‹ Introduction au droit des gensChapitre 16 sur 25 · LE GERBCANISME AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

LE GERBCANISME AU MOYEN AGE

La migration des peuples. Fondation des Etats

germaniques.

Ouvrages à consulter: Y. la liste qu'en donne Brunner, Geschickte und ÇueUen des Deutschen Bechts dans ïEncyhk^Mie der Reehtstoissenschaft de Holtzendorff, 4m« éd. p. 194 suiv. — Spécialement Savigny, Geschichte des BômiscJien Bechts im Mittelalter, 2»® éd. 1834 suiv. Vol. I, n. — E. de Wietersheim, Geschichte der Volkerwanderung, 1858. — Gaupp, Germanische Ànsiedelungen und LandtheHungen in den Provinzen des Bômischen Weltreichs und %hre vôlkerrechUichen Eigenthûndichkeiten, 1844. — Waitz, Deutsche Verfassungsgeschichte, I, S^eéd., 1880. — de Bethmann-Hollweg, Der Cimlprocess des gemeinen Bechts , IV, 1868. — Thudichum, Der Altdeut8d%e Staat, 1862. — Arnold, Deutsche Urzeit, 1879. — Erhardt, Aeiteste Germanische Staatehbildung, 1879. — Kaufmann, Deutsche Geschichte I, 1880. — K. W. Nitzsch, Geschichte des Deutschen VaUcs bis eum Ausgange der Ottanen, Leipzig 1883, L p. 15—120. — P. Dahn, Geschichte der Deutschen Urzeity 1883. — H. Riickert, ChUturgesckichte des Deutschen Volkes in der Zeit des Ueberganges aus dem Heidenthum in dos Christenthum, 2 voll,, 1853—54. — P. Viol le t, Précis de Vhistoire du droit français, Paris 1884, I, 78—113. — Giccaglione, Storia del diritto italiana dàUa caduta dell imperio ramano, Naples 1884, 1, 15-209.

A toutes les époques, il y a eu des rapports incisifs d'attraction mutuelle entre les Etats civilisés et les peuples ou bien a}>solument

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sauvages, ou bien encore nomades.^) Dans les pays avancés, la tendance à utiliser les matières premières de la civilisation qui se rencontrent à l'étranger, se manifeste surtout par la conquête et la colonisation. C'est ce qui arrive lorsque les bénéfices du conunerce pacifique ne paraissent pas suffire à l'avidité du plus puissant. Mais ce qui attire surtout les barbares nomades, c'est la vue de la civilisation supérieure de peuples sédentaires enrichis. Dès l'époque des Hyksos qui envahirent r£gypte, et des Scythes qui firent subir le même sort à l'Asie, on voit se répéter les conflits entre les nations sédentaires et les nomades, qui jouent en général le rôle d'agresseurs, mais finissent par succomber.

£n général les nomades ne remportent d'autre victoire que celle de la destruction des civilisations avancées. Les invasions des Celtes, bien qu'elles aient influencé l'évolution des Etats grecs, asiatiques et romain, n'ont guère en de portée internationale. En revanche l'intervention des Germains dans les affaires du Midi de l'Europe a exercé un influence incommensurable sur le développement de l'humanité.

Les incursions postérieures des Arabes, des Huns, des Seldchouques et des Mongols n'ayant pas eu, à beaucoup près, la portée de celles des Germains, c'est à bon droit qu'on peut nommer migration des peuples l'époque où le germanisme, dépouillant l'existence qu'il avait menée jusqu'alors,') et ayant fini, à force de luttes, par triompher des armes romaines, battit en brèche la constitution des provinces romaines, détruisit l'empire d'Occident, mit un terme aux relations entre Constan** tinople et l'Ouest européen, prépara les voies à l'autonomie de l'Eglise catholique et enfanta la société moderne sur les ruines de la puissance de Rome.

Rome est l'expression suprême de la civilisation antique, condensée en un empire unitaire. Le germanisme victorieux en revanche pose les bases d'un nouvel ordre politique et social, dont le caractère distinctif est, dans l'origine, celui d'une existence supérieure et plutôt internationale que nationale. En conséquence cet ordre politique présente une diversité plas grande de la vie commune des nations. Les colonnes empruntées aux palais des empereurs ne sont point l'élément déterminant du style gothique. De même aussi la portée du germanisme ne saurait être amoindrie par le fait qu'il absorba les débris du monde grécoromain. L'évolution du moyen âge comprend les éléments suivants: Le fait des succès militaires de nombreuses tribus parentes, continuellement en mouvement et supérieures en force physique, tribus qui envahissent l'Europe entière à l'exception de l'Est et du Sud-Est. Puis le fait de la supériorité intellectuelle politique et numérique des populations vaincues dans les provinces de l'empire romain, dont la décadence était profonde.^) Enfin l'influence du chef de l'Eglise, à laquelle les Germains, convertis au christianisme, ne purent nuUe part se soustraire.

Du mélange de ces forces, qu'on rencontre dans les contrées de l'Europe conquises par les Germains, dérive nécessairement le caractère particulier des créations politiques des Germains de l'Est, soit les Goths,

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les Vandales et les Scandinaves, et des Germains de l'Oiiest. Ces créations ont une forme spéciale dans le Nord de l'Enrope, en Scandinavie, où elles ne trouvèrent pas de civilisation indigène, et où les immigrés durent commencer par défricher le sol. Elles prennent un caractère tout différent en Italie, dans le Nord de l'Afrique, en Espagne et en Gaule, où les Romains avaient laissé une civilisation empreinte de l'esprit municipal, basée sur des lois, mais sans force de résistance militaire. Et entre ces régions de civilisations si différentes, il y avait des territoires qui, comme la Germanie, avaient été maintenus, des siècles durant, pour ainsi dire en état de siège par les généraux romains, ces territoires ayant formé la frontière de l'Empire. En somme le résultat de la migration des peuples fut qu'après le mélange des soi-disant barbares avec les indigènes, la corruption des mœurs fit des progrès plus considérables dans les pays romans, que dans ceux que Rome n'avait qu'effleurés.

Dans aucune de ces régions, le germanisme ne se présente en puissance homogène, guidée à l'extérieur par des principes politiques ou juridiques immuables. Les hasards de la nécessité, que ne pouvaient prévenir le travail ou la prévoyance des victimes de l'agression, la poussée des tribus suivantes de même origine ou d'origine différente, la force de résistance des armées qui avaient déjà suivi la même route, poussaient les hordes germaniques en avant ou de côté, jusqu'à ce qu'elles vinssent à rencontrer un obstacle infranchissable on fussent anéanties par des successeurs plus puissants.

Parmi les immigrants germains, il n'était pas question d'idée de suprématie universelle. Cela ressort de la faiblesse des forces militaires dont disposait chacune des tribus, de leur promptitude à se combattre entre elles, après s'être mises à la solde des empereurs romains, et de la subordination des chefs germaniques aux souverains étrangers, tant qu'ils espéraient en être récompensés, ou lorsque Rome leur décernait des titres qui flattaient leur vanité.^)

Le principal résultat de la migration des peuples, au point de vue international, et pour le moyen âge, c'est la simultanéité approximative d'une série de conquêtes indépendantes, puis l'établissement de tribus qui possédaient les éléments du régime monarchique et avaient en commun certains besoins économiques, besoins avant tout agraires, tribus animées en outre d'un vif sentiment d'indépendance.

Le caractère international des rapports entre Etats, inaugurés par les Germains, se manifeste en conséquence d'abord dans la tendance agraire et belliqueuse commune à tous les pays nouveaux, tendance à laquelle faisaient défaut les centres de pouvoir politique, si marqués dans l'antiquité.

