, pratiques que les républiques helléniques lui avaient enseignées des longtemps et que la sagacité de Démosthènes avait rendues transparentes. Mais les adversaires de Philippe, avant l'issue malheureuse de leur défense, n'avaient pas compris la supériorité de ces pratiques entre les mains d'un prince belliqueux, qui possédait toutes les ressources de la violence, pouvait choisir son heure et n'avait pas besoin de trahir d'avance ses projets à la foule. Us ne l'avaient pas compris, parceque leurs idées étroites sur la portée du pouvoir royal s'étaient formées sur l'exemple de leurs tyrans, des rois de Perse ou de leurs satrapes, et que d'autre part ils méconnaissaient l'influence civilisatrice du génie grec en Macédoine. Ite se trompaient en se figurant que les rois de ce pays relativement exigu ne feraient jamais, dans leur lutte contre la Grèce, ce que les monarques de l'Asie avaient tenté en vain.
Le premier objectif des deux rois de Macédoine qui, depuis 338, jouèrent un rôle si prépondérant, fut d'être reconnus en Grèce comme puissance directrice vis-à-vis de l'étranger. Ils tenaient à ne point passer pour des barbares victorieux. Se faire reconnaître généraux
208 ^6 développement historique des relations internationales.
et alliés des républiques qu'ils avaient vaincues, leur paraissait plus important que de faire prévaloir la supériorité de la monarchie ou de menacer les institutions républic^nes, dont la faiblesse diplomatique et militaire avait éclaté à tous les yeux.^)
Placée à la tête de la Grèce et appelée à la diriger comme confédérée, par ses anciens adversaires, la monarchie macédonienne se rapprochait de l'idéal antique d'une puissance panhellénique, que Thaïes avait voulu réalisçr, à Tépoque des guerres contre la Lydie, lorsqu'il proposa d'unir les villes d'Ionie en une fédération unitaire à l'extérieur, mais conservant, à l'intérieur, l'autonomie de ses membres. La domination macédonienne représente donc, même avant l'invasion de la Perse, le spectacle original d'une confédération internationale où s'effacent les divergences entre diverses nations, entre Grecs et Barbares, confédération qui réalise une alliance durable entre les régimes monarchique et républicain.
Les Dlyriens et les Thraces combattaient pour la même cause que les Hellènes, et même contre les Hellènes qui avaient pris du service en Perse. Seuls les Grecs de SicOe et d'Italie, puis ceux des colonies de l'extrême Occident demeurèrent neutres dans cette lutte grandiose.
Alexandre-le-Grand, à la tête de ses troupes*), est l'exécuteur d'une idée très ancienne et jamais abondonnée, quoique ses adversaires républicains, tels que Démosthènes, pussent espérer qu'il échouerait devant les forces supérieures des Perses. Il avait pour objectif de venger les torts que l'Asie avait faits aux dieux de la Grèce. ^)
Après avoir soumis le littoral de l'Asie mineure, et brisé la puissance du grand-roi, qui n'avait cessé de se croire le maître du monde, Alexandre détruisit la flotte phénicienne en son centre de Tyr, auquel il donna une rivale dans la ville d'Alexandrie, fondée peu après la conquête de l'Egj-pte : trait de caractère singulier et qu'on voit reparaître plus tard. Le conquérant, qui combat au premier rang sur les champs de bataille, ne se contente pas, comme les Perses, d'installer des satrapes chargés de faire rentrer les tributs. H agit sous l'impulsion d'un génie colonisateur, en s'érigeant, par la fondation de nouvelles villes, un monument qui défie les siècles.^
Après la lutte décisive de Gaugaméla, en 331, les derniers remparts de la civilisation asiatique tombent entre ses mains.'') Partout victorieux et irrésistible, Alexandre pénètre jusqu' aux bords de l'Indus et aux côtes de l'Indes, inaccessibles même aux Perses. Sa retraite se transforme en un voyage de découvertes pour ses forces de terre et de mer, et lui fait traverser des déserts qu'une armée européenne actuelle oserait à peine aborder. Arrivé au pinacle de ses triomphes. Alexandre commande à un empire dont l'étendue dépasse celle de la monarchie perse: des bords du Danube et de l'Adriatique au Caucase et aux fleuves de l'Asie centrale, de l'Hydaspe à la Syrte. En même temps il domine les mers.
La question qui se posait au conquérant et qu'il avait parfaitement
La domination macédonienne. 209
saisie, c'était la suivante: Y avait-il chance de conserver cet immense empire en fusionnant les civilisations grecque et orientale? Evidemment, aux yeux des Hellènes, le mariage d'Alexandre avec des princesses d'Asie ne pouvait lui donner un prestige plus élevé que celui que son épée lui avait conféré sur les champs de bataille.
Pour les Asiates cette utilisation politique de la polygamie n'était pas sans importance, si l'on tenait à assurer la succession dans l'empire des Achéménides.
Un fait plus important, à ces deux égards, c'est qu'Alexandre chercha à combiner le culte grec avec les religions de l'Asie, puis à effacer l'antagonisme des nationalités au moyen d'une fédération des systèmes religieux anciens, devenus pour ainsi dire provinciaux par le fait de la conquête. Pour la première fois se manifeste, dans une monarchie, l'idée politique de l'indifférence en matière religieuse.
