‹ Introduction au Nouveau Testament (volume 2)Chapitre 19 sur 110 · BASES · texte numérisé non relu

BASES

peler que Justin lui-même (Apol. I, c. 32) appelle Moïse le premier des prophèles (Moùcis, FOTOS TOY TO0PNTOV). Partout, du reste, où il avait trouvé le christianisme établi, c'est-à-dire, comme il le dit Dial., &. 117, « chez les Barbares et chez les Grecs, chez les Scythes et chez les Nomades, » 1l y avait aussi trouvé les évangiles connus et lus dans les assemblées publiques de l'Église.

De tout ce qui précède, 1! me paraît résulter avec cerütude que ce n’est ni à Justin, ni à son temps, que l’on peut attribuer la formation du recueil de nos évangiles. Jamais il ne dit un mot qui fasse soupçonner que ce re- -cueil ait pu être son œuvre propre ou même qu'il en ait seulement usé privément. [l en parle au contraire comme d’un livre connu, même de son interlocuteur Juif, et portant dans l’Église le nom usuel d’Évangile. Aristide, le philosophe athénien qui présente une Apologie à l’empereur, emploie aussi ce terme d’Évangile et renvoie constamment son lecteur aux livres (yoxoaic) des chrétiens. Get écrivain est trop rapproché de Justin pour qu'il puisse parler d’autres écrits que celui-ci, et le résumé qu'il en donne, en commençant son livre, est trop exactement conforme au contenu de nos évangiles pour qu’il puisse penser à d’autres livres. En remontant plus haut encore, nous les avons trouvés cilés, tantôt l’un, tantôt l’autre, par les écrivains ecclésiastiques et hérétiques des différentes contrées de l'Église. Cette chaîne non interrompue qui rattache le quadruple évangile de Justin à tous les écrits cités dès l'an 100 à l’an 150, continue, comme nous allons le voir, Jusqu’à Irénée et Clément, vers la fin du Il° siècle.

Ün sanctuaire à quatre faces d’une harmonieuse beauté avait surgi à la fin de l’âge apostolique; une foule de constructions déplaisantes et de mauvais goût avaient été élevées autour de cet édifice et en avaient momentanément

masqué la beauté. Le jour vint où, par une volonté supérieure, ces constructions environnantes furent rasées et balayées. L'édifice principal parut alors à tous les yeux dans sa grandeur primitive et dans son harmonieuse beauté. Voilà ce qui eut Heu pour les évangiles au temps de Justin; il y eut, non pas création, mais réapparition.

À la suite du martyre par lequel Justin paya sa fidélité et sa hardiesse chrétiennes (vers 165-167), l’un de ses disciples, nommé Talien, Assyrien d’origine, probablement converti par lui, écrivit, sous l'influence de ce maître dont il était devenu l’admirateur, plusieurs ouvrages, en particulier une Apologie adressée aux païens et intitulée Hooc “EXkrvas, dans laquelle il cite par trois fois Pévangile de Jean, en particulier ces mots du prologue : « Toutes choses ont été faites par Lui, etc. » (Jean I, 3); puis un autre écrit de nature exégétique, dont Eusébe parle en ces termes (H. E. IV, 29) : « Tatien ayant composé, je ne sais comment (0x oi9 6rwç), une certaine combinaison et réunion des évangiles (ouvapeuxv rwa xai ouvaywyàv Tüv ebxyyEMwv), appela cela (roùro) du nom de rù dx TEGGHpUWY » (EXpression qui signifie : composé au moyen. de quatre). Nous avions vu que le maître de Tatien avait, dans un passage remarquable, parlé des Mémoires apostoliques comme « composés par les apôtres et par leurs compagnons d'œuvre » (Dial. c. 103); mais il n'avait pas indiqué expressément le nombre de ces récits ; on devait en supposer au moins quatre. Le titre du livre de son disciple nous fait comprendre que ces évangiles étaient réel-

