‹ Introduction au Nouveau Testament (volume 2)Chapitre 30 sur 110 · HE, 42-X VITE · texte numérisé non relu

HE, 42-X VITE

Cette partie comprend dans notre évangile trois groupes de récits : les débuts, la partie centrale et les excursions finales.

A. Première période : Les débuts (IV, 12-VII, 29).

1° Le premier soin de l’auteur en commençant le récit du ministère galiléen est de le placer sous le patronage d'une prophétie messianique qui doit lui servir de programme, Ésaïe IX, 9.

29 Le retour de Jésus des bords. du Jourdain en Galilée est motivé (IV, 12) par la nouvelle que reçoit Jésus de l’emprisonnement de Jean-Baptiste. En consultant le IVe évangile (Jean III, 22-24 et IV, 1-3), nous trouvons que dans cette donnée sont confondus en un le premier retour en Galilée, immédiatement après le baptême (Jean f, 44), et le second (Jean IV, 3), qui fut séparé du premier par un assez long séjour de Jésus en Judée, séjour dont ne parlent n1 Matthieu, ni Marc.

3° Matthieu rappelle spécialement le changement de

domicile de Jésus, qui vint de Nazareth s'établir à Capernaüm. Gette ville, par sa situation plus centrale et sa position sur la route importante qui conduisait de l'Asie intérieure à la mer et à l'Égypte, était plus propre à devenir le point de départ de l’œuvre de Christ; elle répondait exactement à la description du théâtre messianique tracée par Ésaïe.

40 Le v. 17 résume les premières prédications de Jésus qui se rattachent étroitement à celle de Jean-Baptiste. lei se place le premier acte messianique du Seigneur, la vocaon de quatre disciples, appelés à l'accompagner désormais dans ses courses d’évangélisalion.

o° Ces prédications itinérantes, et surtout les guérisons miraculeuses qui les accompagnent, attirent, dés contrées ‘environnantes, de la Syrie, de la Pérée et même de la Judée et de Jérusalem, un grand concours de peuple, et

c'est ainsi que se trouve formé l’auditoire considérable auquel Jésus adresse son premier grand discours public rapporté par l’évangéliste : Le sermon sur la montagne.

Le premier discours : La vraie justice (ch. V-VII).

C’est ici le programme de la vie morale qui doit devenir celle du nouvel état de choses, du Royaume céleste : c’est l'exposé de la vraie justice qui doit remplacer la justice tout extérieure, actuellement enseignée et pratiquée en Israël. Ce discours, tel que nous le possédons dans notre premier évangile et en partie aussi dans l’évangile de Luc (VI, 20-49), soulève bien des questions :

1re question : À qui ce discours fut-1l adressé? Est-ce aux disciples ou à la foule tout entière? — On pourrait conclure du fait que, d’après Luc, Jésus venait précisément de choisir ses douze apôtres, que ce fut pour ces

derniers que Jésus le prononça, afin de les installer dans leur mission auprès du peuple et du monde entier (comp. Luc VI, 20). Mais Matthieu n’a pas même raconté l'élection des apôtres et il dit en commençant (v. 1) : « Jésus, voyant les foules. » Sans doute, ses disciples l’entourérent de plus près, comme les représentants attitrés de tous les croyants présents ou futurs; mais le discours à trop en vue la vie morale en général pour pouvoir se rapporter à la charge apostolique en particulier ; c’est au ch. X que Jésus traitera ce sujet dans un discours absolument différent. Le sermon sur la montagne est, non linstallation des Douze, mais celle du peuple nouveau qui va surgir à la parole de Jésus pour remplacer l’ancien. La montagne où parle Jésus est comme le Sinaï de la nouvelle alliance. Jésus y proclame trois choses : d’abord, la condilion d'entrée dans ce nouvel ordre de choses ; puis le nouveau principe de vie qui y régnera; enfin la responsabilité de ceux qui se présenteront pour en faire partie.