Alexandre était donc cosmopolite. En conséquence il ne dédaigna point de sacrifier à l'oracle d'Ammon-Ra, afin d'être promu à la dignité de fils du dieu du soleil, ce qui, aux yeux des Grecs, ne pouvait être qu'une cérémonie en l'honneur de Jupiter, mais qui, pour les Egyptiens, était de nature à captiver l'opinion publique. De même pour le culte de Bel, fort répondu en Asie mineure. Alexandre offrit des sacrifices à cette divinité et ébranla de la sorte, insensiblement d'abord, les religions de l'Orient dont la portée résidait dans la combinaison de la mythologie avec les institutions monarchiques nationales.
Alexandre périt d'une mort prématurée, sur le point d'exécuter les projeta les plus grandioses. Le grand empire gréco-oriental, dont le centre aurait dû être, pour longtemps, la personne du monarque, fut remplacé par le régime des diadoches. Chacun des généraux d'Alexandre s'empara de la partie de l'héritage qu'il croyait pouvoir conserver et défendre.
En dépit de guerres et de dissensions continuelles, cette époque, à laquelle mirent fin les Romains, porte l'empreinte d'une civilisation internationale. La dissolution de l'empire macédonien produit d'abord la renaissance des centres antiques du pouvoir. L'empire perso-babylonien échoit aux Séleucides, l'Egypte aux Ptolémées, la Macédoine aux fils d'Antiochus. Mais ces Etats, bien qu'indépendants, s'inspirent des traditions grecques. Ils sont maintenus par les idées cosmopolites, qui y adoucissent les contrastes. C'est surtout à Alexandrie que se manifeste la civilisation hellénique, à Alexandrie qui résista le plus longtemps aux Romains, tandis que la patrie des rois de Macédoine est reléguée à l'arrière-plan. Mais, tout en admettant la grande importance politique des Ptolémées, il ne faut pas se figurer que les petits centres de la civilisation grecque, tels qu'Athènes, Ephèse, Rhodes, Antioche, soient des quantités négligeables. A côté d'Alexandrie, où le commerce et les sciences atteignirent l'apogée possible alors, il est toute une série de villes qui peuvent passer pour des centres de culture
Manuel du droit des ^ns. I. ^^
210 ^6 développement historique des relations internationales.
intellectuelle, et qui conservèrent le pur type hellénique mieux qu'Alexandrie, où il se forma un mélange de Grecs, de Juifs, de Syriens et d'Africains, mélange qui fut très favorable aux aspirations tendant à recueillir, à étudier et à comparer les productions éminentes de la littérature ancienne. C'est donc avec raison qu'on appelle la période des diadoches l'ère de l'hellénisme. Le génie grec, dégagé de ses origines républicaines, règne en pouvoir abstrait dans les cours non -helléniques, et forme un contraste avec la puissance de l'esprit religieux qui domine les Juifs après la destruction de Jérusalem. Ces deux phénomènes prouvèrent, dès l'antiquité, de la façon la plus évidente que les idées cosmopolites ont, dans l'histoire, une existence indépendante de leur lieu d'orgine.
^) Le roi Archélaus, assassiné en 339 accueillait déjà des poètes et des musiciens grecs. Quant au prince Amyntas, de Macédoine, mort en 370, il avait reçu une éducation hellénique.
^ Alexandre passa quelques années de sa jeunesse à Thèbes, dans une famille liée à Epaminandas. D'après Diodore, XYI, 3, la phalange remonte au synaspisms des héros grecs. Il dit de Philippe: inéyot^aê rtjy jijç (f-akayyoç TivxyoTijTfc X€ci xccTitcxty^y, iJtfÂTiaccfifyoç joy iy Tqoî^c jtoy i^Qiitjy avyatmfff^uoy.
') Philippe fut reconnu en 339, par les Amphictyons, comme autocrate et stratège, avec pouvoirs indépendants et irresponsables.
*) Après l'assassinat de Philippe, Alexandre fut nommé stratège de la Grèce par le synédrion de Corinthe (Diodore, XVII, 4).
^) D'après Kanke (I, 2, 166), l'empire de la Grèce avait pour but la guerre aux Perses : »Daus les rapports des Grecs avec la Macédoine, dont ils ne supportaient le joug qu'avec peine, d'une part, avec la Perse d'autre part, sur laquelle ils s^appuyaient, il y avait quelquechose qui rendait nécessaira le guerre d'Alexandre contre la Perse, t
^ D'après Kanke, Alexandrie serait, après le Pirée, la première ville créée exprès en vue du commerce. Elle avait des rues se coupant à angle droit, dont les principales étaient deux fois plus larges que les autres. Dinocrate était l'architecte du roi. Peut-être aussi vouluton imiter la fondation, i)ar Darius, de Suse et de Persépolis. En tout cas Alexandre*le- Grand s'intéressait fort à la colonisation. A preuve le fait qu'il engmgea Aristote à écrire sur ce sujet (otkoç déi ràç ànoixiaç noiéîç&a* yêy^tf-ijxf). V. Oncken, Siaatslehre des Aristoteles, I, 46.
') L'issue de la bataille fut amenée par la supériorité d'une tactique et d'une direction homogènes sur un ramassis de troupes, dont la façon de combattre différait du tout au tout. V. pour la tactique des Perses, décrite par Hérodote et Xénophon, M. Duncker, Geschichte des Alierthums, IV, 569—571.
Sciences et beaax-arts.
