‹ Introduction au droit des gensChapitre 14 sur 25 · MOYEN AGE · texte numérisé non relu

MOYEN AGE

Portée juridique de Fidée clirétieime.

Ouvrages à consulter: Kôstlin, Dm Wesen der Kirche, Stuttgart 1854. — F. Chr. Baur, Dcis Chriatenthum und die christUche Kirche der ersten Jahrhunderte, 2«n« éd., Tubingue 1860, p. 175—304. — Id. Die christîiche Kirche vom Anfang des à. bis sum Ende des 6, Jc^rhunderts in den Hauptmomenten ihrer Entwickelung, Tubingue 1859, p. 229— 262. — F. Laurent, Etudes sur Vhistovre de Vhumanité, T. IV. Le christianisme, 1855, p. 19 suiv.

Auciine des grandes religions monothéistes n'est entrée d'emblée en relations avec le monde visible, et le christianisme encore moins que d'antres. Noos avons déjà indiqué ses bases historiques, dans notre exposé de l'évolution des rapports internationaux. Ces bases se mani-

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f estent sons trois formes: dans la religion parement nationale des Israélites, dans le génie cosmopolite des Grecs qui avait fini par rapprocher l'Orient et l'Occident, enfin dans le système centralisateur des Romains. C'est grâce à la fusion de ces éléments que le christianisme est devenu universel. En effet, abstraction faite de la colonisation des continents découverts plus tard, le christianisme n'a guère dépassé les limites extrêmes des contrées qui furent influencées par les génies hébreu, grec et romain, ou par la puissance des armes germaniques, auxquelles Rome avait donné son empreinte.

C'est au judaïsme, que la domination romaine ne parvint pas à briser, que remonte la force d'attraction calme, mais puissante du Messie, la promesse d'un royaume de Dieu dépassant de beaucoup la conception humaine de l'Etat, le dualisme entre Dieu et le monde, dualisme inconnu aux Grecs et aux Romains, le sentiment du péché originel et du salut, particulier au génie des Israélites, la tendance ascétique à tuer la chair par la pénitence.

C'est pourquoi le christianisme fut primitivement localisé dans la Terre-Sainte, patrie du Sauveur; dès lors aussi le fait que le christianisme dépend de l'Ancien Testament; dès lors, avant tout, la tendance des convertis et des baptisés à constituer partout des Eglises, tendance que les Juifs s'étaient appropriée durant leur exil et qu'ils avaient manifestée, avant la destruction de Jérusalem par Titus, dans plusieurs villes, telles qu'Antioche, Damas, Alexandrie et même Rome. C'est au judaïsme enfin que remontent le rituel que le christianisme développa suivant ses besoins, puis l'interprétation des Saintes-Ecritares, l'application des prophéties de l'Ancien Testament à la Nouvelle alliance, enfin l'invocation de traditions orales, qui servirent à modifier des préceptes devenus trop étroits.

Le judaïsme d'avant Jésus-Christ fut donc en principe un monothéisme national. En revanche la philosophie grecque postérieure à Socrate se transforma en un monothéisme universel qui créa une morale indépendante des rites. Lorsque la doctrine de St. Paul, abandonnant la Syrie qui l'avait vue naître, atteignit les rives de la mer Egée, et par conséquent les grandes villes d'Ephèse, d'Athènes, de Corinthe et de Rome, elle dut bon gré mal gré entrer en contact avec les systèmes de philosophie les plus répandus alors. Les traditions nationales de U philosophie Israélite primitive s'élevèrent aux régions sublimes de U spéculation, d'où sortirent finalement les doctrines du Verbe et de la Trinité, doctrines qui passèrent dans les Saintes-Ecritures et dans les confessions de foi. Le langage du christianisme est celui des philosophes, sans lequel on n'aurait pu songer, dans les premiers temps, à échanger ses idées par écrit. ^) C'est à l'idiome grec que le christianisme dut la possibilité d'entrer dans la circulation générale et d'exciter l'intérêt de ceux des contemporains qui ne voulaient pas seulement faire pénitence, mais rechercher la vérité. A Rome, centre de la vie politique

Portée juridique de l'idée chrétienne. 261

d'alors, la prédication de l'Evangile se lia à la tradition juridique de la formation du droit et à l'idée de la domination umverselle. Uarbis terrarum fut remplacé peu à peu par Vimperium du monde invisible, de l'empire céleste, par la notion de la catholicité, c'est à dire de l'universalité de l'Eglise. La rédaction de règles de foi, de dogmes et de confessions n'embrassant pas seulement la doctrine du salut, mais aussi des théorèmes surnaturels, découla des modèles de la jurisprudence romaine et de sa méthode de définition. Comme la philosophie, ce que la vie des Romains présentait de caractéristique dut influer sur l'évolution ultérieure des doctrines chrétiennes: dans les tourments des martyrs l'appUcation du droit pénal romain à ceux qui niaient la mi^esté de l'empereur et du peuple romain, en les plaçant sous la dépendance d'un être supérieur; dans les actes des apôtres et de leurs disciples la rédaction de définitions de la foi, auxquelles il fallait souscrire pour s'assurer l'épithète d'orthodoxe et la qualité de nombre de l'Eglise.

Le christianisme, puissance intemationide qui, depuis Tibère, réagit sur la marche extérieure des événements, ne peut s'expliquer que par la fusion de l'instinct d'expansion internationale des Juifs, des Hellènes et des Romains. Le christianisme, une fois ancré à Rome, représenta donc: 1. Le tradition juive écrite de l'Evangile et du clergé opposé aux laïques; 2. la tendance spéculative de la philosophie grecque qui représente la divinité soit comme une notion de logique, soit comme une force bienfaisante se manifestant sous diverses formes et agissant dans la nature; 3. la tradition romaine enfin qui se manifeste dans la tendance à formuler des dogmes et des confessions de foi, puis dans la constitution de l'Eglise. Celle-ci, suivant l'exemple de Rome dans l'antiquité et au moyen âge, eut trois phases: celle des communautés isolées, imitations de celles de Jérusalem et de Rome, phase qui correspond à l'état primitif du monde antique; la phase moyenne du régime diocésain et métropolitain, image d'une fédération de provinces ecclésiastiques; enfin la phase de la centralisation qui correspond à celle de l'Empire romain.

