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LA PHILOSOPHIE DU DROIT DEPUIS KÂNT

KaEt.

Ouvrages à consulter: Zeller, Geschichte der Deutschen Philosophie seit Leibnitz, 2me éd. 1875, p. 394. — Kaltenborn, KriHk, p. 133. — Bulmerincq, Systematik, p. 82.

Lorsque Wolff livra à rinipression le Jus gentium met/iodo scientifica pertradatum, Emmanuel Kant(17 24 — 1 804) avait vingtcinq ans, et ses Pensées sur la véritable estimation des forces vives étaient déjà publiées; cependant près d'un demi-siècle devait s'écouler avant qu'il exposât sa doctrine concernant le droit des gens dans les Éléments métaphysiques du droit, 1797 (plus exactement 1796). H écrivit en 1795, et avant, sur T idéal de la xmix perpétuelle. Les Éléments métaphysiques ne renferment qu'une esquisse du droit des gens, qu'on a publiée séparément en français.^) Kant, comme Grotins, prend pour point de départ la guerre ; il y voit l'état de nature entre les nations, qui doit être remplacé par l'état de droit, par la paix; à cet effet, l'humanité doit se former en État des yiations {VoVcerstaat). Cette formation, ainsi que la paix perpétuelle, que Kant déclare positivement irréalisable, ne peut être atteinte complètement, mais elle est succeptible d'une approximation indéfinie. La conception de cette approximation constitue la tendance fondamentale du droit des gens selon Kant.

Quant au nom même du » droit des gens*, Vôlkerrecht, Kant veut le remplacer par celui de » droit des États* , Jns puhUcum dvitatum, Staatenrecht Les relations entre VÉtat des nations et les diverses nations sont régies par le Jus cosmopoliticum , WeUbiirgerrecht, lequel forme, avec le droit public (Staatsrecht) et le droit des États, droit public, et par son contenu correspond à ce qu'on nomme en droit des gens le droit au commerce. On sait que la doctrine de Kant a trouvé beaucoup d'adhérents parmi les juristes. »La

Kant. 429

conception juridique de la plupart des praticiens d'aujourd'hui «, disait en 1847 Kaltenbom, »paraft être encore celle de Kant.«

Je nommerai quelques écrivains et quelques ouvrages de droit naturel et de droit des gens naturel qui sont considérés comme kantiens:

Gottlieb Hufeland, 1760 — 1817, civiliste éminent, professeur à léna, Wllrzbourg, Landshut, Halle: Principes du droit naturel, Lehrsàtze des Naturrechts, 1790, 1795.*)

Jean Henri Abicht, 1762 — 1816, professeur à Ërlangen et à Wilna: Court exposé du droit naturel et du droit des gens, Knrze DarsMlung des Naiiir- und VbJkerrechts, 1795.

Jean Christophe Hoffbauer, 1766 — 1827, professeur à Halle. Son droit naturel, Xaturrecht ans detn Begriffe des Bechtes entwickelty a paru en 1793; la 4"»® édition est de 1824.

Charles Henri (de) Gros, 1765 — 1840, professeur à Ërlangen et Halle, conseiller intime wttrtembergeois, président de la cour suprême de Stuttgart, donne une courte esquisse du droit des gens naturel, comme 3™*^ partie principale, dans son Manuel de droit naturel: Lehrbuch der philosophischen Rec/itswissenscJèaft oder des Naturrechfs, souvent édité depuis 1802.

Léonard Dresch, 1786 — 1836, a publié en 1810 un Exposé systématique des notions et principes fondamentaux de tout le droit privé, de la politique, et du droit des gens, Systematische Enticickeliing d(r Grundhegriffv und Gnmdprinzipien des gesammten PrivatrcchtSy dei' Staatslehrc und des Vôlkerrechts. Dresch était alors privat-docent à Heidelber^; il fut ensuite professeur à Tubingue, à Lamlshut (1822) et à Munich.