TATIEN. — DIATESSARON. ol

lement au nombre de quatre. Il me parait en effet, après tout ce que nous avons constaté du rapport intime entre les Mémoires de Justin et nos quatre évangiles canoniques, qu’il est impossible de douter que les quatre de Tatien fussent ces derniers. Cependant on a contesté cette identité, ainsi Renan reconnaît bien que Tatien employait nos trois synoptiques, mais non pas Jean. Car, dit-il, « Tatien ne connaissait ou n’admeltait pas ce dernier » (L'Église chréhenne, p. 503). En parlant ainsi, Renan ignorait ou bien oubliait tout à fait les citations de Jean dans l’Apo-

logié de Tatien. Il pense qu’outre les synoptiques, Tatien

employait soit l’évangile des Hébreux, soit celui de Pierre.

Enfin il assure que le terme de Diatessaron est en grec une expression musicale, désignant l’accord parfait, et qui, par conséquent, n'implique nullement le nombre quatre des écrits avec lesquels Tatien avait composé le sien. Mais l’accord de tous les tons se nommait di racüv (y00d&v), et les deux locutions analogues dux rescapüv et di mévre Indiquaient l'accord de deux tons séparés par un Intervalle de deux ou de trois tons, la lierce ou la quarte (voir Dict. de Passow, L, p. 626, 653, 667), de sorte que cet emploi

musical ne concorde à aucun titre avec le terme désignant

l'ouvrage de Tatien. Une expression grecque qui aurait plus d’analogie avec le vrai sens de ce titre, serait l'exemple cité par Salmon (p.83), d’après lequel le terme de Diapenté désignait un onguent, très employé et composé de cinq ingrédrents. Le rapport de cette expression avec le titre de l’Harmonie de Tatien saute aux yeux !. Nous ne savions, jusqu'il

1 Jülicher (p.101), tout en déclarant «que tout ce que nous savons du Diatessaron montre qu’il repose sur nos quatre évangiles seuls, » maintient cependant l'explication musicale donnée de ce titre par Renan, celle d'accord ou d'harmonie sans aucun rapport au nombre

quatre; et à l’appui de ce sens général il allègue le passage de Dion

y à peu de temps, que deux choses sur le Diatessaron : 49 Que Théodoret, évêque de Gyrrhus, près de l’'Euphrate, avait au commencement du Ve siècle trouvé deux cents exemplaires de cet écrit et les avait remplacés par nos évangiles détachés, parce qu'il y avait constaté la suppression des généalogies et de tout ce qui impliquait en Jésus la descendance de David. Du reste, il ne lui reprochait aucune addition contraire à la vérité évangélique; comp. Haer. Fab. 1, 20. 20 Outre cela, on connaissait l’affirmation d’un prêtre jacobite du XITe siècle, nommé Bar-Salibi, qui parlait d’un Commentaire sur le Diatessaron, composé par Ephrem, le Père le plus illustre de

Cassius, Liv. XXX VIT, 18 (p. 24. éd. Basil., 1858). Mais il me paraît que ce passage prouve précisément le contraire de ce qu’il doit démontrer. Les premiers mots : « Harmonia ea quae Diatessaron vocatur, » prouveraient à eux seuls que ce terme grec désignait un accord très spécial, et nullement un accord en général. L’explication suivante le confirme : « Que l’on parte, dit Dion, du ton 4 et que, sautant par dessus les deux suivants (sequentes duos præteriens), on s'arrête au ton # [pour faire accord avec le 1]; puis que derechef on parte du ton #4, et que, passant par dessus les deux suivants (duobus proximis præteritis), on s'arrête au ton 7 [pour faire accord avec le ton 4]» : c'est là, d'après Dion, le rhythme appelé Diatessaron, rhythme qu’il applique aux sept jours de la semaine, de même qu'aux sept tons musicaux, dans un but qu'il est inutile d'expliquer ici. On le voit : le rhythme ainsi décrit repose clairement sur le nombre 4. La citation de Jülicher va donc à contresens de son but. La vraie explication du titre adopté par Tatien doit, me paraît-il, être tirée d'un autre domaine. Le fameux médecin Galien (Ie s.), après avoir décrit un onguent composé de quatre ingrédients, ajoute : « Gest là le Diatessaron {ro dix r@v tesoap@v [d']) » (Œuvres, t. XIII, p. 851). Cet emploi médical du mot Diatessaron doit avoir été beaucoup plus populaire et plus répandu que son emploi musical, de nature moins usuelle et plus scientifique; et il convient d’une manière très frappante au mode de composition de l'harmonie de Tatien, tandis que, si l’on s’en tenait au sens musical (selon Dion Cassius, accord des tons 4 et 4), le titre de l'ouvrage de Tatien désignerait une harmonie du premier et du quatrième évangile seulement et non celle des quatre.

