ÉVANGILES DES HÉBREUX ET DES ÉGYPTIENS ET AUTRES
oile extra-canonique le plus connu, après celui des Hébreux, était celui dit des Égyptiens. M est cité de fort bonne heure dans la seconde épitre attribuée à Clément Romain (XII, 19), et la même citation se retrouve plus tard chez Clément d'Alexandrie. Cet écrit peut avoir été composé vers 150. Harnack, dans son écrit sur le Canon du Nouveau Testament vers l’an 200, prétend qu'il a été admis primitivement et lu publiquement dans les églises d’Éovpte. La raison principale qu'il allègue est le ütre : Selon les Égyptiens! ; mais ce titre peut avoir été formulé ainsi tout simplement dans lintention de le distinguer, comme un évangile spécial et purement local, des évangiles généralement admis. (est ce-que confirme celui - là même qui le cite le plus volontiers, à la fin du second siécle, Clément d'Alexandrie, qui, tout en le citant, a som de faire immédiatement remarquer fStrom. Ill, 93) que «cel écrit n’est point au nombre des quatre qui nous ont été transmis » (moûroy pèv oÿv év roié œuoadedouévous uv TÉTTAPOLV edaryyeXiotc OX ÉYOUEV TO OnTOy, AAX ËV TO #ar Atyunriouc). L'origine incertaine et postérieure de ce dernier est ainsi clairement signalée par le Père même qui croit pouvoir le citer à l’occasion d’une parole étrange attribuée à Jésus. Le nom donné par Clément à cet écrit est positivement désigné par Épiphane [Haer. 62, 2) comme peu répandu. « L’évangile, dit-il, appelé des Égyptiens, auquel quelques-uns ont donné ce nom. » La forme alambiquée des quelques paroles de Jésus rapportées dans cet écrit, le cercle restreint dans lequel il a été employé, enfin l’obscurité de son origine le placent bien loin au-
1 «Ce titre « évangile selon les Égyptiens » montre que cet évangile n’était pas employé par des hérétiques, mais par l’église de toute une contrée » ; ainsi dit Harnack, p. 47.
dessous de nos évangiles canoniques. Hilgenfeld en date la composition de l’époque 170 à 480.
On doit porter, et plus certainement encore, un jugement semblable sur la valeur de deux écrits beaucoup plus anciens, cités par Justin, et datant par conséquent de la première partie du second siècle. Ce sont d’abord les Actes de Pilate, auxquels il se réfère (4pol. I, c. 35 et 48), pour confirmer quelques détails du récit de la Passion. Cet écrit, en grande partie fondé sur l’évangile de Jean, ne peut en aucune manière prétendre à l’autorité apostolique ; il ne se rapporte d’ailleurs qu'à un moment particulier de la vie de Jésus. L'autre écrit est le Protévangile ou évangile de Jacques, qui suppose évidemment l’évangile de Luc; voir p. 6 à 7. Selon Zahn, c’est « une compilation de Matthieu et de Luc dans la mesure où 1l n’est pas une hbre invention. »
L’évangile de Thomas paraît être aussi de la première partie du second siècle ; ce livre doit avoir été composé en Égypte sous des influences gnostiques; il raconte sur Ja vie de lenfant Jésus, entre 5 et 12 ans, les anecdotes les plus fantastiques; il prétend combler ainsi une lacune laissée par nos évangiles canoniques, par où il trahit luimême son caractère de dépendance par rapport à ceux-ci. On pourrait être tenté d’attacher un peu plus de prix à un écrit cité déjà par Héracléon (vers 160) et intitulé Prédication de Pierre (Knpyyua Téroov). C’est de ce livre qu'était peut-être tiré le récit légendaire du feu allumé dans le Jourdain au baptême de Jésus. On suppose aussi que c'était dans ce livre qu'était mentionné l’ordre prétendu, donné aux apôtres, de demeurer à Jérusalem pendant douze ans, avant d’aller porter l'Évangile au monde. Ce livre était fortement anti-judaïque et traitait sévèrement le culte légal. Il appartient à cet égard au même groupe que l’épitre
de Barnabas, que celle à Diognète et que l’Apologie d’Aristide qui a en commiun avec lui quelques passages. Cette condamnation sévère des cérémonies juives dans ces écrits, a comme préludé à l’hérésie de Marcion. En tout cas, un écrit intitulé Prédication de Pierre ne saurait être envisagé comme un rival des évangiles. Reste l’évangile de Pierre, que son caractère gnostique place beaucoup trop tard (vers 170), pour qu'il soit question de lui comme pouvant être mis de pair avec les évangiles canoniques cités entre 100 et 150. |
Et que dirons-nous de cette foule d’écrits absolument sans valeur sérieuse, intitulés évangiles de Cérinthe, ou des Douze apôtres, ou de Basilide, ou d'André, ou d’Apelles, ou de Barnabas, ou de Matthias, ou de Philippe, ou d’Éve, ou de Judas Iscariote? Cette fabrique pseudo-épigraphique d’évangiles falsifiés ou arbitrairement inventés fait l'effet d’un infect marécage qui aurait envahi le sol sacré. Hâtons-nous de mettre de nouveau le pied sur un terrain plus solide. Nous le trouvons en arrivant aux écrûls de Justin, lors même que ceux-ci soulèvent encore bien des questions délicates.