La conception kantienne du droit a exercé de Tinfluence sur plusieurs positivistes, dont il sera parlé au prochain paragraphe. Je dois dire un mot ici-même du plus grand parmi les jurisconsultes qui ont adopté la doctrine de Kant, de Tauteur d'un livre de droit des gens qu'on peut qualifier d'entièrement kantien, savoir de Charles Salomou Zachariae, professeur à Wittemberg (1769 — 1843), et depuis 1807 à Heidelberg. On reconnaît généralement que Zachariae a brillé dans le droit civil plus que dans le droit public, et que le droit des gens est la partie la moins remarquable de son droit public. Il est contenu dans la I^^® section du tome IV et au tome V des Quarante livres de tÉfaf; paru d'abord en 1830, il a été réédité en 1841. 11 est exposé sous les rubriques suivantes: Du drt)it de la guerre et de la paix, ou des rapports entre les nations, qui vivent à l'état de nature; union des nations en un État des nations; droit cosmopolitique (Wélihurgerrccht). Le mérite du travail de Zachariae consiste, selon Kaltenbom, »dans une exposition plus développée, en même temps que spirituelle et intéressante, des propositions principales de Kant.« »Nous n'avons pu, ajoute le même auteur, y découvrir des principes supérieurs, dirigeants ; nous n'avons pas non plus su reconnaître de développement systématique de

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matières spéciales . . « — r Voici comment Zachariae envisage la relation entre le droit des gens (naturel) et le droit naturel. »Ces deux droits, ne diffèrent pas l'un de Tautre par leurs principes ou leurs parties, mais seulement par les sujets dont ils régissent les rapports. « En somme, on peut, avec Kaltenborn, caractériser le travail de Zachariae comme »un délayage, fait avec esprit, de la conception kantienne. « Mohl tempère son jugement rigoureux par quelques éloges, il tient certains chapitres pour très importants, — » fruits abondants d'une m entière consacrée à l'étude «. »Du reste*, ajoute-t-il »on trouve presqu'à chaque page quelque idée spirituelle, quelque indication savante.*

Hors de l'Allemagne, on peut encore citer, en fait de Kantiens, deux Italiens: P. Baroli, professeur de philosophie à Pavie, et P. Tolomei à Padoue, dont les écrits sont mentionnés et appréciés par Mohl,^) et un Belge, Pierre Joseph Destriveaux, 1780 — 1853, professeur à Liège, dont- le Traité de droit public (Bruxelles 1849), jadis surfait, angourd'hui absolument oublié, contient un compendiom de droit des gens fondé sur les principes de Kant.*)

*) Traité du droit des getus, dédié aux puissances alliées et à leurs ministreSj extrait d'un ouvrage de Kant. Paris 1814. — Le droit des gen8 de Kant est apprécié par Zeller, dans l'ouvrage cité en tête de ce paragraphe; par Kaltenborn, p. 133, par M. Bulmerincq, p. 82. M. Geyer a caractérisé brièvement la Doctrine de Kant du droit naturel dans Y Encyclopédie de M. de Holtzendorff, t. I, p. 23 ; il jette, p. 32, un coup d'oeil sur les maîtres récents du droit naturel, au point de vue du droit des gens. — Les Eléments métaphysiques se trouvent au tome IX de l'édition des œuvres de Kant de Eosenkranz et Schubert.

^ Hufeland doit être désigné comme Kantien, bien que ses LehrsdLt aient paru avant les Éléments métaphysiques, de même que les ouvrages de droit naturel de Hoffbauer et de Schmalz.

Kaltenborn, p. 137, énumère en fait de Kantiens: Hufeland, Schauniann, Hoffbauer, Heydenreich (1764-1801), Schmid (1761-1812), Jakob (1759—1827), Abicht, M el lin (1755— 1825), qui tous ont écnt avant la publication de la théorie de Kant; Tieftrunk (1759—1837), Stephani. Gros, Fries, Maass (1766 — 1823), Schmalz, Gerlach, Bauer, Dresch, Krug (1770 — 1842), »et aussi, en somme, Droste-Hûlshoff et d'autres.*

Il porte sur tous ces auteurs le jugement suivant: >Il8 ne s'élèvent presque pas au-dessus de Kant et se contentent d'établir une certaine liaison entre les matières, de rédiger l'ensemble avec plus de clarté et de précision, ou encore d'y ajouter des ornements, d'une manière éclectique, mais aussi arbitraire. «

M. Bulmerincq examine l'ordonnance systématique de Hufeland (p 78), de Schmalz (p. 79), de Gros (p. 91), de Pôlitz (p. 93). — Kaltenborn traite de Hufeland, Schmalz, Jakob, Hoffbauer, Gerlach, Droste- Hûlshoff (p. 280—283), de Pôlitz (p. 137).