Entre ces phases il y eut évidemment de nombreux intermédiaires. Mais en somme il ne faut pas perdre de vue que l'idée chrétienne, dans son évolution politique, c'est-à-dire extérieure, est dominées par les trois formes fondamentales de l'Etat: la forme municipale dans les temps prinûtifs, la forme fédérative dans les évêchés et les archevêchés, la forme centralisée enfin dans l'autorité du souverain pontife, qui fait revivre les théocraties orientales. On ne saurait, il est vrai, ressusciter une nationalité tombée en décadence, en répétant ou combinant les éléments de sa civilisation passée. Le christianisme se consolida en première ligne, au point de vue religieux, par l'exemple du martyre de chacun de ceux qu'on immolait. Mais il ne put faire revivre le monde antique même à Rome et à Byzance, lorsque Constantin-le-Grand l'eut proclamé religion d'Etat, et pour leur portée civilisatrice et politique,

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les empires chrétiens d'Occident et d'Orient demeurent bien au-dessous des règnes d'Auguste, d'Adrien ou de Marc-Aurèle.

Ler christianisme n'obtint de pouvoir politique pouvant influencer le droit des gens que par sa liaison avec les forces vives du germanisme. Ce n'est donc point le premier début de la doctrine chrétienne qui marque la fin du monde antique et inaugure une nouvelle période de l'histoire du droit des gens, mais la chute de l'empire romain amenée par l'invasion des Germains, chute à laquelle avait du reste contribué, à l'intérieur, la propagation du christianisme.

Cette propagation et la chute de l'empire romain d'Occident constatèrent les faits suivants pour les relations entre les pouvoirs politique et religieux:

Les religions, bien que reconnues par l'Etat et privilégiées, ne

sauraient empêcher la décadence politique des grands Etats; et la puissance d'organisations nationales ne peut réprimer à

la longue les religions qui ont une mission universelle.

Le christianisme ne devint universel qu'à l'époque où, se détachant du judaïsme, il ne proclama plus l'excellence d'une forme de gouvernement spéciale, n'admit plus ni le gouvernement des nations comme telles, ni les souverains suivant l'idéal de David, mais se rangea simplement au principe de la formation libre des communautés, et flt de la conscience des individus le centre de la vie spirituelle. Pais par le fait qu'il fit abstraction de toute territorialité du culte et ne proclama aucun sanctuaire suprême. La suprématie extérieure d'un peuple sur d'autres, des Juifs sur les non-Juifs, des Romains sur les non-Bomains fut remplacée par les préceptes de la charité, de la paix et de la fraternité des enfants de Dieu, précisément durant la période si importante où les prophéties messianiques des Juifs se soulevaient contre l'empire romain victorieux et finissaient par succomber.

Aucune des institutions légales du passé, ni le despotisme de la théocratie Israélite, ni l'esclavage, ni l'empire romain ne furent sanctionnées par le christianisme. La valeur de toutes les choses terrestres qui avaient jusqu'alors imposé leur joug à la personnalité humaine, l'orgueil des pharisiens et des philosophes, la gloire militaire, l'amour des richesses durent se subordonner aux vertus religieuses de la simplicité, de la pauvreté et de la croyance en une vie meilleure.

Le christianisme n'abrogea aucune des lois nationales des Bomains ou des Juifs, mais il les désagrégea par le prestige du précepte moral et religieux qu'il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes.

C'est là précisément que réside le contraste entre l'Etat antique et le trait de caractère qu'on peut nommer international dans le sens négatif de ce terme, parcequ'il a non pas supprimé, mais du moins tempéré la suprématie de la nationalité.

Dans le sens positif, le christianisme manifeste son internationalité dans les commandements de St. Paul. Toute divergence de rite doit

Les missioiiB chrétiennes. 263

disparaître entre les chrétiens d'origine joive et ceux d'origine païenne, la charité doit se faire sans acception de personnes, fait partie du royamne de Dieu quiconque a la foi, la paix entre les hommes est un état de choses agréable à Dieu, et les hommes ont à tolérer aussi ceux qui ne partagent pas leurs croyances.

Mais les phUosophes vont trop loin en avançant que c'est au christianisme que revient l'honneur d'avoir créé la notion d'internationalité. En effet le christianisme ne renferma pas dans l'origine de système de droit. Sur son terrain, le desposte est aussi autorisé à manifester son pouvoir que ses st^ets à lui refuser toute obéissance, lorsque la voix de leur conscience s'y oppose.

^) Du temps de Jésus-Christ la majorité des Juifs ne comprenait plus l'hébreu; dès lors leur dépendance des pharisiens et la propagation de la version des Septante.

Les missions chrétiennes.

Ouvrages à consulter: Henrion, AUgemeine Geschichte der Missionen, trad. de Schaffhausen, 1847, 4 voll. — Mejer, Die PropcLganda^ Goettingue 1852 — &3, 2 voll. — Hahn, Geschichte der kathoUschen Missianeny Cologne 1858, 2 voll. — Heinze, Dos Lehramt der katho* Uschen Kirche und der pàpsUiche primaiua ordinis, Vienne 1876.

L'Eglise s'était donné la mission de prêcher l'Evangile dans toute la terre, et cette mission lui fournit un moyen nécessaire de se propager. Aucune des religions antiques n'eut pareille tendance à la propagande, et c'est cette tendance qui imprime au christianisme le caractère de religion universelle. On peut avancer que les missions ne sont que des ambassades du clergé, ambassades reconnues seulement par ceux qui les instituent et en exercent les fonctions, jamais par ceux qui les accueillent.

Partout les étrangers, quelle que soit leur qualité, sont considérés avec une certaine méfiance; or cette méfiance se fait jour, à un degré plus éminent encore, à l'égard des étrangers qui se présentent en prétendant à une supériorité intellectuelle, qui veulent enseigner et convertir. Les missions ont donc un double caractère: d'un côté on les regarde comme des fonctions assumées pour le salut de l'humanité, fonctions qu'on va exercer au péril de sa vie, chez des nations plus

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ou moins hostiles; de l'autre côté elles excluent tonte idée d'égalité entre une religion supérieure ou réputée teUe et des confessions inférieures ou réputées telles.