Avant d'aborder ce domaine si important pour notre sujet, je crois devoir rappeler deux choses : 1° que nous ne traitons point ici de la canonisation des évangiles, mais seulement de la formation du recueil dans lequel ces quatre écrits se trouvent réunis; 2% qu’il ne s’agit point du Canon du Nouveau Testament en général, mais uniquement du groupe le plus ancien et le plus important de ce Canon.
Justin, dont les écrits doivent nous occuper maintenant, né en Samarie dans la ville de Naplouse (l’ancienne Sichem) à une date inconnue, était d’origine païenne. Poussé par le besoin profond de connaître Dieu, 1l étudia la philosophie grecque sous ses principales formes, stoïcisme, pythagorisme, platonisme, sans y trouver la satisfaction désirée. Se promenant, plongé dans ses pensées, sur le bord de la mer, près d'Éphèse, il rencontra un vieillard chrétien qu'il ne revit plus jamais et avec lequel il eut un entretien qui décida de sa vie. Celui-ci dirigea son attention sur les prophéties de l’Ancien Testament et lui dit en le quittant : &« Avant toutes choses, priez; c’est Dieu qui donne l'intelligence » {Drul. ce. T, fin). I fut ainsi amené à la foi à l'Évangile par la preuve des prophéties. Dès ce moment il consacra toutes ses facultés à la défense de la foi des chrétiens. Vers 140, il vint s'établir à Rome où enseignaient à la même époque Marcion et Valenun, et il y établit une école de philosophie chrétienne. De ses nombreux ouvrages 1] ne nous en reste que trois de sûrement. authentiques, les deux Apologies dont la seconde et la plus petite n’est proprement qu'un supplément de la première. Celle-ci fut présentée à l’empereur Antonin, ainsi qu’au sénat et peuple romains, probablement vers 148 à 150. La seconde, adressée au sénat, a suivi de près. Le troisième ouvrage est le Dialogue avec le Juif Tryphon ou Tarphon; c’est le compte-rendu d’une discussion que Justin soutint à Éphèse avec ce rabbin célèbre. Dans les Apologies il défend les chrétiens contre les imputations odieuses qui circulaient contre eux chez les paiens. Dans le Dialogue il prouve la vérité du christianisme par les prophéties dont l'Évangile est l’accomplissement.
Dans ces trois ouvrages il cite jusqu’à dix-sept fois un groupe d’écrits, auquel il donne le nom de Mémoires des
Apôtres (’Arouvnuovebuata Tov drocréduv), ce nom en fait ressortir la pluralité. Mais souvent aussi, lorsque le sentiment de l’unité du contenu de ces écrits domine, 1l emploie le terme collectif ro ebæyyéov, l'Évangile. Ainsi Dial. c. 100 : «ll est écrit dans l'Évangile disant; » et Tryphon luimême {Dial. c. 10) emploie ce terme comme désignant quelque chose qui lui est très familier ; 1l s’exprime ainsi : « Je sais que vos préceptes dans ce qui est appelé l'Evangile (év ro Aeyouéve ebæyyekiw) sont grands et admirables, tellement que je soupçonne que personne ne peut les observer, car J'ai pris soin de les étudier (évruyeiv adroïc). » Et Justin lui répond (c. 18): «Puisque tu reconnais toi-même, Ô Tryphon, avoir lu les choses que le Sauveur à enseignées...» Les mots étudier et lire ne permettent pas de douter qu'il ne s'agisse d’un écrit bien connu alors sous le nom d’'Évangile.