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TATIEN. — DIATESSARON. 9

l’église de Syrie (IVe siècle). Un tel ouvrage, dù à pareil auteur, prouvait suffisamment l'usage public qui était fait de cet écrit dans ces contrées. L’original syrien de ce Commentaire était perdu; mais il en existait une traduction arménienne qui fut publiée en 1836 par l'institut arménien méchitariste, fondé à Venise. Cette publication n’attira l'attention générale que lorsqu'il en parut une traduction latine en 1876. Or cet écrit prouvait sans réplique que l'ouvrage de Tatien commençait réellement, comme l'avait dit Bar-Salibi, par les premiers versets du prologue de Jean, dont Éphrem donnait l'explication. Suivait le baptême de Jésus d’après Luc IE, puis le récit de la tentation, d’après Matthieu IV; de là le récit passait à la vocation des premiers disciples (Jean 1, 35 et suiv.), puis au premier retour en Galilée et à la scène de Cana. Le récit continuait ainsi sans suivre un évangile particulier, mais en usant des quatre également, et se terminait par un coup d'œil sur l’activité des apôtres dans le monde !. Après cela, 11 n’y avait plus à douter du fait que le Diatessaron était bien réellement une harmonie de nos quatre évanoiles canoniques. Cet écrit était en langue syriaque, d’après Zahn, par la raison qu'il fut longtemps le livre de lecture évangélique dans les églises de Syrie, en particulier dans celle d’Edesse (aujourd’hui Orfa, cette malheureuse ville livrée récemment au massacre el au pillage par le fanatisme turc). Mais, selon Harnack, 11 était plutôt écrit en erec, comme semblent le prouver le titre lui-même et

1 C'est ce qu'a constaté avec succès Th. Zahn, dans Forschungen, I. p.143 à 219. Voir aussi le Diatessaron publié en anglais (1888) par Hemphill, d'après de nouveaux documents plus récemment découverts.

Il résulte de la traduction arabe que ce livre finissait par Jean XXI, 2,

comme il avait commencé par Jean I, 4 (Zahn, Gesch. des K., IT, p. 556). |

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d’autres indices encore !. L'Évangile était, paraît-il, parvenu dans cette contrée reculée, dès l’an 170.

À la découverte de la traduction arménienne du Commentaire d'Éphrem est venue.se joindre un peu plus tard

celle de deux traductions arabes du Diatessaron lui-même,

dont l’une a été publiée en latin en 1888, comme hommage pour le Jubilé de Léon XIIT. Ces découvertes rendirent les savants attentifs à une harmonie latine des Évangiles qui, en 545, était tombée entre les mains de Victor, évêque de Capoue, et qui avait été introduite dans le

CG. Fuldensis de la Vulgate (VI siècle). En lisant le passage :

d'Eusèbe qui se rapporte au Diatessaron, Victor avait supposé avec raison que celte harmonie latine pourrait

bien être l’ouvrage de Tatien. Au moven des documents D)

récemment découverts, on s’est convaincu qu’il en était réellement ainsi, de sorte que l’on peut aujourd’hui espérer de posséder approximativement l’œuvre de Tatien.