Ouvrages à consulter: Pour les arts plastiques: H. Brunn, Geschichte der Gnechischen Kûnstler, 2 voU., 1853—1859. — Welcker, Alte Denkmdlery vol. III, 1851. — Michaelis, Dos FartJienon. — Curtius,
Sciences et beaux-arts. 211
Griechische Geschichte, I, 125 suiv., 512 suiv.; U, 337; III, 282, 634. — M. Dancker, Geschichte des Alterthums, V, 25 suiv. 562 suiv.; VI, 307 suiv., 665 suiv. — G. Grote, History of Greece IV, 31, 139. — Pour la littérature- Banke, Weltgeachichte, V, 9—37. — Duncker, GescMchte des Alterthums^ V, 311; Vin, 425 suiv. — Grote, History, Vin, 437. — Buger, IHe Wûrde der Musik im Griechischen Alterthum, 1839. — Pour les rhéteurs: Schômann, Griechische Staats- Alterthûmer, I, 541 — Meier et Schômann, AtHscher Frocess, 729. — Grote, History j V, 541.
Quelle qae soit la portée des inspirations que les artistes grecs paisèrent, dans les temps primitifs, en Egypte et en Orient, Fart des Orientaux ne fut jamais qu'une phase préparatoire comparée à Tâgc d'or de l'architecture et de la sculpture chez les Hellènes. Les édifices de la vallée du Nil, les sculptures, et les peintures qui les ornent, concordaient, il est vrai, avec le génie du peuple; mais en Egypte, comme chez les Babyloniens et les Syriens, les monuments publics demeurèrent sous l'empire des prêtres, qui donnaient à toutes les idées une tendance au rituel et au mystère, ou bien ils furent destinés à glorifier la puissance des monarques.
L'art hellénique fit brèche dans ce rempart, sans jamais pourtant quitter tout à fait le terrain des traditions religieuses. La diversité de ses productions est à la masse et à l'uniformité des conceptions orientales, ce qu'est à l'uniformité monarchique de l'Orient, la variété infinie des constitutions grecques. Les Orientaux jugeaient la sainteté des dieux et des princes supérieure à celle de leur symboles plastiques, qui ne purent jamais atteindre aux mystères les plus profonds de la iiivinité. 11 en résulta que, comme chez les Israélites et les Arabes, on vit, dans les représentations du dieu unique, un acte de nature à le ravaler, ou bien que, comme chez les Assyriens, les Phéniciens et les Egyptiens, on tomba dans des créations purement fantastiques, des monstres à têtes d'animaux, des êtres hybrides tels que les sphinx et les minotaures, créations qui représentaient l'effroi qu'inspirent aux humains les forces mvstérieuses de la destruction.
Les Hellènes procédaient autrement. Le temple et l'image d'airain ou de marbre de la divinité étaient pour eux sinon plus élevés, du moins plus intimes que l'étude ou la symbolisation d'idées abstraites. Leurs beaux-arts se mouvaient aussi librement dans les voies de l'imagination humaine, que leur politique dans le sens de l'opportunité. Pour eux le divin n'est autre chose que la beauté surhumaine, mais une beauté qui n'outrepasse jamais les lois de la vérité artistique. Homère et ses poèmes si profondément nationaux avaient ouvert les voies à ces créations, rapproché l'homme de la divinité. Les légendes de Tantale et de Pélops avaient confondu les dieux et les hommes, et fait disparaître la crainte de la divinité, dont le seul aspect entraînait la mort. De la sorte naquit la race si originale des héros, où
212 Le développement historique des relations internationales.
Ton découvrait les images des métamorphoses que prenaient les dieux, lorsqu'ils fréquentaient encore les mortels dignes de cet honneur.
L'architecture et la statuaire des Grecs n'avaient point du reste leur source exclusivement dans les idées religieuses. Si ces dernières eussent été si puissantes, elles auraient pu se contenter du culte des hois sacrés, des hautes cimes, des sources et des rives de la mer. Les temples avaient une importance plus grande que celle de simple lieux de culte, car ils servaient de centre lors des grandes fêtes. Le rôle religieux et national de ces fêtes, ainsi que l'union intime entre les beaux-arts, la cosmogonie et l'idéal de la vie hellénique se manifestaient principalement dans les jeux d'Olympie. En outre il ne faut ps^ oublier que la forme de gouvernement républicaine exigeait parfois des édifices affectés aux assemblées du peuple ou de ses représentants, puis des monuments à la mémoire des grands hommes, monuments qu'on érigeait sur les places publiques ou dans les portiques des palais de la nation.
C'est au concours permanent de la religion et de la politique, joint à un sentiment du beau qui n'est dépassé nulle part, que nous devons ces temples qui, dans leur noble simplicité, surpassent de beaucoup les constructions colossales des rois d'Orient. C'est à ce concours que nous devons aussi les productions, inimitables à jamais, de la statuaire grecque.
Dès le cinquième siècle vécut, dans les traditions de l'humanité, l'image réelle ou restaurée du Parthénon, pour autant que cette humanité était capable de comprendre et de sentir le beau. Les sculptures helléniques, tirées des décombres d'Athènes, d'Olympie, de Pergame et de Rome passent pour des trésors qui appartiennent à tout le genre humain et qui jouent, vis-à-vis de la vie intellectuelle, le même rôle que la découverte inattendue de nouveaux placers ou de riches mines d'argent dans la vie économique. L'intérêt que ces œuvres nous inspirent n'est point exclusivement archéologique; cet intérêt est bien plutôt artistique. 11 fut toujours si puissant que les pontifes de Rome, tout en excommuniant l'hérésie et le paganisme, s'y soumirent, conmie l'avaient fait les empereurs romains, en érigeant, pour conserver les œuvres de la statuaire grecque, des palais, des temples ou des musées. Toutes les nations civilisées modernes s'enorgueillissent de posséder quelque reste des objets d'art helléniques.