C'est surtout comme positiviste que Schmalz est important; j'en parlerai au § 111. Il en est de même de Pôlitz.

Fichte. 431

Une place à part doit être faite à l'Hermésien Clément Auguste de Droste-Hûlshoff (179B — 1832), prefesseur à Bonn, et à son traité du droit naturel, Lehrbuch des Naturrechts, 1823 — 1831. Cet auteur distingué et très doué a combattu victorieusement les négateurs du droit des gens, avec la rigueur et l'esprit mordant qui lui étaient propres (Kaltenbom, p. 308).

Le prétentieux opuscule de W. Kern, Théorie du droit des getis (général), Goettingue 1803, qui fait opposition à Kant et s'exprime en aphorismes, est sans valeur. Eem était, de 1806 — 1815, privat-docent à Goettingue. Pour lui, le droit des gens est >le plus singulier de tous les droits«, un »droit hermaphrodite«, un «droit ampliibic«, »un demi-droit«; 2>une branche ou plutôt une application du droit naturel, qui court informe dans son application* etc.

^) Mohl, dans l'ouvrage que j'ai déjà cité, t. I. p. 388, dit que le droit des gens philosophique, aux t. V et VI du Diritto naturale privato e pubblico de Baroli (Crémone 1837), est, par sa tournure, presque allemand; tandisque le Corso elementare di diritto naturale e razionale de Tolomei (Padoue 1848) contient une section de droit des gens dont la matière a été fournie par Vattel et la philosophie par Kant, et où d'ailleurs on ne trouve que les notions les plus élémentaires, sans développement approfondi, sous conception élevée.

*) Sur Destriveaux,Mohl, p. 390, et le Liber Memorialis de l'université de Liège (1867).

*) Mohl, p. 389. Kaltenbom, p. 139. Bulmerincq, p. 99.

Fichte.

Ouvrages à consulter: Zeller, ouvrage cité, p. 500. — Kaltenbom, p. 142. — Bulmerincq, p. 86.

Jean Théophile (Gottlieb) Fichte, né en 1762, mort en 1814, a publié, dans son Fmidemait du droit naturel, Grundhge des Naturrechts vach Vrinzipien der Wissetischaftskhre, oder angeivandtes Naturrecht (1796 — 1797), comme deuxième appendice au Droit naturel, une Esquisse du droit des gens, Grundriss des Volker- und Weltbiirgerrechts, où, comme l'indique le titre, le droit des gens ne paraît que sous la forme d'un droit naturel appliqué, tout en étant cependant traité d'une manière plus complète que ne l'a fait Kant.

D'après Fichte, les sujets du droit des gens ne sont pas les nations ou États, mais les régnicoles. C'est sur un contrat qu'il fonde l'indépendance des États, qu'il reconnaît comme nécessaire, l'obligation de reconnaissance mutuelle, le droit de surveillance réciproque. Le Droit cosmopolitique, Weltbiirgerreeht, a pour objet le droit du citoyen qui n'appartient à aucun des États qu'unit le contrat.

432 Systèmes et méthodes du droit des gens depuis Grotius.

La doctrine de Fichte, en ce qui concerne le droit des gens, n'a eu que peu d'adeptes. Il semble poui-tant qu'il faille y rattacher, plntôt qu'à celle de Kant, Silvestre Pinheiro-Ferreira, dont j'ai parlé à propos de Vattel et de Martens. Né en 1769, mort en 1847, ce publiciste fut ministre en Portugal et passa de longues années à Paris en qualité de simple particulier. Son Droit des gnis phihsophiqtic fait partie du Cours de droit public interne et externe, t. I, Paris 1830; on retrouve sa doctrine dans ses notes sur Vattel et sur Martens.^)

») Kaltenborn, p. 130. Mohl, 390. Ci dessus, § 99 et § 104, n. 7.

