‹ Introduction au Nouveau Testament (volume 2)Chapitre 16 sur 110 · MN RES DA NT E · texte numérisé non relu

MN RES DA NT E

Quant à Marc, la tradition du presbytre est beaucoup plus détaillée que celle d’frénée et se rapproche davantage de celle de Clément. Rome n’y est pas nommée non plus comme lieu de la composition; mais, comme Marc est mis en relation étroite avec Pierre, et que le moment de cette relation est déterminé par le mot üotepov, en dernier lieu, il est clair que Papias pense, comme Clément et Irénée, à la fin de la carrière apostolique de Pierre, c’està-dire à son séjour final à Rome, ville où, comme le dit Clément, Pierre et Marc étaient arrivés tébéwbev, de bien loin. Pas plus qu’Irénée, Papias ne dit un seul mot qui tende à mettre l'écrit de Marc sous linspection et le patronage de cet apôtre. Le trait le plus saillant de son rapport est le contraste qu'il établit entre le contenu des deux évangiles. Le premier est selon lui une collection de discours (Aoyiwy cévraëx), le second un recueil de faits détachés (évux Voxbac), tels que l’auteur les avait recueillis occasionnellement de la bouche de Pierre, lorsqu'il les racontait sans suite, ne tenant compte que des auditoires. qu'il avait chaque fois devant lui. Malgré l'exactitude avec laquelle ces faits détachés ont été racontés par Marc, ils ne constituaient pas proprement, selon Papias, une histoire suivie (écrite rxée, avec ordre).

Le jugement de Papias sur ces deux évangiles à été souvent interprété en France et en Allemagne dans un sens très défavorable, comme si Papias avait voulu par là diminuer la valeur de ces deux écrits. Le premier, aurait-il voulu dire, n’est qu’une traduction; l’autre, qu’un recueil d’anecdotes jetées là sans suite; ou, comme dit en deux mots Hollzmann : &« Là, langue étrangère : ICI, manque d’ordre. » Et l’on a trouvé la confirmation de ce jugement défavorable de Papias dans les derniers mots du passage, où, après avoir indiqué les moyens d’information

qu’il avait employés pour composer son livre, il ajoute : « Car je n’estimais pas pouvoir tirer des livres autant d'utilité que de la voix vivante et encore existante (la tradition orale des témoins encore vivants). »

Tout ce passage de Papias me parait avoir été généralement mal compris, et il peut paraître hardi de chercher à rectifier un pareil malentendu, dont je trouve la plus forte expression chez Reuss (La Bible, Hist. évang. p. 13). Il y a, sur ce point, me parait-il, deux questions à éclaircir. 19 Quelle était la tâche en vue de laquelle Papias cherchait à réunir les souvenirs apostoliques, soit en consultant sa propre mémoire, soit en se livrant à des informations verbales ? Et 2 quels étaient les livres auxquels

il attachait peu de prix pour l’accomplissement de cette

tâche, en comparaison de la tradition orale? Se proposait-1l, comme le pense Reuss, « de compléter par une nouvelle rédaction les écrits déjà existants, comme les évangiles de Matthieu et de Marc qu’il cite nominativement, » ou bien les matériaux qu’il rassemblait, étaient-ils destinés non point à rédiger le texte des discours de Jé-

sus, mais uniquement à appuyer l'explication qu’il cher-

chait à donner des textes évangéliques qu'il avait sous les yeux ? La réponse ne me paraît pas douteuse, si lon tent compte du titre de son livre : « Explication des discours du Seigneur. » Dans la première supposition 1l aurait dû l’intituler non pas Explication (&#ynou), mais Collection (oivraëre) des Logia. Mais surtout, 1l s'exprime en commençant ce morceau de inanière à ôter loute incertitude à cet égard, lorsqu'il dit : & Je ne me lasserai (6xvn60) point de joindre (ou de coordonner) à mes explications (ouyrarardéa rois Éounveiais) tout ce que J'ai autrefois sûrement appris de la bouche des anciens. » Ce n’était donc pas

