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chez Marc, la relation entre la ruine de Jérusalem et la Parousie reste toujours, chez lui aussi, fort étroite.
Ou bien, sans vouloir décider quels ont été les termes exacts dont s'est servi Jésus, 1l faut supposer, si nous ne voulons pas le mettre en contradiction avec lui-même, que dans ce passage du discours nos deux textes ne répondent pas exactement à sa forme primitive. Et, si l’on y réfléchit, ce fait n'aurait rien d’inexplicable. Dans la question adressée à Jésus par les disciples (v. 5), on voit que, dans leur pensée, la ruine de Jérusalem devait être le signal du retour glorieux de Jésus et de la fin de l’économie actuelle. Cette intuition résultait chez eux de la prophétie de l’A. T., dans laquelle le jour du Seigneur
comprenait à la fois le jugement final d’Israël et le châti-
ment décisif des peuples païens avant l’établissement du
Royaume divin (Zachar. XIE et XIV; Mal. II et IV). La
ruine d'Israël leur paraissait donc devoir être suivie immédiatement de la consommation des choses. C’est dans cet esprit qu'ils interrogeaient et dans cet esprit qu'ils écoutaient. Quand un contenant trop étroit doit recevoir un contenu qui le dépasse, ce contenu, pour y entrer, doit naturellement être plus ou moins fortement comprimé et resserré. Peut-être en a-t-il été ainsi de la pensée de Jésus qui débordait infiniment l'attente de ses disciples et, en
général, de tous les autres [sraélites. Ajoutons que, quand
Jésus disait aux apôtres : « Veillez, car ce jour-là tombera sur vous comme un filet, » ils ont pu facilement s’appliquer à eux-mêmes, comme individus, ce que Jésus leur recommandait comme représentants de toutes les générations de croyants, dont il déclare lui-même qu’il ignorait le nombre. |
Après cela, il reste cependant une autre possibilité qu’on
ne doit pas taire : c’est que l'expression : la tribulation de
APCE
ces jours-là, renferme dans la pensée des évangélistes non seulement la catastrophe elle-même, mais cet événement avec tout l’état de choses qui en est résulté : la disparition d'Israël du nombre des peuples, l'occupation de son pays par les nations païiennes et la transmission à celles-ci du Royaume de Dieu. Quel cœur juif ne reconnaîtrait pas dans cet état qui dure encore, la continuation de la grande tribulation qui a commencé avec la ruine de Jérusalem. Dans ce sens large du mot fribulation, la parole de Jésus dans Matthieu et Marc s'accorde complètement avec le terme employé par Luc: «Les temps des Gentils. » Le mot aussitôt ne signifierait pas dans ce cas {ôl après, comme lorsqu'il est précédé de la mention d’un fait particulier, mais serait pris dans le sens qu’il doit avoir aprés la description d’un état de choses : subitement, soudain. Il correspond ainsi exactement au terme éxtovnc, subit, de Marc (XIE, 36) et à celui de œigviôtos, imprévu, rapide, de Paul (1 Thess. V, 3). Ce mot tranche énergiquement avec les termes etonvn et acodhex, paix el sürelé, par lesquels la- pôtre caractérise l’état moral de la société à ce moment-là. On peut comparer l'expression ebdéws werx oroudñc de Marc VI, 25, à la suite de l'interruption du repas, causée par la délibération d’'Hérodias et de sa fille.