Bien que n'ayant pas vu naître les arts plastiques de la Grèce, Athènes devint sous Périclès, grâce au Parthénon, la capitale de l'art antique. Elle l'est demeurée, après sa destruction, grâce à l'influence qu'elle exerça, nous l'avons vu, à l'époque de l'héllénisme, sur l'Asie et l'Afrique, puis sur Rome, En effet toute tentative de sonder les profondeurs des créations uniques du génie grec, oblige aussi à étudier leur histoire, et pose à l'humanité un problème universel d'esthétique, problème dont la solution rehausse à nos yeux la tâche de l'art et
Sciences et beaux-arts. 213
impose aux générations avenir la modestie en face d'un idéal auquel nul ne peut plus espérer atteindre.
C'est d'Athènes que partirent, au 5™* siècle seyant J. Chr., les artistes éminents qui allèrent orner les sanctuaires de Delphes et d'Olympie. Phidias créa deux images des dieux, dont la perfection était sans rivale: Minerve pacifique, bien que victorieuse, puis Jupiter, l'arbitre des jeux d'Olympie.
Tous les beaux-arts de l'antiquité classique étaient conviés pour célébrer les jeux des Panathénées et d'Olympie, comme autrefois les dieux eux-mêmes, suivant la tradition. La frise et l'architrave des temples donnait à la statuaire l'occasion de combiner ses ressources à celles de l'architecture: Entre la sculpture et la peinture il se forma une transition, pour ainsi dire épique : les reliefs qui ornaient les murs des temples. Les vêtements, fouillés dans le marbre, des représentations des dieux recevaient leur coloris des mains du peintre. Les vases d'ivoire, les offrandes en or, les armes d'airain des divinités fournissaient aux artistes l'occasion d'exercer leur talent en dehors des sphères de la sculpture en marbre et de la fonte du bronze.^)
Il n'est aucune nation qui puisse se comparer, même de loin, aux Athéniens, pour ce qui est de la perfection artistique. Celle-ci est une des conditions principales dont dépend la valeur impérissable de la culture classique.
De même que les Muses se groupaient autour d'Apollon, de même aussi les différentes branches des arts plastiques entouraient l'œuvre qui célébrait, aux Panathénées, la déesse protectrice d'Athènes. Il ne manquait pas non plus à ces solennités les rhapsodes qui chantaient les vers d'Homère. L'art dramatique à son tour grandit en connexité intime avec la mythologie. C'est Athènes qui créa la première scène destinée à représenter les destinées des humains, sous les formes de tragédie et de la comédie. La force créatrice de ces modèles n'a jamais été épuisée. Elle a produit des imitations chez la plupart des peuples civilisés, ou provoqué l'admiration de quiconque revendique en faveur de la scène une mission morale. Au même degré que les chefs-d'œuvre de Phidias et de Praxitèle, les créations d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide étonnent la postérité, par le fait que c'était la foule que ravissaient des représentations dont le sujet et la perfection, pour être compris, exigeraient ailleurs le public d'élite des cours. La musique jouait son rôle aussi dans cette lutte pacifique des beaux-arts. Aristote lui attribue une portée politique.
On ne saurait douter que l'art oratoire ne soit issu également des grandes fêtes religieuses et nationales. Les députés qui y apportaient les voeux des compatriotes éloignés, ne jouaient pomt le rôle de spectateurs muets. Bs rendaient compite aux assemblées du peuple de leurs impressions, des pai'oles des oracles et de l'administration du trésor renfermé au Panthéon. La prose aussi subissait le joug des
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lois du beau, et le feu artistique la pénétrait dans les occasions solennelles. Comment aurait-il pu en être autrement, lorsqu'il s'agissait de gagner un peuple que le sentiment de l'art guidait jusque dans les affaires publiques?
Assurément les discours politiques des 5™* et 6°** siècles étaient aussi poétiques et aussi rhytbmés que ceux de Platon, qui disposait d'un trésor d'images poétiques. C'est aux rhéteurs que nous devons la prose dont usèrent plus tard la philosophie et l'histoire, puis les premiers essais de science sociale et de jurisprudence.*) En effet les plaidoyers devant les tribunaux, surtout dans les causes publiques importantes, ne pouvaient demeurer sans contact avec les causes intimes de la vie de la nation.
Le parquet et le barreau, les délégués qui se présentaient devant les assemblées du peuple, les hommes politiques ne pouvaient se passer des ressources de la rhétorique et de la dialectique. La discussion fournissait des modèles naturels pour le dialogue des drames, et en était influencée à son tour. De même aussi le chœur de la tragédie figurait le public des audiences de tribunaux, tandis que la g}nnnastiqne formait le coup d'œîl du statuaire.
Les rhéteurs exercèrent une influence durable sur la vie antique. C'est ce que prouve l'étude de l'histoire, qui passait pour un art, chez les Grecs et les Romains, parcequ'on cherchait à y exposer les motifs des actions au moyen de discours imaginaires, mais psychologiquement fondés, des grands hommes d'Etat, tels qu'Hérodote et Thucydide.