Sans doute les textes nouvellement découverts sont loin

de s’accorder complétement. Le fond cependant est assez bien établi pour que l’on ne puisse plus avoir aucun doute sur la marche suivie par l’auteur du Diatessaron ; c'était bien une combinaison (ouvége:x) de nos quatre évangiles. On a objecté sans doute le mot de Victor que voici : «Unum ex quatuor compaginavit Tatianus evangelium, cui titulum Diapente composuit. » Comment expliquer ce titre de Diapenté qui ne paraît nulle part ailleurs, et comment Victor peut-il sans contradiction tirer ce titre qui signifie «composé de cng,» du fait que Tatien avait combiné quatre écrits? Peut-être faut-il supposer que Victor avait remarqué dans cette traduclion laline quelques paroles ou quelques détails qui lui avaient paru étrangers à nos évan-

4 Dus Neue Testament, etc.. p. 104-405.

TATIEN (DIATESSARON). — HOMÉLIES CLÉMENTINES. 95

giles, et qu’il avait rapportés à une autre source, comme

on l’a fait souvent pour Justin. Quoi qu'il en soit, il est

bien certain, par tous les témoignages et par tous les faits découverts, que, même s’il en était ainsi, les quatre de Tatien n’en étaient pas moins nos quatre évangiles, tels que les lui avait transmis son maître sous le titre de Mémoires apostoliques. Le Diatessaron de Tatien demeura pendant plus d’un siècle le livre de lecture publique des églises de Syrie jusqu’à ce que, comme nous l'avons vu par l’exemple de Théodoret, on substitua à cet évangile dit des mêlés nos évangiles dits des séparés.

A l’époque à peu près où Tatien publiait le Diatessaron, après 160, fut composé le livre étrange qui depuis Baur a joué un rôle important dans la critique, et qui porte le nom d’Homélies clémentines. L'auteur, qui appartenait à un parti jJudaisant semi-gnostique, décoche à Paul, qu'il présente sous le masque de Simon le Magicien, des traits acérés. Quoique sortant d’un milieu tout à fait étranger et même hostile à l’église de Rome, l’auteur de cet écrit, non moins que Justin et Tatien, emploie nos quatre évangiles et les cite comme autorités. D’après la table dressée par Weslcott!, Matthieu y est cité 60 fois (sept fois d’une manière à peu prés littérale), Marc 2 fois, Luc 6 fois, Jean 4 fois. Il ne les cite pas seuls, ou à peu près seuls, comme le font Justin et Tatien ; 1l allègue, plus fréquemment qu'eux,

des faits et des paroles tirés soit de la tradition orale, soit

d’écrits d’un caractère plus ou moins apocryphe, comme l’évangile des Hébreux. Dans ses citations, il ne mentionne pas expressément nos évangiles et s’écarte parfois du texte de nos synoptiques; mais cette manière de faire est conforme au cadre de ce roman religieux, d’après lequel

1 On the Canon, p. 522.

Pierre est censé rapporter de mémoire les choses dont il a été lui-même témoin, et il ne doit pas compromettre ce rôle en citant des écrits composés plus tard.

En 1740, le savant bibliothécaire de Milan Muratori publia un fragment en latin grossier (quelques-uns pensent africain), écrit au VIIe ou VIH siècle, qui avail été apporté là du couvent irlandais fondé par Colomban à Bobbio, en Lombardie. Ce Fragment faisait partie d’un recueil de traités divers et renfermait une liste des écrits qui se lisaient dans le culte de l’église au nom de laquelle

écrivait l’auteur. Cette liste était sans doute destinée à ser-.

vir de direction à une autre église non encore définitivement organisée et à répondre à une queslion adressée par celle-ci à la première. L'époque où doit avoir eu lieu cette

correspondance est déterminée par ce que dit l’auteur du.