Puis dans la coordination de plusieurs régimes dans un seul et même Etat, fait qui devait peu à peu influencer les relations extérieures. Dès les temps primitifs, les Germains furent hostiles à l'unité du droit

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préconisée par les Romains; en revanche, pins tard, ils saisirent, mieux que tonte antre nation, l'idée de Tunité de la doctrine chrétienne. Lorsqu'il eut soumis l'Europe entière, le germanisme ne prétendit pas sevrer les pays conquis de leur législation traditionelle, ou les courber sans le joug d'un régime uniforme. Les populations d'origine romaine conservèrent avant tout leurs lois municipales, tandis que les Germains maintenaient leur droit national, et ne jugeaient digne d'attention la loi écrite des Romains qu'autant que l'écriture leur paraissait avoir de la valeur pour eux et leurs coutumes.

De cette coordination des législations, portée par la conquête dans des contrées plus civilisées, et qui se rattache aux différences entre vainqueurs et vaincus, dérivèrent plus tard des créations juridiques appropriées aux diverses classes de la société, c'est-à-dire la coordination de nombreux droits particuliers dont la richesse en notions juridiques se reflète dans la basse latinité.

La puissance universelle du germanisme au moyen âge se manifesta donc dans la création d'un état social reconnu, dont les bases sont inséparables de l'évolution des pays germaniques et peuvent être considérées comme des éléments de civilisation internationale, puisqu'elles constituent une sorte de pont entre les Etats. Ces éléments sont la noblesse, la chevalerie, le pouvoir des princes, les privilèges du clergé, les industries bourgeoises, le droit des paysans, le servage. Basés sur la conquête germanique, ils se transforment peu à peu en un état social commun à l'Europe entière.

Cet organisation sociale, qui prit pied non seulement chez les Germains, mais chez les Slaves occidentaux, c'est-à-dire chez les Bohèmes, les Moraves et les Polonais, peut être regardée, au point de vue du droit public, comme n'ayant eu pour résultat que la séparation des peuples et l'affaiblissement du pouvoir de l'Etat. Mais, au point de vue international, on peut relever le fait que l'unité des formes sociales jointe à la plus grande diversité dut atténuer les divergences entre les peuples.

Les limites des territoires occupés à la fin de cette période demeurèrent incertaines, des siècles durant, parcequ'elles étaient soumises à des partages et des échanges sans fin; de même aussi on ne retrouve pas, dans les pays purement germaniques, de limites bien tranchées entre les classes de la société. En d'autre termes, les groupes sociaux des grands Etats voisins, particulièrement le clergé, puis la noblesse, avaient en commun un cercle d'idées devenues internationales, tandis qu'ils nourrissaient une certaine hostilité à l'endroit des autres groupes dont ils partageaient la vie politique.

^) Voir, pour le mépris des pays civilisés antiques à Tendroit des Barbares, Maine, Ancientîaw^ p. 125, et Preeman, ComparativepoUHcs, p. 379.

*) Les Germains n'ignoraient pas l'agriculture, lorsqu'ils entrèrent en contact avec les Romains, et ils possédaient déjà une certaine civilisation. C'est ce que prouvent les recherches récentes. Y. Waitz, 1. c. I, p. 32 — 52

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^ Pour la cavalerie germanique dans les armées romaines, v. Nitsscb, Geschichte^ I, 25.

*) V. Wietersheim, Die Becolkerung des Bomischen Beichs (1859), et H. Bichter, Dos Westrômische BeicJi, besonâers unter den Kaisem Grraiian, ValenHnian IL und Maximus (375—388), 1865.

^ Pour le génie des Germains Comparé à celui des peuples romans, V. Bethmann-Hollweg, 1. c. II. § 2.

La monarchie franqne et la dignité impériale.

Ouvrages à consulter: W. de Giesebrecht, Geschichte der Deutsehen Kaiserzeit, 4 voll., 1855—75 (4^6 éd. depuis 1873). — G. Waitz, Deutsche Verfassungsgesdiichte, III, 2™« sect. p. 79 — 220. — Nitzch, Deutsche Geschichte, I, p. 193—225. — S ohm, Die Fràtikische Beichsund Gerichtsverfassung, 1871. — Luchaire, Histoire des insHtutians monarchiques de la France sous les premiers Capétiens, Paris 1883.

Tandis que la civilisation gréco-romaine conservait son centre à Byzance, affirmait sa supériorité sur le terrain du droit par Jnstinien, sur les champs de bataille par Bélisaire et Narsès, et ne perdait pas entièrement son prestige même après la prise de sa capit^e par les Vénitiens, les tribns germaniques n'avaient aucun point de concentration qui eût pu diriger leurs mouvements.

Plus était forte la disproportion entre le chiffre des vainqueurs et celui des vaincus, dans les provinces romaines, plus était sensible la supériorité des municipes, plus vite aussi s'affaiblirent les forces purement guerrières des Germains. C'est pourquoi les Etats fondés par les Vandales en Afrique, les Ostrogoths et les Lombards en Italie, les Wisigoths en France et en Espagne ne purent se maintenir à la longue. L'empire des Burgondes eut le même sort.^) Dans tous ces territoires, sauf en Afrique, les Germains se fondirent avec les débris de la civilisation antique, et il sortit de cette fusion le type qu'on appela plus tard roman, type qui se manifesta, pour la première fois, en Espagne dans les luttes contre les Maures, puis en France après les croisades, lorsque les régions, demeurées purement germaines, de l'Allemagne, de la Scandinavie et de la Bretagne se constituèrent en Etats indépendants.

Les premiers germes des Etats qui, après s'être constitués en suite de la migration des peuples, se sont perpétués jusqu'à nos jours, en dépit de maintes modifications de leurs territoires, se rattachent aux destinées des Saxons et des Francs.

Les Saxons, alliés à d'autres tribus de la Germanie septentrionale.

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parvinrent à faire disparaître la ciyilisation romaine en Bretagne, et à y substituer nn £tat tout particulieri qni fat lancé, au 11™^ siècle, par la conqnète des Normands influencés eux-mêmes par les Francs, dans une voie qui persiste encore aigourd'hui, après que les Eglises anglosaxonne et irlandaise furent intervenues énergiquement dans l'œuvre des missions chrétiennes en Europe.

Les Francs exercèrent donc une influence marquée sur le développement des Etats du moyen âge, mais par Tentremise des conquêtes anglo-saxonne et normande. Cette influence, basée sur des talents politiques très personnels, s'accrut encore, après la chute des administrations provinciales des Gaules, lorsque se fut consolidée la dynastie mérovingienne, à partir de Clovis, consolidation qui suivit la descente des Anglo-Saxons en Bretagne et qui est en rapport avec les missions de l'Eglise d'Occident.

La royauté franque fut la première à comprendre la nécessité de codifier le droit germanique. Elle le fit au moyen de la loi salique promulguée vers la fin du 5"* siècle.*) En vertu de sa double position vis-à-vis des papes et des envahissements de l'islamisme, elle assuma une tache internationale , sans analogie dans le passé , et dont la papauté comprit rapidement la portée sur les relations avec les Lombards, Constantinople et finalement le mahométanisme. Mais les Mérovingiens ne purent recueillir les fruits de cette constellation, parceque leur premier contact avec les traditions romaines les plongea dans une dissolution des mœurs, teUe qu'on l'observe, de nos jours, chez les peuplades sauvages, lorsqu'elles entrent en relations avec les Européens.') Les récits de Grégoire de Tours ne permettent pas d'en douter.

Dans la royauté franque se manifeste, pour la première fois, une concentration du pouvoir qui était demeurée en somme inconnue aux Germains de l'Ouest et du Sud, aussi bien qu'au groupe des Germains qui habitaient les rives des mers du Nord. En outre il se forma dans l'empire franc, à côté de la royauté, une nouvelle noblesse de robe et d'épée qui s'empara en partie des cours de justice et de l'armée.^)

Ces éléments, sans portée entre les mains débiles des Mérovingiens, mais dont la dynastie carlovingienne fit l'usage le plus raisonné, décidèrent le souverain pontife, sous Charlemagne, à opposer à l'empire d'Orient un empire germanique, dont l'évolution subséquente exerça l'influence la plus marquée sur la politique et la civilisation de l'Europe entière.

