IV. L’évangile araméen [ou galiléen) primitif
Ce mode d’explication, en honneur aux débuts de létude du problème synoptique /Lessing, Eichhorn), a ve-
trouve absolument identique dans les deux autres (p. 1), — divergence qui doit s'expliquer en grande partie par des différences de traduc-
tion. L'auteur distingue deux formes de cet évangile sémitique : l’une,
plus ancienne et plus brève, qu'a employée Matthieu, destinée à des lecteurs judéo-chrétiens, à conservé plus purement le coloris juif et palestinien de la vie et des enseignements de Jésus ; l’autre, remaniement et développement de la première, a été employée par Marc et Luc ; destinée aux pagano-chrétiens d'Orient, elle trahit l'influence marquée du paulinisme. D'accord avec J. Weiss (voir ci-dessus, p. 717), Hoffmann n'admet pas que l’auteur de la rédaction primitive puisse être le Marc des Actes et des Colossiens.— car il a bien pu être collaborateur de Pierre, mais non de Paul, — ni qu'il ait été un témoin
de la vie de Jésus, car alors « la tradition johannique, qui en tant
de points complète et rectifie la tradition synoptique, resterait une énigme » (p. 642). Notre Marc canonique est la première rédaction grecque, peu amplifiée, de l’évangile sémitique; il date encore d'avant 70; l’absence, dans Marc XIII, 24. de l’ebôéws de Mt. XXIV, 29, dont la critique fait un argument décisif pour la composition de Marc après 70, ne prouve absolument rien : Marc établit au contraire un lien tout aussi et même plus étroit que Matthieu entre la ruine de Jérusalem et la Parousie (p. 536). L'auteur n’admet pas que Luc se soit servi de notre Marc. « Le texte de Marc présente, dans les morceaux parallèles, beaucoup trop de traits originaux pour que je puisse sérieusement admettre la possibilité que Luc ait connu Marc dans sa forme actuelle. Je ne puis résoudre le problème compliqué du rapport du texte de Marc à ses parallèles que par la supposition d’une source araméenne que Matthieu reproduit encore sous sa forme primitive, tandis qu’elle est employée par Luc et Marc sous une forme remaniée. Aucun des synoptiques n’a connu l’un des deux autres » (p. 9 et 40). Tout en reconnaissant que, pour une partie des discours de Luc et de Matthieu, il faut admettre — vu les coïncidences verbales — une source grecque commune {les Logia), l’auteur estime que pour une autre partie de ces enseignements les différences sont si grandes qu’il
faut renoncer à admettre une source commune, en quelque langue :
que ce soit. « as des Logia a besoin à cet égard d’être encore revisée à fond » {p. 6-7).
Ce sont là des paroles d’or. Quant à la thèse fondamentale de l'au-
paru de nos jours dans les travaux simultanés et indépendants de Resch et de Marshall .
L’évangile hébreu de Resch, rédigé peu après la Pentecôte, ressemble beaucoup à la source apostolique de Weiss ; mais il comprend un plus grand nombre d’éléments narratifs, de manière à former un ouvrage évancélique complet. [l est en quelque sorte la carrière d’où nos trois synoptiques ont tiré chacun les matériaux qui leur convenaient‘pour l'édifice qu’ils se proposaient de construire. Marc parait avoir le premier fait ce travail, travail soi-disant de traduction, en réalité un vrai remaniement, car d’un côté 1l extrait ce qui lui convient, de l’autre il se livre à une peinture de miniature à l’égard des récits qu'il utilise. L’auteur de notre Matthieu se sert d’une autre traduction, qu'il pourrait avoir faite luimême, mais qui est plus probablement antérieure à lui. La traduction qu’a employée Luc doit avoir été semblable à celle dont s’est servi Matthieu ; elle était seulement plus paulinienne, celle-ci plus judaïsante. Ce ne sont pas seu-
teur, elle nous paraît sujette à de sérieuses objections. La tradition ne lui est pas favorable, Comment se fait-il que Papias ait parlé d’un Matthieu araméen primitif, tandis que l'ouvrage de Marc est pour lui évidemment un écrit grec et que l’antiquité chrétienne n’a jamais rien su d'un Proto-Marc araméen ? Les différences si grandes qui existent, quant au contenu et à la disposition, entre Marc et Luc notamment, restent inexplicables, dans cette hypothèse comme dans toute autre, en partant d’une source commune, qu’elle soit grecque ou araméenne, et les coïncidences verbales, surtout -entre Matthieu et Marc, ne sauraient s'expliquer par les rencontres fortuites de traductions faites indépendamment l’une de l’autre. Enfin, rien de plus arbitraire que Popération par laquelle on démêle les deux récensions successives de l'évangile primitif. Voir les objections très fondées de Wernle (Synopt. Frage, p. 221-223) contre le point de vue de Bass et le jugement que porte Dalman sur les essais de démontrer un original sémitique à la base de nos évangiles / Worte Jesu, I, p. 56 et 57). 1 Voir p. 709-744.