Fragment de la composition du Pasteur d'Hermas. Il dé-

clare que cet écrit a été composé loul récemment (nuper-

rimé), de nos jours (temporibus nostris), dans la ville de Rome par Hermas, frère de l’évêque Pius qui était alors à la tête de cette église. Or Pius a occupé le siège de Rome de 142 à 157 selon les uns, de 140 à 155 selon les autres. En évaluant l'intervalle indiqué par les mots {out récemment et de nos jours, à une trentaine d'années, on arrive à la date de 170 à 180 pour la composition de l'original de ce Fragment. Salmon (p.52) et Zahn (Gesch. 1, p. 134 à 136) admettent la date de 210; ce qui ne me paraît pas compatible avec la déclaration de l’auteur, que nous venons de citer. L’omission d’écrits, tels que les épitres aux Hébreux, 1 Pierre, et celle de Jacques, convient à un temps antérieur à Irénée mieux qu’à celui de Clément et d'Origène. Les savants ne sont pas d’accord sur la langue originale de cet écrit. Hesse {Das muralorische Fragment, 1873) donne d’assez fortes raisons, p. 25-59, en faveur de

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la langue latine originale. Mais il est impossible de ne pas discerner au travers de ce latin grossier les traits d’un original grec, tel que celui que Hilgenfeld à réussi à reconstituer (Der Kanon, ad p. 40). Comp. l’accusatif Lucan et des tournures telles que celles-ci : nohal differt credenhum fidei (oddèv dinoéoer 79 risre.) ou se publicare (Onuocet-

ecûa) ou encore alia plura quae recipi non polest, etc. Ce qui

confirme celte opinion, c’est l'observation de Zahn et de Weslcotlt que d’autres traités renfermés dans ce recueil usent du même style latin grossier et à demi-barbare en reproduisant en traduction latine des fragments de Chrysostome. Selon Zahn (Gesch.d.K: If, p.131), ce latin était assez semblable à celui qu’on parlait en Gaule au Ve ou VIe siècle. Il le conclut de son analogie avec celui du récit de voyage en Palestine {Peregrinatio) d'une dame gauloise en 390.

Le Fragment commence par les derniers mots d’une phrase évidemment relative à l’évangile de Marc, car il continue par ceux-ci : Le troisième, le livre de l’évangile selon Luc, ce qui ne laisse aucun doute sur la mention de Matthieu et de Marc dans la partie perdue qui précède. Suit la mention de l’évangile de Jean, comme quatrième, avec un récit de la composition de cet écrit analogue au rapport de Clément d’Alexandrie (voir p. 30 à 31). On a trouvé dans ce passage une tendance apologétique,

comme si l’auteur voulait travailler à introduire dans

l’Église cet évangile, qui était tout récent et contre lequel se seraient élevés des doutes. Pour moi, je ne saurais découvrir aucune trace d’une pareille intention dans ce

passage du Fragment. Si l’auteur dit : « Qu’y a-t-1l d’éton-

nant à ce que Jean se déclare dans ses épitres non seulement témoin oculaire, mais encore écrivain des œuvres 1 On y trouve les formes per giro, per valle, per toto anno, in

honore, etc., et beaucoup d’autres analogues à celles du Fragment, ENTOAULNe Pb

admirables du Seigneur? » il n°y a rien dans cette référence à 1 Jean 1, 1 et suiv. qui implique des doutes élevés au sujet de l’évangile. C’est également le sentiment de Hesse qui dit (p. 193 à 124) : « Le quid mirum dont parle l’auteur et qu’il nie, ne concerne pas l’évangile, mais la première épitre el répond à ceux qui pouvaient s'étonner de l’assurance avec laquelle l’auteur se déclarait dans ce commencement de la lettre non seulement témoin, mais rapporteur des faits. » L'auteur du Fragment confirme par le moyen de l’épitre la qualité de témoi que l’auteur du IVe évangile s’attribue lui-même dans le cours de son récit. De ce commencement de notre Fragment il ressort clairement que, dans le recueil renfermant ces quatre écrits, ils se suivaient en quelque sorte numérotés dans l’ordre indiqué, et que ce recueil formait par conséquent déjà un ensemble fermé et fortement arrêté. Ce sont les Mémoires de Justin et les évangiles réunis dans le Diatessaron, qui reparaissent ici expressément désignés el comptés.

