CITATIONS. DE 100-150. — UNE PAROLE D’EUSÉBE
c’est de traduire dans sa langue les écrits évangéliques, comme le meilleur moyen d'entretenir la foi qu’ils ont fait naître. Nous lisons dans Eusèbe (V, 10) que l’apôtre Barthélemy, en partant pour annoncer l'Évangile dans les Indes, avait emporté avec lui l’évangile de Matthieu en langue hébraïque et que lorsqu'un siècle plus tard l’évangéliste Pantène visita les églises que cet apôtre avait fondées, il v trouva cet évangile, qui sans doute avait été copié plus d’une fois. Si un apôtre qui pouvait dire : « J’ai vu de mes yeux, oui de mes oreilles, » avait jugé utile un pareil appui, il devait à plus forte raison en être ainsi de simples évangélistes qui ne savaient que par oui-dire ce qu'ils annonçaient. Sans doute dans les termes d’Eusèbe 1l y a un mot qui sent le style de son siècle plus que celui d’un écrivain d'un âge plus ancien : c’est l’épithète de divins (Meiwv) appliquée aux évangiles. Mais cela n'empêche point qu'il n'ait puisé le fait lui-même dans l'écrit d’un de ses devanciers, tout en le racontant à sa manière. Avant de quitter ce rapport d’Eusèbe, remarquons encore le contraste entre le terme au singulier zv yexonv, le livre, et le terme pluriel rüv ebayyehiov, des évangiles, dont l’un indique l’unité du recueil et lPautre la pluralité des écrits dont il se compose.
Dans tous les cas, il est certain qu'Eusèbé ne se serait pas exprimé de la sorte si, avec sa grande érudition et par ses nombreuses lectures, dans lesquelles nous ne pouvons plus le suivre, il n'avait été amené à la conviction que « le livre des divins évangiles, » par lesquels il entendait certainement nos quatre évangiles canoniques!, avait été répandu, en même temps que la prédication évangé-
1 Voici comment s’exprime Eusèbe, 4. Æ.HIL, 25 : «Et il faut placer au premier rang le saint quadrige des évangiles (rnv &y'ay tv edayyeAlwv tetoaxtov) qui est suivi de l’écrit des Actes des apôtres. »
lique, par les missionnaires dont il mentionne l’œuvre, au commencement du Ile siècle. Cette conviction du savant historien doit avoir quelque poids dans la balance de la science. D'autant plus que nous pouvons en contrôler la vérité par une déclaration de Justin Martyr qui, après avoir traversé l’Asie et l'Europe, de l'an 120 à 140, racontait qu'il avait trouvé partout les Mémoires des apotres, — nous verrons qu’il entendait par là nos évangiles, — lus à côté de l'Ancien Testament dans les assemblées de culte de toutes les églises. Qui donc les leur avait apportés ?1 ù
Du reste, les écrits de la première partie du second siècle, au moyen desquels nous pouvons contrôler l’assertion d’Eusèbe, ne sont pas nombreux. À cetie époque où l’on agissait beaucoup, on écrivait moins, et si l’on citait nos évangiles, ce n’était pas en les désignant par les noms de leurs auteurs, mais plutôt en disant, comme nous le voyons chez Barnabas et chez Clément de Rome: « Il est écrit, » ou : « Souvenez-vous des paroles de Jésus, » ou : « des paroles que le Seigneur a dites en enseignant. » Dans ces conditions, on ne peut s'attendre à trouver, dans les rares écrits qui nous restent, des citations dans lesquelles les évangélistes soient nommément désignés. Ce n’est que plus tard, lorsqu'une foule d’écrits hérétiques pullulèrent dans l'Église, que l’on se mit à donner pour
1 Il est vrai qu'Irénée (Hcær. NE, #) rappelle que plusieurs nations barbares sont arrivées à la foi sine chartä et atramento (sans papier, ni encre). Mais ce fait, il le cite comme un cas exceptionnel. Il s’agit de peuplades barbares dans la langue inconnue desquelles lévangile ne pouvait encore être traduit. Il en était tout autrement des populations civilisées de l’Empire parlant en général le grec, langue de nos évangiles, et qui pouvaient ainsi les lire dans l'original. L’exception même signalée par Irénée prouve que les populations de l'Empire n'avaient pas été converties sans évangile écrit.