à la constitution d’un texte évangélique nouveau, mais à INTAAUS NT. II —,0e

l'enrichissement ou à la confirmation des explications données par lui-même, qu'il travaillait en rassemblant les matériaux de son ouvrage. Îl est donc tout à fait faux de parler avec Reuss « d’une nouvelle rédaction » des paroles de Jésus, différente de celle qu’il possédait dans les deux évangiles dont il parlait. Il ne l’est pas moins, me parait-il, de ranger les écrits de Matthieu et de Marc parmi les livres qu'il trouvait mutile de consulter et auxquels il préférait les informations tirées de la tradition orale. Comment aurait-il pu parler ainsi d’écrits qu’il déclarait lui-même composés l’un par un apôtre, l’autre par un écrivain rédigeant ce que disait en sa présence un apôtre ? Ceux qu’il interrogeait avec tant de soin à Hiérapolis pour tirer de leur bouche ce qu’avaient dit Pierre... ou Matthieu..., étaient-ils donc des témoins plus sûrs des récits de ces deux apôtres que ce que Matthieu avait écrit luimême ou que ce que Marc avait entendu et rédigé des instructions de Pierre? Cette supposition est si absurde que, si petite que soit l'idée que l’on se fasse avec Eusébe de la portée dé Papias, on ne saurait un seul instant la lui imputer. Il est bien évident que les livres auxquels Papias préférait la tradition orale apostolique n'étaient pas ceux qu’il venait de signaler lui-même comme authentiques dépositaires de cette tradition. En parlant des livres dont il faut se défier, il pense bien plutôt à ceux dont il avait caractérisé quelques lignes plus haut les auteurs comme « des gens qui se plaisent à dire beaucoup de choses et qui mêlent à leur enseignement des commandements étrangers, qui n'ont point élé donnés à la for par le Seigneur; » c'étaient ceux dont son devancier Ignace écrivait (Trall., ©. 11) : « Fuyez les mauvaises excroissances qui produisent un fruit vénéneux donnant la mort à qui en mange!» et que Polycarpe signalait aux Philippiens (c. 7) en disant :

« Détournez-vous de la vanité du grand nombre (rüv ro 6v, même expression que Papias) et des fausses doctrines, et revenez à la parole qui nous a été transmise dès le commencement » (évidemment la tradition apostolique). Mais existait-1il déjà toute une littérature dont il fallüt se défier? Pour répondre à cette question, il suffit de voir le déluge d’écrits profanes et opposés à la foi dont parle le livre des Philosophumena ; comp. en particulier L. V-VIF. C’étaient les évangiles de Cérinthe, de Saturnin, les écrits sans nombre des Naasséniens, des Pérates, des Séthiens, offrant un mélange de l'Évangile avec les idées particulières des sectes d’où ils sortaient !. Il est par conséquent complètement faux de dire, comme le fait Reuss, à la suite des mots de Papias relatifs aux livres qu’il refusait de consulter : « Parmi ces derniers, Papias cite nominalivement les évangiles de Matthieu et de Marc. » Cette assertion est

d’autant plus erronée que le passage relatif aux livres à

rejeter se trouvait dans la préface du livre de Papias, tandis que son rapport sur Matthieu et Marc se trouvait vraisemblablement dans le corps de Pécrit. Voici en effet comment s'exprime Eusèbe (III, 39): « Il transmet dans son propre écrit (7% idia yoav%) les traditions du presbytre Jean, que nous placerons ici, et d’abord celle sur Marc qui a écrit l’évangile, » à laquelle il rattache ensuite celle sur Matthieu. £

On voit quelles graves erreurs Reuss, par son grand

1 Citons quelques passages d’Hippolyte au sujet de ces nombreux écrits hérétiques. V, 44 : «Il me paraît bon d’alléguer ici l’un des livres en honneur chez eux {les Pérates) ; » c. 15 : «Leurs autres livres contiennent la même doctrine; » c. 21 : « Voilà ce qu’ils disent (les Séthiens) dans des livres sans nombre {év axeloots suyypduuaor) ; » ©. 7 : « Voici les points essentiels (xepthaux) des nombreux discours qu'ils disent (les Naasséniens) avoir été transmis à Marianne par Jacques, le frère du Seigneur. »

‘ savoir et sa puissante Intelligence, a inoculées à la théologie française, et elles ont produit leur effet; car on les trouve répétées dans presque tous les ouvrages critiques, ! et c’est une opinion admise, même par bien des laiques qui s'occupent de ces questions, que, jusque bien avant dans le second siècle, on n’attacha de prix qu’à la tradition orale, mais nullement aux évangiles.

Marc était jusqu'ici resté dans l'ombre; il se trouve maintenant mis en lumière par l'écrit de Papias. Nous voyons que l'écrit de Marc est traité dans ce récit, pro-

venant, au moins dans les premières lignes, de la bou-

che du presbytre Jean, disciple personnel de Jésus, comme marchant de pair avec celui de Matthieu, comme émanant directement, aussi bien que celui-ci, d’une source apostolique, et comme s'étant, en quelque sorte, partagé

1 Voici comment quelques-uns de nos critiques français reproduisent à l’envi le jugement du maitre : M. Nicolas, dans ses Etudes critiques sur la Bible (Nouveau Testament, p. 17), dit : « Papiasécrit cinq livres de commentaires sur cet ouvrage (Matthieu) auquel il n’accorde qu’une importance secondaire.» M. Réville (Etudes critiques sur l’évangile de saint Matthieu, p. 337) parle de «la prétention de Papias hautement avouée de trouver plus et mieux dans la tradition orale que dans n’importe quel écrit.» M. Sabatier (Encycl. des sc. relig.,art. Canon) dit : « On sait que Papias mettait les livres fort au-dessous de la tradition orale et qu’il a parlé avec une surprenante liberté des évangiles de Matthieu et de Marc. » Mais Volkmar dépasse encore ces jugements des critiques français. Voici, selon lui, ce que Papias a voulu dire : «Les évangiles de Matthieu et de Marc peuvent être au fond très apostoliques, mais on ne peut se fier à aucun des deux; ni au premier, parce que c’est une traduction, peut-être maladroite, nul ne peut savoir dans quelle mesure; ni au second, parce que, malgré

toute la bonne volonté de son auteur, il est incomplet » {Der Urspr..