Liste des traits cités par Justin comme empruntés aux
Mémoires des Apôtres !.
1. Apol. I, e. 33: 1.1, p. 102 : La naissance surnaturelle (Luc 1; Matth. D.
9. Apol. I, c. 66; t. [, p. 182 : La sainte Cène (Matth. XXVI et parall. dans Luc et Marc).
3. Apol. I, c. 67; t. 1, p. 186 : Lecture des Mémoires dans le culte public ?. ne
4. Dial, c. 88; 1. Il, p. 320 : La descente du Saint- Esprit sur Jésus après le baptême (Matth. IT; Mare 1; Luc ID).
1 Nous citons d’après la troisième édition d'Ofto : S. Justini Opera, 4876-77.
2 Ce passage ne peut pas proprement être compté comme cité d’après les Mémoires; mais c’est une mention très importante de ces écrits.
9. Dial., €. 100; t. If, p. 856 : Profession de la divinité de Jésus par Pierre. — La préexistence de Jésus (Matth. XVI, 16 ; Jean {, 1 et suiv.).
6. Dial., ec. 101; t I, p. 362 : Les moqueries des Juifs devant la croix (Matth. XXVII, 39-43; Luc XXI, 35-
37 et Marc XV, 29-39).
7. Dial., ce. 102; t. Il, p. 364 : Silence de Jésus (Matth. XXVI, 63; Marc XIV, 61; Luc XXII, 9).
8. Dial., c. 108; t. IE, p. 372 : La tentation ‘Matth. IV; Luc IV).
9. Dial., c. 105; t. IF, p. 872 : L’angoisse de Jésus à Gethsémané (Luc XX ; Matth. XXVI; Marc XIV)
10iar ce TO p 274; Prise des vêtements (Matth. XXVIL, 35; Marc XV, 24; Luc XXII, 34).
11. Dial., c. 105; 1. If, p. 376 : Incarnation et naissance miraculeuse (Jean [, 1-4; Luc [; Matth. D.
19. Dual., c. 105 ; t. IF, p. 378 : Père, je remets mon esprit entre tes mains (Luc XXII, 46). |
13. Dial., ce. 105; t. IT, p. 378 : La justice des scribes et des ne (Matth. V, 20).
‘14. Dial., ce. 106; t. Il, p.378 : L’hymne chanté après la sainte Cène (Matth. XXVI, 30; Marc XIV, 26).
45. Dial., c. 106; 1. IH, p. 580 : Les surnoms donnés à Pierre et aux fils de Zébédée (Mare I, 16, 17 !; Jean I, 42).
16. Dial., ce. 106; t. LE, p. 380 : L'étoile des Mages (Matth. Il). |
17. Dial., e. 107; t. H, p. 882 : Le signe de Jonas et l’annonce de la résurrection au troisième Jour (Matth. XIE, 40).
Ce sont là les cas dans lesquels Justin en appelle aux Mémoires; outre cela il cite bien souvent encore nos quatre évangiles, sans les nommer expressément. Mais on peut
