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€ Si ta main te fait tomber dans le péché, ete. » (Me. IX,
43-50), ou celle relative à la rançon que Jésus est venu payer pour le salut de plusieurs (X, 45), ou l'annonce de la prédication de l'Evangile à toutes les nations (XIIE, 10), qui convenait si bien à son esprit universaliste et paulinien. Ïl est remarquable que, dans la scène sabbatique VI, 1-5, il ometle cette parole rapportée dans Marc : «Le sabbat est fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat, » qui est si conforme au point de vue humanitaire de Luc. Ce qui achève d’ailleurs de prouver qu’il raconte celte scène indépendamment de Mare, maloré les ressemblances littérales des deux récits, — c’est le terme
qui lui est propre de « sabbat second-premier. » 11 a cer-
tainement trouvé cette dénomination bizarre dans sa source ; celle-ci n’était donc pas Marc. La même conclusion ressort de la multitude de formes hébraïisantes que Luc a évidemment conservées de ses sources et qui sont aussi étrangères à Marc qu’à Mathieu'!. En général, le style des deux écrivains est si totalement différent, qu'il est difficile de supposer que l’un ait puisé ses récits chez l’autre. Que signifient, en face de ces faits, les prétendues preuves de dépendance textuelle qu’allègue Wesss ? Ainsi Luc VIF, 14: « Jeune homme, je te le dis, lève-toi, » proviendrait de Marc V, 41: « Il lui dit: Petite fille, lève-toi ! » Comme si deux situations identiques n’appelaient pas naturellement la même parole! Ou bien VII, 50: « Ta foi t’a sauvé, va en paix, » serait tiré de Marc V, 34: « Ma fille, ta foi l’a sauvée, va en paix. » Comme si Jésus n'avait pu s'exprimer ainsi dans deux occasions différentes, dans l’une à propos de la guérison de la maladie, dans l’autre à propos de celle du péché !
1 Voir p. 571 et suivantes.
SYSTÈME DE LA DÉPENDANCE MUTUELLE. 775 Luc X, 1, Jésus envoie les disciples « deux à deux. » Cette expression se retrouve dans Marc VE, 7. Mais Luc l’a si peu tirée de ce dernier que la forme grecque diffère dans les deux évangiles (Luc: dv d60, Me : d6o duo). Weiss relève ! certains termes de prédilection de Marc qui se retrouvent exceptionnellement dans Luc: d’où il conclut que ce dernier doit les avoir empruntés à Mare. Par exemple, l’adverbe edfuc, si caractéristique du récit de Marc et que Luce, qui y substitue d'ordinaire Raoayoñuæ, n’a laissé subsister qu’une fois (V, 13) ; ce terme est donc ici évidemment une importation de Marc. Mais on se garde de nous dire que Luc emploie six fois ce même terme dans des passages où 1l n’y a pas de parallèle de Marc, ce qui ôte toute signification à l’argument. [| en est de même du verbe üraéyew, que Luc évite, dit-on, et a conservé seulement XIX, 50. Or, ce verbe se trouve cinq fois en tout dans l’évangile (une fois dans un parallèle avec Marc, une fois dans un morceau où Marc à une tout autre forme, trois fois dans des textes non parallèles). On ne peut donc, pas plus que pour e0buc, prétendre que ce terme soit étranger à la langue de Luc et que dans ses morceaux parallèles à Mare il ne puisse être qu’un emprunt fait à celui-ci. Weiss cite encore : Jauovilechar (une fois ; cinq fois dans Mc.), rvedux 4x0 orov (à tort, car cette expression se rencontre quatre fois chez Luc, deux fois dans les Actes), xabevDeiv, LOUTEËV, GULNTELV, x rAncoecha, elc., lermes qui paraissent en effet plus fré- quemment chez Marc?, mais qui appartiennent tellement
i Eint., p. 516. |
2 Cependant sufnretv (six fois chez Marc) se trouve quatre fois dans Luc et les Actes, i4zAñsoeo0at {quatre fois chez Marc) trois fois dans Luc et les Actes. La fréquence d'emploi est donc à peu de choses pres la même.
à la langue ordinaire qu'il est puéril de soutenir que Luc ne peut s’en être servi qu’en les empruntant ailleurs. C’est comme si l’on prétendait qu’un écrivain français qui emploie des termes courants tels que « saisir, discuter, être surpris, dormir, » doit les avoir empruntés à quelque autre auteur qui s’en sert plus fréquemment que lui. |
Werss prétend encore que certains passages de Luc, empruntés à Marc, deviennent incompréhensibles, par la relation où Luc croit devoir les mettre avec ce qui précéde.