lement nos évangélistes qui ont puisé dans ce grand ouvrage ; ce sont tous les écrivains du N. T. On en retrouve la trace chez Jacques, Pierre, dans lApocalypse, et surtout chez Paul. Bien plus: le grand nombre des paroles extra-canoniques, que l’on rencontre chez les Pères et dans les évangiles apocryphes, et que Resch a recueillies, proviennent de cet écrit. Les différences de teneur que présentent les paroles de Jésus dans les textes canoniques ou autres, s'expliquent en majeure partie par le double sens que l’on peut donner aux termes hébreux de loriginal. Resch déploie dans l'application de ce moyen une érudition et une fertilité d’expédients surprenantes. !
Il en est de même de la tentative de Marshall. Celui-ci part d’un évangile primitif en langue araméenne ou syrochaldaique, celle qu'a parlée Jésus, comme c'était le cas de la majorité du peuple, entre autres dans le nord de Ja Palestine. Resch pense, 1l est vrai, qu’il peut tout aussi bien avoir parlé en hébreu, surtout lorsqu'il citait l’Ancien Testament et enseignait dans les synagogues!. Mais la traduction araméenne que Marc joint à plusieurs paroles de Jésus (Thalita koum, Epphata, Abba, Eloi, Eloi, lama sabachtani), ne s'explique que par l'intention de rapporter les apsissima verba du Seigneur. La dernière de ces paroles entre autres eût été sans cela citée plutôt en hébreu, d’après le psaume, qu’en araméen. Il faut donc sur ce point donner raison à Marshall contre Resch. Son hypothèse est aussi beaucoup plus simple et limitée ; elle se borne à expliquer les différences de textes entre nos
1 Selon Resch, Jésus a dû parler lhébreu {modernisé) quand il en-
seignait d’après l’A. T., l’araméen lorsqu'il s’entretenait avec le bas :
peuple en Galilée, le grec avec les Juifs parlant cette langue, soit dans les villes palestiniennes, soit en Décapolis.
synoptiques par des interprétations différentes des termes de l'original araméen, en faisant intervenir les altérations par substitution, transposition ou omission de lettres, que lantique alphabet araméen rendait plus aisées que cela ne le serait avec les nôtres. Nous citerons comme exemple le cas le plus heureux, à notre sens, qu’ait allégué Marshall. Il s’agit de la réponse de Jésus au jeune homme riche. Marc et Luc disent : « Pourquoi m'appelles-tu bon? » Matthieu : « Pourquoi m'interroges-tu sur de bien ? » Marshall montre qu’en araméen 1l n’y a qu’une lettre qui distingue ces deux questions : Lema amer ath di tav (Mc., Luc); — Lema amer ath li letav ou lidetav (Mt.). Si tous les exemples étaient aussi frappants que celui-ci, on serait tenté de croire à la solution proposée. Peut-être est-elle en effet applicable à un certain nombre de cas. J’en avais moi-même cité un (indiqué déjà par Ebrard), dans mon Commentaire sur Luc (à IX, 3): Jésus dit dans Mt. et Luc : « Ne prenez rien, pas même un bâton ; » dans Marc (VI, 8): « Ne prenez rien, si ce n’est un bâton. » La contradiction est flagrante, mais s’explique peut-être par la forme sémitique: K2 èm mallé, € car si un bâton, » ellipse fréquente en hébreu, qui peut être complétée soit par: «c’est suffisant » (Mc.), soit par : « c’est déjà trop » (Mt., Luc). Mais sur le nombre incalculable des cas de divergence entre nos synoptiques, 1l n’y en a qu’une très petite part que ce moyen purement philologique suffise à résoudre. Comment de deux aveugles ou de deux possédés (Mt.) arriverait-1l à en faire un seul (Me., Luc)? Et ainsi des mille différences de faits que nous avons signalées. Marshall se voit, pour embrasser dans son explication un plus grand nombre de cas, obligé d'étendre outre mesure le sens de certains termes araméens ou de supposer des changements de lettres en
beaucoup plus grand nombre que cela n’est admissible entre la composition de l'original et la confection des copies!. On cite le texte de PA. T., si rempli de fautes. Mais des siècles séparent ici les originaux des copies, tandis que pour l’évangile araméen on ne disposerait que de peu d'années. Du reste, 1l est peu vraisemblable, comme Schleiermacher la montré ?, que la littérature évangélique ait commencé par un grand ouvrage complet sur l’histoire de Jésus. Hollzmann observe lui-même, pour prouver que la forme des Logia Luc IX, 51-XVIII, 14 est plus conforme à l'écrit primitif que celle des grandes compositions de Matthieu: &« À priori, il nous paraît que