Le sacre de Charlemagne, le 25 décembre 800, par Léon m est l'acte le plus important de la papauté au moyen âge. La personne de l'oint est la plus imposante parmi les héros des dynasties germaniques. Ses créations peuvent être regardées comme des modèles, non pour la durée, mais pour l'effet qu'elles eurent sur les générations suivantes. Grâce à elles on vit unis politiquement, par la supériorité inteUectuelle d'un souverain, des territoires aussi divers que les pro-

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vinces de la Gaule, les régions des Pyrénées et de TEbre, les débris de l'empire lombard, la vallée du Rhin, enfin les déserts habités par les Saxons, et cela sans autre violence que celle du glaive victorieux^).

La restaurarion de FËmpire par le chef de l'Eglise d'Occident, et ses préliminaires manifestés par le sacre du premier roi franc de la dynastie carlovingienne, donnent leur empreinte aux mouvements internationaux du moyen âge, surtout lorsque la couronne franque eut passé à l'Allemagne, après le partage de Verdun. Le sacre d'Othon I, le second roi de la dynastie saxonne, fait de l'Empire germanique le centre du monde chrétien au moyen âge, bien que cet Empire soit, au point de vue intérieur et politique, une création des plus faibles.

Cela se révèle, lorsqu'on scinde l'idée de l'Empire en ses deux éléments: l'élément ecclésiastique et l'élément politique.

Au premier de ces points de vue, l'Empire a la signification d'un pouvoir supérieur à celui de l'empereur d'Orient, grâce à sa consécration par le chef de l'Eglise, puis celle de la succession légitime des empereurs romains, auprès desquels ceux de Byzance n'ont pas le prestige de la tradition inséparable du nom de Rome. La dignité impériale, conférée exclusivement, par l'Eglise catholique unitaire, à un roi de nationalité allemande, donne ipso facto, vis-à-vis des autres Etats chrétiens, un titre à la reconnaissance et aux honneurs qu'on rend à la Migesté sacrée, et leur impose une certaine subordination. Ces Empereurs germano-romains était donc suzerains de la chrétienté catholique dans le même sens que les césars l'étaient à l'égard des princes à qui, après leur soumission, on avait laissé leurs titres et certaines prérogatives de la souveraineté. En théorie l'empereur était donc aux autres rois et princes ce que le pape était aux autres évèques. A l'époque des Carlovingiens et des Othons, le sentiment national, encore peu développé, ne pouvait être choqué de cette suzeraineté d'un prince chrétien sur d'autres moins puissants — qui eût osé comparer son prestige à celui de Charlemagne ou d'Othon I? — et cela d'autant moins que le souvenir de l'empire romain d'Occident ne pouvait être éteint chez les anciens provinciaux soumis ou immigrés, que le titre de roi germain n'était pas clairement défini et qu'enfin ces rois étaient souvent dépassés par le pouvoir ducal^. En restaurant l'empire romain, l'Eglise mettait sa sentence à la place de la vieille loi romaine qui conférait le pouvoir suprême, pour ainsi dire une decretalis stimmi pontifids de imperio en lieu et place de la lex popuU romani de imperio. D'autre part le sacre remonte aux idées théocratiques de l'Ancien Testament, d'après lesquelles l'alliance entre Jéhovah et le peuple juif est remplacée par une convention, formulée dans le serment du sacre ou tacite, entre le clergé et la royauté dans le but de se porter mutuellement aide et appui.

Au point de vue politique, la restauration de la dignité impériale romaine, en faveur des couronnes les plus puissantes aux 9™® et

La monarchie franque et la dignité impériale. 289

10°^® siècle, celles des Francs et des Saxons, signifie au contraire l'obligation des empereurs de protéger le Saint-Siège contre les agressions des souverains de Byzance, des princes italiens ou de la ville de Rome, agressions dirigées contre l'indépendance des papes ou leur pouvoir temporel; puis l'obligation, résultant du sacre, pour le clergé et les laïques, d'obéir à l'empereur, ce qui était de la plus haute portée, à cette époque de révoltes continuelles et de guerres civiles; enfin la restauration de la notion des devoirs des princes, notion qui avait disparu sous les césars, et qui a son importance à la fois nationale et internationale.

La suite des événements, depuis l'ère des empereurs salions après la mort d'Henri III, principalement durant les luttes des Hohenstaufen, démontre que l'unité idéale des pouvoirs spirituel et temporel ne tarda pas à être refoulée par la question inévitable de savoir, si, en cas de conflit devait prévaloir la sentence de l'empereur, comme sous les Othons, ou celle du pape, comme sous Henri IV et Frédéric IL

Néanmoins on ne saurait rendre responsable des calamités nationales seulement le dualisme inévitable qui produisit au moyen âge la lotte entre les empereurs et les papes, et qui se répéta sous toutes les formes dans les relations du Saint-Siège avec les princes non-allemands, dualisme essentiellement humain et dont il faut tenir compte dans les jugements qu'on porte sur les rapports internationaux. En effet l'idée de l'accord entre le pouvoir spirituel du clergé et la force physique de la royauté, idée qui constitue la base de l'Empire allemand, ne saurait perdre entièrement sa valeur par le fait que la perversité humaine s'est opposée à sa réalisation.

Comparé à la monaichie mérovingienne et à la corruption des mœurs dont celle-là fut l'instigatrice dans le Midi, l'empire de Charlemagne nous apparaît comme l'aurore d'une civilisation nouvelle. Et la chute de la dynastie carlovingienne, qui ébranla la vie intellectuelle et morale des peuples, des princes, du clergé et de la nobles38e, inaugure en réalité, en la personne d'Othon I, monarque qui dépassait ses contemporains pour la puissance, la piété et la pureté des mœurs, une civilisation alors émanant de l'Eglise seule, mais plus tard de plus en plus sécularisée.

Lorsqu'éclatèrent les dissensions entre les glaives spirituel et séculier, la renaissance du droit romain, dans les universités italiennes, prit une importance décisive pour le pouvoir impérial.

En effet, les empereurs allemands trouvèrent, dans la jurisprudence romaine et le Corpus juris civUiSj un droit à l'hégémonie universelle, indépendante de l'Eglise, un droit qui ignorait les cérémonies du sacre et renfermait des doctrines dont se nourrissait aussi la tradition de l'Eglise primitive, lorsqu'elle invoquait le droit romain en faveur de ses prétentions.

Les tendances fondamentales de la politique extérieure de l'Empire,

Manuel du droit des gens. I. 19

290 ^ développement historique des relations internationales.

tracées par les rapports entre les souverains allemands et le Saint- Siège, persistèrent, depuis les Otfaons, pour rAllemagne et pour les pays voisins. C'est en somme des péripéties des relations italo-germaines que dépendent les évolutions politiques et sociales de FAllemagne et de l'Italie, puis de la France, de l'Angleterre, de la Bohème, de la Hongrie et de la Pologne. £n effet, c'est précisément la violence de la lutte postérieure entre les pouvoirs spirituel et temporel, lutte dont l'ItaMe fut souvent le théâtre, qni a amené la décadence des institations impériales depuis le 13™® siècle, on, en d'autres termes, la décomposition de l'unité nationale allemande en une quantité d'Etats cimentés uniquement par la dignité impériale et entretenant entre eux des relations au fond internationales. C'est à elle, d'autre part, qu'il faut attribuer le fait que la papauté, pour gagner des alliances efficaces, s'appuya souvent sur les cabinets d'Italie, d'Espagne et de France; de sorte qae, depuis la chute des Hohenstaufen, les intérêts Impériaux se confondent ou se croisent souvent avec ceux du pape, puis des maisons d'Aigou et d'Arragon. En suite de son antagonisme contre l'unité de l'Empire, le Saint-Siège fat contraint d'encourager les libertés municipales des villes d'Italie, puis l'indépendance d'autres nations, et d'accréditer par là le principe de l'égalité de droits.

