‹ Introduction au Nouveau Testament (volume 2)Chapitre 23 sur 110 · IRÉNÉE. — CLÉMENT D’AL. — SÉRAPION · texte numérisé non relu

IRÉNÉE. — CLÉMENT D’AL. — SÉRAPION

légués à l'Église par les membres du cercle apostolique, souvenirs qu'il avait apportés avec lui d'Asie Mineure en Gaule. 1l appelle le recueil des évangiles canoniques « la colonne.et l'appui de l’Église. » L’authenlicité et l'autorité de ces quatre écrits, qui pour lui n’en font qu’un, PÉvangile à quatre faces, sont à ses veux des faits aussi incontestables que, dans l'ordre de la nature, celui des quatre points cardinaux, et, dans le domaine de l’histoire, celui des quatre formes de l’alliance divine, celles de Noé, d’Abraham, de Moïse et de Jésus-Christ. Ce n’est certainement pas des analogies tirées de ces deux domaines qu’il conclut à la nécessité de quatre évangiles, n1 plus, ni moins; mais c’est parce que ce nombre lui était donné d’une mamère absolument certaine par la tradition de toute l'Eglise, qu’il croit pouvoir en constater l’analogie avec ces faits, non moins divins et inébranlables, de la nature et de l'histoire. - A peu près à l’époque d’Irénée, nous rencontrons deux paroles écrites lune en Égypte, l’autre en Syrie, qui s’accordent avec les déclarations de ce Père: celle, déjà citée, de Clément d'Alexandrie, qui, à l’occasion d’un passage de l’évangile des Égypliens mentionné par lui, ajoute expressément cette remarque : « Mais cet écrit n’est point au nombre des quatre évangiles qui nous ont été transmis » (Strom. IT, p. 555); l’autre, de Sérapion, évêque d’Antioche, vers 190, qui ayant trouvé l’évangile dit de Pierre dans une paroisse de son diocèse, nommée Rhossus, l’approuva d’abord, puis le rejeta après examen plus approfondi, en donnant cette explication : « Pour nous, frères, nous recevons Pierre et lés autres apôtres comme le Christ; mais, en gens avisés, nous rejetons les écrits faussement publiés sous leurs noms, sachant bien que ces éerits-là ne nous ont pas élé transmis » (ywéonovres Gr Tù Touadra où mapehiBouev, Eus. H. E., VI, 12).

On peut affirmer avec certitude que cette reconnaissance de nos quatre évangiles et d'eux seuls était un fait définitivement acquis trente à quarante ans avant la fin du second siècle. Les âges suivants n’y ont rien changé. Au commencement du troisième siècle, Origène s'exprime ainsi (Eus. À. E. VI, 25): « Selon que je l'ai appris par la tradition touchant les quatre évangiles qui seuls aussi sont reçus sans contradiction dans toute l’Église de Dieu qui est sous le ciel. » Un siècle plus tard, une déclaration toute semblable d’Eusèbe prouve que, dans l'intervalle, rien n’avait été changé ni par le retranchement d’un des quatre, ni par l’adjonction d’un cinquième. Il dit (LH, 25) : « Au premier rang des livres universellement reçus on doit placer le saint quadrige des évangiles (rav àyiay r@v ebayyelwy Terpaxtüv). » Lors donc que vers le milieu et dans les dernières années du quatrième siècle intervinrent pour la premiére fois des décisions officielles, les évêques, réunis en synodes à Laodicée, à Hippone et à Carthage, n’eurent autre chose à faire qu’à constater et à sanctionner ce que la tradition et l’histoire avaient fait avant eux.

Résultat.

Je crois avoir rempli la tâche que Je m'étais fixée, celle d'exposer à quel moment et de quelle manière à été formé le recueil de nos quatre évangiles. Avant de finir, Je dois encore examiner quelques opinions qui ont été avancées récemment sur ce sujet et qui différent de celle que J'ai soutenue.