9° Le cinquième morceau, v. 32-36, contient l’application pratique de tout le discours, elle se résume dans ce mot : Veillez! Les trois synoptiques développent cette application chacun à sa manière. Mais tous trois s'accordent dans la leneur de la parole du v. 34, où Jésus déclare que toutes ces choses s’accompliront du temps de cette génération. Comme le montre Holizmann (Hand-Commentlar, ad. h. 1), d’après Hérodote, on comptait trois générations par siècle, le temps d'une génération équivalant à 30-40 ans. Si on explique d’après cela la date du
v. 94, Jésus aurait annoncé que l’événement auquel elle se rapporte aurait lieu, au plus tard, une quarantaine d'années après son départ. Quel est cet événement? Holtzmann, Weiss et la plupart répondent : la Parousie. A l’objection que Jésus n'aurait pas pu espérer que l’Evanoile serait prêché à tous les peuples dans un si court espace de temps, Weiss n’hésite pas à répondre que Jésus ne se rendait pas compte de la grandeur du globe. Jignore quelle idée avait Jésus de la grandeur du globe. Esaïe parle déjà des Sinim, qu’il oppose aux peuples de l’extrême Occident (XLIX, 12). S'agit-il des Chinois, comme on l’a parfois pensé? Cela prouverait que l’on n’ignorait pas l'étendue du continent asiatique. Mais ce qui est certain, c’est que tous les autres passages que nous avons cités plus haut, supposent un bien plus long avenir de l'Eglise sur la terre que les quarante années qui se sont. écoulées entre les années 30 et 70. Klostermann à proposé une explication qui ferait tomber la difficulté ; c’est d'appliquer les mots : celle généralion, non pas à la génération contemporaine de Jésus, mais à celle qui vivra au commencement de la crise dernière. Les hommes qui assisteront aux signes précurseurs de la Parousie, en verront aussi la fin, tant la marche des choses sera rapide. La parabole du figuier (v. 28) convient très bien à ce sens, mieux certes que l'interprétation ordinaire ; il semble même positivement exigé par l'expression : « Lorsque vous verrez » (Luc XXI, 31). Mais deux passages parallèles ne permettent pas d'accepter ce sens pourtant si séduisant. Jésus dit (Matth. XXHIT, 36) : « que la punition de tout le sang innocent répandu depuis celui d’Abel viendra sur celle génération », et (Luc XI, 50) : «que le sang de tous les prophètes, répandu depuis la création du monde, sera redemandé à celle génération, » ce qui ne peut s'appliquer
qu'à la génération qui l’a crucifié et qui a ainsi comblé la mesure de l’hostilité du peuple contre son Dieu. C’est donc bien à la génération au milieu de laquelle il vivait que pensait Jésus en déclarant que l'événement dont il voulait parler, aurait lieu avant qu’elle eût passé. Mais quel est cet événement? L'opinion de Wesss, Holizmann et de tant d’autres, qu'il s’agit de la Parousie, est sans doute le sens auquel conduit le plus naturellement le contexte. Mais le contexte ne peut pas décider la question; car nous savons combien souvent il arrive aux évangélistes de déplacer les paroles de Jésus. Dans le récit apostolique traditionnel, on tenait moins à la situation dans laquelle les paroles avaient été prononcées qu'à la teneur des paroles elles-mêmes; et un changement de siluation pouvait certainement en modifier l'application. Ainsi l’exhortation à la réconciliation (Matth. V, 25 et suiv.), qui dans ce contexte ne peut se rapporter qu'à la réconciliation entre frères, telle qu’elle est placée dans le contexte de Luc (XII, 98), s'applique évidemment à la réconciliation avec Dieu. Ainsi encore, le tableau de lesprit impur qui revient dans sa demeure et la trouve bien balayée et ornée, après l’avoir un moment quittée, s'applique (Matthieu XII, 45) au peuple d'Israël tout entier, tandis que, d’après le contexte de Luc (XI, 24 et 95), il s’agit des rechutes qui suivaient les guérisons superficielles des possédés accomplies par les exorcisles juifs. Dans ces deux cas, l’application résultant du contexte de Luc est certainement préférable. Il en est peut-être autrement dans les cas suivants : La parole de Jésus sur le blasphème contre le Saint-Esprit paraît mieux placée dans le contexte de Matthieu (XIE, 51), que dans celui de Luc (XII, 10). De même encore l’exhortation à ne pas descendre dans sa maison pour emporter ses meubles, etc., qui, dans le contexte de Luc (XVI, 30. 31), est
rattachée au moment de la Parousie, dans Matthieu est rapportée avec plus de vraisemblance au moment de la fuite, lors de la ruine de Jérusalem (XXIV, 17. 18).