Dans les écoles de rhéteurs, à Athènes, qui sont peut-être la suite d'institutions semblables créées par les Grecs d'Asie mineure, on retrouve les premiers germes des établissements d'instruction publique dont le but était une culture à la fois civique et cosmopolite. C'ast dans ces écoles qu'on enseigna pour la première fois les sciences politique, dégagées des traditions cléricales et des préoccupations théocratiques. Avant que les philosophes l'eussent affirmé en théorie, on avait compris, en Grèce, que les destinées des républiques reposent non sur les passions de la foule, mais sur l'inteUigence, l'expérience et le talent oratoire des hommes dirigeants.^)
Ce n'est que plus tard, après la perte de l'indépendance hellénique, ou du moins avec la corruption des mœurs qui suivit la guerre du Péloponnèse, que les écoles de rhéteurs, s'éloignant de l'idéal de Cimon et de Périclès, versèrent dans l'amour du lucre, dans les arguties et les questions purement académiques. Mais, même sous cette forme dégénérée, elles exercèrent une influence décisive et par conséquent internationale sur l'ère hellénique. Se basant sur certaines branches de la philosophie, telles que la logique, la politique et la morale, les rhéteurs et leurs disciples examinèrent les lois suivant leur valeur intrinsèque, leur clarté, leur besoin d'interprétation; ils étudièrent de même les moyens de découvrir la vérité par les preuves juridiques.
Sciences et beaux-arts. 215
Les écoles des rhéteurs étaient donc des établissements où, au point de vue de l'éloquence politique et judiciaire, on s'exerçait à tout ce qui pouvait être utile, pour la vie publique, dans les sciences de la grammaire, de la morale, de l'expérience historique et de la preuve juridique. De cette façon elles furent les véhicules d'une culture cosmopolite et pratique, dont les hommes d'Etat, les généraux, les ambassadeurs et les tribuns ne pouvaient pas plus se passer que les membres du barreau.
C'est grâce à ce côté pratique de l'enseignement des rhéteurs, côté qui se développa sous la domination macédonieime, que les Romains se convainquirent si vite de la supériorité du génie grec. Les hommes politiques eux-mêmes, qui ne voulaient guère entendre parler de philosophie naturelle, de logique et de métaphysique, ne pouvaient se soustraire, à Rome, à la conviction que ces académies politiques et judiciaires étaient devenues peu à peu indispensables.
Tant qu'il y eut une vie publique, dans l'antiquité, l'idéal de rhomme politique fut un orateur réunissant, aux connaissances politiques de son temps, à des dispositions naturelles, à un caractère intègi*e, et à une expérience personnelle de la vie, le talent d'orateur et d'écrivain indispensable à la direction des corps de l'Etat et des assemblées délibérantes, talent qu'on ne pouvait acquérir qu'à l'école de rhéteurs distingués. Le terme de rhétorique signifie donc, chez les anciens, si l'on a en vue son but pratique, l'enseignement de la politique, des sciences sociales et de la jurisprudence.
Naturellement, à l'époque de l'heUénisme où il fallait suffire, à Athènes, à Rhodes, en Sicile, en Asie mineure et en Egypte, aux besoins de l'enseignement professionnel, les exercices pratiques des écoles de rhéteurs, qui rivalisaient entre elles par amour du lucre et par ambition, avaient pour point de départ, non plus les traditions nationales, mais des traditions purement humaines, de sorte qu'elles choisissaient leurs exemples à un point de vue cosmopolite. C'est pourquoi elles ont puissamment influencé l'évolution des rapports internationaux; c'est pourquoi elles ont eu égard aux besoins des pays qui n'avaient pas d'institutions libérales, et qui, dans leurs relations extérieures, procédaient plutôt par écrit. C'était le cas entre autres des petits tyi-ans et des princes de l'Orient.
Lorsque la république romaine fut renversée par les empereurs, les écoles de rhéteurs continuèrent à végéter, restes d'une grande époque. Mais elles n'avaient plus aucune importance politique. Elles devinrent de simples écoles d'avocats et suivirent en ceci le développement du droit romain.
*) Par exemple dans les arts céramiques. Les poteries de l'Attique se vendaient, au milieu du 6^^ siècle, dans la vallée du Pô et pénétraient jusqu'en Ethiopie. Curtius, 1. c. II, 848 (note 141).
*) A l'époque classique, les citoyens dAthènes étaient tenus de plaider
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eux-mêmes devant les tribunaux. Y. Meier et Schômann, Attischer Prozess, 707. Ce n'est que lors de la guerre du Péloponnèse que les fonctions des loyoyçccqoè prirent un certaine importance.
^ Pour les discours d'Hérodote, v. Curtius, 1. c. II, 830, note 47. Les harangues de Thucydide passaient pour des modèles. Démosthènes les étudiait.
*) Ceci n'excluait pas l'enseignement élémentaire de l'Etat, mais rexiu* ait En effet les fonctions des citoyens sont à la fois passives et actives. Les votations demandaient la connaissance de la lecture et de l'écriture. Pour l'instruction publique à Athènes, v. Schômann, AlterthûmeTy I, 115, 541. A l'époque de la tyrannie des Trente, les écoles de rhéteurs étaient sous la surveillance de la police, et seule l'aristocratie y avait accès.
La philosopMe grecque.
Ouvrages à consulter: C. A. Brandis, Handbuck der Geschichte der Griechiseh-Bômischen Philosophie, 3 volL, 1835—66. — Id. Geschichte der JEJntwickelungen der GriecJùschefi Philosophie^ 2 voll., 1862 — 1864.