1 D’après Credner, tiré de l’évangile de Pierre.
déjà constater certainement par cette liste qu'al n'est pas un des traits de la vie de Jésus cités par Justin comme renfermés dans ces Mémoires apostoliques, qui ne se retrouve dans nos évangiles ; c’est là un fait qui, à lui seul, suffit déjà à prouver la relation étroite qui a dû exister entre les Mémoires et nos évangiles. Il y a plus: Justin cite quelques traits de l’histoire évangélique, bien secondaires, il est vrai, qui ne se trouvent pas dans nos évangiles : ainsi l'Arabie, comme pays d’où venaient les Mages (Dial., c. 77, 18, 88, 102, 106)1; la naissance de Jésus dans une grotte (Dial., c. 78); le feu allumé dans le Jourdain au baptême de Jésus (Dial., c. 88) ; l’ânon de Béthanie attaché à un cep (Apol. I, ce. 82; Dial., c. 53); de plus quelques paroles qui ne se trouvent pas non plus dans nos évangiles, telles que : « Il y aura des schismes et des divisions» (Dial., c. 35); « Vous serez jugés sur les choses dans lesquelles je vous surprendrai» (Dial., ec. 47); « Tu es mon Fils bienaimé; je l'ai engendré aujourd'hui » (ce. 88, 103). Mais ce qui est très remarquable, c’est que pas un de ces faits el pas une de ces paroles étrangers à nos évangiles n’est cilé par Justin comme renfermé dans les Mémoires aposloliques. Ce second fait, complémentaire du premier, me parait achever de démontrer la parfaite conformité des Mémoires avec nos quatre évangiles. En effet, si pas un des traits que Justin dit empruntés aux Mémoires ne manque dans nos évangiles et si pas un de ceux qui manquent dans le récit évangélique n’est mentionné par lui comme se trouvant dans les Mémoires, ce serait un hasard bien étrange que ces livres appelés par lui Mé-
1 La citation des Mémoires à propos de ce trait, au chapitre 106,
a été omise dans la liste p. 80; elle devrait figurer à la suite du n° 16
(voir à la page 82, note, où cette citation, en apparence exceptionnelle, est expliquée).
moires des apôtres ne fussent pas les mêmes écrits que nos évangiles {.
Du reste Justin à pris soin lui-même de s'expliquer clairement, au moins une fois, sur ce point. Dans la re Ap., c. 66; 1, p. 156, il écrit : « C’est ce que nous ont transmis les apôtres dans les Mémoires composés par eux, qui sont appelés évangiles (ëv vois evouévors dm” a«dT@v do- UV LLOVEU LA CU à xaheirar ebayyéix). » Après avoir désigné ces écrits sous un nom approprié à ses lecteurs non chrétiens, Justin veut les caractériser, au moins une fois, comme étant bien les mêmes que ceux qui chez les chrétiens portent communément le nom d'évangriles. Seulement ce nom
1 On ne peut nier que Justin ait emprunté quelques-uns des traits mentionnés par lui soit à la tradition orale, soit même à certains écrits extra-canoniques. Mais d’entre ces traits, souvent cités, il faut, je pense, en déduire un bon nombre. Ainsi 40 ceux qu'il croit pouvoir tirer d’une prophétie, comme l’ânon de Béthanie attaché à un cep, d’après Gen. XLIX, 41 ; la naissance de Jésus dans une grotte, fait mentionné aussi dans quelques écrits non canoniques, et pour lequel Justin en appelle lui-même à Ésaïe XX XIIE, 46 ; la parole : «Je t'ai engendré aujourd’hui », ajoutée à l’allocution divine après le baptême, leçon qui se trouve aussi dans quelques manuscrits et dont la véritable source me paraît être Ps. II, 7, que Justin cite lui-même à cette occasion en disant (Dial., c. 88): «Et une voix du ciel se fit entendre, celle qui avait été annoncée par David, comme devant étre adressée au Christ par le Père.» 20 D’autres détails sont tirés par induction de nos textes évangéliques eux-mêmes; ainsi l'Arabie, comme patrie des Mages: Justin précise par là l'expression vague de Matthieu : « d’Orient »; il est conduit à s’exprimer ainsi par la nature des présents offerts
et par les prophéties Ps. LXXIE, 10 et Es.LX, 6. La mention des char-
rues et des jougs que fabriquait Jésus est déduite de Marc VI, 3 : «Le charpentier», et de Matth. XILE, 58 : « Le fils du charpentier » ; la parole: «Il y aura des schismes et des divisions, » est une conclusion logique tirée de l'annonce de loups ravissants, de faux Christ et de faux apôtres « séduisant les fidèles » ; paroles qui sont citées d’après Matth. VIE, 45 et XXIV, 5 par Justin lui-même avant et après celle dont nous parlons, toutefois avec une réminiscence probable de 1 Cor. XI, 19; la maxime : «Je vous jugerai d’après les choses dans lesquelles je vous surprendrai, » me paraît déduite de Luc XVII, 34-36 et Matth.