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Et d’abord, à entendre Renan, 1l semblerait que ce recueil, si important pour la vie de l'Église, se soit formé spontanément et comme par un heureux accident : « Les évanoiles, dit ce savant, restèrent jusque vers l’an 160, et même au delà, des écrits privés, destinés à de petits cercles. Chacun avait le sien, et longtemps on ne se fit nul scrupule de compléter, de combiner les textes déjà reçus... On ajoutait, on retranchait, on discutait tel ou tel passage. En réalité, au travers de tout ce cahos, l’ordre se faisait. Au milieu de la foule des évangiles, quatre textes tendaient de plus en plus à devenir canoniques, à l'exclusion des autres. Marc, pseudo-Matthieu, Luc et pseudo-Jean marchaient vers une consécration officielle » (L'Église chrétienne, p. 498 à 500). Mais parler ainsi, c’est simplement signaler un fait (vrai ou faux), non l’expliquer. Il arrive même à Renan de prononcer tôt après une parole qui rend le fait, si légèrement avancé par lui, tout à fait inadmissible. Après avoir stigmatisé « le verbiage fatigant des apocryphes » et, comme il ajoute, « le ton bassement familier de cette littérature de nourrice » (abid., p. 907), il explique « ce triste abaissement par un changement total dans la manière d'entendre le surnaturel. » Mais qui ne se demandera comment, dans ce cas, il a pu se faire que l’époque où le goût du surnaturel se faussait de la sorte, ait précisément été celle dans laquelle nos quatre évangiles, si modérés et si sobres, « ces chefs-

d'œuvre, » comme les appelle Renan lui-même, ont sur-

nagé du milieu de toute cette misérable littérature où

abondait le surnaturel le plus grossier, de telle. sorte

qu’au moment même où le goût s’altérait davantage, c’est

ce qu’il y a de plus pur et de plus élevé qui a obtenu

définitivement l'honneur de la canonisation et reçu le sceau de l'autorité divine !

Ad. Harnack, dans son écrit : Das Neue Testament um das Jahr 200 (1889), est à peu près d’accord avec Renan pour l’époque de la formation du recueil. Seulement if s’efforce de donner de cette apparition qu’il envisage, lui aussi, comme nouvelle à cette époque, une explication sérieuse. Il pense que la prérogative exclusive accordée à nos quatre évangiles entre 150 et 180 est provenue de la nécessité où s’est alors trouvée l'Église d’opposer ue digué à l'invasion des doctrines montanistes et gnostiques. On choisit dans ce but, parmi la foule des anciens écrits chrétiens, qui avaient été admis indistinctement à la lecture publique dans les principales églises, ceux qui pouvaient le mieux servir au maintien de la doctrine traditionnelle, et cela en tenant compte moins de l'origine de ces écrits que de la nature de leur contenu et des services qu'ils pouvaient rendre à l’Église dans cette grande lutte. Cette explication fait sans doute comprendre la raison pour laquelle (à supposer que le recueil évangélique existât déjà) on fut poussé à lui donner, à cette époque-là, une importance toute nouvelle. Mais elle ne saurait rendre compte de la formation du recueil lui-même, au point de vue des écrits qui furent admis à en faire partie. Comme la montré M. Barth, professeur à Berne, dans un Jjudicieux travail sur cette question !, il est difficile de croire que, si le recueil des évangiles eût été formé en vue du besoin polémique signalé par Harnack, on y eût admis d’un commun accord l’évangile de Jean, qui avait reçu un

1 Der Streit zwischen Zahn und Harnack über den Ursprung des N. Tchen Kanons (Neue Jahrbücher, H, p. 56 à 80). Je saisis. avec empressement cette occasion d'exprimer publiquement à M. le: professeur Barth ma reconnaissance pour les inappréciables services: qu’il à bien voulu me rendre dans la composition de cet ouvrage, el cela lors même que, sur plus d’un point, ses idées diffèrent de celles. que j'exprime dans ces pages.

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accueil si favorable de la part des gnosliques, et qui,

depuis Basilide jusqu’à Valentin, était employé dans leurs écoles, au point que ce fut dans leur sein qu’il fut commenté pour la première fois. Le parti des Aloges rejetait même cet écrit comme imbu de gnosticisme. Une objection semblable s’élèverait à l’égard de Lue, cet évangile que devait rendre suspect à bien des églises lusage dangereux qu’en faisait Marcion. On peut dire qu'à cette époque le quadrige sacré, s’il existait déjà, était comme écartelé par les partis opposés. Ainsi que le disait Irénée (Hær. WI, 11, 7), les Ébionites s’appropriaient Matthieu, les Marcionites Luc, les Docètes Marc, les Valentiniens Jean; et, chose étonnante, c’est dans ce moment-là même que nous voyons surgir d’un accord unanime et en quelque sorte simultané, d’un bout à l’autre de la chrétienté, le recueil de nos quatre évangiles ! Ce que dit Harnack du N.T. en général (p. 110) s'applique tout spécialement au recueil évangélique : « Le N. T., dit cet auteur, est, partout où il surgit, quelque chose de soudain. » Au troisième quart du Ile siècle, l'accord se trouve fait, comme d'un coup, d’un bout de l’Église à l’autre. En Syrie, Théophile et. Sérapion, en Égypte, Clément, en Asie, les évêques qui, quoique n'étant pas d'accord dans la dispute de la Pâque, « partent tous également de la supposition que Jean et les synoptiques ne peuvent se contredire, et sont des témoins inattaquables de l’histoire évangélique » {Zahn, Gesch. d. K. 1, p. 192); en Grèce, Hégésippe, qui, après son voyage d'Orient en Occident et un séjour à Corinthe, déclare qu'il n’a rencontré dans aucune des églises visitées par lui le moindre dissentiment, quant aux choses de la foi; en