Ainsi de XII, 2.10. Je ne pense pas qu’une exégèse
solide ratifie ce jugement. Ce serait d’ailleurs de la part
de Luc un singulier procédé que d'extraire une parole
du contexte de son modèle, où elle convient, pour la transporter dans un autre, où elle n’a plus de sens. On pourrait plutôt conclure d’un pareil fait à la priorité de Luc, que Marc chercherait à corriger.
Remarquons entin la différence du point de vue qui a présidé à la rédaction des deux écrits. Celui qui domine dans Marc est, nous l’avons vu, plus extérieur et géographique : une série d’excursions partant de Capernaüm et toujours plus lointaines, jusqu’à la dernière qui conduit Jésus à Jérusalem. Chez Luc aussi, l’activité de Jésus, toujours croissante en extension, forme la trame du récit. Mais sur ce fond du tableau on voit se dessiner un progrès d’une nature plus spirituelle. À mesure que l’œuvre croit en extension, elle croît aussi en intensité: Jésus s’adjoint des aides dont la position et le nombre grandissent avec l'œuvre elle-même. Ainsi le [me évangile prélude au livre des Actes, son complément naturel, où nous voyons l’activité missionnaire, qui continue celle de Jésus, s'exercer depuis la Pentecôte, par les apôtres et l’Église entière, jusqu’à embrasser toute la terre. Celui
SYSTÈME DE LA DÉPENDANCE MUTUELLE. DL qui a conçu ce plan, ne l'avait pas emprunté au récit simple et naïf de Marc, dont on veut faire son modèle.
GC. Luc dépend-il de Matthieu et de Marc réunis ?
La question paraît oiseuse, après les deux discussions précédentes. Elle ne l’est pas tout à fait cependant. C’est la spécialité du travail de Simons, d’avoir porté la question sur un terrain nouveau, en présentant, en partie du moins, les différences apportées par Luc aux récits qui lui sont communs avec Matthieu, comme motivées par lPemploi simultané de Marc, puis d’autres écrits encore. Cette manière de voir justifierait Luc de l’accusation de légèreté, de témérité ou de mauvaise foi, en montrant qu'il n’a si souvent contredit l’une de ses autorités (Matthieu) que pour rester fidèle à d’autres qui, dans ces cas-là, lui semblaient plus dignes.de créance.
Mais, d’abord, les cas où l’on peut en appeler à Marc pour justifier les indépendances de Luc, sont fort peu nombreux en regard des différences innombrables et plus ou moins considérables que présentent les deux narrations. Comp. les récits du serviteur du centenier et de la transfiguration, dans lesquels Marc ou fait complétement défaut, ou n’explique rien parce qu’il marche entièrement avec Matthieu. Quant à l’autre autorité (les Logia) à la-
1 On a souvent rangé Marc parmi les zokko! dont parie Luc LE, 1. Rien en soi ne s’y opposerait ; car Marc est un de ceux qui, comme dit Luc, avaient reçu la connaissance de l’histoire de Jésus, « de la bouche des témoins oculaires et des premiers prédicateurs de la Parole. » Cependant il est douteux que Luc confondit un homme tel que Marc, qui avait accompagné Pierre et appartenait lui-même aux premiers prédicateurs dè la Parole, avec la foule de ces écrivains dont il parle dans son prologue. Il ne dit point d’ailleurs qu’il ait employé leurs écrits, et la question de la relation entre le sien et celui de Marc doit se résoudre par des faits, non par des suppositions.
778 RELATION ENTRE LES SYNOPTIQUES. | | quelle en appelle parfois Simons, nous apprécierons tout à l’heure sa valeur dans cette question !.