^) y. entre autres Binding, Oeschichte des Burgundisch-Bamanischm Kôniffreichs, 1868.

*) Brunner, 1. c. p. 205, reporte la rédaction finale à la fin du règne de Clovis, s'appuyant sur ce que la loi ne parle ni du christianisme, ni du paganisme. Les dernières leges Barbarorutn remontent au S*^^ siècle. Ce sont la lex Angliorum et Werinorum, la lex Frisionum et la Ux Scuconum, Brunner en cite les éditions.

') Personne n'ignore la loi d'après laquelle l'importation subite d'une culture avancée détruit physiquement et moralement les peuples barbares. Y. sur ce sujet Bagehot, Fhysica and poUUcs, Londres 1872. Cette loi fut adoucie par l'influence simultanée de l'Egliie) durant la migration des peuples.

*) V. Nitzsch, L c. I, 131—155.

^) Les ambassadeurs do l'empereur Michel de Byzance reconnurent en 812, à Aix-la-Chapelle, la dignité impériale (Eginhard: More suo, id est graeca lingua imperatorem eum et basUeum appeUantes). Plus tard les empereurs d'Orient refusèrent parfois le titre de BasUeus. Ainsi Basilius Macedo.

^) Pour la dignité ducale chez les Germains du Nord et les Anglo- Saxons, v. Freeman, History of the Norman conquesty I, 579.

InstitutionB militaires. Féodalité. 291

Institutions militaires. Féodalité»

Ouvrages à consulter: Stenzel, Versuch einer Geschiéhte der Kriegsverfasêung Beutschlands im MUteUUter, 1820. — Peucker, Dcts Deutsche Kriegswesen der Urzeiten in seinen Verbindungen und Weehsehoirkungen nUt dem gkicheeitigen VoUcs- und Staatsleben, 1860. — Baldamus, Dm Heertoesen unter den spâteren Karalmgem, 1879. — Roth^ Ge»ehichte des BeneficiahoesenSf 1850. — Le même, Fetidaiitàt und Unterthanen* verband, 1863. — Ehrenberg, Commendaiion und Huldigung, 1877. — F. L aurent, Histoire du droit des gens, VIE, 1118 suiv. — Ciocaglione, Storia deî diritto itcdiano, 1884, I, 235—292. — H. Hallam, View of the State of Europe during the tniddle âges, 1818, 1, 110 suiv. — Beeves, JRistory of the english law. Nouvelle éd. par Finlason, 1869, 1, 53 suiv. ; n, 552 suiv.

n n'est guère de peuple, sans es excepter même les Romains, où les institutions, militaires aient une portée aussi universeUe que chez les Germains. En effet, dans Tantiquité, émanant de forces simples ou homogènes, elles reposaient ou bien sur un principe théocratique, ou bien sur le pouvoir royal, ou bien enfin sur la commune.

tjuelque grandes que soient les analogies avec les institutions militaires des Aiyens nomades, par exemple à l'époque des Héraclides et d'Odoacre ou de Stilichon, 11 n'en demeure pas moins acquis à la science qu'il se développa au moyen âge, sur une base germanique, des institutions militaires homogènes, qui imprimèrent à la guerre un. type international dans son essence, et qui, de plus, en harmonie avec l'organisation de la justice, les institutions de l'Eglise^) et le pouvoir monarchique, inaugurèrent la reconstitution subséquente des nationiolités.

La base de ces institutions militaires, qui se répandirent sur l'Europe presque entière, c'était le fief, dont l'évolution, dès l'aurore de la monarchie franque à la rédaction finale des Libri feud&rum, embrasse une période de cinq siècles, avant qu'on pût parler de féodalité comme d'une institution européenne.

Les circonstances qui contraignirent à passer de la forme primitive da service militaire, qu'on peut désigner comme l'organisation du pillage, au système du fief ou bénéfice, résident dans l'impossibilité de mettre d'accord l'institution du service militaire obligatoire ded hommes libres arec les exigences de guerres se répétant à de courts intervalles, avec les besoins économiques de grands peuples établis dans des régions fort étendues.

A l'époque des premières invasions germaniques, la solde des empereurs romains, les contributions des peuples vdncus ou le butin

292 Le développement historique des relations internationales.

suffisaient à l'entretien des bandes errantes de guerriers. Mais, lorsque les tribus germaniques se furent établies à demeure, il s'agit de pourvoir d'avance à l'entretien permanent des armées, ce qui n'était possible que grâce à la division du travail entre les gens d'armes et les populations agricoles. On trouve aussi, chez quelques nations plus anciennes, maints rudiments de la féodalité. Les conquérants orientaux conféraient des provinces, des propriétés foncières, même des couronnes, des dignités et des royaumes, jusqu'à nouvel ordre et moyennant certaines prestations. Mais ces collations de bénéfices provenaient régulièrement du besoin de suppléer aux ressources militaires qui faisaient défaut, pour dominer les nations vaincues.

Le bénéfice germanique au contraire découle de besoins populaires, c'est à dire du sentiment qu'il importait de ménager les populations agricoles, ce qui du reste était d'accord avec les intérêts de la monarchie.

Ne possédant pas la ressource de la révélation divine ou de lois interprétées par le clergé, lois qui auraient pu contraindre les hommes libres à l'obéissance, la monarchie germanique ne put établir l'ordre à l'intérieur qu'en créant peu à peu une noblesse, à qui l'on donna des terres en fief, parcequ'on ne disposait pas de capitaux, que le butin était chose trop incertaine et qu'on ne pouvait songer à un système de contributions en nature, analogues à la dîme.

Partant de la division indispensable entre le service militaire et le travail des paysans, le bénéfice engendre le prototjrpe du système germanique des fonctions et des impôts, puis, après la décadence du régime des comtés inauguré par les Carlovingiens, le seul moyen d'obtenir justice pour ceux que ne protégeaient, contre l'oppression et l'arbitraire, ni les cours royales, ni l'association, ni les armes de la défense légitime.

C'est seulement dans certains fiefs, dont l'étendue différait beaucoup, qu'on put suppléer, pour les populations des campagnes, à l'absence du pouvoir royal au moyen de la force armée et présente du vassal,*) et préparer de la sorte, après des siècles de licence, l'habitude du devoir général de l'obéissance.

L'institution du fief répondait au besoin du service militaire extérieur et à celui de la protection légale à l'intérieur. C'est ce que démontre clairement le fait que les rapports de vassalité ne découlent pas uniquement de prétendues donations ou de collations royales. Â l'époque où la sécurité faisait défaut partout, dans la plupart des grandspays, de nombreuses terres, primitivement allodiales, se sont données à fief, afin de s'assurer une protection plus efficace que ne pouvait letur donner leur propriétaire, phénomène qui se répéta dans la généralisation du servage, en suite d'actes de soumission volontaire de paysans qui renonçaient par là à leurs vieilles libertés.

Des conditions analogues transformèrent, dans tous les pays du moyen âge, les fiefs, personnels dans l'origine, en fiefs héréditaires,

Institutions militaires. Féodalité. 293

évolation dont on ne saurait contester la portée en droit internÀtional. £n effet cette évolution marque la transition définitive du droit personnel an droit territorial, c'est à dire à la notion de la territorialité dn droit, de son application exclusive à un territoire, dans lequel, il est vrai, les classes résultant de la possession de fiefs ou de domaines, des charges ecclésiastiques, de la profession ou du servage conservent leur portée. La subordination successive du droit personnel à la notion de la territorialité, qui avait sa racine dans l'hérédité des fiefs, fit ses preuves par le fait que plus tard on se mit à regarder comme des privilèges les droits personnels des classes supérieures, privilèges qui devaient être confirmés à nouveau par chaque souverain à son avènement au trône.