2me question : À quelle époque ce discours a-t-ul élé tenu ? — Notre évangile paraît le placer dans les premiers commencements du ministère galiléen, car il ne mentionne auparavant que trois faits : la prédication générale de Jésus, qui n’est encore qu'une confirmation de celle de Jean, la vocation des quatre premiers disciples, et une activité de prédication et de guérisons qui attire les foules auxquelles il adressera ce discours. Au lieu de ces trois faits, Marc en mentionne treize avant le passage [Tf, 13, où est clairement marquée la place du sermon sur la montagne, qu’il omet. Il place 1c1, à côté des trois mentionnés par Matthieu, 10 la guérison du démoniaque dans la synagogue de Capernaüum, 29° la guérison de la belle-mère de Pierre, 30 la soirée de ce premier jour de sabbat, 4° la première course d’évangélisation aux environs de Capernaüm, 5° la guérison du

lépreux, 6° le retour à Capernaüm, 7° la guérison du paralytique, 80 la vocation du péager Lévi avec le repas et les entretiens qui la suivent, 9° deux guérisons sabbatiques, enfin 10° l'élection des. Douze. Luc, avant le sermon sur la montagne (ch. VI), présente les mêmes faits que Marc et à peu près dans le même ordre. Tout cela suppose évidermmment une activité beaucoup plus prolongée que ce qui résulterait du seul récit de Matthieu. De plus, certaines paroles dans le discours même supposent des circonstances non justifiées par les récits précédents; ainsi les soupçons élevés sur le respect de Jésus pour l'accomplissement de la loi (V, 17), soupçons qui ne peuvent avoir élé provoqués que par les guérisons sabbatiques racontées plus tard par Matthieu lui-même, ou bien les avertissements donnés aux croyants contre la profession purement extérieure (V, 143; VII, 21-23). De pareilles paroles supposent naturellement une époque plus avancée.

3me queslion : Ce discours a-t-1l élé tenu, duns loules ses parties, tel que nous le lisons dans le IT évangile? — L’analyse attentive du discours lui-même ne permet pas de Île penser. L’on y constate à chaque instant soit des solutions de continuité, soit des paroles qui sont dans le contexte des additions évidentes. Déjà dans les béatitudes, qui ouvrent le discours, on est frappé de la disparate entre les quatre premières, posant, comme condition d'entrée dans le nouvel état de choses qu’inaugure Jésus, le sentiment de tout ce qui manque à l’homme pour le salut, et les quatre dernières, qui supposent au contraire le salut déjà possédé; non que celles-ci ne soient sorties aussi de la bouche de Christ, mais ce dut être dans quelqu'autre moment, car elles font ici disparate avec les premières. Aussi : manquent-elles dans Luc, où elles sont remplacées par les malédictions prononcées sur ceux qui ne ressentent pas

les besoins exprimés dans les quatre premières. — L’exhortation à la réconciliation (V, 25) interrompt la suite des antithèses entre l’ancienne et la nouvelle justice. Il en est de même de l’exhortation à la sévérité envers soi-même (V, 29-30), et de l’interdiction du divorce (V, 31-32). Dans la condamnation des prétendues vertus pharisaiques (VF, À et suiv.), la mise en garde contre les vaines redites paiennes et l’enseignement de l’oraison dominicale (VF, 7-10)

sont en dehors du sujet. Le morceau relatif au mépris des richesses (VI, 19 et suiv.) et à la confiance en la Providence (v. 24 et suiv.) pourrait bien à la rigueur être une continuation de la polémique contre la justice pharisaïque (comp. Luc XVI, 14). Mais rien dans le texte n'indique une pareille intention, et tout ce morceau ne parait pas se lier à ce qui précède. Il ne se lie pas mieux au passage suivant (VII, À et suiv.) sur les jugements hautains que se permettent ceux qui croient valoir mieux que leurs frères. Ïl semble plutôt qu'ici recommence, après une longue intercalation de préceptes divers, la critique de la justice pharisaïque qui avait pour caractère particulièrement repoussant le jugement d'autrui. L’invitation à la prière, qui suit (v. ?), ne peut être rattachée à cet avertissement que d’une manière forcée. Le manque de liaison naturelle continue dans tout ce qui suit jusqu’au: verset 44. L’avertissement de se défier des faux prophètes (Vil, 15-20) peut sans doute avoir trait au danger du pharisaisme ; mais celui contre la profession des lèvres de la part des croyants (v. 21-23) suppose, comme nous l’avons dit, un temps plus avancé. En échange, la parabole qui termine le discours, celle du constructeur prudent ou imprudent, est certainement une conclusion convenable de cet appel solennel adressé au peuple en celte circonstance mémorable, qui a le caractère d’une réelle prise de position et même, en quelque sorte, d’une décla-

ration de guerre adressée aux conducteurs d'Israël. Cette conclusion se trouve également dans Luc.

