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Cette série de tableaux se termine par une image gracieuse que Jésus s'applique à lui-même, celle d’un père de famille, qui, pour instruire et intéresser ses enfants, tire d’une armoire mystérieuse toute espèce d'objets anclens et nouveaux, jusqu'ici tenus cachés et comme en réserve.
Il est clair que toutes ces paraboles n’ont pas été prononcées d’une haleine. Jésus était trop bon pédagogue pour accumuler ainsi des images difficiles à comprendre et dont chacune devait être méditée à part. Ges tableaux ne sont donc pas placés ici comme se trouvent réunies les œuvres d’un maître dans son atelier; ils sont rassemblés et coordonnés, comme en une sorte de galerie. Ge qui achève de le prouver, c’est que leurs parallèles dans Marc et dans Luc sont placés dans des situations toutes différentes. Mare n’en possède ici que trois (IV, 1-32), toutes les trois empruntées au règne végétal, la parabole du semeur, à laquelle 1l ajoute celle de l’épi omise par Matthieu, et celle du grain de senevé ; les cinq autres de Matthieu sont omises. Luc omet celles de l’ivraie, du trésor, de la perle et du filet. Il a celle du semeur dans la même situation que Matthieu et celles du grain de senevé et du levain (XIII, 18 et suiv.) dans une situation toute différente, à l’occasion de la joie de la foule qui triomphe de voir les adversaires de Jésus confondus par sa réponse victorieuse à un chef de synagogue.
Mais, lors même que cette réunion des sept paraboles sur le Royaume des cieux est l’œuvre de l’évangéliste, 1l n’en resle pas moins vrai qu'il y a eu dans le ministère de Jésus un moment décisif où ce mode d'enseignement à non pas absolument commencé, mais à partir duquel il a joué tout son rôle. Ce rôle était de dévoiler d’une manière ineffaçable à l'esprit des nouveaux croyants la vraie nature de
l’œuvre au service de laquelle ils devaient consacrer leur vie. La nature de cette œuvre était en effet l’anlipode de l’idée qu'ils s’en étaient faite jusqu'alors; nous l'avons vu: en exposant rapidement le sens des paraboles. I n’en était aucune qui ne renversât de fond en comble ce qu’on leur avait appris sur le Royaume à venir. Aussi Jésus leur dit-il en commençant son explication (Matth. XII, 14) : Q Il vous est donné, à vous, de connaître les mystères du Royaume des cieux. » Jusqu’alors il avait essayé par ses enseignements essentiellement moraux, dont le sermon sur la montagne demeure le type, de réveiller en Israël la vraie notion du bien moral, afin de conduire ainsi le peuple à la repentance nationale qui avait été le but poursuivi par le Précurseur et le sien propre dans les premiers temps. Îl constate que, comme son Précurseur, il a échoué, mais non pourtant auprès de tous. Il en est un certain nombre qui, aussi bien que ses disciples, sont “entrés dans la voie nouvelle qu’il leur a ouverte. Le moment est venu maintenant de les conduire plus avant et de les initier à la connaissance de l’état de choses supérieur en vue duquel il se les est attachés. Quant aux autres, qui persistent dans leur impénitence et leur travaii purement terrestre, il ne reste plus qu’à les abandonner à leur endurcissement. Car s'ils en apprenaient davantage sur l’œuvre à venir de Jésus, cela ne leur servirait de rien et ne ferait que leur fournir des prétextes pour s’en moquer. C’est pourquoi le triage doit enfin commencer, et l’enseignement par paraboles en est le moyen. C’est ce qu'explique Matthieu dans le passage dont se sont à tort scandalisés tant d’interprètes (XIE, 11-16). Il y a dans la parabole, lorsqu'elle est bien comprise, à la lumière de l'explication que Jésus en donne pour les croyants, le moyen de graver dans leur cœur d’une manière ineffaçable
les vérités du Royaume qu’un enseignement abstrait ne leur ferait point saisir. Il y a en même temps dans ce mode d'enseignement figuré, qui demeure imintelligible pour la foule grossière restée charnelle, de quoi léloigner de celui auprès duquel elle ne saurait trouver ce qu’elle cherche. C’est le prélude du jugement final. Jésus cite 1e1 la prophétie d'Ésaïe VI, 9 et suiv., que ce prophète avait prononcée également au début d’une époque de sérieux triage pour l’ancien Israël.