Il peut donc s’être passé quelque chose de semblable à l'égard de notre v. 34; sa place a pu être intervertie et son application ainsi modifiée, et cela d’autant plus facilement que les deux discours que Jésus a prononcés, lun, sur la fin de la théocratie (Luc XXTD), l’autre, sur la fin de l’économie actuelle (Luc XVID), se trouvent fondus en un seul Matth. XXIV et Marc XII Immédiatement après la parole du v. 34 (dans Marc v. 30) se trouvent dans Matth. v. 36 (Marc v. 32) ces mots : « Mais quant à ce jour-là et à l’heure, personne ne le connaît, ni les anges des cieux, ni le Fils, mais le Père seul. » Remarquons 1° que ce verset qui se rapporte à la Parousie — tout le monde en convient — commence par la particule adversative d£, mais ; ce qui oppose nettement ce jour au Jour précédent (v. 34); 2° que dans les deux textes (Matth. v. 36 et Marc v. 52) est employé le pronom éxevn, ce jour-là, en parlant du jour et de l’heure de la Parousie, en opposition au pronom aÿrn, celle génération-ci (Matth. v. 34; Marc v. 30); et surtout 30 que la connaissance que Jésus se refuse à lui-même, quant à la Parousie (v. 36; Marc v. 52), est absolument opposée à la connaissance dont il fait preuve par rapport à l'événement mentionné-au v. 34. Cet événement ne peut donc être la Parousie et n’a pu être, dans la pensée de Jésus, que l’autre fait essentiel traité dans ce chapitre, c’est-à-dire la ruine de Jérusalem. Cette parole est donc parallèle à celle que nous avons déjà remarquée ch. X, 25, où l’idée du retour de Jésus est appliquée aussi à cet événement. Les deux textes de Matthieu et de Marc présentent ici les mêmes particularités.
Colani, désireux de ne pas attribuer à Jésus, simple
homme selon lui, l’espoir fantastique d’un retour glorieux du ciel et de la tenue des assises suprêmes de l’humanité, a proposé d’envisager ce chapitre comme une petite apocalypse composée par un écrivain du temps, peu avant la ruine de Jérusalem !. Cette feuille volante, d’origine juive selon Colani, judéo-chrétienne selon d’autres, serait tombée entre les mains de l’auteur de notre évangile qui l’aurait insérée dans son ouvrage, comme discours de Jésus. Cette hypothèse a obtenu l’assentiment de plusieurs d’entre les critiques modernes les plus éminents { Weizsœcker, Keim, Hilgenfeld, Weiffenbach, Mangold, Holtzmann, Renan, dans l’Antéchrist). On a même cru retrouver dans cette prophétie l’oracle dont parle Eusèbe {H. E. UT, 9, 9), qui fut publié au commencement de la guerre juive et qui aurait déterminé l’exode de l’église judéochrétienne. C’est une manière d’épargner à Jésus l’accusaiion de demi-folie, qu'il n’est pas facile de lui éviter au point de vue dogmatique de ces critiques. Mais il est évident que, quant à l’évangéliste personnellement, 1l envisageait ce discours comme prononcé par Jésus, au même titre que ceux des chapitres V-VIE, X, XII et XVIIT; car à sa suite il reprend le récit par la même formule par laquelle il avait conclu tous les autres discours (XX VI, 1): «Et il arriva que Jésus, après avoir terminé tous ces discours, dit à ses disciples. » Serait-il possible qu'il eût puisé ce discours à une source absolument diftérente de celle d’où il avait tiré les quatre précédents? Cela est d'autant plus improbable que ce dernier discours est absolument semblable aux autres, soit quant au style, qui ne diffère en rien de celui du reste de l’évangile, soit quant au mode de composition, qui repose, comme celui