sarantie le nom des auteurs de nos évangiles, comme on commence à le voir chez Papias. |
Mais si les écrits des Pères datant de cette époque sont peu nombreux, cette lacune est en quelque mesure comblée par les écrits des auteurs de systèmes hétérodoxes. [ls employaient l’exégèse des évangiles, dont ils interprétaient à leur gré les textes, pour combattre la doctrine traditionnelle enseignée par l’Église. Cette attitude agressive donnait à leurs travaux une vigueur que n'avait pas au même degré le travail purement défensif des écrivains ecclésiastiques. Parcourons rapidement les écrits des uns et des autres.
Au seuil du second siècle se place, si je ne me trompe, l'écrit récemment retrouvé et publié par larchevêque grec Bryennius, la Didaché des douze apôtres, Adayh rov JoJexa arosTohov |.
La critique est très hésitante quant à la date de cet écrit. Hilgenfeld le place assez tard, dans la seconde moitié du second siècle (de 160 à 190). Harnack un peu plus tôt (de 120 à 165), tout en ajoutant cependant celte observation importante, « que bien des traits de cet écrit, soit quant à la forme, soit quant au contenu, se comprennent encore mieux entre 80 et 120, qu'entre 120 et 165. » Bryennius lui-même dit : de 120 à 160. Les Anglais le placent en général beaucoup plus tôt, Lightfoot de 80 à 100 ; Farrar en l’an 100; Schaff, de 90 à 100. Zahn aussi remonte jusqu’à l’an 80. Les Français se placent aux deux extrémités ou au milieu de cette liste : Paul Sabatier parle du milieu du premier siècle; Ménégoz, de 80 à 100; Bonet-Maury, de 160 à 190.
1 Ce titre plus bref est suivi de cet autre : Aûayn Kuptlou dia Trüv dudexx arostOkwy tois Elveouy (Enseignement du Seigneur par les douze apôtres aux Gentils).
Pour moi, 1l me parait que la date la plus probable est : un peu avant ou après l’an 100. La Didaché a sa place la plus vraisemblable entre l’épitre de Clément Romain et les lettres d’Ignace. En effet elle laisse encore le champ complétement ouvert à l’exercice des dons libres fprophèles et docteurs]; elle parle, comme Clément, des évéques et des diacres élus par l'Église, mais sans qu'il vail. la moindre trace de l’épiscopat monarchique d’Ignace. « Élisez-vous à vous-mêmes, dit l’auteur (XV, 1), des évêques et des diacres ; » ces seuls fonctionnaires désignés rappellent ceux qui paraissent dans les écrits de la fin de l’âge apostolique (comp. Philip. 1, 4 et 4 Tim. HE, 1 et 8). La sainte Cène paraît encore être jointe au banquet appelé Agape : Merà Tù iunAnobivu, oÙros ebyapiothcute (X, 1). Ce mot éurAnotñve, être rassasié, ne peut oœuêre être pris au sens spirituel. Harnack dit lui même : « Ainsi encore un véritable repas. » Or au temps de Pline, vers 109, les deux actes de l’Agape et de la sainte Cène, primitivement unis (1 Cor. XI), paraissent déjà séparés (le culte a lieu le matin; le repas, le soir). Il en est de même au temps de Justin. Enfin nulle: allusion au gnosticisme stismatisé par Ignace.
Spence, dans son important écrit The teaching of the hwelve Apostles, 1885, Excurs. Il, a supposé avec quelque vraisemblance, me paraît-il, que l’auteur de cet écrit si considéré dans la primitive Église, pourrait être l’évêque de Jérusalem, Syméon, le cousin de Jésus et le successeur de Jacques, premier chef de l'Église judéo-chrétienne après les apôtres. Eusèbe raconte le supplice de ce Syméon
qui fut crucifié en l’an 107, à l’âge de 120 ans. = L'auteur était certainement un judéo-chrétien (ordre de prier trois fois le jour, de jeùner deux jours par semaine, de ne pas manger de viandes sacrifiées), mais en même temps
CITATIONS, DE 100 À 150. — LA DIDACHÉ. o1
un judéo-chrétien très hostile au judaïsme pharisaïque dont il appelle le jeûne (VIT, 1) le jeûne des hypocrites (comp. Luc XVII, 12). Les Juifs jeûnaïent le mardi et le jeudi, en souvenir de la montée de Moïse sur le Sinaï et de sa descente de la montagne. L'auteur veut qu’on jeûne le mercredi et le vendredi, jours de la trahison et de la crucifixion de Jésus, et 1l appelle même ce dernier jour la préparation (rapacxeun), à la manière juive (VII, 4, 2).