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était alors prodigué à tant d’écrits que l’on pourrait se demander si, par ces évangiles, 1l entend bien nos évangiles envisagés actuellement comme canoniques. La réponse me paraît ressortir d’une manière à peu près certaine de l’explication suivante qui se trouve Daal., ec. 108 : « Car dans les Mémoires que je dis avoir été composés par ses apôtres et par ceux qui les ont accompagnés (à œnu dd TOY ATOGTONMY AÛTOD Xat TOV éxelvois TApaxo hou NEA VTE cuvretdybau) » ; parole qui convient exactement à la composition de notre recueil canonique (d’un côté Matthieu et Jean, et de l’autre Marc et Luc). Et comme nous ne trouvons, ainsi que nous l’avons vu ci-dessus, aucun passage attribué par Justin aux Mémoires qui ne se lise
XXIV, 40-42: «En cette nuit-là, l’un sera pris et l’autre laissé. » Après tout cela 1l ne reste, me paraît-il, qu’un seul trait extra-biblique : le feu allumé dans le Jourdain au baptême de Jésus. C’est là une légende tirée soit de la tradition orale ou de quelqu’ouvrage que Justin n'a pas jugé digne d'être cité; car il ne l’attribue pas aux Mémoires, Si l’on objecte que dans le passage Dial., c. 88, après avoir mentionné les deux circonstances du feu allumé dans le fleuve et de la descente du Saint-Esprit sous la forme d’une colombe, Justin cite les Mémoires apostoliques, il faut bien remarquer que c’est en rapport avec le second trait, ef avec lui seulement, qu'il ajoute ces mots : « C’est ce
qu'ont écrit les apôtres de notre Christ. » La mention des deux
faits est séparée par un changement de construction significatif, qui ne permet pas de rapporter le témoignage des apôtres au premier. La source non indiquée de celui-ci paraît être (d’après le De rebaptismate, écrit placé à tort parmi les œuvres de Cyprien) un livre apocryphe intitulé : la Prédication de Paul.— On a fait encore ressortir deux petits détails extra-canoniques, mentionnés par Justin. D’après Dial., c. 41, 59, 88, Jean-Baptiste parlait assis au désert; mais c'était alors l'usage (Matth. V, 1; Luc IV, 20). Puis Justin ajoute aux moqueries des Juifs, Dial. c. 101, certaines grimaces insultantes dont ils les accompagnaient. Ce trait se trouve, d’après lui, dans les
Mémoires; et en effet il se trouve réellement dans le é£euvxripov de
Luc (XXII, 35). De plus la citation des Mémoires sur ce point porte non sur les moqueries de fait, mais uniquement sur ces paroles de Jésus qu’ils parodient ironiquement Rte «Il s’est dit le Fils de Dieu, »
précisément dans ces quatre, il nous paraît que leur identité est non seulement probable, mais certaine.
En fait d'ouvrages chrétiens extra-canoniques, Justin ne cite nommément que les Actes de Pilate (Apol. I, c. 39 et 48); il est possible que le Protévangile soit employé par lui (Dral., c. 78); mais quel contraste entre ce petit nombre d’écrits extra-canoniques, écrits si rarement cités, d’une part, et les citations fréquentes de nos quatre évangiles, que nous avons constatées, d'autre part ! Outre les 17 (18) citations expresses indiquées plus haut
comme tirées des Mémoires apostoliques, nous trouvons
indiquées dans le registre d'Otto, pour Matthieu une centaine, pour Marc une quinzaine, pour Luc une soixantaine, pour Jean une vingtaine de citations (p. 587 à 590). Admettons que par un contrôle sévère on réduise ces chiffres du quart ou même de la moitié, il n’en est pas moins vrai que l’emploi, fait par Justin, de nos évangiles canoniques, laisse infiniment derrière lui celui qui a été fait, par les divers écrivains de la 1'e moitié du second siècle, des autres écrits analogues, en particulier des évangiles des Hébreux ou des Égyptiens !. : |
On a allégué, contre l’emploi de nos évangiles par Justin,
1 L'emploi des trois synoptiques par Justin, totalement nié précé-
demment par quelques théologiens, a été graduellement reconnu pour les trois; c’est maintenant un fait généralement admis. Quelques-uns
se refusent encore à le reconnaitre pour Jean. Volkmar, renonçant à nier certaines relations évidentes entre cêt évangile et les écritsde Justin, a essayé de retourner le rapport en faisant de Justin le modèle, et de l’auteur de Jean, le copiste. Ce coup d’ingénieuse audace n’a pas réussi. Un autre savant, aussi de l’extrême gauche, Thoma, reconnaît pleinement la dépendance de Justin par rapport à Jean ; il a même été jusqu’à affirmer dans Hilgenfelds Zeitschrift, 1815, qu'il n’y a pas un seul chapitre de Jean dont on ne retrouve l'empreinte dans les écrits de Justin; seulement il croit lire entre les lignes que Justin citait cet écrit sans y attacher la moindre idée d’autorité.