talie, Justin, qui trouve, là, aussi bien que dans les

autres églises de la chrétienté, les « Mémoires apostoliques, appelés évangiles, » lus dans les assemblées du

dimanche; en Gaule, Irénée, pour qui lautorité de ce recueil égale la certitude des faits les plus patents de l’histoire et de la nature; en Afrique, enfin, Tertullien, qui, malgré ses dissentiments avec l'Église, partage pleinement à l’égard des évangiles la conviction générale... Comment expliquer un accord aussi prompt et aussi unanime ? Il n’existait pas alors d'autorité centrale universellement reconnue de laquelle pût procéder un mot d’ordre valable pour l'Église entière. On le constate dans la dispute de la Pâque où Rome elle-même rencontra une opposition qu’elle ne put vaincre. Harnack en a appelé à un passage de Tertullien dans le De pudiathä, ce. 10, où ce Père, s'adressant à l’évêque de Rome, parle d’assemblées d'églises qui se sont occupées de la question du Canon et ont rangé le Pasteur d'Hermas au nombre des apocrypha et falsa. Mais, d’abord, il ne s’agit point là d’un conaile général, dont l'histoire n'aurait pas manqué de conserver le souvenir; Tertullien dit expressément : « Par chaque assemblée de vos églises (ab omni concilio ecclesiarum vestrarum).» I ne veut donc parler que de certaines assemblées provinciales des églises voisines de Rome ou tout au plus des églises d’[talie; et rien dans les paroles de Tertullien ne fait supposer que ces assemblées eussent traité de la question du Canon en général; il ne parle que d’une décision prise relativement au Pasteur d’'Hermas. Holizmann n'admet pas l'explication de Harnack. Aux décisions d’une assemblée ecclésiastique il substitue de

simples pourparlers, des échanges de vues entre les évê-

ques. Mais combien de temps n’eût-il pas fallu pour que se produisit par ce moyen compliqué un accord aussi

unanime et simultané entre tant d’églises si différentes par

leurs usages ecclésiastiques, si éloignées les unes des autres et si Jalouses de leur indépendance! Irénée, lun

des chefs du corps épiscopal de cette époque, n’eût pu ignorer de pareilles confabulations, ni, par conséquent, s'exprimer touchant le recueil évangélique dans le sens qui résulte naturellement de son témoignage cité plus haut (p. 11).

1 me parait évident qu'un résultat aussi ferme, aussi prompt et aussi universel que celui que nous avons constaté, ne peut, surtout en malière religieuse, avoir été que l’œuvre du temps. Le fait devait exister déjà d’une manière latente pour apparaître si brusquement au dehors comme inslitution généralement admise. Ainsi que le dit Jülicher (p. 314) : & I ne faut pas exagérer l'influence du montanisme et de la gnose sur ce développement da Canon... Quand même il n’y aurait Jamais eu un seul gnostique, les livres de lecture publique de l’an 100 seraient devenus probablement les livres sacrés de lan 200... » Et encore : « Ce n’est pas l’idée d’un Canon qui a amené la formation des recueils destinés à l’usage ecclésiastique ; mais c’est de lPexistence de ces recueils qu'est provenue la canomsation des écrits qu'ils renfermaient. » C’est là le fait que me paraît avoir établi Zahn, avec un vaste déploiement d’érudition, dans son Histoire du Canon du N. T. C’est également le fait que J'ai cherché à démontrer dans ces pages. Ce n’est pas dans la seconde moitié du Ie siècle, mais vers la fin du premier, qu’il faut placer la formation du recueil des quatre évangiles; et ce qui l’a provoquée, ce n’est nullement l’apparition des sectes montanistes ou gnostiques qui n’eut heu qu'un quart de siècle plus tard; c’est simplement le couronnement apporté par la composition du IVe évangile à la narration du plus grand évènement de l’histoire, incomplètement renfermée dans les trois premiers. Ceux-ci avaient circulé dans l’Église pendant une

vingtaine d'années à côté de la tradition orale, € la voix

vivante et encore demeurante » dont parlait Papias; cette voix s’éleignait maintenant avec la mort: des derniers