À ce premier groupe en succède un second comprenant

les Actes et les Épiîtres. Tandis que l'histoire de Jésus était renfermée dans quatre livres, les travaux des douze apôtres sont racontés dans un seul, celui des Actes. Luc y a retracé les faits dont il avait été lui-même témoin, et ce qui le prouve, c’est qu’il ne parle pas du martyre de Pierre et du départ de Paul pour l'Espagne, auxquels 1l n'avait pas assisté. L'auteur énumère ensuite treize épitres de Paul qui sont adressées nominativement à sept églises, de même que les sept de Jean dans l’Apocalypse. Ce nombre symbolique prouve à ses yeux que les unes et les autres sont destinées à l'Église universelle. L'épitre aux Hébreux est omise. Puis il passe aux lettres adressées à des individus, celles à Philémon et à Tite et les deux à Timothée qui, quoique dictées par l'affection personnelle, sont cependant tenues en

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honneur par l’Église, et consacrées par elle pour diriger son administration. L'auteur écarte deux lettres publiées faussement sous le nom de Paul, l’une aux Laodicéens, évidemment fabriquée à l’occasion de l’épitre mentionnée par Paul Col. IV, 16; l’autre aux Alexandrins. L'auteur

les dit composées en faveur de lhérésie de Marcion. La

seconde ne peut par conséquent être notre épitre aux Hébreux comme quelques-uns, Aug par ex., l’ont pensé. La première est une plate compilation, mais très innocente, de phrases pauliniennes. Jérôme en parle dans son De Viris, et pour la rejeter; elle s’est cependant frayé quelquefois accès dans le Canon et se trouve encore dans quelques documents bibliques du moyen âge.

Après les épitres pauliniennes l’auteur ne nomme que

trois des épitres catholiques, celle de Jude et deux (peut-

être les trois) de Jean; car on envisageait parfois comme une seule la 4° et la 2m de cet apôtre. Sont donc complétement omises l’épître de Jacques et les deux de Pierre. L'auteur mentionne ici «la Sagesse (Sapientia) écrite en l'honneur de Salomon par ses amis. » On a pensé que cette expression s’appliquait au livre des Proverbes, auquel est donné parfois le nom de Sagesse. Mais qu’aurait à faire ce livre de l'A. T. dans cette liste d’écrits formant le Canon du Nouveau ? (Voir les notes, à la suite du texte du Fragment). 5

Suit le troisième groupe, celui des Apocalypses. L’auteur en nomme deux, celle de Jean et celle de Pierre, tout en ajoutant à l'égard de cette dernière que quelquesuns des membres de son église se refusent à la laisser lire dans l’assemblée. Le fragment de cet écrit qui a été récemment découvert en Égypte, dans le tombeau du prêtre d'Akhmin, justifie suffisamment cette opposition. À ces deux Apocalypses l’auteur rattache ce qu’il a à dire sur

les prétendues révélations contenues dans le Pasteur d'Hermas. Il déclare qu’il faut bien lire cet écrit (il veut dire, sans doute, l’employer privément ou dans l’enseignement des catéchumènes), mais qu’il ne doit pas être lu publiquement dans l’assemblée, puisqu'il n'appartient ni aux prophètes dont le nombre est complet, ni aux apôtres, à qui a été accordée la révélation des derniers temps. Ces mots rappellent cette parole de Justin: «On lit les Mémoires des apôtres et les écrits des prophètes,» passage qui prouve que vingt ans déjà avant la rédaction de ce Fragment, ces écrits étaient lus, et lus seuls ou à peu près seuls, dans le culte hebdomadaire des églises. |