Il arrive souvent que les religions avancéses sont plus hostiles aux apôtres de cultes étrangers, que les peuples primitifs ou les natioDs qui, comme les Romains, ont conscience de leur décadence inévitable ou éprouvent le besoin d'une régénération morale.

Ainsi l'évolution des missions religieuses où se manifeste la négation des cultes nationaux, s'explique par la base du christianisme même et le fait que, dès l'origine, celui-ci n'eut aucun caractère national. Aucune nation n'aurait accepté de son plein gré la foi d'un Etat étranger, sans avoir abdiqué son indépendance.

Le succès des missions, considéré sous l'aspect des rapports internationaux, permet donc de constater, que l'apostolat a exercé, sur les sièges de la civilisation en Orient, une influence moins durable et moins étendue que sur les sièges de la civilisation gréco-romaine, et que, dans ces pays, il n'a pu pénétrer aussi avant dans le génie national, que chez les Germains demeurés plus libres, circonstance qui se manifeste aussi par le fait que, seul, le germanisme put produire un second mouvement religieux de premier rang: la Réforme. Partout où prédominait le germanisme, le développement de la vie religieuse fiit naturel, et jamais il ne se sentit gêné par les traditions politiques qui, au midi de l'Europe, imprimèrent au christianisme la tendance à développer la constitution extérieure de l'Eglise et des dogmes fixés, pour ainsi dire, par voie législative.

La force des divergences nationales, entre les Germains et les Romains, facilita donc l'œuvre des missions, de même que, dans la société gréco-romaine, ce forent les classes le moins développées intellectuellement qui se convertirent le plus vite à la foi nouvelle, bien plus vite que les classes dirigeantes imbues de philosophie; dans les forêts du Nord de l'Europe, au contraire, ce furent en général, les princes qui se firent baptiser les premiers, donnant ainsi l'exemple à leurs vassaux.

Au début les missions ne s'appuyèrent que sur l'enthousiasme religieux. Partout l'apostolat reçut sa consécration suprême par le danger du martyre ou l'ascendant de l'exemple, qui s'empare des âmes, lorsque des forces spirituelles, dont on sent plutôt qu'on ne reconnaît la supériorité, se mettent au service des classes inférieures. Du besoin de conserver le lien entre les communautés nouvelles et leurs fondateurs, ou d'établir l'unité spirituelle entre l'apôtre et ses disciples, sortirent les premiers documents de la doctrine nouvelle, les Evangiles et les Epitres. Les missions étaient donc le système colonial de la foi, qni avait pris le globe entier pour champ d'activité, qui franchit les limites du monde civilisé d'alors, pénétra chez les barbares, et, en fondant des conmmnautés chez les tribus encore nomades, fit naître chez elles,

Les missions chrétiennes. 265

sans en avoir Tintention, à l'époque de la migration des peuples, la capacité de s'organiser politiquement.

Une des conséquences des missions fut, non seulement chez les esprits les mieux doués dans le sein de l'Eglise, mais chez les peuples en général, le désir de contempler les lieux où le Sauveur avait souffert, où les apôtres avaient prêché l'Evangile et où l'on avait exécuté les martyrs. Dès lofs la portée des pèlerinages, qui n'ont pas uniquement le caractère d'œvre méritoire et qui fournirent l'occasion et le motif de relations internationales durant tout le moyen ftge. Ces pèlerinages, inséparahles de privations de tout genre, ferment pour ainsi dire le cercle de l'idée des missions.

Cédant à l'impression ineffaçahle que les récits des apôtres avaient faite sur l'imgination de ceux même qui ne s'intéressaient nullement à la dogmatique des patriarches, les pèlerinages eurent pour premier objectif Jérusalem, et plus tard Rome. Leur résultat fut que les pèlerins, de retour dans leur patrie, se transformèrent, par leurs narrations en langage populaire, pour ainsi dire en missionaires laïques, et remplirent l'esprit du peuple, et principalement de la jeunesse, d'images nouvelles, favorables à la foi.

Il ne faut pas oublier que, même après la chute de l'empire de Occident, la ville étemelle, malgré ses ruines, dépassait, pour l'éclat et la splendeur, tout ce que l'Europe, sauf peut-être Constantinople, pouvait offrir aux regards des pèlerins du Nord. On comprend de la sorte comment la catholicité se transforma, en Occident, en l'unité la plus stricte de la foi, pourquoi les missions et les pèlerinages jouent un rôle important dans la marche de la civilisation internationale; l'on comprend d'où découle le caractère fondamental des Etats du moyen fige, qui avaient un tel penchant pour Rome, que les princes, même les plus puissants, se voyaient contraints de céder à cet instinct, au détriment des intérêts nationaux, cédant ainsi à la puissance de l'imagination du peuble. Les princes ne purent se dissimuler que la politique n'est pas seulement influencée par la supputation exacte des faits extérieurs, mais parfois, et plus encore, par les instincts naturels de la vive imagination des peuples.

La suprématie de l'Eglise catholique sur les souverains temporels des empires issus de la migration des peubles reposait, il est vrai, en première ligne, sur le prestige de Rome, prestige que n'avaient pu détruire les victoires des barbares. Mais elle avait pour base aussi le fait que les évêques de Rome surent, beaucoup plus vite que les princes temporels, opérer à l'aide du calcul et des instincts du peuple, sans jamais s'exposer eux-mêmes à l'action directe de grandes masses populaires, sauf durant quelques périodes de l'histoire de leur ville.

