I. Trailés détachés
Ce moyen d'explication est celui que Schleermacher a
exposé dans son écrit sur Luc!. Malgré la finesse de l’analvse qu’il a donnée du troisième évangile à ce point de vue, il n’a convaincu personne. Cette explication se heurte trop directement à l’unité de manière, de style et de plan qui règne dans cet écrit. Cependant l’idée qui est à la base de cette hypothèse ne doit pas être entièrement rejetée. Schleiermacher a fort bien montré que les premiers débuts de la littérature évangélique ne furent probablement pas des écrits complets sur la vie de Jésus, mais des rédactions fragmentaires de la tradition apostolique, dues à la plume d’évangélistes désireux de fixer les récits qu’ils avaient entendus pour pouvoir les reproduire fidèlement, ou à des auditeurs qui voulaient conserver dans leur pureté et leur fraîcheur les choses qu'ils avaient reçues. Ces rédactions purent arriver dans les mains de nos évangélistes et être recueillies et utilisées par eux. Les ouvrages dont parle Luc (les « diégèses, » [, 1) étaient sans doute des assemblages de pareils petits écrits.
1 Ueber die Schriften des Lucas, 1817. (Voir ci-dessus, p. 680.)
L'HYPOTHÈSE DES SOURCES COMMUNES. 781 [l. Les Logia de Matthieu.
Ce sont surtout les parties de discours communes à Matthieu et à Luc qui ont suggéré ce mode d'explication à un grand nombre de critiques [Weisse, Reuss, Réville, Weizsäcker, Holtzmann, Beyschlag, Weiss, Wendi, G. Meyer, Sabatier, Bovon, etc.). Nous avons parlé des Logia au point de vue de la composition de Matthieu seul dans le chapitre sur cet évangile!. Il y a lieu d'envisager maintenant le rôle qu’on leur fait Jouer dans l'explication de la relation entre nos synoptiques.
On se représente cet écrit de trois manières différentes : ou bien comme composé uniquement des cinq grands corps de discours qui forment le irait saillant du premier évangile et se trouvent répartis dans son cadre narratif ; — ou bien comme ayant renfermé en général les discours que nous ont transmis le premier et le troisième évangile ; — ou bien comme ayant compris en outre une portion considérable des matériaux historiques conservés dans nos synoptiques. Cette dernière conception, qui est celle de Weiss, attribue à la source un caractère bien plus décidément narratif que la précédente : 1lne s’agit plus essentiellement d'un recueil de discours. Nous en renvoyons l'examen à plus tard.
Dans la première supposition, — à laquelle je me rattache, — les Logia, écrit purement didactique, ne peuvent servir à résoudre la question synoptique, puisqu'ils se confondent avec les grands discours de l’évangile de Matthieu, duquel nous croyons avoir prouvé que Luc est indépendant ?.
1 Voir p. 61-69, 217-226.
2 Luc n’a pu en aucun cas tirer les discours qu’il donne des discours parallèles de Matthieu: les textes sont trop différents (voir
Dans la seconde, qui est celle de Holtzmann et de nombreux critiques, les Logia serviraient à expliquer tout ce que les enseignements de Jésus dans Matthieu et dans Luc renferment de commun; iis auraient contenu en outre quelques éléments historiques, de courtes introductions telles que celleseque Luc et parfois aussi Matthieu ont placées en tête des discours de Jésus. — Mais cette explication se heurte à une difficulté capitale. Si.c’est Luc qui nous a transmis les Logia de Matthieu sous leur forme primitive, comment comprendre la liberté qu'a prise l’auteur du Ie" évangile, de réunir dans de grandes compositions, souvent privées d’enchainement logique, ces enseignements variés de Jésus qu’avaient fait naître les rencontres diverses de la vie? Comment a-t-il pu négliger un si grand nombre d’indieations historiques précieuses el surtout tant d'enseignements importants qui devaient se trouver aussi dans sa source ? Car 1l n’y a pas de motif pour ne pas attribuer à celle-ci le gros des ensergnements renfermés dans la partie de son évangile que Luc doit avoir tirée des Logia, bien qu’un srand nombre d’entre eux ne se retrouvent pas dans Matthieu!. Comment se fait-il enfin que l’évangile qui a conservé la vraie forme des Logia de l’apôtre soit celui qui porte le nom de Luc, tandis que celui qui les aurait complètement transformés porte le nom d’évangile de Matthieu ? |
Si, au contraire, la source renfermait ces enseignements sous la forme de grands corps de discours que nous présente Matthieu, comment comprendre que nous les
p. 765-768 et 746, note 1). S'il avait utilisé la source de celui-cx, il : faudrait donc admettre qu’il l’a connue sous une forme très différente de celle que nous trouvons dans Matthieu. Et alors ce ne serait plus réellement la même source.