ce qui a dû être écrit d’abord, ce sont de courtes senten-
ces, des maximes nettement formulées, plutôt que de longs discours dont la rédaction exige une réflexion prolongée *. »
Nous avons à faire valoir à peu près les mêmes motifs contre la forme donnée par Resch à celte hypothèse #. Ajoutons que, s’il avait réellement existé un ouvrage de cette dimension et d’une diffusion aussi étendue que le suppose Resch, on ne comprendrait pas qu'il eût disparu sans laisser d’autres traces de son existence. Il aurait été employé par d'innombrables écrivains, sans qu'aucun l’eûl expressément cité, comme ont été mentionnés l’évangile des Hébreux ou celui des Egyptiens! Lue luimême, parlant des écrits des roXhot qui ont précédé le sien, n'aurait pas donné une place spéciale à celui-ci, dont
1 Voir les critiques de son système par les prof. Driver et Allen (Expositor, 1893), 2 Voir plus haut p. 780.
3 Synopt. Evangelien, p. 130.
# Comp. la critique de l'hypothèse de Resch, chez Paul Ewald (Das Hauptproblem der Evangelienfrage, p.203-208) et chez Dal-
man (Worte Jesu, X, p. 34 et suiv.).
Là
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le rôle aurait été si grand dans la littérature évangélique et dans la composition de son propre ouvrage ! D'ailleurs, les trois synoptiques, entre lesquels nous remarquons des différences de fond si considérables, se seraient éloignés sans scrupule, même pour le fond des choses, de cette source commune, et d'autre part s’y seraient lenus assez: littéralement pour qu’on püût expliquer les divergences qui les séparent par une simple différence dans le sens de quelques termes. L’impossibilité que nous avons reconnue de faire dépendre des Logia les deux formes d’enselgnement que nous trouvons dans Matthieu et dans Luc existe également à l'égard de cet évangile hébreu ; et, s’il a paru difficile d'expliquer les abréviations opérées par notre Marc canonique sur un Proto-Marc beaucoup plus riche, à plus forte raison le sera-t-il d’expliquer le maigre extrait fait par Mars de l’évangile de Resch, infiniment plus riche encore. Comme la dit Jülicher ! en parlant de lhypothèse de ce savant, il se trouverait que Marc, Matthieu et Luc auraient maltraité chacun à son gré cet ouvrage d'une importance capitale, cette yox0n.. Quant aux citations que prétend en trouver Resch dans les épiîtres de Paul, ces passages ou bien s'expliquent suffisamment par la tradition chrétienne, ou bien ne présentent que des rapprochements fort naturels dus à lesprit chrétien nourri de la parole du Seigneur. Un certain nombre toutefois peuvent faire supposer que Paul à connu et emploie le Recueil des Logia (voir p. 254-258). Pour atténuer ce qu'ont de surprenant les profondes divergences de nos textes évangéliques, s'ils proviennent d'une même source, Resch a allégué divers exemples connus de récensions très différentes d’un même texte
1 Theol. Litteraturzeitung, 1890, n0 43.
fondamental : les Homélies et les Reconnaissances clémentines, les deux récensions des Actes de Pilate, les remaniements du Livre d'Hénoch, etc. Mais l’Eglise aurait-elle traité un document apostolique sur la vie et l’enseignement de son divin Chef, comme on a cru pouvoir traiter des écrits dont le caractère romanesque et l’origine obscure ne pouvaient inspirer respect et confiance ? — Resch a cité encore les additions nombreuses à l’histoire évangélique, qui se trouvent dans le Codex Cantabrigiensis et dans ses acolytes, la version syriaque de Cureton, le Diatessaron de Tatien et d’anciennes versions latines, additions qu'il dérive de l’évangile hébreu qu'il suppose.
Il faut y voir simplement des annotations marginales, qui
ont fait invasion dans le texte de nos évangiles.
La « source apostolique» de Weiss est, de tous les écrits imaginés pour expliquer l'origine de nos synoptiques, celui qui se rapproche le plus de l’évangile primitif de Resch, et ce serait ici le lieu d’en parler, si cette source ne se combinait chez lui avec une autre, le Marc canonique ; le système de Weiss se rattache donc plutôt à Ja théorie des « deux sources, » dont nous parlerons tout à l'heure. Avant de l’aborder, nous devons mentionner encore le système de Zahn !, qui s'accorde avec celui de Kesch en ce qu’il reconnaît la grande source écrite de toute la littérature synoptique dans un évangile primitif sémitique, dû à la plume de l’apôtre Matthieu ?.