Hegel.

Ouvrages à consulter: Kahle, Darstellung tmd KriHk der Hegelschat Bechts-PhUosophief Berlin 1845. (Analyse de la doctrine hégélienne en matière de droit des gens.) — Kaltenborn, p. 150. — Bulmerincq, p. 87.

La doctrine hégélienne en matière de droit des gens se trouve dans les GrundUnien der Philosophie des Rechts, oder Naturrccht tind Sfaatswissefischaft ifn Grundriss, ouvrage publié d'abord en 1817 dans VEnoyclopcdie des sciences politiques^ puis avec plus de développements en 1821, 1833, 1840. Hegel a été professeur à Berlin à partir de 1818; longtemps encore après sa mort (1831) son influence est restée prépondérante dans le monde juridique et administratif de Prusse. G an s, qui prit soin de l'édition de 1833, a appliqué l'hégélianisme à l'histoire du droit, et Oppenheim l'a appliqué an droit des gens. Au reste, il faut convenir que le droit des gens forme un des côtés faibles de la conception hégélienne.

Le droit des gens est, selon Hegel, le droit public externe-, il trouve sa place, dans le système juridique de Hegel, à côté du droit public interne et de l'histoire universelle (qui est le tribunal universel) Le principe suprême du droit des gens c'est l'indépendance des Etatî^ et leur reconnaissance mutuelle. Hegel rejette l'État des nations de Kant. Chaque État, dans ses rapports avec les autres États, a pour loi suprême son propre bien: la communauté internationale est une conception arbitraire. Les principes du droit des gens ne sont que des lois de devoir (Solhjesetze).

En fait d'Hégéliens de quelque importance pour le droit de la nature et des gens, on nomme, outre Oppenheim dont je parlerai au

Philosophes allemands. Ahrens. 433

§ 115, Bitzer, Kahle, Besser. On paraît avoir oublié aujourd'hui et le System des ^latiirlichmi Itechis de Bitzer (1846), et le Si/stem des Naturrechts de Besser (1830). Kahle, dans sa Speadative Staafsîehre oder Philosophie des Rechts {1846), examine les relations mutuelles des divers États et recommande la Confédération d'États.^)

*) Sur Frédéric Bitzer: Bulmerincq, p. 113. Sur Kahle: Bulmerincq, p. 115.

L'influence de Hegel est aussi constatée chez Heffter. Ahrens dit que Hefifter s'est assimilé ce qu'il y a de meilleur dans l'esprit de la philosophie hégélienne.

Antres philosophes allemands. Ahrens.

Herbart (1776 — 1841), dans son Analytische Beleuchttmg des Naturreclits und dcf Moral (1836), ne s*est prononcé sur le droit des gens que d'une manière incidente, implicite et fragmentaire. Qu'il suffise de mentionner que, d'après lui, la loi juridique dans son application à l'extérieur est identique à la loi morale; que l'amour de l'individu doit s'élever jusqu'à la bienveillance universelle, et qu'ainsi doit être fondée une communauté de nature à plaire à Fœil du Tout-Bon; que l'équité et la bienveillance doivent, au lieu du droit, être les principes des concessions de droit des gens.^)