— E. Zeller, Philosophie der Griechen, 3™® éd. vol. 1—3, 1869 bis 1879. — Schwegler, Geschichte der Griechischen Phiiosophie. publiée par Kôstlin, 1859. — E. Curtius, Griechische GeschûMCy I 508, n 198 suiv.. Il 205 suiv., 281 suiv., m 89 suiv., 491 suiv., 543 suiv.
— M. Duncker, Geschichte des Alterthums, VI 665, VUE 465 suiv. — Ranke, Weltgeschichte, I, 2 p. 1 suiv. 60—69. — K. Hildebrand, Geschichte und System der Bechts- und StaatsphUosophie, I vol. (L'antiquité classique.) 186. — Gilow, Ueber dos VerhcUtniss der Gfriechp scften Philosophie im AUgemeinen und im Besonderen zur Griechischen VoJksrdigion, 1876. — W, Onckon, Bie Staatslehre des AristoteUs in historischpolitischen TJmrissen, Leipzig 1876.
Assurément les pays orientaux ne manquaient ni de philosophes, ni de systèmes philosophiques. Mais nulle part la philosophie n'a atteint un degré de profection scientifique, d'exposition littéraire, d'importance politique et historique, comme chez les Hellènes. Tandis qu'en Orient elle craignait le grand jour et s'enveloppait de mystère, dans les villes grecques, elle se professait sur les places publiques et dans les portiques, aux audiences des tribunaux, dans les écoles et les jardins publics, analysant tout, créant du nouveau, scrutant partout les causes premières, recherchant l'unité de la pensée humaine.
Ce n'est point effet du hasard que la philosophie naquit aux confins extrêmes de la vie hellénique, en Asie mineure, en Sicile et dans la Grande Grèce. Peut-on concevoir que Thaïes de Milet, qui, ayant prophétisé une éclipse de soleil, devait connaître l'astronomie, ait pu constater, sans de profondes spéculations, les points de contact de deux religions et de deux civilisations rivales? Comment, toutes choses
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égales, Pythagore eùt-il pu se bnter, à Samos, à des problèmes de mathématiques, alors qu'il voyait surgir partout, sur les côtes de la Méditerranée, la suprématie du génie politique des Hellènes?^)
En SicOe aussi, tout invitait à comparer et à observer les contrastes qui dominent la vie des peuples, en Sicile où les colonies grecques et carthaginoises étaient en contact immédiat, où les dogmes religieux luttaient pour la suprématie dans la même communauté.^) C'est ainsi que se formèrent, avec une' origine analogue, les trois écoles de philosophie les plus anciennes, celles de Crotone, d'Agrigente et d'Elée.»)
Telle qu'elle se présente à nous dans l'Asie mineure et la Grande Grèce, la philosophie était une science centrale, aristocratique ou, pour mieui: dire, dominant en despote les autres branches des connaissances humaines. Ayant conscience de son opposition aux principes théocratiques de l'Orient et à la mythologie des Hellènes, la philosophie dut, au début, songer à persister dans la voie des mystères ou des ligues secrètes, et à se mettre d'accord avec les intérêts nationaux. Telle parait avoir été l'opinion de Pythagore. Mais cette question ne demeura pendante que jusqu'au jour où la philosophie, persistant à occuper ses lieux d'origine, dirigea ses regards, avant tout, vers les recherches cosmogoniques de la philosophie naturelle, dont le peuple n'avait pas besoin de saisir sur le champ la portée monothéiste. Qu'on fit du feu et de l'eau les premiers éléments de l'univers, ou concédât la possibilité d'un âge d'or, que les humains auraient perdu par leurs fautes, cela n'avait pas grande importance pour la masse de ceux qui ignorent la force logique des conséquences.
Les choses changent du tout au tout, à l'époque où de grands penseurs, tels qu'Anaxagore, viennent de l'Asie mineure à Athènes, entrent en relations avec Périclès et d'autres détenteurs du pouvoir, dirigent de leurs conseils les mouvements politiques, et entreprennent, d'accord avec les principes républicains, d'extirper méthodiquement les vieilles superstitutions populaires, telles que la peur du tonnerre, du vol d'un oiseau, pour les remplacer par l'étude de la nature.*)
L'interprétation des signes et les oracles jouant toujours un grand rôle dans l'enfance des nations, et par conséquent aussi dans l'antiquité classique, les tentatives des philosophes compromettaient évidemment les institutions traditionnelles. C'était surtout le cas de la démocratie qui se rapprochait le plus des vieilles croyances populaires et tenait donc particulièrement à ce que les mêmes personnes cumulassent le pouvoir politique et l'augurât.
La philosophie fut enveloppée davantage encore dans la tourmente, lorsque les rhéteurs et les philosophes siciliens se présentèrent à Athènes, à l'époque de la guerre du Péloponnèse. La liaison intime entre la philosophie et la rhétorique valut une position influente à des hommes tels que Gorgias et Protagoras.^) Plus on tenait au talent oratoire,
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plus ces personnages étendirent le cercle de leurs auditeurs, qui, à leur tour, répandirent au loin la semence de ce qu'ils avaient entendu, Tayant compris ou non.