Grâce à ses missions, dès le 5™* siècle, l'Eglise monopolisa la transmission des nouvelles. Elle n'ignorait aucun fait politique, pendant le moyen âge, car elle disposait seule des moyens d'observer et de rendre compte. Ni les côtés faibles des princes, ni les passions de la foule

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ne pouvaient se dérober à ses regards. C'est ce qui explique pourquoi les missions, surtout de leur sphère primitive, furent entraînées dans le tourbillon des intérêts politiques et religieux. La propagation de la foi ne fut plus dès lors, pour les papes et les évèques, un devoir de conscience, mais un moyen d'étendre l'autorité de TËglise; quant aux princes il regardaient les missions comme une garantie de leurs conquêtes. La conversion de par le glaive du vainqueur, telle que Charlemagne la mirent en œuvre contre les Saxons, les Germains contre les Slaves, l'Ordre teutonique contre les habitants de la Prusse et de la Lithuanie, prouvent l'influence de l'islamisme et les progrès de l'autorité de l'Eglise depuis le 12™* siècle.

Vers la Un du moyen âge la propagande des Eglises occidentale et orientale était terminée en Europe, de sorte qu'on peut regarder dès lors la chrétienté comme une sorte de fédération soumise aux mêmes lois religieuses, et liée par une autorité suprême, une fédération dont les rapports avec les pays non -chrétiens sont régis par la foi. En revanche, à l'intérieur, on agite, sans pouvoir la résoudre, la grave question des relations entre les pouvoirs spirituel et temporel, et ceUe de leur suprématie.

Les découvertes de la fin du moyen âge ouvrirent de nouvelles perspectives aux missions de l'Eglise, mais la propagande, jusqu'alors une pour le dogme, perdit son caractère catholique; Elle fut remplacée par les intérêts avant tout confessionnels des Eglises, qui luttaient aussi sur le terrain des missions. En dépit de nombreuses modifications, les missions n'en demeurèrent pas moins, de tous les temps, un élément important au point de vue international, un moyen d'entamer des rapports avec des peuples à demi-civilisés ou barbares, moyen dont l'historien et l'homme politique ne sauraient contester l'importance, bien qu'il faille reconnaître qu'en dépit des progrès réalisés dans les méthodes de propagation de l'Evangile, les résultats de l'apostolat, dans les quatre derniers siècles, ne peuvent se comparer aux triomphes des missions de l'antiquité et du moyen âge^).

') L'histoire des missions catholiques modernes date de l'institation des jésuites et de la Propagande créée par Grégoire XV. En 1622 Urban Vm y a^oint le Collège de la Propagande. Pour l'histoire des missions protestantes, V. Wiggers, Oeschichte der evangelischen Miasùm, Hambuigl845, 2 voll. et Bass, Die christiiche Mission ^ ihre principieUe Berechtigung und pràkUsche Durchfûhrung.

Le christianisme et Tislamisme. 267

Le christianisme et l'islamisme.

Ouvrages à consulter: Le Coran, traduction dTTllmann, 3me éd, 1844. — de Hammer-Purgstall, Muhamed der Prophète Leipzig 1837. — Muller-Jochmus, Gesckichte des VÔUcerrechts im Alterthum, 1848. p. 192—221. — F. Ch. Baur, Die chriatUche Kirche des Mittekdters in den Ha/upimomenten Qvrer Entwickehmg, Tubingue 1861, p. 17—22. — J. J. Dôllinger, Mvhameds Religion nach ihrer Entwickehmg und ihrem Einflusse, Munich 1838. — Tornauer, D<is mosUmische Becht, aus den Quellen bearheitett Leipzig 1855. — Haneberg, Dos mos- Umische Kriegsrecht, Munich 1871. — A. de Kremer, Geschichte der herrschenden Ideen des IslamSy Der Gottesbegriffy die Prophétie und die Staatsidee, Leipzig 1868. — Garcin de Tassy, Doctrine et devoirs de la religion miisidmane, Paris 1826. — R. Dozy, Histoire des Musulmans d^Espagne jusqu'à la conquête de PAndalousie par les Almaravides, 4 YoU. Leyde 1861.

Anx confins dn paganisme, dn mélange de ce cnlte avec certains éléments du monothéisme juif et dxi principe chrétien de la révélation se développa, depuis 611, la religion de Mahomet. Reconnaissant Moïse et le Christ comme prophètes et créateurs de révélations préparatoires, l'islamisme joue le rôle de transaction entre ces deux cultes. Le rituel musulman remonte évidemment à Moïse, ainsi que son monothéisme absolu et son horreur du culte des saints et des images. En revanche l'islamisme diffère du mosalsme en ce qu'il est détaché de toute influence territoriale ou locale. Il a bien son sanctuaire et son but de pèlerinage, la Mecque;^) mais il se proclame religion universeUe appelée à régner SOT le monde entier , et cela fort de l'appui séculier du prophète luimême et de ses successeurs, les califes.

La force d'abord irrésistible que déploya l'islamisme, repose soit sur l'avantage d'une doctrine absolument homogène, dont la rédaction définitive, consignée au Coran, date de peu d'années après la mort de Mahomet, et qui n'eut pas, comme le christianisme, à lutter, en formulent des dogmes, des siècles durant, contre les sectes hérétiques et la spéculation philosophique. Elle repose aussi sur l'absence d'un clergé dont l'organisation eût pu paralyser le pouvoir des princes; puis sur le fanatisme religieux, enseigné par Mohamet, et la foi en l'immortalité qui fascinait les Orientaux ; enfin sur la liaison intime entre le droit et la religion, liaison qui fait défaut au christianisme, mais qui remontait aux idées de l'Orient.

L'islamisme proclame, comme un devoir sacré, la guerre étemelle aux infidèles. Il ne connaît d'autre mission que celle du glaive.

A la vérité, les principes de la liberté de conscience et de la

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tolérance sont inscrits au Coran.*) H en est de Pislamisme comme de l'Eglise catholique et de ses institutions qui s'appuient non sur le Kouveau-Testament, mais sur la tradition et les grands événements de l'histoire profane. A côté de la parole écrite du Coran, qui ne saurait prétendre toujours à la clarté et à l'absence de contradictions, nous trouvons la tradition qui le complète et dont la continuité était facile à assurer chez un peuple homogène comme les Arabes, sans conciles ni pontificat.