1! résulte de cette analyse que le compte-rendu que nous trouvons dans Matthieu renferme bien des éléments étrangers au discours primitif. Ce qui confirme cette manière de voir, c’est que nous retrouvons tous ces éléments qui nous ont paru douteux, soit dans Luc, soit dans Marc, soit dans Matthieu lui-même, en des situations différentes dans lesquelles ils ont tout leur à-propos. Ainsi le passage V, 25- 26, sur la réconciliation entre frères, est, Luc XIE, 58 et 59, appliqué tout différemment, comme invitation à la prompte réconciliation avec Dieu ; celui sur la sévérité envers soi-même (V, 29-30) se retrouve Marc IX, 43-50, où 1l est très naturellement amené; bien plus, il reparait encore une fois dans Matthieu lui-même (XVII, 8 et 9), dans une occasion toute différente. L’oraison dominicale, si peu naturellement placée dans Matthieu (VI, 9-15), est au contraire fort bien motivée dans le récit de Luc (XI, 1-4). Pour le sel sans saveur, comp. Luc XIV, 34 et Marc IX, 50. Les préceptes sur la confiance en la Providence sont beaucoup plus naturellement placés dans Luc (XII, 13-37), à la suile du tableau du riche insensé, ce tableau où la mention des greniers et des celliers débordants contraste si bien avec celle des corbeaux et des Iys des champs qui, sans semer ni moissonner, sans filer ni lisser, vivent pourtant et prospérent. Ce contraste, qui donne à ces préceptes un si grand charme dans Luc, est entièrement perdu dans le sermon sur la montagne, où les place Matthieu. Il en est de même de l’encouragement à la prière : « Demandez, cherchez, heurtez » (VII, 7-11), que cite aussi Luc (XI, 5-10), mais en rattachant ces images à la parabole de l’ami qui, lui aussi, s’en va demander, chercher, heurter à la porte de son ami et finit par obtenir.

L’à-propos de ces images est encore cette fois perdu dans Matthieu. Nous ne continuerons pas ces citations; notons seulement que dix-huit fois des paroles placées dans le sermon sur la montagne par Matthieu se retrouvent mentionnées ailleurs, en particulier chez Luc, où elles figurent avec l’avantage d’une situation spéciale qui en fait ressortir le gracieux à-propos. Nous pouvons conclure de ces observations avec une sorte de certitude que le compte-rendu de ce discours dans Matthieu est une œuvre d'ordre composite, dans laquelle ont été réunis bien des éléments hétérogènes; ce qui n'empêche pas qu'il n’y ait eu réellement un grand discours de Jésus tenu dans les com-. mencements de son ministère devant une foule considérable, et que nous ne puissions aisément dégager du milieu de ces éléments divers le sujet réel de ce discours. Nous y reconnaissons l'installation du vrai peuple de Dieu sur la terre, par la proclamation de la seule justice conforme à la sainte nature de Dieu, qui doit caractériser les vrais membres de son peuple, en opposition à la justice formaliste prônée par l’enseignement traditionnel et par l’exemple des docteurs. Cette justice, bien loin d’être contraire à la loi, en est le véritable accomplissement, puisque le sens de la loi à été faussé par ceux qui s’en disent les interprètes !.

l Voici, me parait-il, d'après Matthieu, la marche du discours inauguratif réel, dans lequel Jésus a développé cette opposition fondamentale. La condition première de la vraie justice que Dieu reconnaît est le sentiment d'en manquer, et le besoin ardent de l'obtenir (V, 3-6). Si ceux qui suivent cette voie ont à souffrir de la part des hommes {v. 10-12), ils n’en doivent pas moins persévérer à donner l'exemple de la pratique du bien (v. 14-16). Ils ne doivent pas se laisser troubler par le reproche de porter atteinte à la loi par ce nouveau mode de justice, qui est au contraire l’accomplissement de la loi bien comprise (v. 17-20). Il faut en effet s'abstenir non seulement du meurtre, mais de la haine ; non seulement de l’adultère, mais de la convoi-