L'hérédité des droits et des devoirs des vassaux, jointe à la notion de servitudes et de privilèges attachés à la propriété foncière, sépare, de la façon la plus tranchée, le droit germain d'avec celui des Bomains qui ne statuait pas de différence fondamentale entre les meubles et les immeubles.

Partant du fief, le droit immobilier de la grande propriété territoriale devient la base d'une notion de l'Ëtat supérieure, qui se rattache aux dimensions des territoires que le suzerain pouvait détacher du domininm eminens. L'usufruit de ces propriétés restreint ou étend, suivant les circonstances, la notion du pouvoir royal. Il la restreint par ses rapports avec les constitutions du moyen âge; il l'étend par sa corrélation avec l'accroissement des besoins sociaux que les vassaux ne pouvaient satisfaire, vu leur impuissance, et qui par conséquent poussaient à la centralisation du pouvoir.

Le droit féodal fit prévaloir, vis-à-vis de la divisibilité de l'empire, qui s'était montrée nuisible en France et sous les Carlovingiens, le principe de l'indivisibilité du pays, ce qui influa sur la succession au trône et le trésor public. L'évolution historique du germanisme est donc diamétralement opposée à celle de l'Ëtat romain.

Chez les Romains le JK^s privatum était un droit particulier, distinct du jxis sacrum et du jus publicum de l'ancienne communauté. Après la conquête germanique au contraire le droit public s'émancipe de la notion du fief héréditaire et indivisible, de sorte que la base du droit public, c'est la liberté des individus, restreinte seulement par le libre arbitre.^) La féodalité, féconde sous tous les rapports, influença, dès le 11™^ siècle, toutes les institutions de la société civile et du clergé.

Quant à l'Eglise, elle ne put se soustraire à l'influence de la vassalité, bien qu'elle disposât des dîmes et de nombreuses donations, qui lui permettaient de pourvoir à l'entretien du clergé et de ses établissements. L'Eglise recevait et conférait des fiefs.

De ce dualisme entre les exemptions et les immunités ecclésiastiques d'une part, les prérogatives résultant du fief d'autre part naquit

294 Le développement historique des relations internationales.

le conflit des investitures, une des phases les plus remarquables de la lutte entre TEtat et TËglise, conflit qui se renouvela dans les siècles suivants sous d'autres formes. Entre la noblesse laïque et le haut clergé, le fief constituait donc une transition sociale, en vertu de laquelle le clergé put intervenir dans la marche des affaires d'Etat, et particulièrement dans l'évolution des corps représentatifis.

Les villes elles-mêmes ne purent se soustraire à l'influence de la féodalité, dans les pays germaniques de l'Europe. L'institution des marchés et des bourgs donnés à fief fut favorable ou nuisible aux intérêts des villes, suivant les circonstances; et, dans l'af&'anchissement de certaines communes urbaines de la suzeraineté de la noblesse voisine, on peut voir le point de départ d'une civilisation nouvelle, se rattachant aux corporations municipales.

De cette façon le fief créait, de tous côtés, soit des rapports et des transitions, soit des antagonismes et des controverses. Ceci se manifeste spécialement, lorsqu'on considère les évolutions si variées des monarchies européennes, à partir des croisades. En Angleterre^) surtout, l'exercice absolu de la suzeraineté par les rois normands fut le levier de l'unité nationale, unité qui date d'une époque reculée. La suzeraiaeté effaça, de plus, les contrastes sociaux, grâce au parlement et au sdf-govemment, tandis que, sur le continent, la féodalité, devenue ime institution anti-monarchique, entraîna les souverains dans des guerres civiles sans fin, où les corporations municipales finirent par perdre leurs libertés, en dépit du rôle qu'elles avaient joué dans ces conflits.

Au point de vue international, la force vitale de la féodalité s'affirme d'une façon analogue. Les vassaux dépendaient du suzerain; mais cette dépendance n'avait aucun caractère de servilité. Au contraire, l'idée-mère du contrat féodal, c'est la réciprocité entre la fidélité et l'hommage. L'acte d'investiture était donc un moyen souvent mis en œuvre de terminer une guerre au moyen de stipulations y relatives insérées au traité de paix. Les vassaux pouvaient porter la couronne royale, ded nations entières ou des territoires éloignés pouvaient être en relations de suzeraineté avec des monarques plus puissants, et cela sans renoncer à leur caractère politique. Ainsi les couronnes de Bohème, de Pologne^), de Danemark, de Naples, et d'autres pays de moindre importance furent longtemps ou passagèrement vassales de l'Empire ou des papes.

Sans la base idéale de la féodalité, dont l'influence date du siède des Othons, on ne pourrait concevoir la situation de l'Empire vis-à-vis du Saint-Siège. Le pape, en tant que détenteur d'un domaine temporel, était un vassal, au point de vue du droit impérial; au contraire on pouvait l'envisager comme suzerain, en ce sens qu'il sacrait l'Empereur et relevait ainsi le prestige de la dignité impériale. En droit féodal, ce n'était point, pour les rois, s'humilier que de recevoir, volontairement ou en vaincus, leurs couronnes de l'Empereur, en qualité de fiefs, on

InstitntionB militaires. Féodalité. 295

du moins de jouer le rôle de grands vassaux de la monarchie universelle représentée par l'Empereur.'')

L'influence de la féodalité se manifesta principalement dans la sphère du droit, par le régime territorial des nations européennes, par la création d'Etats unitaires, par l'union personnelle de plusieurs territoires. En effet un vassal pouvait être investi de plusieurs fiefs séparés géographiquement. De même le protectorat exercé en faveur d'Etats faibles remonte aux idées féodales.

^) Four les rapports entre la féodalité et TEglise, v. Laurent, Histoire du droit des genSy Vil, La féodalité et V Eglise,

*) Sons les Mérovingiens, les biens de la couronne étaient cédés en tonte propriété. Dans ce but on confisquait aussi des terres appartenant à rSglise, de sorte qu'à cette époque la sécularisation existait déjà. Sous les Carlovingiens, les bénéfices ne conféraient que l'usuiruit, et s'étttgnaient à la mort du bénéficiaire ou du donateur. Y. Brunner, Deutsche JRechtS' geschichtey Encyclopédie de Holtzendorfi', p. 213.

") Waitz, Verfassungsgeschichte^ IV, 205, fait dériver le mot vassal du celte, mais sans connexion avec le comitçitus, Freeman, Compar. PoUHcs^ p. 476, note 13, prétend au contraire que vassal est un mot saxon qui signifie glaive,

*) Waitz, rappelle aussi (Verfassungsgeschichtey II, 2, 273) le caractère privé de la royauté chez les Oermains.

^) Le principal ouvrage sur la* conquête normande, c*est Freeman, Sistory of the nonnan conquest

Au moyen âge, la Bretagne passait pour être en dehors àeVorbis terrarutn» C'est pourquoi Guillaume-le-Boux contesta au pape la compétence dans son pays. Freeman fait dériver les particularités de la féodalité anglaise de l'isolement géographique du pays: ^Our insviar position haa been one of the greatest facts of our history.t (Compar. BoliticSy p. 352.) C'est juste, en ce sens que les vassaux ne pouvaient être appelés à porter les armes bur le continent, que grâce à une flotte, placée en dehors du lien féodal. Pour les talents politiques de la noblesse normande, v. Nitzsch, Oeschichte des Deutschen Volkes, II, p. 10.

^ C'est en 984 que le prétendant à la régence, le duc Henri, soit Othon n, reçut à Quedlimbourg l'hommage des ducs de Pologne et de Bohême.

0 A noter la citation de Freeman, Cùmpar, Politics, p. 462. Le roi anglo-saxon Alfred, dans sa traduction de FOdyssée, nonmie Ulysse roi d'Ithaque, et décerne en revanche à Agamemnon le titre d'empereur» en sa qualité de généralissime des rois assemblés devant Troie.

296 I^e développement historique des relations internationales.

Les trêyes. Le droit de porter les armes.