Les grandes victoires, remportées sur les Etats voisins de FArabie, justifièrent la guerre de religion que le prophète avait recommandée; Byzance et la Perse perdirent des provinces de haute valeur, au premier choc de nomades jusqu'alors à peine connus, et l'empire romain d'Orient dut se résigner à céder l'Egypte peu d'années après la mort de Mahomet. Au commencement du 8"® siècle le royaume des "Wisigoths en Espagne était conquis par les Maures, le midi de la France et l'Europe occidentale en général sérieusement menacés, jusqu'au jour où Charles- Martel gagna sa grande bataille. Les Arabes menaçaient d'étouffer la chrétienté dès l'Espagne et dès l'Orient, le littoral de l'Afrique nord était enlevé à l'Eglise et la Méditerranée rendue presque inaccessible au commerce. L'islamisme pénétrait victorieux jusqu'au coeur de l' Afrique et de l'Asie, jusqu'aux rives du Gange et aux côtes de l'Indochine réduisant les sphères d'action du christianisme, de la religion d'Ormuzd, du boudhisme et d'autres cultes moins développés.

Dans les pays subjugués par l'islamisme on vit naître de nouveaux sièges de civilisation: Bassora, Bagdad, Damas, Le Caire et les viUes d'Andalousie. La foi mahométane créa aussi un nouveau style d'architecture. Mais quel que soit le mérite de la poésie arabe et des travaux des Averroés et des Avicenne, il ne faut pas perdre de Tue deux choses, lorsqu'on cherche à apprécier la civilisation arabe du moyen âge: Elle ne fut réellement supérieure, par intervalles, qu'à la civilisation qui s'appuyait, avant les croisades, sur la scholastique. D'un antre côté, cette supériorité se basait, en Espagne et en S3rrie, sur la science des Grecs, spécialement sur celle d'Aristote, puis sur la culture intellectuelle des Perses. La logique et la dialectique qui s'étaient fondues avec les doctrine du prophète, dans l'enseignement de la jurisprudence arabe, les mathématiques et les sciences naturelles, qm donnèrent l'impulsion à l'astronomie et à la médecine, et parvinrent à un niveau qu'Albert-le-Grand eut peine à dépasser, avaient leur origine dans le génie gréco-oriental.

La civilisation basée sur les conquêtes des Arabes, civilisation relativement supérieure, ne s'étendit jamais plus loin que le butin inmiense qu'on avait fait dans les places de conmierce et les temples, jamais plus loin que ne pouvaient le supporter les forces surtendues des populations agricoles riveraines de l'Euphrate et du Tigre, du Nil et du Guadalquivir. Chose digne de remarque, dans leur patrie les

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Arabes ont conservé en somme, au moyen âge et de nos jours, la simplicité des formes sociales qu'ils possédaient déjà du temps des pharaons.

En dépit de son état de civilisation inférieur, comparé à celui de l'antiquité et des peuples chrétiens, l'islamisme a une grande portée en sa qualité de transition entre les religions de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique; il a puissamment influencé aussi les germes de la constitution des Etats modernes, germes qu'avait plantés le moyen âge.

En effet l'islamisme, par la preuve de sa supériorité militaire après la soumission de l'Etat chrétien d'Espagne, la conquête des provinces romaines d'Asie et l'Afrique, le résultat des croisades, et finalement la prise de Constantinopole, niait l'idée d'un empire universel chrétien, empire basé sur les missions pacifiques et sur la force des armes, empire qui avait deux chefs: le pape et l'empereur. Moins, an point de vue chrétien, on pouvait concéder de supériorité au prophète et à ses doctrines, moins on était à même de comprendre les bases scientifiques de l'islamisme, plus on était porté à voir les sources de sa puissance dans sa centralisation. En conséquence, pénétré qu'on était du désir de le vaincre, on en vint à accentuer davantage le pouvoir extérieur de la papauté, ou à reconnaître l'indépendance des princes de la suprématie de l'Eglise.

Au point de vue international, l'islamisme d'avant les croisades représente la centralisation vis-à-vis du régime épiscopal de l'Eglise chrétienne; il représente aussi la négation du besoin de liberté des peuples germains, besoin qui produisit la formation d'Etats distincts, puis de nombreuses fédérations. Bien que l'islamisme ne soit point parvenu à opposer, à la diversité des Etats chrétiens, un empire mahométan universel, l'étude comparative des pays musulmans de l'Inde, de la Perse, de l'Asie mineure et de l'Europe prouve qu'ils réalisaient tous un type uniforme, celui de la monarchie absolue et despotique, et qu'on ne retrouve pas chez eux la division des nationalités qui caractérise les Etats germaniques dès le moyen âge. L'islamisme ne se distingue, aa point de vue international, des empires de l'Orient, que par son antagonisme à l'égard de la chrétienté. Deux religions, dont chacune prétend à la fois au caractère monothéiste et par conséquent au suprémat, sous forme d'obligation liant les consciences, sont forcées, par cet antagonisme, ou bien à tolérer un état de paix contraire à leur principe, ou bien à se combattre jusqu'à ce que leur dogme, devenu autrefois traditionnel, de la suprématie absolue, soit corrigé par la tradition nouvelle de la nécessité d'une entente commune.

Lorsque, au moyen âge, le christianisme eut reconnu le peu de succès de ses missions et de ses tentatives de conversion à l'aide des ressources de la foi et de la théologie, pour autant qu'elles portaient snr les musulmans, il s'appropria, en Espagne d'abord, le principe de l'extermination des païens, des mahométans et des hérétiques, c'est à

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dire la mission par le glaive. Les guerres religieuses d'Espagne, aux lO"** et 11®* siècles, préparèrent les croisades, dont l'échec final vint empirer la situation des chrétiens d'Orient. Dans les ordres de chevalerie, qui se proposaient de convertir les Slaves ou de repousser les incursions des Sarrazins dans les pays chrétiens, on reconnaît parfaitement la fusion de principes mahométans d'origine avec les tendances fédéralistes des Grermains et la politique du Saint-Siège.