Si le sous-titre qui se trouve dans le manuscrit re-
trouvé par Bryennius est authentique, l’auteur a rédigé
ce traité comme une espèce de manuel d'enseignement apostolique, composé à l’usage des églises judéo-chrétiennes, pour s’en servir dans l’évangélisation des païens environnants. Les six premiers chapitres servent à mettre
ceux-ci avant tout sous la discipline de la loi, ainsi que
l'avait fait Moise pour [sraël. Les dix derniers tracent aux éolises, formées de ces paiens une fois baptisés, la vraie
.marche à suivre pour rester fidèles à l'Evangile apostodique.
. C’est l’évangile de Matthieu qui est le plus ordinairement cité dans cet écrit; celui de Luc l’est aussi plusieurs fois. L'auteur ne cite pas ces écrits nominalement ; il dit d’une manière générale : « Comme le Seigneur l’a ordonné dans. son Évangile » (VII, 9), ou : « Selon le dogme de l'Évangile » (XI, 3); et la question est de savoir si par ce mot l’Évan-
gtle, il entend l’enseignement chrétien en général ou un
écrit dans lequel il est renfermé. Les deux passages cités permettraient le premier sens, quoique le mot déyua s’applique plutôt à une décision formulée par écrit. Mais d’autres passages me paraissent décider la question dans le second sens ; ainsi XV, 3: « Reprenez-vous mutuellement dans la paix, comme vous l'avez dans l'Évangile » (oc Eyere êv To edryyekto), XV, 4 : « Faites vos prières et vos
aumônes, comme vous l’avez dans l'Évangile de notre Seioneur. » Ces mots : comme vous l'avez dans, me paraissent ne pouvoir se rapporter qu'à un écrit; c’est comme si l'auteur invitait ses lecteurs à comparer ses préceptes avec le texte évangélique qu’ils possèdent eux-mêmes. Harnack, dans son beau travail sur la Didaché (Texte und Unters., t. I, Gah. 4, p. 69), s'exprime ainsi : « Qu’a
entendu l’auteur par ce mot l'Évangile? En tout cas une
rédaction écrite bien connue des églises, comme le montre l'expression: Vous avez dans!.» Le même savant ajoute : «De ce que le pluriel ebxyyékux n’est pas employé dans la Didaché, on ne peut pas conclure que l’auteur n’ait eu sous les yeux qu'un seul écrit évangélique. » En effet Harnack reconnaît lui-même que dans six passages l’au-
teur fond ensemble, comme nous le constatons aussi chez
Clément et Polycarpe, les textes de Matthieu et de Luc (p. 77). Mare n’est pas cité, sans doute parce que les citations sont toujours tirées des enseignements de Jésus et que ceux-ci sont surtout renfermés dans Matthieu et Luc. Quant à Jean, Harnack déclare, p. 81, « qu'il n’est pas possible de mettre en doute la conformité des prières de la sainte Cène (ch. IX et X) avec l’évangile de Jean.» II cite (p. 80) douze paroles qui rappellent littéralement les “expressions de Jean et il constate l’accord de ces deux écrits dans leur manière de concevoir cet acte sacré. Il reconnaît : € que ces prières procèdent du même esprit dont sont provenus Jean V£ et XVIL » Et de tout cela, il ne croit pas pouvoir conclure « que l’auteur de la Didaché
1 Harnack a d'autant moins de peine à reconnaître le vrai sens du mot Évangile dans ce passage qu’il place la Didaché beaucoup plus tard, vers le milieu du second siècle. Nous avons reconnu lPimpossibilité de cette manière de voir. Mais la claire déclaration d'Harnack ne nous en est pas moins précieuse à notre point de vue.