Krause (1781 — 1832) s'est occupé du droit des gens dans ses Propositions relatives à t Union des États de T Europe, comme fondement de la paix perpétuelle*, qu'il a publiées en 1814 dans les DeutscJie JBlàtter. Précédemment il songeait à une Union de l'Humanité, laquelle devait s'étendre même aux planètes . . , Il y a peu à dire, concernant le droit des gens, de son Abriss des Systems der ReeMsphilosophie (1826), non plus que des GrundsUge des Naturrechts (1846) de son éminent disciple Boeder (1806—1880).^) Il faut attribuer plus d'importance à Henri Ahrens, né en 1808, mort en 1874, professeur à Bruxelles, à Gratz, à I^eipzig;^) le plus grand des disciples de Krause. Son Cours de droit naturel, publié en français en 1839, a eu de nombreuses éditions en différentes langues;*) le livi'e III contient un aperçu du droit des gens. Il a traité aussi du droit des gens avec des développements judicieux dans son Encyclopédie juridique (1855 — 1857), qui a été traduite en français, en espagnol, en italien, en russe, en polonais. Il appelle droit des gens public l'ensemble des règles pour le but collectif que chaque nation doit poursuivre dans ses relations d'ensemble, et droit des gens privé, l'ensemble des règles pour les buts particuliers que les régnicoles d'États

Manuel du droit des gens. I. ^O

434 Systèmes et méthodes du droit des gens depuis Grotius.

différents doivent poursuivre dans leurs relations mutuelles. Le principe suprême est le principe du droit. Le droit des gens positif se rattache au philosophique. Les rapports de droit des gens sont déterminés par les rapports naturels, religieux, intellectuels, moraux, économiques. — Ahrens a aussi traité les questions de méthode; il est permis de le caractériser comme étant celui des philosophes juridiques de notre époque qui a le plus de valeur en ce qui concerne le droit des gens.

Frédéric Adolphe Schilling (1792—1865), professeur à Halle, Breslau, Leipzig, aussi connu en qualité d'auteur de droit civil, a donné une esquisse du droit des gens dans son Lehrhuch des Naturrechis oder der philosophischen Bechtswisscnschafty Leipzig 1859 — 1863.*)

On peut nommer encore, en fait d'éclectiques:

Léopold Auguste Warnkoenig (1794 — 1866), professeur à Liège, Louvain, Gand, Fribourg, ïubingue. Dans sa Philosophie du droit, Rechtsphilosophie oder Naturlehre dés Bechts, publiée en 1839 (p. 434 s.), il déclare que le rapport entre les nations qui se reconnaissent réciproquement, est un rapport juridique.®)

Emmanuel Hermann de Fichte (1797 — 1879), professeur à Bonn et à Tubingue. Dans son système de morale [System der EÛtiJ; 1850 — 1853, t. II, sect. 3), il combine le principe de bienveillance et d'équité de Herbart avec le principe juridique d' Ahrens.')

Enfin Adolphe Trendelenburg (1802 — 1872), professeur à Berlin depuis 1833. A la fin de la 2"° partie de son Droit fiaturel (Naturrecht auf dem Gébiete der Ethïk, Leipzig 1860, 1868. §§ 218 — 235) il traite du droit des gens sous le titre de: Nations et États. L'année même de sa mort, il a publié, en se rattachant à la Paix perpétuelle de Kant, une étude ingénieuse et profonde sur les lacunes du droit des gens (LuxJcen im Volkerrechte),

*) Bulmerincq, p. 117.

*) Sur Boeder: Hornung, Mevue de droit internatioYiàl, t. XVI, p. 285.

') Sur Ahrens: Holtzendorff, Revue de droit international, t. VII, p. 125. Dès la fondation de l'Institut de droit international, Ahrens en fut nommé membre. C'est avec raison que M. de Holtzendorff a dit de lui: >La philosophie du droit des gens ... se souviendra toujours d' Ahrens comme d'un de ses plus habiles interprètes. La profondeur philosophique du génie allemand allié à l'heureuse lucidité de l'esprit français forme le caractère distinctif et le principal mérite de notre regretté collègue .... H a contribué pour une large part à l'étude des rapports scientifiques du droit positif avec les idées universelles de la justice. «

*) J'ai sous les yeux l'édition française (7°>«), de Leipzig 1875. L'ouvrage a été traduit en italien, espagnol, portugais, polonais, hongrois.

*) Comparez ci-dessous, § 121 (Hongrie).

•) Bulmerincq, p. 123.

') Bulmerincq, p. 126.