G. La dernière période du ministère galiléen (KI, 54- XVII, 35).
Jusqu’alors le ministère de Jésus s’était en général exercé dans les environs de Capernaüm, que Matthieu appelle pour cette raison sa ville (IX, 1). Dès maintenant il entreprend une série d’excursions plus ou moins considérables et visite le pays tout entier jusqu'aux confins extrêmes de la Galilée. Avant tout : 1° une visite à Nazareth, au sudouest, visite à laquelle est rattachée 20 l'expression des sentiments d'Hérode à l’occasion de la renommée de Jésus qui va croissant et qui rappelle à ce roi la personne et le meurtre de Jean-Baptiste; 3° la parole d'Hérode fournit à l’évangéhste l’occasion de raconter le meurtre du Précurseur ; 40° une excursion vers la côte nord-est de la mer de Génézareth, près de l'embouchure du Jourdain, où a lieu la première multiplication des pains; 5° l’apaisement de la tempête et le retour à Capernaüm ; 6° la discussion sur les purifications ; 70 une excursion vers l'extrémité nordouest de la Galilée, jusqu’aux confins de la Phénicie, et la guérison de la fille de la femme cananéenne ; 8° le retour au sud par la contrée située à l’est de la mer de Tibériade, et la seconde multiplication des pains, 9 l’arrivée dans la plaine de Génézareth et divers entretiens avec les Juifs et
avec les disciples ; 10° une nouvelle excursion vers l’extrémité septentrionale du pays, jusqu'aux sources du Jourdain, et l’entretien de Césarée de Philippe : Jésus le Messie, mais le Messie souffrant; 11° la transfiguration ; 120 la ouérison de l’enfant lunatique; 130 la seconde annonce de la Passion; 140 le retour à Capernaüm et le paiement du didrachme; 15° la lecon d’humilité donnée aux disciples.
Cette série de faits se retrouve à peu près la même dans Marc jusqu’au n° 8 et dans Marc et Luc à partir de là jusqu’à la fin. Elle aboutit, comme les parties précédentes, à un grand discours destiné à régler les relations entre les membres de la nouvelle communauté spirituelle formée
autour de Jésus.
Le quatrième discours : L'Église et les rapports entre ses membres (ch. XVIII).
Ce discours, comme les précédents, renferme un certain nombre d'éléments hétérogènes et, comme eux, se rattache à la narration suivante par la formule : « Et 1l arriva que, lorsque Jésus eut achevé ces discours... » Il commence par une leçon d’humilité donnée aux disciples à l’occasion d’une altercation qui avait eu lieu entre eux et que Matthieu n’avait pas mentionnée, mais dont parlent positivement Marc (IX, 33 et )34 et Luc (IX, 46). Il s'agissait de savoir lequel d’entre eux serait le plus grand dans le Royaume du Maître. L’avertissement qui suit sur les scandales donnés aux faibles se rattache peut-être à un autre fait que Marc et Luc placent à ce même moment (Marc IX, 55. 39; Luc IX, 49): l’esprit de jalousie qu’avaient montré les disciples envers l’homme qui chassait les démons au nom de Jésus sans les accompagner. La parabole de la brebis perdue, qui suit
sous une forme très abrégée, ne se rattache que difficilement à ce contexte. Sa vraie place et sa vraie forme ressortent de Luc XV, 1. Si l’on pense au conflit entre les disciples qui avait eu lieu sur le chemin, on peut bien supposer que la personne de Pierre y avait joué le rôle principal, et l’on comprend la question de cet apôtre sur le pardon des offenses et la parabole qui termine le discours (XVII, 94-35). Mais le passage essentiel de ce discours se trouve dans les v. 15 à 20. Jésus, contemplant le groupe de ceux qui se sont réunis spontanément autour de lui, le désigne pour la première fois du nom d’Eglise (« assemblée convoquée » par lui) et donne des directions sur la manière d’apaiser les conflits qui peuvent s'élever dans son sein.
Ce moment et ce discours montrent d’une manière trés remarquable le rapport d’emboîtement, si l’on peut ainsi dire, qui existe entre nos trois récits synopliques. Plusieurs paroles de Jésus dans Matthieu ne peuvent s’expliquer qu'en les rapprochant de faits racontés uniquement dans Marc et dans Luc.
Cette dernière période du ministère galiléen prend une importance toute particulière par l'entretien de Césarée de Philippe (Matth. XV, 13 et suiv.). Jésus, après avoir constaté par une interrogation et par la réponse de Pierre le degré de foi auquel les disciples sont déjà arrivés, c’est-à-dire leur croyance en lui comme Messie, ouvre un tout nouveau chapitre de son enseignement, et commence à leur dévoiler la manière dont il doit réaliser ce rôle, en leur découvrant pour la première fois la perspective inattendue et redoutable du Messie souffrant et, comme corollaire, celle de l’Église de la croix. C’est la troisième phase de l’enseignement de Jésus. La première avait été l’essai d'amener le peuple au sentiment de sa déchéance morale, en rétablissant dans sa conscience la connaissance des vrais rapports
entre l’homme et Dieu (ch. V-VIP. Puis, avec l’enseignement en paraboles (ch. XIII), avait commencé la révélation du vrai Rovaume des cieux, découlant de cette notion de la sainteté. À Césarée de Philippe commence celle de la manière douloureuse dont doit se réaliser le salut messianique. Dans la première phase Jésus avait appelé le peuple entier ; dans la seconde il avait instruit les croyants ; dans la troisième 1l prépare les apôtres à ce qui doit suivre.