Le Fragment finit comme il a commencé, par une phrase interrompue, dont le sens est évidemment une déclaration sommaire de rejet à l’égard des écrits d’un certain nombre d’hérésiarques. Parmi ces noms on discerne clairement, au commencement, celui de Valentin et à la fin, conjointement avec le nom de Basilhide, la mention de Montan, comme chef de la secte des Cataphrygiens ou Montanistes. | |

Je crois pue de donner ici le texte complet du Fragment, tel ou à peu près qu’il se trouve chez Westcott, On the Canon, p. 534-538; comme reproduction du facsimile publié par Trégelles, et en corrigeant les barbarismes, soit du traducteur, soit du copiste, qui rendraient parfois le texte à peu près inintelligible. Cette récension de Westcott est presque entièrement conforme à celle de Hilgenfeld. Une reproduction littéralement exacte se trouve p. 525-927 et dans Zahn, Gesch. des K., Il, p. 5 à 8.

Les fautes les plus ordinaires dans ce latin déjà « corrompu proviennent de la confusion des lettres « et o (visurem, foit, numeni pour nomine); celle du cet du g (calatas, concruit); celle du b et du p (scribta, obtime,

apocalybsi, puplicare) : celle du e et du æ (directe, Jude, catholice); enfin de l’altération grossière des terminaisons (proferam, au lieu de proferat, ordine au lieu d’ordinem, circumcisione pour circumcisionem, duas pour duæ).

- Une liste plus complète est donnée par Westcott (ouvrage cité) et par Zahn, Gesch. des Kanons, t. I, p. 6.

Texte du Fragment de Muratori.1

.….Quibus (1) tamen interfuit, et ita posuit,. on (2) evangelii libraum secundum Lucan. Lucas, iste medicus, post ascensum Christi (3) cum eum Paulus, quasi ut juris (4) studiosum, secundum (5) adsumsisset, nomine suo (6) ex opinione (7) conscripsit. ‘Dominum tamen nec ipse (8) vi-

dit in carne, et idem prout assequi potuit (9), ita et a nativi-

tate Johannis incepit dicere.

Quarti (10) evangeliorum Johannis ex discipulis (102). Cohortantibus condiscipulis et episcopis suis (11) dixit : Conjejunate mihi hodiè triduo; et quid cuique fuerit revelatum, alteru- - trum (12) nobis enarremus: Eâdem nocte revelatum Andreæ ex apostolis (122) ut, recognoscentibus (13) cunctis, Johannes suo nomine (14) cuncta describeret. Et ideo, licet varia singulis evangeliorum libris principia doceantur (15), nihil tamen differt credentium fidei, cum uno ac principali Spiritu declarata sint in omnibus omnia de nativitate, de passione, de resurrectione, de conversatione cum discipulis suis ac de gemino ejus dent, primum in humilitate, despectus quod fuit, secundum - potestate regali præclarum (16), quod futurum est. Quid ergo mirum (17) si Johannes tam constanter singula etiam in epistulis suis proferat, dicens in semetipsum : « Quæ vidimus oculis nostris et auribus audivimus et manus nostræ palpaverunt, hæc scripsimus vobis. » Sic enim non solum visorem, sed et auditorem sed et scriptorem omnium mirabilium domini per ordinem profitetur (18).

1 Les chiffres placés dans le texte se rapportent aux notes explicatives qui suivent le texte du Fragment.

Acta autem omnium apostolorum sub uno libro scripta sunt (49). Lucas optime Theophile (20) comprendit quia (24) sub. præsentia ejus singula gerebantur, sicuti et semotè passionem Petri evidenter declarat, sed et profectionem Pauli ab urbe ad Spaniam proficiscentis.