unserer Evangelien, p.61). Mais comment le même homme pourraitil tout à la fois raconter avec soin, d’après une source vénérable, l’origine apostolique ou semi-apostolique de deux écrits et en faire fi lui-même, tout en enseignant à ses lecteurs à en faire autant? — On voit quelles erreurs Reuss a semées et comment elles ont germé!

avec lui le tableau du ministère de Jésus, Matthieu groupant les enseignements, et Marc décrivant un certain nombre de faits, d’après le récit du chef des apôtres. L’écrit de Luc, quoique cité plusieurs fois par l’auteur de la Didaché, par Ignace et Basilide, paraît avoir été Jusqu'à ce moment moins employé que Matthieu. I est tout à coup élevé par un hérétique à la dignité de premier et même d’unique évangile véritable. Entre 138 et 140 arriva du Pont à Rome le fils de l’évêque de Sinope, nommé Muarcion. En se rendant en Occident, il avait certainement visité les églises de Phrygie, où 1l avait appris que Pépître dite aux Éphésiens avait été adressée en réalité à l’église de Laodicée. À Rome, adoptant l’enseignement de Cerdon, il établit une opposition absolue entre le Dieu de l’Ancien Testament, créateur de l’univers visible, auteur de la loi, être inférieur et borné, qui ne connaît que la justice, et le Dieu du Nouveau Testament, être supérieur au premier, le Père de Jésus-Christ, qui est charité. Et, comme, pour trouver accès dans l’Église, il fallait donner un point d’appui apostolique à cette manière de voir, 1l choisit dans ce but l’évangile de Luc et l’adapta à cet usage en lui faisant subir les remaniements et surtout les retranchements qu’exigeait son système. Cet emploi du troisième évangile n'aurait certainement eu aucun succès si Marcion n'avait trouvé ce livre reçu et accrédité dans les églises où 1l cherchait à recruter les membres de la sienne. Weizsæcker a même reconnu (Untersuch., p. 230) que Marcion avait en mains les trois autres évangiles. En effet Tertullien rappelle à Marcion (Adv. Marc. IN, 4) que, d’après une de ses propres lettres, 1l avait autrefois admis les autres évangiles, mais qu’il les rejetait aujourd’hui, ayant conclu de Pépitre aux Galates que leurs auteurs avaient judaisé. En même temps que Marcion enseignait à Rome, un

autre gnostique y établissait également une école fameuse ; c'était Valentin, l'auteur du troisième grand système gnostique. 1 y demeura jusqu’en 160, où il se retira en Chypre. Selon lui, du Père éternel, l’insondable abime (Buñéc), émanait une première paire ou syzygie d'Éons (forces divines); cette paire se composait de l’Intelligence (6 voi), qui est appelée aussi le Fils unique (à uovoyevns), et de la Vérité (à &xñheix) ; elle en produisait une seconde : la Parole (6 A6yos) et la Vie (4 {w); de cette seconde en procédait enfin une troisième, l'Homme (5 &vcwroc) et l'Église (à éxxxasia). En dernier lieu, l’Intelli-

gence el la Vérité (la première syzygie) produisirent le Christ

d'En haut (6 vw yorcros) et le Saint-Esprit (+0 nvedua yrov), qui complétaient le nombre 30, chiffre du Pléroma ou de la plénitude des puissances divines. (Voir Schaff, History of the Church, U, p. 475.)

On ne peut méconnaitre dans ces dénominations l’influence du prologue de Jean. L'école de Valentin se servait, en effet, tout spécialement de cet évangile !, ainsi que de celui de Luc, en les allégorisant. Tertullien opposait précisément Marcion à Valentin, en disant que « le premier appropriait les Écritures à son système, tandis que le second adaptait son système aux Écritures » {De præscr. 38). L'école de Valentin continua à user du IVe évangile. Des deux principaux disciples de ce maitre, Piolémée et Héracléon, le premier, dans sa lettre à Flora, citait des paroles tirées soit de Mare, soit de Matthieu; puis certainement une de Jean [, 3 : « Toutes choses ont été faites par le Logos, etc. » (d’après Épiphane, Haer. 33, 3); et cela, en nommant apôtre l’auteur de ce dernier livre. Le

! Irénée dit de l’école de Valentin (I, 44, 7) : « Hi autem qui à Valentino sunt, eo quod est secundum Joannem plenissime utentes... »

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