les différences qu’il y a quelquefois entre les citations de celui-ci et les textes évangéliques. Mais nous avons reconnu déjà une manière très libre de citer chez Clément Romain et chez Polycarpe; elle ne saurait étonner si l’on admet que ces Pères citaient souvent de mémoire et en fondant ensemble des textes analogues. Justin cite avec la même liberté les textes de lPAncien Testament en les adaptant à son sujet. Il cite même certains textes du Nouveau de plusieurs manières assez différentes. Weslcotl dans son livre On the Canon (6e éd. 1889) en donne treize exemples (p. 129-130) : le plus remarquable est la double citation de Matth. XIX, 17, qui se trouve dans l’Apol. |, c. 16 et dans le Dial., €. 101 !. Il commet même de nombreuses erreurs en citant un auteur de VA. T. pour un autre: ainsi Sophonie pour Zacharie, Jérémie pour Daniel, Zacharie pour Malachie. Rien n'était plus naturel à ce moment, où la forme extérieure des manuscrits rendait plus difficile qu'aujourd'hui la recherche d’un passage qu’on voulait citer. Le format de rouleau, lécriture continue, sans intervalle entre les mots et sans division semblable à celle de nos versets, empêchaïent de trouver promptement la parole désirée. Et il faut tenir compte des nombreuses variantes qui existalent déjà dans le texte de nos évangiles au second siècle. Nous avons encore aujourd’hui dans le manuscrit de Cambridge (D) de nombreux exemples de ces antiques variantes plus ou moins considérables; car, quoique datant d’un temps bien postérieur (Ve siècle), ce manuscrit, comme lont reconnu Trégelles et Credner, reproduit les leçons de manuscrits beaucoup plus anciens et représente le plus exactement le texte généralement reçu dans la seconde moitié du II° siècle (voir Westcott, p. 177). Nous pouvons
1 Dans Apol. : « Personne n’est bon que Dieu seul qui a tout créé. » Dans le Dial. : « Il y à un seul bon, mon Père qui est dans le ciel.
donc par son moyen nous faire quelque idée des différences de textes qui existaient déjà à cette époque. Nous en avons peut-être un exemple instructif dans le passage suivant de Justin. Dans la Jre Apol., c. 35, il nous montre les Juifs faisant asseoir Jésus sur le tribunal de Pilate, en lui disant ironiquement : «Juge-nous. » Ce rapport est en soi si étrange, si absurde même, qu’on ne peut un seul instant lui accorder créance. Comment l'expliquer ? D’une manière assez simple, si, d’une part, l’on suppose dans le texte de Jean XIX, 13, une légère variante, la forme plurielle
éxäticav (Q ils [les Juifs] firent asseoir [Jésus] ») au lieu
du singulier éxdbuoev { Qil [Pilate] s’assit>), — ïl n’y à qu’une lettre de changée, — et si, d’autre part, on tient compte du vif désir qu'avait Justin de montrer ici l’accomplissement d'une prophétie, celle d'Ésaie LVIHIL, 2 : « Îls veulent savoir mes voies... et ils me demandent des jugements justes, » paroles que Justin a soin de citer lui-même à cette occasion. On voit quelle différence de sens pouvait amener une faute de copiste très insignifiante. Que si cette explication est fondée, elle concourt à prouver lemploi de Jean par Justin et par l’évangile de Pierre. |
Une autre difficulté plus grave encore résulte d’un certain nombre de cas où ces différences entre les citations de Justin et les textes évangéliques se retrouvent presque les mêmes dans les citations évangéliques des Homélies Clémentines. Justin et l’auteur des Homélies auraient-ils puisé tous deux à un évangile différent de nos écrits canoniques, comme celui des Hébreux ou celui de Pierre, ainsi que l’ont supposé Credner et Renan? Ou bien, comme Va développé Bousset, dans un écrit récent !, Justin, tout en puisant dans les rédactions de Matthieu et de Luc, au-