Philosophes d'Ecosse et d'ÀDgleterre. 435

Philosophes d'Ecosse et d'Angleterre

Je n'en mentionnerai que trois, qui, sauf la langue, n'ont presque rien de commun, et sont au point de Mie du droit des gens de valeur fort inégale. L'un est un penseur écossais, formé en partie sur le continent, qui a fait de l'étude et de renseignement du droit de la nature et des gens la tâche principale de sa vie. Les autres, plutôt dildtunti dans cette branche de la jurisprudence, en ont parlé avec «sprit et talent, et beaucoup ne les tiennent nullement pour des philosophes du droit des gens ; ils sont d'ailleurs aussi en cela inégaux entre eux: Bentham est supérieur à Mackintosh.

Il est regrettable, dit Mohl,*) que Bentham n'ait pas traité le droit des gens d'une manière approfondie et développée. Sa logique rigoureuse, la direction de son esprit qui toujours cherchait ce qui pouvait rendre heureux les hommes, auraient été ici particulièrement à leur place ; il aurait pu rendre de grands services. Bentham (1748 — 1832) était à l'apogée de son talent lorsque, entre 1786 et 1789, il écrivit les Principles of international Latv. Il avait déjà publié des ouvrages importants, le Fragment on Government, V Apologie de Vusure, Mais les Principles n'ont été imprimés qu'après sa mort, dans l'édition générale des Oeuvres de Bentham qui a été publiée sous la direction de Bowring (t. II, p. 535. 1843). Mohl les juge en ces termes: »I1 n'y a pas d'exemple plus caractéristique de l'étonnante force d'analyse de Bentham, de sa logique serrée, de son courage, qui ne recule même pas devant l'absurdité des conséquences . . . Bentham paraît ici dans toute son originalité, et son principe utilitaire se révèle dans tout son absolutisme et toute son insuffisance.* Bentham n'entend d'ailleurs pas donner un exposé systématique ; il veut seulement formuler les bases matérielles du droit international, qui sont d'après lui: les objets du droit international, ses sujets, les causes et les effets de la guerre, et les moyens de réaliser la paix perpétuelle. Il appelle objets: »la recherche de l'utilité générale dans le commerce d'États indépendants, et en cas de guerre, production du moindre mal possible. « — L'éditeur a ajouté, sous le titre de Junctiana Proposais, un projet que Bentham paraît avoir rédigé en 1822 ou 1825, de percement de l'isthme de Panama, par une société anonyme, en vertu d'une convention universelle. Ce projet doit être une application des principes.

Dans son extrême vieillesse, de 1827 à 1830, Bentham s'est de nouveau occupé de droit des gens, ainsi qu'il ressort de notes restées jusqu'à ces derniers temps inédites, qu'il a confiées à Jabez Henrj-, auteur d'un bon livre de droit international privé. M. Nys en a publié quel-

436 Systèmes et méthodes du droit des gens depuis Grotius.

ques-nnes, formant le titre préliminaire du Code de droit international que Bentham projetait. L'égalité des États est mise en tête comme dogme; l'article 1 est conçu en ces termes: The equality of aU is hereby recognised hy ail})

J'ai dit plus haut (§ 90), que Bentham a créé la dénomination û^ International Lato. Son ami et interprète, le puhliciste genevois Etienne Dumont (1759 — 1829), Ta vulgarisée en langue française, comme Droit international.

Sir James Mackintosh (1765 — 1832), homme fort distingué en des domaines divers, a prononcé ou écrit, en 1797, comme leçon d'ouverture d'un cours de droit des gens, un Discours introductoire dont la valeur a été singulièrement exagérée; on l'a traduit en français et ajouté à plusieurs éditions de Vattel. On y trouve des aperçus ingénieux et spirituels, mais la valeur scientifique en est minime.')