L'islamisme ayant proclamé dès l'origine la religion de la guerre, et le droit n'ayant pu conquérir, dans les pays musulmans, d'existence indépendante de la religion, on comprendra que le droit de la gu^re ait été ûné de très honne heure par la doctrine mahométane. Cela se fit grâce aux écoles de droit orthodoxes, dont la tâche était de mettre les préceptes du Coran et la tradition d'accord avec les besoins de la vie pratique.

Le livre des Hidâyah, dont l'auteur mourut en 1196, renferme, en dix chapitres, des dispositions fort claires sur le droit de la guerre.') Mais il est dépassé par les Vikayâh, qui virent le jour en Espagne vers 1280, durant l'âge d'or de la domination des Maures.^) Si l'on admettait que son auteur faisait autorité ou que son travail avait été exécuté sur l'ordre des législateurs, on pourrait considérer les Vikayâh comme la plus ancienne codification arabe du droit de la guerre.

Dans cet ouvrage, qui se distingue par sa précision et sa concision, l'on trouve tous les points essentiels du droit de la guerre. Il y est question, non seulement de butin et de conquête, mais de contributions, de contrebande de guerre et de postliminie. Les appellations seules diffèrent de celles qui sont usitées aigourd'hui.

En somme, le droit de la guerre arabe est humain. En void les traits principaux : La déclaration de guerre préabable est obligatoire. Elle se fait d'habitude en invitant l'ennemi à se convertir et à payer un tribut au calife. Les femmes ne doivent point prendre part à la lutte, sauf dans le cas de nécessité. Elles ne sont point non plus passives, et l'on est tenu de les épargner, ainsi que les enfants, les vieillards, les aliénés et les estropiés. Il y a dix choses qui sont défendues en temps de guerre, p. ex. la violence durant les quatre trêves de Dieu, la mutilation des vaincus, la violation des parlementaires, l'empoisonnement des fontaines et des sources, la guerre aux croyants.^)

Relativement sévères sont les dispositions relatives aux prisonniers de guerre, en ce sens que ceux-ci sont mis à mort ou réduits en esclavage, s'ils ne se convertissent pas, et qu'on n'admettait leur afi&ranchissement ou leur rançon que pour des motifs d'utilité. Il n'y a pas de paix durable avec les infidèles à moins que le vaincu ne paie l'impôt foncier, c'est-à-dire se soumette. La durée normale de la paix est de dix ans. La surprise et la rupture de la paix passent pour condamnables.^

Le droit arabe traite à fond les questions du butin et de la conquête.

Le christianisme et l'islaïuisine. ' 271

Le pillage individuel est interdit et menacé de l'enfer. De l'Orient dérive l'institation dn butin de Dieu, en vertu de laquelle le cinquième du butin était réservé aux parents du prophète ou, pour ainsi dire, à la pia causa des Mahométans. Le reste est distribué à chacun (cavalerie, infanterie) suivant la paît qui lui revient le droit.

A l'époque de leurs grandes conquêtes les Arabes étaient peu familiarisés avec la notion de la propriété immobilière privée. C'est ce que prouve leur droit de conquête, qui remonte en tous points aux traditions des peuples nomades. Dans les contrées agricoles, tels que la vallée du Nil, la Mésopotamie, l'Espagne, la victoire des Arabes a des analogies avec la domination des Hyksos en Egypte. En principe les terres conquises ne revenaient pas même au calife, mais à l'ensemble des musulmans du monde entier: idée impossilbe au point de vue juridique, mais conforme à l'enthousiasme religieux de hordes impétueuses de cavaliers.

Les instincts des Arabes différaient donc absolument de ceux des conquérants germains. Les Arabes ne concevaient pas de moyen terme entre le désert et les splendeurs d'un bazar entourant une mosquée. Us ne pouvaient comprendre le plaisir de défricher les forêts ou de rendre à l'agriculture des terres incultes. Lorsqu'ils trouvaient un pays cultivé, ils préféraient faire travailler pour eux les indigènes réduits en esclavage. Le système féodal ne leur était pas inconnu; mais les divergences entre les Germains et les Arabes expliquent le développement tout différent des civilisations de ces deux peuples conquérants au moyen âge.

*) V. sur ce sujet, Sprenger, 1. c. III, 312 suiv.

*) Sura n, 277: >I1 n'y a pas de contrainte en religion*. Les in* vitations à se convertir au monothéisme que Mahomet en personne adressa à Temperenr grec Hérodius, au prince des Coptes et à d'autres souverains, sont encore assez modestes. Elles prennent pour texte les passages du Coran III, 47 et IX, 31. On y lit: «Quoique je sois prophète, je ne m'arroge pas d'autorité sur vous, mais nous ne reconnaissons pas comme êtres divins Jésus, les anges, vos moines et les saints.* (Sprenger, 1. c. lU, 267). Ce fut la tradition qui créa, par les promesses et les menaces, l'enthousiasme pour les guerres de religion. Ali a dit: tLa guerre pour la cause de Dieu est lune des portes du paradis.c

') D'après Haneberg, les titres de ces chapitres sont les suivants: 1. De l'obligation de combattre les infidèles. 2. Mode de faire la guerre.

3. Conclusion de la paix. Garanties pour les individus ou par les individus.

4. Du butin et de sa répartition. 5. Des conquêtes des infidèles. 6. Du traitement des protégés. 7. De la dîme et de l'impôt foncier. 8. De la capitation. 9. De la procédure contre les apostats. 10. Du traitement des rebelles. Ces titres reviennent à peu près dans tous les traités arabes.

^) L'auteur est Borhan el Sheriah Mahmoud el Mahboub. Haneberg, Le, qui en donne une traduction, admet (p. 60) que les soldats apprenaient par coeur le Manuel de la guerre.

272 ^ développement historique des relations internationales.

') La guerre aux hérétiques, p. ex. les Schiites, est regardée comme plus sainte encore.

^ Ceci n'excluait pas les exceptions, pas plus que sous les monarques chrétiens; ainsi on enleva par surprise, en 1648, Candie aux Vénitiens.

La constitution de TEglise et le droit canonique.