1 Die Evangelien-Citate Justin's des Märtyrers, in threm Werthe fur die Evangelien-Critih, 1894.
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Li:
rait-il été influencé par les souvenirs du texte des Logia,
l'ouvrage primitif de Papôtre Matthieu? Ou bien Justin
aurait-il puisé dans une [armonie de nos évangiles déjà existante, comme l’avait supposé Sanday! et comme Rendel Harris le conclut de certains rapports entre le Diates-
saron arabe et la version syriaque de Cureton? Ou enfin
ne pourrait-on pas supposer que l’auteur des Clémentines, écrivant à Rome un certain temps après Justin, y a connu ses ouvrages et y à puisé ? On comprend que nous ne pouvons aborder ici ce problème compliqué. Il ne peut être question de lévangile des Hébreux dont les fragments à nous connus ne présentent pas de rapport avec les citations de Justin ?; pas davantage de celui de Pierre qui est bien postérieur à Justin®. Quant à lhypothèse de PBousset, Schürer, tout en rendant hommage à la rigueur de son travail, ne peut lui accorder son assentiment et pense que cet écrivain s’est trop laissé influencer par le désir de retrouver une source écrite antérieure à nos synoptiques. « Le problème, selon lui, n’est pas encore résolu #. » Quoi qu'il en soit de cette question, sa solution ne saurait compromettre le résultat auquel nous a conduits la relation étroite que nous avons constatée entre les citations de Justin et nos quatre évangiles. S'il est vrai qu’il n’est pas un seul trait cité par Justin comme tiré des Mémoires qui ne se retrouve
1 Voir Sanday, À survey of the synoptik question, Æxpositor,
juin 4894.
2 Voir Westcott, dans On the Canon: « Les fragments de l'évangile des Hébreux qui nous ont été conservés n’offrent aucune ressemblance particulière avec Justin. »
8 Voir Kunze : Das neu aufgefundene Bruchstüchk des sogenanten Petrus-Evangeliums. L'auteur place cet écrit entre 460 et
# Voir le compte rendu donné par ce savant, Literatur-Zeilung, 1891, p. 62-67.
dans nos évangiles et pas un seul trait étranger à nos évangiles qu’il présente comme emprunté aux Mémoires, il peut arriver sans doute qu’il ait puisé tel trait ou telle parole dans la tradition orale ou même dans quelque écrit extracanonique ; mais ce qui est certain, c’est qu’un tel écrit ne rentrait point dans les Mémoires des apôtres cités par lui. Et en effet, comment ne se serait-il pas conservé aussi bien que les autres, s’il eût fait partie de ces Mémoires dont Justin avait constaté la lecture dans toutes les églises de la chrétienté? Et comment se ferait-il qu'immédiatement après Justin, Tatien (par le terme même de Diatessaron), puis le Fragment de Muratori et enfin Irénée ne parlent plus que de nos quatre ?
Il nous reste à examiner de plus près un passage que nous lisons dans la première Apol., ce. 67, et dont nous pouvons apprécier maintenant toute la valeur. Justin dit:
Pour toutes les choses que nous offrons, nous bénissons le Créateur de toutes choses par son Fils Jésus-Christ et par le Saint-Esprit. Et au jour dit du Soleil, tous ceux qui habitent dans les villes ou dans les campagnes se réunissent en un même lieu, et on lit les Mémoires des apôtres ou les écrits des prophètes, autant que le temps le permet ; puis quand le lecteur a fini, celui qui préside adresse à l’assemblée un avertissement et une exhortation à imiter les choses bonnes qui ont été entendues. FA É
Ce tableau du culte ordinaire du dimanche est complété par le récit de la célébration de la sainte Cène dans le chapitre précédent. — Il résulte de là que nos évangiles étaient placés, dans le culte public des églises qu'avait traversées Justin d'Orient en Occident, sur la même ligne que les écrits de l'A. T, Il est même à remarquer que Justin les place avant ces derniers. Quant à l'expression : Les écrils des prophètes, pour désigner tout l'A. T., il faut se rap-