Le savant professeur de droit de la nature et des gens dans l'université d'Edimbourg, M. James Lorimer, né en 1818, titulaire de sa chaire depuis 1862, est un Écossais pur sang, à vues larges et étendues, qui a fait des études en partie sur le continent, à Genève, à Berlin, à Bonn. Pour lui, le droit des gens est le droit naturel, réailsé dans les relations entre communautés politiques séparées: i^The Latv of Nature, realised in the relations of separate political communities^ . Il développe surtout ce principe dans un ouvrage en deux volumes intitulé: Institutes of the Law of Nations, a treatise of the jurai relations of separate political communities, Edimbourg et Londres, 1883 — 1884, que M. Ernest Nys, professeur et juge à Bruxelles, a résumé fort habilement en langue française sous le titre de Principes de droit international, Bruxelles 1884.*)

M. Lorimer forme avec Bentham un contraste absolu. D représente l'école écossaise du Common Sensé, dont les doctrines ont surtout été développées par William Hamilton. Ses vues générales sur le droit sont exposées dans les Institutes of Law, a treatise of tJie priticiples of jurisprudence as determified by Nature, 1872, 2"® éd., 1880. H part du »cosmic character of existence, or in oiher tvords, its ohsolute rectitude^n , »Les lois naturelles qui régissent les relations humaines, sont nécessaires, inéluctables; sans doute, il est matériellement possible de les violer, mais elles n'en restent pas moins les lois. Leur caractère est immuable, mais le fait de s'y conformer ou de ne pas s'y conformer dépend de la volonté humaine. Ce ne sont pas des lois coa^tives, »Mussgesetjse<<, ce sont des TtSoVgesetze*,

Le caractère fondamental du droit des gens, d'après M. Lorimer, consiste dans la réalisation de la liberté des nations par la confirmation et la reconnaissance de leur puissance réelle.

» L'interdépendance, non l'indépendance, telle est la conception de liberté que le droit cherche à réaliser. Des entités interdépendantes doivent s'assister mutuellement, si elles veulent jouir de la liberté dans

Philosophes d'Ecosse et d'Angleterre. 437

leurs sphères respectives. «^) Le droit des gens comprend, en conséquence, trois doctrines principales: la doctrine de la reconnaissance, celle des relations normales qui naissent de la doctrine de la reconnaissance, et celle des relations anormales. L'idée fondamentale de la doctrine de la reconnaissance, c'est que tous les droits et toutes les obligations tirent leur origine des faits de la vie naturelle. Cette doctrine est donc celle de la vie même de l'État, de son existence internationale de facto. Les relations normales sont celles qui existent en temps de paix. Les relations anormales sont celles qui existent en temps de guerre, entre belligérants, entre belligérants et neutres, entre neutres. Les devoirs actifs ayant le pas sur les devoirs passifs, l'intervention prime la neutralité, qui est un rapport anormal. Selon M. Lorimer, et ici il est d'accord avec Bentham, l'État doit s'efforcer avant tout de prévenir les crimes internationaux, d'encourager les œuvres utiles internationales. Lorimer combat le principe de l'ôgalité des nations, qu'il voit contredit par les faits. Comme Kant, comme Bentham, comme Bluntschli,^) il a fait le plan d'une organisation internationale des États.

*) Mohl, t. I, p. 384.

^ Nys, Notes inédites de Bentham sur le droit international. Quarterly JReview 1885.

^ Mohl, p. 371. On a de la peine à comprendre le jugement trop favorable de Wheaton. Le discours de Mackintosh a été traduit par Royer-Collard.

*) M. Lorimer s'exprime en ces termes, dans sa préface, sur cette traduction: »(Le présent livre) n'est pas, à proprement parler, une traduction de mes Institutes of the laio of nations. Mon ami et collègue de l'Institut de droit international, M. Ernest Nys, a bien voulu se charger de résumer l'ouvrage anglais, et il l'a fait avec un succès que je tiens à reconnaître. Les Principes de droit international renferment toute la substance des deux volumes de l'édition originale. Les exemples, quelques notes et citations, des pièces justificatives ont disparu; mais l'argumentation est demeurée intacte et la quintessence de la doctrine est reproduite avec une scrupuleuse fidélité.*

*) Préface de l'édition française, p. XI. — Sur la doctrine de M. Lorimer, articles de M. Kolin-Jaequemyns, Revue de droit international^ t. XVII, p. 517, et t. XVIII, p. 49.

*) Ci- dessous, § 114.

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