1 Voir Beyschlag, dans les Stud. u. Krit., 1881, p. 611, et passim.
retrouvions chez Luc répartis en une foule de discours et d'entretiens particuliers ? Nous avons déjà signalé (p. 746) quelques-unes de ces transpositions. Comp. entre autres la place donnée à l’oraison dominicale dans le grand discours Mt. V-VII, avec le récit Luc XI, 1 et suiv., qui indique, avec un cachet de vérité incontestable, la circonstance spéciale dans laquelle Jésus l’a prononcée ; — l’enseignement sur la Providence dans ce même discours (Mt. VD), avec la demande caractéristique qui d’après Luc XII, 13 en fut l’occasion ; — la façon dont l'invitation à dîner chez un pharisien provoque chez Luc le grand discours de reproche prononcé par Jésus contre ce parti, ou celle dont l’apostrophe aux scribes qui s’y rattache répond à l’interruption de l’un d’entre eux (XI, 37. 45), et, en face de ces détails pris sur le vif, ce même discours, placé par Matthieu (XXIID à Jérusalem, dans le parvis du temple.
il faut choisir : la source ne peut avoir eu à la fois ces deux formes différentes, et un écrivain consciencieux ne peut avoir arbitrairement substitué l’une à l’autre. On a voulu échapper à la difficulté en supposant que les Logia araméens de Matthieu avaient été diversement remaniés
1 « L’écrit primitif de Matthieu, dit Reuss, ne peut avoir été une des sources de Luc, du moins pas sous la forme que nous connaissons par le Ier évangile, car 10 il l’aurait entièrement disloquée ; 20 en aurait souvent changé le texte ; 30 et surtout l’aurait gravement mutilée. Des 107 versets du sermon sur la montagne. Luc en a 27 au ch. VI, 42 au ch. XI, 44 au ch. XIT, 3 au ch. XIE, 4 au ch. XIV, 3 au ch. XVI, 47 nulle part. Les 40 versets du ch. X de Matth. sont dispersés chez Luc dans les ch. VI, IX. X, XIT, XIV, XVII, XXI, et plusieurs laissés de côté. Ainsi des autres discours. A côté de beaucoup de coïncidences verbales, — qui ne prouvent pas nécessairement un rapport de dépendance, mais seulement la sûreté de la tradition, — les textes présentent de grandes différences, soit de teneur, soit de sens, par le changement du contexte...» (Gesch. der heil. Schr. N. T., p. 204).