4me question : Quel est le rapport de ce discours arec celui que Luc nous a conservé (Luce VI? — On a pensé que Luc reproduisait un autre discours que Matthieu. Lange, dans sa Vie de Jésus (I, 566-570), à appelé l’un la Aulm- Predigt, qui aurait été une allocution de nature ésotérique, adressée aux disciples seulement; l’autre, la Staffel-Predigt, adressée à tout le peuple. Mais les deux discours commencent et finissent de la même manière, par les béatitudes et par la parabole du constructeur prudent ou imprudent. Et au fond le sujet est essentiellement le même. La différence principale est que Luc substitue à la notion de la justice, qui est proprement israélite, l’idée plus généralement humaine de l'amour. I fait amsi, pour ses lecteurs grecs, du contenu de la dernière des cinq antithèses de Matthieu (V, 45 et suiv.), le sujet principal de tout le discours, en omettant les antithèses relatives à l’altération du vrai sens de la loi. Nous nous bornons ici à ce peu de mots que complètera l'analyse du discours dans Luc.

Matthieu achève le compte-rendu du discours et reprend

tise; non seulement du parjure, mais du mensonge ; non seulement de la vengeance, mais de l’absence de support; et, au lieu de rendre haïne pour haine, répondre à l’inimitié par la charité. Ainsi l’on ressemble au suprême modèle, Dieu. Dans ces cinq antithèses « Jésus n’oppose pas sa loi à la loi », mais son interprétation de la loi, identique au sens de la loi elle-même, à l'interprétation tout extérieure des rabbins (voir Weizsæcker, Untersuchungen über die evang. Gesch., p. 348). Jésus passe ensuite à la critique des bonnes œuvres pharisaïques si admirées, aumônes, prières, jeûnes (VI,1-18). Puis, VIE, 4-6, il stigmatise la manie orgueilleuse de juger autrui dont sont atteints ces prétendus justes, et il met le peuple en garde contre les faux prophètes actuels (les scribes et les rabbins), en recommandant de les apprécier d’après leurs œuvres et non d’après leurs paroles {v. 15-20). La conclusion (v. 24-27) est une exhortation pressante à ne pas écouter seulement ses enseignements, mais à les retenir et à les mettre en pratique.

le cours de la narration par une formule qne nous retrouverons plusieurs fois dans la suite, au terme de plusieurs autres discours semblables : « EL il arriva que, quand Jésus eut achevé ces discours... » Le pluriel ces discours est remarquäble. Peut-être trahit-il le sentiment de la pluralité d'enseignements qui se trouvent réunis dans le orand tout que nous venons d'étudier.

B. Deuxième période : La partie centrale du ministère galiléen (ch. VINI-XIHD.

Dans cette partie sont rapportés les faits principaux qui ont rempli le ministère galiléen. La narration ne suit point un ordre chronologique ; elle est au contraire divisée systématiquement en deux groupes : le premier, comprenant une série d'actes de souveruineté messianique; le second, une série de paroles de sagesse messianique. Un tel groupement est évidemment l’œuvre de la réflexion et non la reproduction de l’histoire ; car les actes et les discours n’ont point formé dans l’œuvre de Jésus deux périodes successives ; ils en ont été les facteurs constamment unis et coopérants.

Deux traits confirment le fait du groupement dont nous parlons : 4° Chacun des deux recueils aboutit à un orand discours qui en forme le point culminant, à savoir le ch. X (linstruction donnée anx Douze) et le ch. XII (la collection des paraboles sur le Royaume des cieux). 20 Chacun des deux recueils a pour thème une prophétie qui lui imprime le caractère messianique ; le premier, Es. LIN, 4: QI a pris sur lui nos infirmités et porté nos maladies » (Matth. VIII, 47); le second, Es. XLII, 1-4: « Voici mon serviteur que j'ai choisi. Je mettrai mon Esprit sur lui... Il ne disputera point et ne criera point... Il ne brisera point le roseau froissé et n’éteindra point

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