Ouvrages à consulter: Brunner, Encyclopédie d'Holtzendorff, p. 240, § 18. — Waitz, Deutsche Verfassungsgeschichte , H, 2, 135 — 242. — IJnger, Der gerichUiche Zweikampf, 1847. — Eluckhohn, GesMchte des Gottesfriedens , 1857. — Eggert, Studien zur Geschichte der Landfrieden, 1875. — Planck, Dcis Deutsche Gerichtsverfahren im Mittelalter, 2 voll., 1879, surtout vol. Il, p. 144 suiv. — Baltzer, Zur Geschichte des Deutschen Kriegswesens in den Zeiten der leteten Carolinger bis auf Friedrich II, 1877. — Bouquié, De la justice et de la disc^lme dans les années à Borne et au moyen âge^ Bruxelles 1884. — Nys, Las Siete Partidas et le droit de la guerre, Bev» de droit intern. XV., 478. — B. eev.es, History ofthe english law, publ. par Finlason, 1869, I, 53 suiv. II, 268 suiv., 373.

L'évolntion des institations militaires, transformées, grâce ceux fiefs, en une sorte de représentation des anciennes tribus germaniqnes, est parallèle du développement de l'organisation judiciaire de la mon* archie carlovingienne , organisation qui décharge l'assemblée du peuple au moyen de l'institution des échevins. Entre le droit et les armes 11 y avait au moyen âge^ chez les Germains, une corrélation intime résultant de la notion de la paix. Les idées de droit les plus anciennes avaient leur racine dans la trêve ou paix que le fait d'appartenir à une tribu garantissait anx membres de cette tribu, et que plus tard la monarchie fut appelée à maintenir. Et, vice- versa, tout tort causé aux membres de la tribu était regardé comme une rupture de la trêve, manière de voir qui a prévalu fort longtemps en Angleterre.

Souvent le moyen âge, comparé à l'antiquité ou aux temps modernes, fait, sur l'historien, l'effet d'un état de choses où régnait la violence. C'est que cette période n'eut longtemps aucun organe exécutif distinct de la force armée et suffisamment puissant.

Même lorsque le fief fut devenu général, les individus qui rompaient la trêve ou refusaient satisfaction légale, demeurèrent soumis à la vieille tradition du défi et de la vengeance privée, se rattachant aux maximes de la procédure la plus ancienne. Le service militaire des vassaux, dans les guerres extérieures ou en suite de l'appel aux armes du roi, différait donc absolument du droit de porter les armes, droit que possédait tout homme libre et qui suppléait à la justice.

Le procès civil romain se rattachait aux formules antiques de la déclaration de guerre. De même on reconnaît, chez les Germains, une corrélation entre la guerre et la procédure, corrélation qui se rattache à l'idée du jugement de Dieu.

Les trêves. Le droit de porter les armes. 297

À11 moyen âge, le droit de porter les armes est donc à la fois le droit international de faire la gnerre au dehors, en vertu du ban des rois ou des ducs, puis le droit de faire justice par soi*même de ses adversaires ou de ceux qui rompent la trêve, enfin une preuve judiciaire. D'où ressort la liaison intime entre Tusage des armes et la guerre d'une part, l'ensemble des notions de droit d'autre part. Durant le moyen âge, et même beaucoup plus tard, on ne sut pas établir de distinction entre la guerre internationale et la querelle privée. Les vassaux réclamaient tous, à côté de leur obligation de servir, le droit de porter les armes contre leurs égaux, et même, dans certaines conditions, contre leur suzerain. Ce droit tient donc de près aux rapports internationaux, politiques et privés. Les princes de l'Eglise , en leur qualité de vassaux, ne pouvaient se soustraire à son influence, quoique l'Eglise eût interdit de bonne heure de répandre le sang.

Plus tard, le droit de porter les armes influença les trêves, et réciproquement, mais le fait que le vasselage finit par se distinguer du service militaire proprement dît, ne fut guère de nature à réduire le nombre des actes de violence.

C'est grâce aux aspirations pacifiques des populations agricoles et plus tard des villes, que la monarchie de Charlemagne, puissamment secondée par le clergé, put restoeindre et supprimer peu à peu le droit de porter les armes, dans les deux manifestations dont il a été question ci-dessus. Dès les capitulaires des Carlovingiens, on commence à distinguer soigneusement entre la paix extérieure et la paix intérieure {pax intra patriam): Dans le cours des siècles on parvint à grande peine à restreindre le port d'armes, et cela d'abord au point de vue personnel, en obtenant une trêve spéciale en faveur des membres de la société qui avaient le plus besoin de protection, soit les femmes, le clergé, les Juifs et les corvéables.^) Puis on déclara inviolables certains objets ou certaines localités, ainsi les tribunaux, les églises, les cimetières.*)

Ces trêves publiques, qui se rattachaient en outre au pouvoir épiscopal, devaient influencer les relations internationales. De plus en plus on s'accoutuma à respecter certaines barrières, qui s'opposaient à la destruction arbitraire, et c'est par ce respect, dont les femmes étaient en général les arbitres, que le droit de la guerre du moyen âge se distingue de celui de l'antiquité.

Le service militaire, imposé seulement à la noblesse foncière, puis le vasselage, joints à l'autorité de l'Eglise, amenèrent l'abolition de l'esclavage résultant de la victoire sur les champs de bataille.

Dans tontes ces institutions ayant pour but le maintien de la paix personnelle ou locale, on reconnaît Tordre d'idées que le droit des gens chercha à réaliser plus tard au moyen de l'état de guerre passif ou de la neutralisation.

La généralisation de la base locale de la trêve prit une importance considérable sous la forme de la trêve de Dieu, qui influença si puis-

298 ^e développement historique des relations internationales.

samment le développement de la civilisation et de l'idée de TEtat. Dès répoqne des Garlovingiens, prévalut nous ravons dit, avec la vieille institution des comtés, Fidée que c'est au pouvoir royal qu'incombe le devoir de maintenir la paix dans les limites de la monarchie. Mais la décadence des institutions créées par Gharlemagne eut pour conséquence d'amoindrir le sentiment de ce devoir des rois.

Pour réveiller ce sentiment, il fallut non seulement les enseignements de plusieurs siècles d'anarchie, mais aussi l'ascendant intellectuel dont l'Eglise jouissait seule au 11"^® siècle.

L'idée de la trêve de Dieu vient du Midi de la France et probablement de l'Aquitaine. Cette trêve, qui assurait la paix durant certaines saisons et certains jours de la semaine, et dont la violation entraînait de graves pénalités ecclésiastiques, s'étendit d'abord aux diocèses de Cologne et de Li^e, puis à l'Allemagne entière, où elle fut Instituée en 1085, peu avant les croisades.

Les conciles confirmèrent et étendirent plus tard les dispositions concernant la trêve de Dieu, qui est pour ainsi dire, l'antithèse de la guerre de Dieu contre les Sarrazins et symbolise encore une fois l'alliance entre la papauté et l'Empire.

La trêve de Dieu est bientôt suivie, dans le même ordre d'idées, de la trêve générale, institution purement séculière. D'abord conventionneUe, puis imposée par les empereurs, d'accord avec les princes et la noblesse, en tout cas jurée, cette trêve ne devait durer qu'un certain nombre d'années. A l'expiration du délai, elle cessait d'exister, à moins qu'elle ne fût renouvelée par serment.*)

On reconnaît dans ce fait une idée qui s'était déjà manifestée chez les Grecs, ceux-ci ayant toujours cherché à assurer la paix en la restreignant à un certain nombre d'années et en lui imprimant on caractère religieux.