Ouvrages à consulter: Outre les manuels du droit canonique, surtout celui deHinschius, qui traite du droit catholique et qui est absolument impartial, Bickel, Geschichte des Kirchenrechts , Giessen 1843. — de Schulte, Die gegenseitigen VerMltnisse der Bischôfe, Concitien, Pàpêie^ Prague 1871. — Maassen, Geschichte der Çuellen und Literaiur des Canonischen Bechts im Ahendlande, I, Graz 1870. — de Schulte, Geschichte der Quellen und Literatur des Canonischen Bechts von Gratian bis aufdie Gegemvarty I, Stuttgart 1875. — Sir R. Phillimore, Commentaries. II, 343 suiv.

Noos n'examinerons pas s'il existe une continuité réelle entre ridée chrétienne primitive et la constitution de l'Eglise romaine. Dans tous les cas, cette constitution lui permit, au moyen âge, de se poser en puissance universelle, agissant et enseignant à la fois dans tons les pays chrétiens, et affirmant en outre une existence indépendante à côté, et même au-dessus de ces pays.

C'est la communauté qui fut la base et le premier degré de toutes les formations ultérieures. Au début simple union personnelle et indépendante de coreligionnaires, contrainte, vu les persécutions, de dissimuler son existence et de changer fréquemment de lieu de réunion, elle devint peu à peu l'unité territoriale de la vie chrétienne, d'où finit par sortir la notion de l'Eglise universelle visible. Eglise qui trouva son expression dans la constitution unitaire du catholicisme romain. Les plus anciennes communautés chrétiennes eurent pour adversaire la supériorité matérielle du monde juif ou païen qui les entourait et qui les contraignit à resserrer leurs liens. Après la victoire du christianisme sur le paganisme, les choses changèrent. Les communautés politiques chrétiennes ne trouvaient en général pas d'opposition à vaincre. Elles avaient le sentiment d'être maîtresses de la vie et de la conscience des individus, puis d'être membres d'une vaste organisation qui les dominait à son tour par le clergé, dont la direction avait le commandement dans la lutte contre le paganisme, et qui conserva son ascendant, même après la victoire, par l'autorité de la doctrine et le don des sacrements, sur les relations journalières des hommes, dans tous les événements importants de la maison et de la famille.

La constitution de TEglise et le droit canonique. 273

La formation de communautés chrétiennes, bornée d'abord aux villes, s'étendit bientôt aux limites extrêmes de la chrétienté, et même audelà. Le but suprême des missions était donc partout de constituer des communautés, lorsqu'il s'agissait de consolider la domination de la foi sur les individus ou les nations.

Le fait le plus incisif de la vie publique au moyen ftge, c'est assurément que l'Eglise possédait, dans ses communautés, un organe subalterne de la vie du peuple, où elle pouvait affirmer son prestige, tandis que les Etats plus modernes ne purent arriver que fort lentement au point de faire des communautés un levier de leur pouvoir. Les communes politiques du moyen âge, basées sur le voisinage, la propriété foncière ou l'industrie, furent au début des communautés religieuses, ce qui exerça une notable influence principalement sur les campagnes. Dans ces communes le pouvoir arbitral du clergé figure aussi les germes de tribunaux permanents.

La seconde phase est celle du transport à Constantinople du pouvoir central, de la chute de l'empire d'Occident, de la constitution d'Etats germaniques par les Goths, les Lombards, les Francs et les Saxons en Italie, en Espagne, en Gaule, en Bretagne et en Germanie. C'est alors qne se produisit ce schisme, important en droit international, entre l'Eglise nationale des empereurs d'Orient, et les Eglises de l'Occident, qui furent influencées par les rois des Francs, et, après Charlemagne, par les empereurs d'AUemagne, jusqu'au jour où l'Eglise romaine conquit son indépendance: état de choses qui paraît établi vers la fin du 11"*^ siècle, en dépit de quelques oscillations passagères.

Cette métamorphose se manifeste dans la distinction bien tranchée entre le haut et le bas clergé, dans la délimitation des droits des évêques et des archevêques, dans l'institution de la hiérarchie, chose inconnue aux premiers chrétiens, enfin dans la division des pays soumis à l'Eglise en diocèses et en provinces ecclésiastiques. Il est trois faits qui, passés en coutume durant cette période, ont puissamment influencé les rapports internationaux: les conciles oecuméniques convoqués depuis le 4""* siècle, l'institution des synodes, surtout dans les Eglises d'Espagne et de France, enfin le développement des fonctions ecclésiastiques dans le sens d'une profession permanente, à laquelle on accède en suite d'un enseignement spécial. C'est cette dernière institution que l'Etat prit pour modèle, lorsqu'il organisa sa bureaucratie.

Abstraction faite de leur portée pour la fixation des dogmes et des préceptes de la vie chrétienne, les conciles œcuméniques sont évidemment un fait capital dans l'histoire universelle. Ce serait une grave erreur que d'admettre que l'influence des conciles sur les relations des princes ait été accessoire et insignifiante. Jusqu'au siècle de la Réforme, ces assemblées passent pour l'instance suprême de la vie religieuse, morale et publique des peuples, pour un aréopage ecclésiastique avec pouvoir législatif et judiciaire, faisant opposition aux papes eux-

Manuel du droit des gens. I. lo

274 1^6 développement historique des relations internationales.

mêmes et invoqué autrefois par ceux-ci. Pour la période où ron délimitait les diocèses et les provinces ecclésiastiques uniquement au point de vue religieux , on peut affirmer que les conciles forent la représentation la plus parfaite à laquelle la chrétienté ait pu parvenir avant la Réforme; une institution où pouvaient se mettre en équilihre d'une part Funité de la foi, d'autre part la diversité des besoins de la vie politique amenés par l'organisation nationale des Etats. Si Ton avait alors constitué les conciles suivant un mode de répartition équitable et qu'on se fût rangé au principe de la périodicité, comme ce fut le cas en Angleterre pour le Parlement, on aurait pu éviter les grands conflits qui suivirent et créer un droit des gens plus parfait. Mais la mise à exécution de ce projet, contraire aux intérêts de la papauté, aurait eu pour conséquene le maintien des conciles nationaux si influents durant la période franque, afin d'arriver par leur entremise à la représentation universeUe non seulement des intérêts dogmatiques, mais des intérêts politiques et moraux.

