III. Le Proto-Marc
Ce qui a donné naissance à l'hypothèse d’un Marc primitif, ébauche du nôtre, c’est, d’un côté, le jugement de Papias, d’après lequel Marc n’aurait pas écrit « avec ordre, » — ce qui, dit-on, ne s'applique nullement au Marc canonique, — et, de l’autre, l’observation que Matthieu et Luc renferment bien des morceaux communs qui ne se trouvent pas aujourd’hui dans Marc et qui devaient s’y trouver précédemment, si Marc est leur source commune à tous deux. Un Marc plus ancien, supposé plus riche, explique cette anomalie. Ainsi raisonnent une partie des défenseurs de l’hypothèse du Proto-Marc. D’autres, au contraire, comme Weizsäcker, Reuss, Jacobsen !, font ce-
lui-ci plus pauvre que notre Marc. Selon Reuss, toute l’his-
toire de la Passion y manquait, car la différence totale entre Luc et Matthieu, dans cette partie, ne permet pas d'admettre qu’ils aient puisé 1c1 à la même source.
Le principal promoteur de l'hypothèse, celui qui en a poursuivi l'application avec la plus grande conséquence, l’ayant abandonnée, nous pourrions nous dispenser de la réfuter. Remarquons seulement qu’il a toujours été im-
vail intitulé Die apostolische Spruchsammlung und unsere vier Evangelien (Stud. u. Krit., 1881, p. 565 et suiv.). « Nous croyons, dit-il, qu'ici aussi la provenance commune (de la bouche de Jésus) suffit pleinement à expliquer la ressemblance des textes... Le résultat. qui nous paraît acquis, c’est qu’il n’y a nulle nécessité de dériver aucune des paroles de Jésus, dans Marc, du Recueil des discours de: l’apôtre Matthieu » (p. 587). 1 Untersuchungen über die synopt. Evanaelien, p. 57-80.
L'HYPOTHÈSE DES SOURCES COMMUNES. 787 possible à Holtzmann d'expliquer ce qui avait engagé l’auteur de notre Marc à appauvrir ainsi l'écrit de son modèle, et d'autre part que l’on ne comprendrait pas un récit de la vie de Jésus ne se terminant pas par l’histoire de la Passion. Le désaccord entre ceux qui faisaient du Proto-Mare un livre plus riche et ceux qui le faisaient plus pauvre que notre Marc, a beaucoup contribué à décréditer cette hypothèse si favorablement accueillie au premier moment, et à montrer sur quelle base incertaine elle reposait !. Et en effet le témoignage de Papias s'explique naturellement, si l’on admet qu'il comparait Marc avec l'ouvrage de Matthieu ?. Les paroles du Seigneur, dispersées dans Mare, lui paraissaient reproduites sans ordre, en regard des grands enseignements des Logia où elles sont classées selon les matières. Quant à la nécessité d’attribuer au Proto-Marc ce que possèdent en commun Luc et Matthieu et qui manque dans notre Marc, elle ne repose que sur lopinion préconçue que Marc est la source des deux autres. Contre cette opinion s'élèvent toutes les preuves que nous avons données plus haut à.
4 Voir la réfutation décisive qu’en a donnée Wernle (Synopt. Frage, p. 215-218) ; comp. Soltau, p. 30.
2 Et non avec le IVe évangile, comme l’ont pensé £wald, Renan, Lightfoot, et comme le soutiennent encore Harnack (Chronol., p. 685, 69), Jülicher (p. 240) et Wernle (p. 207), par la raison que le jugement de Papias provient des cercles johanniques, où lon était porté à donner raison à Jean contre les synoptiques. Voir plus haut, p. 421 et 422.
3 Dans un travail tout récent (Das Marcusevangelium und seine Quellen, 1904), le licencié R.-A. Hoffmann, de Kœænigsberg, renouvelle d’une façon originale l'hypothèse d’un évangile primitif araméen, mise en avant sous diverses formes par Resch {voir plus bas), Wellhausen, Nesile, Blass et d'autres. Il s’agit ici d’un Proto-Mare, le Ile évangile étant reconnu source des deux autres. Mais il ne peut l'avoir été que sous forme araméenne, et non grecque, vu l’extrême divergence des textes, — pas un seul des 619 versets de Marc ne se re-