Pour le moment, nous croyons pouvoir conclure de
1 Nous nous expliquons l’impression produite par le travail de S3mons par deux circonstances qui font sur le lecteur, sans que lauteur ait eu aucune intention pareille, l'effet d’un trompe-l’œil :
10 I} part, comme d’un fait acquis et incontesté, de la supposition que Luc et Matthieu ont eu le texte de Marc sous les yeux ou du moins dans la mémoire ; ce qui donne aux ressemblances textuelles un air de copie et confère une valeur intentionnelle et une gravité plus considérable au moindre changement observé dans les textes de ces écrits : toute différence de ce genre prend l'aspect d’un remaniement réfléchi. Mais c’est précisément ce fait que, par les raisons indiquées plus haut, je dois contester absolument. A quelles conséquences forcées Simons n'est-il pas conduit par là d’un bout à l’autre de son travail! |
20 Simons compare successivement les péricopes de Luc avec celles de Matthieu. Mais cette marche fait qu’il néglige ordinairement de tenir compte d’un des éléments les plus importants de la question : lés omissions de Luc. Ainsi l’omission du précepte qui se rencontre jusqu’à deux fois dans Matthieu : « Si ton œil te fait tomber... »
Peut-être chercherait-il à expliquer cette omission comme il explique
celle des paraboles du trésor et de la perle ou celle du grand tableau du jugement (Matth. XXV): le paulinien Luc répugnait aux idées de chercher, de trouver ; il n’aimait pas à voir la bienfaisance pour l’amour du Christ présentée comme condition du salut, au lieu de la simple foi en Jésus. Mais que signifie ce motif en face de paroles comme Luc XII, 24: « Efforcez-vous (axywveote) d'entrer par la
porte étroite ; » XVI, 46: « Dès maintenant le royaume de Dieu
est annoncé et onen force l'entrée, » ou XVI, 9 : « Faites-vous avec le Mammon injuste des amis qui vous accueillent dans les tabernacles éternels » ? Et si nos évangélistes avaient agi comme on le suppose, qu'est-ce qui distinguerait leurs ouvrages des évangiles apocryphes, dont le-caractère est précisément de façonner l’histoire et l’enseignement de Jésus selon les tendances de leurs auteurs ou les partis ecclésiastiques auxquels ils appartenaient ? Nos évangélistes n’ont rien cherché pour eux-mêmes ou pour leur parti. Gelui qui était l’objet de leur foi et le sujet de leurs écrits absorbäit tellement leur pensée qu'ils se sont entièrement effacés devant Lui. Aussi, avec son instinct de vérité, l'Eglise a-t-elle toujours distingué leurs écrits de tous les autres analogues. On ne saurait porter une plus grave atteinte à leur
cette longue étude qu'aucun des trois évangélistes ne s’est servi de l'écrit de Pautre, et que par conséquent les ressemblances si frappantes qui existent entre eux doivent s'expliquer par quelque autre moyen !.
L'hypothèse des sources communes.
Luc parle d’un grand nombre d'écrivains qui avaient
rédigé avant lui les faits évangéliques d’après les narra-
tions des apôtres. Dans cet ordre d’idées, quatre suppositions ont été émises :
On s’est représenté de nombreux petits écrits, relatant chacun quelque incident de la vie de Jésus ou quelque discours prononcé par lui. Nos évangélistes auraient librement réuni ces pelits traités.
On a pensé à l’écrit primitif de Matthieu (Logia), dont parlait Papias, et qu’auraient employé Matthieu et Luc, peut-être Marc lui-même.
On a supposé l'existence d’un Marc antérieur à notre Marc canonique, et qui, avant de se transformer en ce
caractère qu’en les traitant comme l’a fait la critique moderne et en faisant de leurs livres des écrits de tendance et d'eux-mêmes des manipulateurs de l’histoire qui leur avait été transmise. C’est là le mauvais levain qui, depuis plus d’un demi-siècle, a infecté la critique, contre lequel elle a réagi, sans doute, — voir, par ex., le jugement si sobre de Soltau sur les prétendues tendances attribuées à nos évangiles (Unsere Evangelien, p. 97), — mais qui, comme le montrent l’écrit de Simons et d’autres plus récents, n’en est point encore extirpé.
1 Je suis heureux de me rencontrer dans cette conclusion avec M. Bovon (Théol. du N.T., I, p. 102-122), ainsi qu'avec Beyschlag (Leben Jesu, ke éd., I, p. 84).
dernier, aurait servi de source aux deux autres synoptiques.
On a tout fait dériver d’un évangile araméen ou hébreu, tronc commun dont nos trois évangiles seraient les branches. :
Enfin, plusieurs de ces hypothèses ont été combinées entre elles ; ainsi dans la théorie, aujourd’hui en faveur,
des « deux sources, » l’une pour les faits (Marc ou le.
Proto-Marc), l’autre pour les discours (les Logia), qui seralent à la base de Matthieu et de Luc.