témoins de la vie de Jésus, tels qu’Aristion ou le presbvytre

Jean. On sentit alors de plus en plus la nécessité de se rattacher aux documents écrits, émanant du milieu même dont la personne de Jésus avait été le foyer lumineux. Ces écrits se répandirent, soit détachés, soit réunis. La confiance des églises résultait de la connaissance que lon

avait de leur origine, et cette confiance s’affermissait par

l’impression due à leurs propres caractères internes par lesquels ils contrastaient si complétement avec les pro-

duits apocryphes contemporains. Ils furent ainsi reçus et

lus publiquement dans les principales églises de la chrétienté, Éphèse, Antioche, Alexandrie, Rome ; et ce fut cet emploi dès longtemps établi dans les grandes métropoles qui, au moment voulu, lorsque les circonstances en firent plus vivement sentir le besoin, rendit possible l’apparition unanime et la canonisation générale de ce recueil. Jiwlicher dit parfaitement (p. 317) : « Le Canon primitif [c’està-dire sans doute le groupe des quatre évangiles] fut essentiellement la codification et la légalisation de ce que la coulume avait consacré. »

Renan admire beaucoup l'Église, « qui de gaieté de cœur se mit ainsi dans le plus cruel embarras, en réunissant des écrits dont les contradictions crevaient les yeux » (L'Église chrétienne, p. 101). « Jamais, ajoute-t-il, on ne vit mieux l'honnêteté de l’Église qu’en cette circonstance. » Cette louange s’appliquerait mieux à l’époque de 180, où cet auteur place la formation du recueil évancélique, qu'à celle où nous la plaçons nous-même ; car à la plus ancienne de ces deux dates, les discussions exégétiques et critiques n'étaient pas encore soulevées, comme elles le furent bientôt par les Aloges, Marcion, Gelse, etc.

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Il n’en reste pas moins vrai que Ja calme assurance de

l’Église, bravant sans sourciller toutes les différences si frappantes entre nos récits évangéliques, est une preuve éclatante de sa parfaite loyauté.

Mais si Harnack se trompe en faisant descendre la formation du recueil de nos quatre évangiles canoniques jusque vers les années 160 à 180, Zuhn, d’autre part, n’exagère-t-1l pas la vérité de sa thèse en faisant remonter Jusqu'à la fin du Ier siècle, non seulement le recueil des évangiles, mais celui de presque tout le N. T.? Me sera-t-il permis, à moi, ignorant, de penser que ces deux illustres savants se sont, dans cette question, partagé et l'erreur et la vérité? S'il est impossible de faire descendre, avec Harnack, la formation du groupe évangélique jusqu’au moment où il apparait au grand jour d’un bout de l’Église à l’autre, d'autre part 1l n’est pas moins impossible, à ce qu'il me paraît, de faire remonter, avec Zahn, jusqu’à la fin du f°' siècle la réunion canonique de la plus grande parte des écrits du N. T. Il y à eu dans la formation du Canon un développement graduel que l’on peut se représenter de la manière suivante : Vers la fin du 1° siècle, et comme le fruit le plus mûr de l’âge apostolique arrivé, si Jose ainsi dire, à son automne, apparait le quadrupie évangile qui resta le principal aliment de l’Église pendant la première partie du Ile siècle. C’est autour de ce noyau que se groupent bientôt les collections plus ou moins riches d’écrits apostoliques qui se forment graduellement dans les églises. Les premiers de ces écrits qui furent ajoutés aux évangiles, furent sans doute les épitres de Paul, d’une collection desquelles nous avons déjà trouvé une trace chez Ignace (p. 55), puis chez Aristide (p. 72), et dont la liste se lit enfin expressément dans le Fragment de Muratori. A ce recueil plus ou moins complet dans les différentes

églises fut jointe de bonne heure lApocalypse de Jean (voir Justin) avec quelques-unes des épitres catholiques ({re de Jean et 1re de Pierre, chez Polycarpe). Ce troisième groupe renferme aussi l’épitre de Jude et la seconde de Jean dans le Fragment de Muratori. Il fut complété sans doute, vers la fin du II° siècle ou au commencement du suivant, par l'admission de l’épitre de Jacques et de la seconde de Pierre.