Quant aux fonctions ecclésiastiques, elles ne tardèrent pas à tomber dans une entière dépendance du pontificat. Les plus élevées d'entre ces fonctions entrèrent, il est vrai, en connexité étroite avec les conditions d'existence territoriales créées par la féodalité. Mais depuis le décadence des Carlovingiens et les fausses Décrétales, l'Eglise romaine avait parfaitement compris qu'elle ne pouvait baser son hégémonie universelle uniquement sur l'obéissance religieuse et l'unité des dogmes, qu'il lui fallait le bras séculier, et cela pour trois raisons:

1. pour soumettre entièrement à la papauté le clergé dégagé de tout lien national et politique;

2. pour exercer un pouvoir pénal sur les princes et les peuples, pouvoir visible dans toute la chrétienté;

3. enfin pour réunir des forces purement séculières au moyen du domaine temporel.

Les mesures prises en vue du premier point se groupent autoor du droit de juridiction exclusive sur le clergé, des immunités et privilèges de celui-ci, enfin des dispenses de diverse nature. Dans ce sens on pourrait dire, au point de vue du droit international, que l'Erse da moyen âge obtint partout, ne flit-ce que temporairement, la situation d'une puissance exterritoriale, non seulement pour poursuivre des intérêts religieux, mais, chose plus importante, des intérêts politiques et temporels.

Pour ce qui est de la domination sur les laïques, soit par le pouvoir du confessional, soit an moyen de tribunaux prononçant en vertu du droit canonique, soit à l'aide du glaive que les princes prêtaient à l'Eglise, celle-ci se présente à nous comme une force qui, de tout temps et par principe, croit devoir intervenir dans toutes les affaires nationales de la justice qu'elle Juge bon de réclamer en sa faveur.

Enfin l'Eglise se transforma en négociateur purement temporel,

La constitution de l'Eglise et le droit canonique. 275

lorsqn'eUe eut rénni sous le sceptre du pape le territoire de l'ancien Etat de TËglise, sous le nom de pratrimoine de Saint-Pierre.

La conséquence de ces éléments de la constitution de l'Eglise, qui ayait préparé la seconde période, celle qu'on pourrait nommer franco-allemande, constitution que les empereurs saxons et francs ne purent plus renverser, fut la dernière évolution de l'Eglise, manifestée par le triomphe, de la papauté sur la tradition épiscopale, triomphe contesté, il est vrai, en théorie, et parfois révoqué en doute

Les conciles qui avaient eu jusqu'alors le pouvoir législatif, se voient relégués au second plan. Bs sont remplacés par les Décrétales, c'est-à-dire par la législation monarchique des papes, dont on ne saurait déterminer scientifiquement les limites, son point de départ résidant dans la notion transcendante du but final de l'Eglise.

La base juridique de la constitution pontificale, demeurée immuable depuis le moyen âge, c'est le Corpus juris canonici, dont le texte, tiré du Decretum Gratiani, des Décrétales et de leurs annexes, est contemporain de l'époque où les codes de Justinien reprirent de l'autorité. Mais la valeur du Corpus juris canonici est toute autre que celle du Corpus juris civilis. L'élément prédominant de ce dernier, ce sont les Fandectes, c'est-à-dire la pratique guidée par la science, et les constitutions des empereurs suivants ne sont que des accessoires. Dans le Corpus juris canonici au contraire le droit canonique, créé par les conciles, cède le pas aux Décrétales du Saint-Siège.

Les christianisme est donc une religion universelle, du moins dans la pensée des apôtres, et après qu'il eut dépouiUé les traditions purement rituelles de certaines communautés, comme celle de Jérusalem. D ne pouvait donc être ni religion nationale, ni, à plus forte raison, religion d'Etat.

Mais lorsque le christianisme eut désagrégé l'empire romain, la société chrétienne prit conscience de sa force politique. On se trouva en face de l'alternative suivante: Ou bien l'unité des pouvoirs spirituel et temporel, unité réalisée, depuis Constantin, dans l'empire d'Orient, ou bien négation du système social, comme le firent les moines d'Egypte. Aucune de ces alternatives, si l'on y avait eu recours généralement, n'aurait influencé notablement le droit international.

On en vint donc à un troisième système, celui de l'Eglise d'Occident, intimement liée à Home et à son évêché, système néanmoins centralisateur et préconisant une répartition idéale des pouvoirs spirituel et séculier entre différents organes de l'Etat et de l'Eglise, organes qui tantôt se complètent, tantôt entrent en lutte.

L'entrée de l'Eglise catholique romaine dans la formation des Etats germaniques et son intervention dans l'histoire du moyen fige prennent de la sorte une importance toute particulière, au point de vue international. En effet on ne saurait concevoir la civilisation du moyen âge que comme une œuvre homogène, issue du pouvoir centralisé des

276 Le développement historique des relations internationales

évèqnes et plus tard des papes, et de leur mobilité vis-à-vis des nations qui avaient été fertilisées par le génie des tribus germaniques immigrées, on étaient demeurées purement germaines.

Le moyen âge nous offre donc une pluralité d'Etats entrés en relations grâce à la propagation du christianisme, professant la même foi, dirigés par l'autorité spirituelle de la même Eglise, que les nations chrétiennes sans exception ont reconnue autonome dans sa sphère.

A première vue, on prendrait pour un chaos la civilisation du moyen âge; mais on n'aurait raison que si l'on n'envisageait que les organisations locales et les corporations issues de la tendance des Germains à s'associer. Abstraction faite des phénomènes purement politiques, peut être pourrait-on, au contraive, avancer qu'à aucune époque la civilisation politico-sociale ne présente une telle somme de relations internationales, de communautés aussi fortes, et autant d'unité qu'au 12"*« siècle, c'est-à-dire à l'apogée du moyen âge.

La civilisation du moyen âge se groupe autour de trois centres; pour autant qu'elle a une portée internationale:

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