Le mouvement intellectuel de la philosophie naturelle des Ioniens, qui cherchait surtout à connaître le tout, coïncide donc, dans ses conséquences pratiques, avec les intérêts moraux et politiques de l'école qui attaquait les dogmes constitutionnels, et proclamait Topportunisme historique comme la seule mesure de la valeur d'un régime politique. Défendu avec énergie par les sophistes, l'opportunisme arriva à être l'intermédiaire entre la politique et la morale.^)
Naturellement l'instinct populaire de la démocratie la plus libre et la plus éclairée dont l'histoire fasse mention, s'éleva contre la philosophie, et ne tarda pas à comprendre le danger de doctrines qui entraient en conflit avec la mythologie, puis le péril d'une morale indépendante et individuelle.
Socrate fut la victime de ce sentiment populaire, Socrate, le personnage le plus sublime de l'antiquité, et en même temps le fondateur d'une science universelle reposant sur la tradition historique, science qui ne put se développer en Grèce, faute d'espace, quoiqu' Athènes en fût le centre.
Parmi les premiers philosophes, c'est aussi Socrate qui a possédé au plus haut degré le don de l'enseignement populaire dialogué.^) Socrate parut particulièrement dangereux en donnant la conscience pour siège des inspirations préparatoires des actions humaines, en croyant entendre, en lui-même, la voix, cachée à tout autre, d'un dieu omniscient.
Chez Socrate se manifeste donc pour la première fois la transition entre la liberté politique du peuple et la liberté de l'individu, reposant sur la situation mdépendante d'une conscience soumise aux lois de la morale seule, doctrine que la foule ne concevait point alors, mais qui. jointe à la mort volontaire de son auteur, eut pour conséquence que, parmi les philosophes grecs et romains, Socrate occupe un rang égal à celui d'Homère en poésie.
Le terme de philosophie, inventé par Socrate lui-même, caractérise bien l'école qui ne fit que grandir dans la suite et qui transforma la soif de connaître en un précepte de morale, dont la doctrine chrétienne fait consister l'essence dans la recherche de la vérité et de la connaissance de Dieu, dans l'examen de ce qui provoque des doutes. En effet la sagesse que recherchaient Socrate et ses principaux disciples, a sou centre dans les choses divines, et non dans celles de la terre. C'est pourquoi Socrate se trouva pris entre ^eux principes opposés qu'il ne put concilier. Par l'énergie de sa conscience qui se savait remplie de l'esprit divin, il devint l'antagoniste des classes privilégiées qui penchaient vers le scepticisme des sophistes. Par son indépendance il offensa la foule qui dominait tout, grâce au suffrage universel et à l'obéissance passive qu'il exige.
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Les branches de la philosophie ne sont point encore scindées chez Socrate. Sa méthode, Thomogénéité et Tharmonie de ses doctrines, l'énergie et la pureté de sa force morale étaient telles qu'il laissa à tous ses disciples, après qu'ils se furent dispersés, dans la mémoire de leur maître, un idéal où les écoles philosophiques puisèrent plus tard, pour le propager, ce qui avait frappé chacun le plus dans Socrate, ou bien ce qui était le plus rapproché de l'intellect et du naturel de chacun de ces disciples.
Les beaux-arts, spécialement l'arcliitecture, la statuaire, la peinture et la musique, arts devenus nationaux, avaient édifié l'Etat grec et l'avaient amené à Athènes vers l'âge d'or. D'autre part la philosophie, avec ses tendances humaines en religion, en politique et en morale, accompagna la décadence.
Les penseurs indépendants qui prennent pour mesure de ce qui est prescrit ou autorisé, en morale, des principes étemels et inunuables, en dehors de l'opportunisme politique, trouvent rarement leur place dans la vie publique. Du moins pas, lorsque la démocratie, conmie à Athènes, équivaut à une dégénération en masse, ou que l'Etat devient la proie des tyrans, ainsi que cela eut lieu ailleurs en Grèce, durant le 4™® siècle av. J. Chr. Platon n'avait, il est vrai, pas renoncé à l'espoir de régénérer moralement le génie attique et hellénique, lorsqu'il conçut l'idéal de l'Etat qui devait transformer les dissensions des partis en une communauté politique, morale et économique. ^) Mais Aristote déjà prévit la tournure qu'allaient prendre les événements, après avoir assisté à la défaite d'Athènes et reconnu le penchant d'Alexandre pour les pompes des monarques de l'Asie.
La philosophie ionienne eut pour problème primitif la cosmogonie, la politique fut son dernier, et cela à un double point de vue. Il s'agissait d'une part d'établir les conditions historiques et positives de la formation et du maintien du gouvernement, puis de la destruction des Etats, et, d'autre part, de découvrir les principes d'après lesquels le citoyen d'un Etat en décadence peut éviter, pour lui-même, la perte générale, se retirer dans le refuge inaccessible d'un monde purement moral.
Pour les relations internationales des siècles postérieurs, on peut considérer la politique et la morale, dans leurs affinités avec la philosophie de Socrate, de Platon ou d' Aristote, comme les chartes de fondation d'une communauté cosmopolite dans le monde des idées.
La philosophie naturelle des Ioniens détruisait la connexité des forces de la nature, en apparence inanimées ou regardées comme divines, avec les doctrines antiques de la théologie, en mettant à leur place la régénération spontanée de la nature en vertu d'une force inhérente, douée de raison ou inconsciente. De leur côté la morale et la politique anéantissaient la liaison primitive entre le but de la vie humaine et la situation du citoyen dans la communauté. En effet,
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durant la décadence, le bat cosmopolite de la vie individuelle doit toigours être placé plus haut que renchaînement des personnes libres par des buts nationaux qui paraissent inaccessibles ou même condamnables aux individus.