Zahn s'élève avec énergie contre la prétendue découverte de Schleiermacher : l'existence d’un recueil de Discours de Jésus composé par Matthieu, dont aurait parlé Papias. Le mot logia (paroles) ne désigne nullement chez
t Einl. in das N.T., Il, S 51-63.
2 Voir ci-dessus p. 749.
ce Père le contenu exclusif de l’ouvrage de Matthieu, encore moins le titre de son écrit, mais l'élément de cet écrit qui lintéressait avant tout et sur lequel devaient porter les « explications » qu'il donnait lui-même dans son livre: « Exégèses des discours du Seigneur. » Papias ne veut donc nullement dire que Matthieu n’ait rédigé que des discours. On ne peut supposer que les paroles de Jésus aient jamais été reproduites séparées du cadre historique correspondant, sans lequel elles ne peuvent être comprises. Les assertions de Papias se rapportent donc à un évangile complet !, dont il ne connaît évidemment que la reproduction grecque, en usage dans son milieu : notre évangile canonique de Matthieu. Celuiel est la traduction de l'original apostolique araméen, lequel, avant d’être traduit en grec, a servi de source à Marc, qui le combine avec les souvenirs de Pierre. Le: traducteur de Matthieu s’est à son tour servi de Marc, ce qui explique que celui-ci apparaisse tantôt dépendant, tantôt original par rapport à Matthieu, et rend compte des coïncidences verbales entre les textes grecs des deux évangiles. Luc, enfin, s’est servi de Marc, mais non du Matthieu grec, qui lui est postérieur, et il n’a pu utiliser l'original araméen, dont il ne possédait sans doute pas suffisamment la langue. [l résulte d’ailleurs de son prologue (v. 1 et 2) qu’il n’a point eu à sa disposition d’écrit d’un apôtre. Il n’est pas admissible non plus que Luc ait employé les mêmes sources que Matthieu. Ce que les deux évangélistes ont de commun, en plus de Mare, provient de la tradition, ce qui explique les re SÈ nombreuses des textes.
1 Comme cela a toujours été admis jusqu’à Schleiermacher : nul ne doutait que le témoignage de Papias ne se rapportât à notre Ier évangile.
Ce système, en apparence aussi simple qu'ingénieux, à l’avantage de donner successivement la priorité aux deux évangiles auxquels la critique moderne a cru pouvoir l’attribuer, et de rendre compte ainsi des faits opposés mis en avant par les partisans de l’antériorité soit de Marc, soit de Matthieu. Mais il se heurte à des difficultés selon nous insurmontables. [l suppose l’emploi des évangiles lun par l’autre : de Matthieu (araméen) par Mare et de Marc par Luc et Matthieu (grec), emploi dont nous avons montré l'impossibilité. 11 ne s'accorde pas avec le sens . naturel du passage de Papias tel que nous l’avons exposé
(p. 222-226), ni avec les conclusions que suggère l’exa-
men du [er évangile lui-même relativement à l'existence du Recueil des discours (p. 217 et suiv.). Il fait de l’évangile l’œuvre directe de l’apôtre Matthieu, ce qui, pour de sérieuses raisons, me paraît inadmissible (p. 261 et suiv.)!. Enfin, cet ouvrage ne serait pas une œuvre originale, mais une traduction. Or, c’est Ià ce que Zahn est loin d’avoir démontré. Les preuves qu'il en fournit (NH, p. 297-301, 309-314) sont manifestement insuffisantes et ont pu être qualifiées de « plaisantes » (Wernle, p. 120). Zahn reconnaît lui-même que le style de Matthieu est beaucoup moins araméisant que celui de Marc; n’en devrait-il pas conclure que, si l’un des deux est une traduction, ce doit être Marc et non pas Matthieu ? On est
généralement d'accord aujourd’hui pour reconnaître le
caractère original de l’écrit de Matthieu.
1 Zahn explique la brièveté et la sécheresse des récits de Matthieu, comparés à ceux de Marc qui portent à un si haut degré le cachet de l’autopsie, par le but apologétique de son écrit. Il n’en reste pas moins que la narration de Matthieu ne présente aucun des caractères qu’on s’attendrait à trouver dans le récit d’un témoin et qu’elle renferme des inexactitudes qu’on n’y saurait admettre.
FT de