Il me parait que l’on peut appliquer tout spécialement au groupe des quatre évangiles ce que feu le professeur

Landerer a dit si bien du Canon du Nouveau Testament

en général {Encyclop. de Herzog, re éd., VIT, p. 278) :

« Il s'entend de soi-même que la canonisation des écrits du Nouveau Testament n’a pas eu lieu en vertu d’une convention expresse entre les chefs des principales églises. [lest dans la nature des choses que ce développement parut à la fois de points différents, parmi lesquels, comme l’a pensé Reuss, l’Asie Mineure à peut-être Joué un rôle principal. Le fait qu’un résultat aussi identique s’est produit, est provenu essentiellement d’une nécessité interne, non que nous prétendions statuer pour l’Église une inspiration subite par laquelle elle serait arrivée au clair; mais il y eut réellement chez elle un instinct, cet instinet de la vérité dans lequel s’enveloppe la direction providentielle et qui, à travers tous les incidents apparents et toutes les erreurs humaines, auxquels libre cours est laissé, tient cependant les rênes de la marche de l'Église. »

Et certes l’Église de tous les temps a eu lieu de se féliciter et de rendre grâces de ce que la chose ait suivi cette marche. Dans la mesure où l’homme aurait mis du sien dans la formation du recueil évangélique, dans cette même mesure l'esprit de parti, les tendances locales, les sympa-

thies et les antipathies individuelles auraient joué un rôle dans la composition de cette parte la plus importante du Canon. Au lieu d’y trouver le Christ dans sa plénitude, tel que Dieu l’a donné à la terre, nous ly trouverions tel que l’homme avec ses préjugés et ses étroitesses n'aurait pas pas manqué de le faire, mutilé et amoindri. L'Église n'aurait point possédé ce Christ complet, ce Christ aux quatre faces, que nous présente le quadruple évangile avec ses contradictions apparentes et son unité réelle; ce Christ de Matthieu, en qui se révèle toute la richesse de l’œuvre de Dieu dans le passé israélite, ce Christ de Luc, germe vivant de l’avenir du monde régénéré, ce Christ de Marc, agissant, parlant, vivant sous nos yeux, dans sa glorieuse et incomparable présence, enfin ce Christ de Jean, planant au-dessus du passé, du présent et de l'avenir, ainsi que le Dieu éternel, dont 1l est la visible image.

Harnack termine son instructif et intéressant ouvrage par la citation de ce mot de Clément Romain : ‘O Xptoros amù To Oeod nat où amboToho axd Toù Xoiotod; ajoutons : Lo Ta EUAYYÉRMA ATd T®V AT0GTOÀ&Y, et nous aurons la généalogie des écrits qui vont nous occuper.

Les titres de nos évangiles différent de ceux que nous trouvons ordinairement en tête des anciens ouvrages grecs, classiques et même bibliques. Les titres ordinaires ne se composent que de deux termes, l’un indiquant le sujet, l’autre (au génitif) l’auteur du livre (HAtrovos Yvuroctov ;

Eovxud id ou Evyypuot ; Iaÿhou émuorokat; ’AroxdAudis Todvvou). Dans les titres des évangiles, le génitif du nom de l’auteur est paraphrasé et remplacé par la préposition xard, selon, avec le régime à l’accusatif. D’où vient cette différence ? Elle n’est certainement pas accidentelle; elle a pour but de faire sentir que dans ce cas Je sujet traité n’est pas, comme d'ordinaire, une libre conception de celui qui est désigné comme l’auteur, mais que la rédaction seule lui appartient et que le contenu lui est donné du dehors. Le vrai nom de lauteur serait proprement Gedc, tel que nous le lisons expressément Rom. [, 1 : « Paul, mis à part pour l’évangile de Dieu, » ‘et 1 Thess. Il, 8 : « Vous donner non seulement l'évangile de Dieu, mais nos propres vies. » En effet, comme le dit saint Paul, 1 Cor. IT, 6 à 8, l'Évangile n’est pas «une sagesse de ce siècle ou des princes de ce siècle, mais une sagesse de Dieu, qui l’a conçue avant les siècles pour notre gloire. » Ce dessein éternel de Dieu, réalisé dans la personne et l’œuvre du Christ, voilà le sujet donné d'En-haut, que chaque évangéliste a exposé à sa manière (xara, selon). Gette forme sert en même temps à faire ressortir l’unité du sujet de ces quatre écrits qui ne sonten réalité qu’un même Évangile, un seul divin message et, comme dit Augustin : Libre quatuor unius evangeli. L’uniformité évidemment réfléchie de ces titres me paraît prouver qu'ils n’ont pas été formulés par les auteurs des évangiles, mais bien par ceux ou l’un de ceux qui en ont formé le recueil.

Que signifie dans ces titres le mot Évangile? Il ne désigne point ces livres eux-mêmes, comme pourrait le faire croire le sens que nous sommes habitués à donner dans la langue ordinaire au mot évangile. Dans tout le N. T. ce mot désigne la publication de la bonne nouvelle du salut divin dû à Ja venue et à l’œuvre du Christ. Mais

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