Plus la vie publique était reléguée au second plan, au siècle de l'hellénisme, et plus les problèmes scientifiques prenaient d'importance, plus augmenta le nombre de ceux qui cherchaient à conserver le respect d'eux-mêmes par une abstention absolue des affaires publiques, phénomène qui se reproduit, en pareilles circonstances, dans rantiquité romaine au commencement de la décadence de la république, et plus encore sous l'empire.
L'idée du cosmopolitisme dans un monde purement intellectuel et sans limites est donc le fruit de la philosophie grecque et principalement de l'école qui mettait au premier rang des biens la connaissance d'une morale débarrassée des entraves du mythe et de l'opportunisme politique, d'une morale dérivant de la nature et affranchie des lois de l'Etat.
Sur le sol de l'Hellade il s'était constitué entre les républiques grecques, un droit fédéral qui liait les conununautés politiques et répondait aux exigences du droit international, parce qu'il comprenait l'autonomie de chaque Etat dans ses affaires intérieures, et la reconnaissance d'un but commun liant ces Etats pour les relations extérieures. De même le génie hellénique s'éleva, en suite de la purification que lui avait fait subir la philosophie, à la connaissance d'une humanité régie par la loi morale. Sur cette connaissance repose en même temps le principes cientifique du droit des gens. Celui-ci ne passa point dans la pratique, dans l'antiquité, parce qu'à leur point de vue les philosophes grecs ne pouvaient se figurer que les assemblées du peuple ou les tyrans pussent être dirigés, dans les affaires extérieures, par des devoirs humains, indépendants de cérémonies superstitieuses. En d'autres termes, les philosophes grecs ne parvinrent pas à trouver un système politique ou juridique capable de franchir le grand fleuve de vie intellectuelle aux bords duquel était située l'idée de l'autonomie républicaine, tandis que, sur l'autre rive, régnait l'idée de la morale universelle. ^) L'idée fédérative n'a jamais été reportée, dès sa patrie hellénique où une nation s'était émiettée en petits Etats, aux relations de grands Etats nationaux.
L'image du monde qu'Aristote déroule à la postérité, n'en demeure pas moins le monument le plus grandiose de la pensée humaine. La nature domine le monde en souveraine, l'Etat n'est plus qu'une province de l'empire de la nature, la spéculation, l'œuvre de l'observation des faits et des phénomènes de la vie.
^) Samos était alors le centre des relations internationales, et entretenait des rapports étroits avec l'Egypte. Pythagore se rendit dans les colonies
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doriennes de l'Italie inférieure et y fonda 1 eeole de Crotone. On lui attribuait l'infaillibilité. Kanke, 1. c. p. 7, dit: »Je ne crains point de m' avancer trop en voyant dans la ligue de Pythagore une institutions qui s'opposa avec succès à l'envahissement des superstitions phéniciennes qui pénétraient dans l'Ouest dès Carthage: vaste perspective que celle d'une relation entre les doctrines des druides des Oaules et celles de Pythagore.»
*) Diodore, XIII, 84, dit qu'Agrigente, séjour d'Empédocle, donnait l'hospitalité à 200 000 étrangers. Empédocle créa, abstraction faite de tout culte, la doctrine des quatre éléments de l'univers.
') Xénophone, le fondateur de l'école d'Elée, s'était enfui d'Ionie lors de l'invasion des Perses.
*) V. Schleiermacher, Veber Anaxagoras' Philosophie, Berlin 1815. Comme Socrate, il fut banni d'Athènes.
^) C'est ce que prouve le fait que Protagoras, le premier, ne professa plus gratuitement, mais demanda des honoraires. Platon, IVotctgoras 349 a. Les sophistes suivirent son exemple, mais les honoraires étaient affectés plutôt à l'enseignement de la rhétorique qu'aux cours de philosophie, y. Buchsenschùtz, Besitz und Erwerb im klassischen Alterihunij p. 562.
') Pour les relations des sophistes avec l'Etat, v. Curtius, 1. c. III, 95 suiv.
^ Je soupçonne que sa fiatêvr&xij provenait des interrogatoires des témoins, fort développés dans la procédure attique. Cette méthode de dialectique n'est point de l'invention des philosophes; ils n'ont fait que la perfectionner. Elle constitue une transition à la rhétorique. L'art de l'argumentation avait été exercé longtemps, devant les tribunaux, avant de fournir la méthode d'exposition que Platon a rendue célèbre.
") Pour les rapports de Platon avec la politique active, v, Curtius, 1. c. in 544. Sous Denys le jeune, on voulait faire de Syracuse un Etat de philosophes. Les tyrans et les tyrannicides comptaient parmi les admirateurs de Platon. Plus tard les académiciens se détournèrent de la vie politique.
^ On doutait même de la possibilité d'une monarchie embrassant les Hellènes et les Perses. Aristote pensait à une sorte d'union personnelle. V. Plutarque, Dtf fortiina Alex. I, 6: ov yÙQ a>ç UQnnœUktjg avvffiovksvê avTff, lotç fAty ^'EkXtjtriy ijyêfÂoy&X(jt}Çf toTç de finQ^dçotç df<r7iouxc5ç ^Qtiufyoç' xai Ttôy jjfy c5ç (fi'koyy xai olxêtviy intuèkovuiyoç, loiç âè éç C«^'? ^ (fVTOïç TïçoarfêQo^ufyoç.
222 I^G développement historique des relations internationales.