Peu à peu se propagea la tendance d'imposer les trêves locales, de contraindre les récalcitrants à les respecter. Vers 1156, l'empereur Frédéric I commanda, dès son avènement, d'observer la trêve; mais néanmoins il fut forcé de la garantir en la faisant jurer par tous ses sujets âgés de 18 à 70 ans. Du reste il fixa lui-même à deux ans la trêve proclamée en 1157 pour la Franconie. On jura aussi la trêve d'Henri Vn, en 1224. En revanche, celle de Frédéric H, en 1235, ne parle pas de serment, et sa durée est illimitée. H va sans dire, du reste, que ces trêves n'avaient d'autre but que de réprimer les violences privées, et qu'elles souffraient de nombreuses exceptions.

Chez les Bomains, les notions du jus pubUcum et du jus privatum s'étaient scindées peu à peu; de même, au moyen âge, on voit se séparer les notions des droits politique, ecclésiastique et personnel, principalement dans la façon dont ils se groupent autour de la trêve, qui, dans son acception la plus vaste, embrassait toute la vie juridique. Lorsque, grâce à la protection accordée aux personnes, aux magistrats,

Le oheTalerie et les croisades. 299

aux tribunaux, aux choses, aux localités et aux maisons, on vit poindre les germes de la juridiction privée, et que d'autre part le droit d'asile et la trêve de Dieu eurent créé la sécurité indispensable au développement des relations d'individu à individu, ce furent les trêves locales qui devinrent le centre des évolutions ultérieures. Ces trêves locales et les défenses de porter les armes passèrent au rang d'institutions définitives, lorsqu'on eut proclamé, en Allemagne, la paix perpétuelle de 1495. Très variées étaient, il est vrai, dans les pays de l'Europe, les constellations politiques qui amenèrent la reconstitution de la société civOe, après des siècles de luttes opiniâtres. Mais en général on voit se manifester une communauté d'intérêts entre le pouvoir royal et les vOles, dans leur action tantôt commune, tantôt indépendante contre la noblesse territoriale, c'est à dire contre la classe qui menaçait la paix, tandis que l'Empire d'Allemagne sortait affaibli de sa lutte contre les grands vassaux.

^) Le Sachsenapiegel (milieu du 1^« sièole) n'interdit le port d'armes qu'aux prêtres et aux Juifs.

^ S oh m, AîtdeuUchea Becht und Gerichtsverftuhren, I, 312.

*) Planck, Wa/fenverbot tmd Beichsacht (CompteB-reuàvis de l'Académie de Manich, 1884, I p. 139).

*) Planck, 1. c. p. 143.

La clieyalerie et les croisades.

Ouvrages à consulter: Bûsching, Bittereeit und BittenDesen, 2 voll. 1823. — Weber, Dos BtUerthum und die Templer, Johanniter etc. y 3 voll., 1822—1824. — Biedenfeld, Geachichte und Verfassung aUer geistlichen und weltUchen Bitierord^n, 2 voll., Weimar 1841. — B. Eugler, Geschichte der Kreuzzuge^ 1880. — H. Prutz, Culturgeschichte der Kreuzzûge, 1883, p. 89 suiv., 181—213, 435 suiv. Bibliographie p. 499 suiv. — Nitzsch, Geschichte des Deutschen Voïkes, III, 202 suiv., 327. — Perrot, Collection historique des ordres de chevalerie, Paris 1820. — F. Laurent, Histoire du droit des gens, Vn, 179—194. — Michaud, Histoire des crois(td€s, 7m«éd., 4 voll. par Huillard BreboUes, 1854. — A. Pierantoni, Trattato di dwitto intem<monale, I, 510—555.

Dans les pays où l'organisation militaire repose sur la distinction tactique entre l'infanterie et la cavalerie, il est naturel que celle-ci prime celle-là. £n effet le service dans la cavalerie comporte une situation de fortune dont il ne saurait être question ni chez les peuples montagnards, dont le territoire exclut l'emploi des cbevaux, ni cbez les hordes nomades, telles que les Scythes, les Mongols, les Huns et

300 Le développement historique des relations internationales.

les Tartares, qui n'ont pas d'infanterie organisée. C'est pourquoi, cliez les Bomains, la classe des chevaliers (équités) avait une situation sociale qui se manifeste souvent vers la fin de la République.

Mais nulle part la cavalerie n'eut d'importance aussi gra&de que dans les Etats germaniques du moyen âge. Cette importance repose sur les traditions de la période des migrations, traditions qui avaient leur origine dans la mythologie Scandinave, puis dans le système des écuyers à la suite des chefs, et dans les besoins de l'attaque et ^e la défense. En effet, chez les Sarrazins et les Arabes, la cavalerie jouait un rôle décisif, et l'on ne pouvait s'opposer aux invasions subîtes, des Huns, des Magyares et ded Slaves qu'en concentrant à la hâte une cavalerie armée d'avance. L'infanterie n'avait alors d'autre tâche que celle de défendre les places fortes, c'est-à-dire les refuges des propriétés mobilières menacées.^)

L'obligation de porter les armes, basée sur la féodalité, représente l'élément immobilier du régime militaire et social du moyen âge; la chevalerie au contraire est l'emblème du côté personnel et mobile d'une vocation librement choisie.

Les fiefs, la vassalité, les fonctions mînistériales, la noblesse territoriale et la chevalerie ne sont donc point identiques, en dépit de leurs affinités. Les détenteurs de fiefs, surtout quand ceux-ci étaient tombés en quenouille, pouvaient être empêchés de prendre les armes en personne, ce qui les contraignait à choisir un remplaçant. D'autre paît les chevaliers n'étaient pas nécessairement vassaux.

Depuis le 11™® siècle, grâce au prestige des traditions françaises et grâce aux croisades,^ la chevalerie {militia) prit un ascendant si universel, dans les pays germains et romans, qu'on peut lui reconnaître la portée d'un élément de civilisation internationale, à côté de l'Eglise et de la noblesse foncière, avec laquelle elle se confondit dès le 14me siècle.

La chevalerie, c'est l'union idéale de l'honneur et de la bravoure germaniques avec les notions chrétiennes d'une mission universelle pour l'humanité. Cette union se manifeste dans les symboles de la chevalerie, dans le rituel séculier où l'esprit chevaleresque prend corps, dans l'appui donné aux faibles, dans les vœux, et, du temps des croisades, dans la cérémonie de l'accolade qui correspond à la consécration des prêtres; puis dans la galanterie, reflet de l'adoration de la YiergCt dans les pénitences armées des croisades, c'est-à-dire de pèlerinages aux Lieux- Saints, dans les tournois,^) ces conciles œcuméniques de la chevalerie chrétienne, avant tout dans les ordres à la fois spirituels et séculiers, dont les membres faisaient vœu de défendre, leur vie durant, la croix contre les infidèles et de convertir les païens du Nord-Est de l'Europe.

Cette liaison intime entre la chevalerie et l'Eglise catholique et ses institutions se traduisit nécessairement par une décadence commune, dès le lé""® siècle.

La chevalerie et les croisadea. 301

A partir de la lutte ouverte, qui éclata, depuis Grégoire YII, entre la papauté et TEmpire, lutte où fut engagée aussi la chevalerie, le dualisme, caractérisé en Allemagne et en Italie par les discordes des Guelfes et des Gibellins, s'empara des corporations de la noblesse.

L'échec des croisades, après des luttes deux fois séculaires, compromit également l'autorité de l'Eglise et le prestige de la chevalerie. Ces deux éléments eurent, dès les croisades, à combattre les libertés communales et la bourgeoisie. Enfin, et ce fut décisif, en suite de l'invention de la poudre à canon, la chevalerie perdit en importance, dans les combats, tout ce que gagnait l'infanterie. Dans certains pays, il est vrai, la chevalerie, confondue avec la petite noblesse, continua à jouer un rôle politique, bien que la dignité personnelle de chevalier eut été renversée par le principe de l'hérédité, et que la féodalité fût tombée en décadence. Mais elle cessa d'influencer la vie publique en Europe, ainsi que cela avait eu lieu, à l'époque des croisades, grâce à la prépondérance de la chevalerie française. Lorsque celle-ci eut perdu son côté idéal avec la fin des guerres de religion en Orient, et qu'en Espagne l'islamisme eut été réduit à la défensive, on vit surgir les chevaliers errants qui cherchaient les aventures avec un sérieux qui rappelle celui des missionaires de l'inquisition, dans leur chasse à l'hérésie. Les empereurs d'Allemagne eux-mêmes, étant sans résidence fixe, avaient l'air de chevaliers errants, du moins après la chute des Hohenstaufen. Mais la décadence de la chevalerie, décadence devenue évidente par suite de l'essor des libertés municipales, ne saurait amoindrir la portée internationale de cette institution.