Epistulæ autem Pauli, quae, a quo loco, vel quà ex causâ directæ sint, volentibus intellegere ipsæ declarant (22). Primum omnium Corintheis schisma hæresis interdicens (23) ; deinceps Calatis circumeisione (24), Romanis autem ordine scripturarum, sed et principium earum esse Christum intimans, prolixius scripsit ; de quibus singulis necesse est (25) a nobis disputari, cum (26) ipse beatus apostolus Paulus, sequens prodecessoris sui Johannis ordinem, nonnisi nominatim septem ecclesiis scribat ordine tali : ad Corinthios (prima), ad Ephesios (secunda), ad Philippinses (tertia), ad Colossenses (quarta), ad Calatas (quinta), ad Thessalonecenses (sexta), ad Romanos (septima) (27), verum Corintheis et Thessalonecensibus licet pro correptione iteretur (28), una tamen per omnem orbem terræ ecclesia deffusa esse dinoscitur ; et Johannes enim in Apocalypsi, licet septem ecclestis scribat, tamen omnibus dicit. Verum ad Philemonem una, et ad Titum una, et ad Timotheum duas, pro affectu et dilectione, in honore tamen ecclesiæ catholice in ordinatione ecclesiastice discipline (29) sanctificate sunt. Fertur etiam ad Laodicenses, alia ad Alexandrinos, Pauli nomine finctæ ad hæresim Marcionis (30), et alia plura, quæ in catholicam ecclesiam recipi non potest. Fel enim cum melle misceri non concruit.

Epistula sanè Jude et superscriptio Johannis duas in catholica habentur (31); et Sapientia, ab amicis Salomonis in honorem ipsius scripta (32).

Apocalypses etiam Johanhis et Petri tantum recipimus, quam quidam ex nostris legi in ecclesia nolunt (33). Pastorem vero nuperrime, temporibus nostris, in urbe Roma Hermas conscripsit, sedente cathedra urbis Romæ ecclesiæ Pio Episcopo, fratre ejus (3%): et ideo legi eum quidem oportet, se publicare (35) vero in ecclesia populo neque inter prophetas, completum (36) numero, neque inter apostolos in finem temporum potest.

Arsinoi autem seu Valentini (37) vel Mitiadis (38), nihil in

totum recipimus. Qui (39) etiam novum psalmorum librum Marcioni conscripserunt (40), una cum Basilide Assianom Cataphrygum constitutorem... (41).

Notes sur le Fragment de Muratori.

À. Quibus pourrait se rapporter au mot narrationes Petri, dans la phrase précédente qui manque — car il s’agit certaïnement de Marc — mais ce quibus peut être aussi la fin du mot aliquibus, c’est-à-dire : quelques-unes des scènes de la vie de Jésus, auxquelles Mare, quoique non apôtre, aurait assisté. Le tamen s'explique mieux dans le second sens.

2. Tertium, ou bien adjectif de Zibrum, comme objet d’un accipimus qui se serait trouvé au commencement du morceau, — ce sens supposerait que l’'Evangelium désigne un tout unique dont l'écrit de Luc est le tertius liber ; — ou bien à lire tertio comme adverbe ; — ou enfin objet du conscripsilt qui suit.

3. Post ascensum. Ces mots ne dépendent pas du verbe conscripsit, ce qui donnerait un sens oiseux, mais du verbe adsumsisset.

An UVouris,ie On ne peut guère se refuser à accepter la correction de Bunsen : itineris socium. Cependant Zahn croit pouvoir maintenir le mot séudiosum : S’occupant avec zèle des arrangements du voyage.

5. Secundum; peut-être comme successeur de Marc, qui avait rempli une tâche semblable dans le voyage précédent de Paul.

6. Nomine suo. Sous sa propre responsabilité; comp. le : il m'a paru bon (Ëdoëe xäuot), dans le prologue de Luc.

7. Ex opinione : à lire plutôt ex ordine (par ordre) ; comp. le xafeë%< du prologue de Luc.

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