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avant de servir de source à nos évangélistes !, et on a allégué l’assértion de Papias : que chacun les expliquait comme il pouvait ; ce qui signifierait qu'il s’en était fait une foule de traductions qui circulaient sous des formes trés diverses ?. L'auteur du Ier évangile en aurait employé une, celui du troisième une autre. Mais on ne fait ainsi que reculer la difficulté. On n’expliquera jamais par un procédé d'interprétation ou de traduction comment d'un même écrit ont pu sortir deux formes aussi opposées que celles des enseignements de Jésus dans Luc et dans Mat-. thieu. Stanton a fait observer que dans tout le sermon sur la montagne il n’y a, entre Matthieu et Luc, que deux versets identiques ?. On cite les discours que les historiens a anciens mettent dans la bouche de leurs héros. Mais comprendrait-on, demande Stanton, qu'ayant sous les yeux la relation authentique d’un certain discours, ils en eussent altéré le texte à leur gré ? C’est pourtant là ce qu'auralent fait nos évangélistes à l'égard des paroles de Jésus. Que lhistorien profane se livre jusqu’à un certain point à ses propres inspirations et rapporte les faits ou les discours d’après l’idée qu'il se fait du temps et des personnes, cela se conçoit. Mais qu’un écrivain croyant use du même procédé à l’égard de faits et de paroles qui sont objets de
1 C’est ce qu’admettent, avec des nuances et à des degrés divers, Jülicher (Einl., p. 283-284), Wernle (Synopt. Frage, p. 231-233), Soltau (Unsere Evang., p. 43 et suiv.), Bovon (Théol. du N.T., I, p. 130), etc. 3
2 Ainsi, par ex., Barth (Hauptprobleme, 2e éd., p. 14). Mais Papias ne songe certainement pas, quand il dit : « Chacun le traduisait comme il pouvait, » à des traductions écrites, mais aux traductions orales qui se faisaient dans les églises où l’araméen n’était pas compris, jusqu’au moment où fut publiée une traduction grecque de cet écrit, comme Zahn l’a démontré d’une façon convaincante (Ein. I, p. 256, 257).
3 Expositor, mars 1893, p. 490.
foi pour lui et pour ses lecteurs, cela est inadmissible. Il faut conclure de là que Pécrit apostolique des Logia n’a pu servir de source commune à Luc et à Matthieu f.
Encore bien moins a-t-il pu servir de source à Marc, comme le suppose Weiss et comme a tenté de le démontrer Titius”?. Car, comme le demande avec raison Beyschlag, seraitl concevable que Mare, ayant sous les yeux cet écrit, avec toute la richesse des enseignements de Matthieu et de Luc, en eût fait si peu d'usage ? Nous retrouvons, du reste, entre les discours de Jésus dans Marc et les parallèles de Matthieu et de Luc, des différences tout à fait analogues à celles qui nous frappent entre les rédactions de ces deux derniers ?.
1 Zahn déclare comme nous inexplicables, en partant d’une source écrite commune, les différences entre des récits comme ceux du centenier de Capernaüm dans Matthieu et dans Luc. Les variations sont, dit-il, telles qu’il s’en rencontre toujours quand un fait est fréquemment reproduit de bouche, alors même que parmi les narrateurs se trouvent des témoins oculaires. Luc, dit-il encore, n’a pu changer l’ordre des tentations, s’il avait la source de Matthieu sous les yeux. Les textes concordants (par ex. dans le discours de Jean-Baptiste, Mt. IE, Luc I) s'expliquent par la fidélité de la tradition, tandis que les divergences (par ex. dans les textes parallèles du sermon sur la montagne) ne sauraient s'expliquer par le besoin de corriger le style ou le fond, mais sont le fait ordinaire et inévitable de la reproduction orale (Eint., I, p. 403 et 404).
2 Voir p. 745.
3 Jülicher ne conclut pas, mais est plutôt défavorable à l'emploi des Logia par Marc (Æïinl., p. 287, 288). Soltau va plus loin et déclare que « tout rapport littéraire entre Marc et les Logia doit être sûrement nié » (p. 83). Wernle conclut de même: « L'emploi des Logia par Marc ne peut se démontrer. Marc et les Logia puisent plutôt ensemble dans la tradition orale » (p. 210, 214). Voir ci-dessus, p. 715, 716. Wernle ne croit devoir admettre de source écrite dans l’évangile de Marc que pour le discours eschatologique du ch. XJH (la « petite apocalypse » dont nous avons parlé p. 191-194). Mais, même pour ce discours, il n’est nullement nécessaire d'attribuer à Marc une source écrite (les Logia), comme l’a montré Beyschlag dans son tra-
Si généralement admise que soit à cette heure l’hypothèse de la source commune dite des Logia, nous nous permettons donc, avec Hase, Wetzel, Zahn, de la regarder comme absolument improbable.