En première ligne, la chevalerie donna naissance à une forme toute spéciale des relations entre les classes supérieures de la société, forme qu'on ne saurait ramener à un raffinement superficiel des mœurs, mais qui a une base purement morale. Les principes fondamentaux de la chevalerie, ce sont l'honneur, la fidélité à toute épreuve, la protection des faibles et des opprimés, la persuasion de l'honorabilité de l'adversaire, l'égalité fondée sur les exercices guerriers, égalité qu'on ne contestait pas même aux Arabes.^)

A côté des principes universels de la raison et de la philosophie, qui, dans le monde hellénique, faisaient abstraction de la civitas, à côté des dogmes chrétiens, la chevalerie représente une morale cosmopolite basée sur le point d'honneur. Tant que la dignité de chevalier fat accessible à tout homme libre et qu'on put la lui enlever, s'il s'en montrait indigne, aussi longtemps donc que l'hérédité n'eut pas transformé la chevalerie en une caste, le point d'honneur conserva un puissant prestige sur la société du moyen âge. La fidélité basée sur l'honneur personnel aurait-elle été sans valeur à une époque où, en dépit de l'Eglise, les serments solennels ne parvenaient pas à faire respecter les pactes des princes? En proclamant la trêve de Dieu, le clergé n'invoquait pas des passages de la Bible ou des formules latines,

302 l'O développement historique des relations internationales.

mais Fétymologie germanique du mot trêve, soit treuga, qui signifie fidélité, et cela parce que ce clergé jugeait insuffisant de rappeler les commandements de Dieu.

En vertu de cette morale internationale, les devoirs humanitaires des puissants primaient les préceptes de la foi et les dispositions des lois. A la longue, il est vrai, on n'aurait pu asseoir la société sur une base aussi subjective que celle du point d'honneur; mais les obligations qu'il imposait, étaient regardées comme inviolables au point que les dispenses de l'Eglise elle-même ne pouvaient en relever ceux qui les avaient contractées.

Si, au moyen âge, on avait pu créer un aréopage chargé de faire prévaloir partout le point d'honneur, on serait arrivé à une censure internationale qui aurait pris, dans la vie des peuples, la même importance que les fonctions censoriales chez les Romains, qui aurait joué le rôle de médiatrice entre la coutume et la loi.

Le produit essentiel du point d'honneur c'est peut-être la morale qui, sur les champs de bataille, interdisait les massacres inutiles. Cette morale culminait dans l'idée qu'on se déshonore en insultant à l'ennemi vaincu, en se livrant au pillage, en abusant de la force physique, en surprenant l'ennemi et en se paijurant. Le cérémonial de la chevalerie, qui est originaire de France, devint plus tard l'objectif de la satire. Mais il ne faut pas oublier que les us et coutumes de la chevalerie renferment les germes d'usages que les descendants des chevaliers infusèrent aux officiers des armées modernes et qui donnèrent naissance aux coutumes actuelles de la guerre. Le point d'honneor international devint la base d'une morale pratique dans les relations des princes, jaloux de gagner la réputation de sentiments chevaleresques par leur façon de traiter les affaires extérieures. Mais toute médaille a son revers. La chevalerie, semblable en ceci aux héros grecs, tendait à trancher les conflits entre nations au moyen de combats singuliers, et finit par appliquer le principe du duel aux relations de droit privé, c'est-à-dire à la vie de tous les jours. En transformant ainsi le point d'honneur subjectif en un aréopage suprême, elle entrava d'autre part, la saine appréciation du but que doit poursuivre l'Etat.

Ces aperçus de l'histoire de la civilisation ouvrent en même temps des perspectives sur la vie des cours au moyen âge. Depuis la chute de la République romaine, et à un plus haut degré encore, depuis qu'eurent pris racine les antagonismes entre la papauté et l'empire, et entre la royauté et la noblesse foncière, l'évolution du droit des gens se rattache, il faut le concéder, au régime monarchique, et l'on ne saurait contester que c'est à la cour des princes que les usages et le cérémonial internationaux s'unirent aux considérations de politique extérieure.^) Sous ce rapport, il faut reconnaître que, dès la fin du moyen âge, les grandes cours furent particulièrement dominées par les tendances du clergé et des traditioâs chevaleresques, soit que ces

La chevalerie et les eroiflades. 303

tendances se combattissent, soit qu'elles fassent alliées» fait dont on ne saurait oublier la portée pour la pratique de la diplomatie et le maniement des affaires internationales.

En s'appuyant sur les cours, qui lui empruntèrent sa courtoisie, la cheyalerie fournit la preuve qu'à côté de ses tendances aristocratiques, elle avait un fond populaire. En effet, elle engendra une philosophie nouvelle, qui s'afûrma vis-à-vis de celle de l'Eglise et sut défendre plus tard sa position contre les attaques d'un idéalisme remontant à l'antiquité. Cette philosophie qu'on désigne sous le nom de romantisme, trouva bon accueil non seulement dans les cours, mais aussi dans la bourgeoisie et servit de point de ralliement aux classes de la société. n n'est pas jusqu'au peuple qui n'éprouva l'ascendant du romantisme. En effet cette poésie, qu'on pourrait nommer européenne et qui, issue de la France et plus particulièrement de la Provence, répandit, sur l'Europe entière, le parfum des cours d'amour et de l'épopée chevaleresque,^) s'empara de toutes les classes de la société civile. Tandis que le retour des croisés fournissait des sujets qui rappelaient l'Odyssée, les luttes contre les Sarrazins renouvelaient les récits de l'Iliade, et captivaient les âmes, dans l'Europe occidentale, comme l'avaient fait autrefois, en Grèce, les chants d'Homère. Four le fond et la forme la poésie du moyen âge constitue l'un des éléments de la littérature universelle, et son influence se retrouve dans les écrits des nations modernes. Les vieiUes légendes germaniques et celtiques elles-mêmes ne purent se dérober à son influence, car les héros de la migration des peuples, de la mythologie Scandinave, de la Table ronde, puis les paladins de Charlemagne se transformèrent, au 12°*^ siècle, en chevaliers. Le chant des Nibelungen est l'un des exemples les plus frappants de cette fusion des légendes populaires avec la poésie chevaleresque.

^) A l'époque des croisades, la grosse cavalerie devint rélément principal de Tannée, dans tous les pays qui prirent la croix. Prutz, 1. c. p. 183.

*) La noblesse laïque de l'Allemagne ne prit guère part à la première croisade. Le mouvement ne dépassa par le Bhin. Nitzsch, Geschichte,

'} En Orient on organisa des tournois entre les Francs et les Sarrazins. Prutz, 1. c. p. 193.

*) L'histoire nous apprend que Charlemagne et Frédéric II reconnaissaient les bons côtés des mahométans, et que les Arabes respectaient la chevalerie chrétienne. En somme, du temps des croisades, Tintolérance était du côté des chrétiens. Prutz, 1. c. p. 56 suiv.

^) Pour la sécularisation des cours qui date des empereurs saliens, v. NitzBch^ GeêcMehU des Deutschen Volkes, II, p. 69.

•)A. Springer {Farts un 13. Jahrhundert, 1854, p. 7) est cité par Prutz comme l'un des savants qui revendiquent en faveur du français, dès le moyen âge, le caractère de langue universelle.

304 Le développement historique des relations internationales.

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