1 Jésus-Christ et les croyances messianiques de son temps, 1864, 2e éd.
des quatre précédents, sur le même procédé d’agglomération d'éléments divers. On ne comprendrait pas non plus, si ce discours était la reproduction d’un document écrit, les différences considérables qu'offre la rédaction de Marc, soit que l’une des deux rédactions ait été tirée de l’autre, soit que toutes deux proviennent du même document supposé. Puis, ce qui serait encore plus difficile à comprendre, c’est qu’au moyen de cet oracle unique, il fût venu à l’idée de Luc de composer deux discours complètement différents et de situation et de contenu (XVII et XXI). Enfin, comment croire que le premier évangéliste, qui a reproduit dans tout
son écrit d’une manière incomparable l’enseignement de
Jésus, tel que le transmettaient les apôtres, eût accordé sans scrupule une place si décisive au contenu d’une feuille volante qui serait tombée accidentellement entre ses mains! C'est ce qu’une critique non prévenue ne saurait admettre. J'en trouve avec plaisir la preuve dans le travail récent de Tailius, Das Verhültniss der Herrnworle im Marcus- Evangelium zu den Logia des Matthœus, publié dans lécrit Theolog. Studien (p. 284-331), où l’auteur prétend que le discours de Marc (ch. XII) a été tiré des Logia de Matthieu, mais non d’une source étrangère. Enfin que gaone-t-on à une supposition aussi arbitraire que celle de cette « petite apocalypse » d’origine inconnue? Ce que Jésus s’y attribue, n’est au fond que ce qu'il a déclaré sur lui-même en maints autres endroits. Ce fait de son retour en gloire pour juger l'humanité, nous le trouvons affirmé dans une foule d’autres paroles que nous citerons tout à l'heure. Et quant à l’oracle dont, parle Eusèbe, il est assez naturel de penser qu'en voyant se préparer la guerre avec Rome, les chefs de l’Eghse reconnurent dans une délibération solennelle que le moment d'appliquer l'avertissement du Seigneur était arrivé. Peut-
être une décision dans ce sens fut-elle prise alors et une prophétie prononcée à cette occasion. Le corps des Anciens communiqua-t-1l cette décision aux églises en leur indi- quant, comme lieu de refuge, la contrée de Pella au delà du Jourdain? Je pense avec Weiss que quelque fait de ce genre aura pu occasionner le rapport d'Eusébe, sans qu’il faille recourir à l’hypothèse si étrange de Coluni.
Le succès de cette hypothèse hardie est dû sans doute à la inême cause que son origine, le désir de ne pas mettre au compte de Jésus des assertions qui auraient trahi chez lui, pense-t-on, un comble d’exaltation. Seulement cet effort ne sert absolument de rien, puisque les mêmes assertions se retrouvent dans le reste de lévangile, et en si grand nombre qu'aucune opération arbitraire ne peut les en faire disparaitre; ainsi VII, 29 et 93: « Plusieurs me diront en ce jour-là, Seigneur, Seigneur!... mais je leur déclurerai.…..; » X, 33 : « Quiconque me confessera.…. 7e le confesserai aussi... et quiconque me reniera,.… 7e le renierai aussi devant mon Père...; » XVI, 27 : « Le Fils de l’homme viendra dans la gloire de son Père avec ses anges, et alors 2 rendra à chacun selon son œuvre; » XII, 50: «Au temps de la moisson, je dirai aux moissonneurs... » et v. 41 : « Le Fils de l’homme enverra ses anges qui rassembleront ceux qui font l’iniquité et les jetteront hors de son royaume dans la fournaise de feu...; » XIX, 28 : «Dans le renouvellement..., quand le Fils de l’homme s’assiéra sur le trône de sa gloire... » XXV, 31: « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous ses anges avec lui, alors il s’assiéra sur le trône de sa gloire, et toutes les nations seront rassemblées devant lui, et il séparera..…. > Enfin XXVI, 64 : « Dès maintenant vous verrez le Fils de l’homme assis à la droite de la puissance et venant sur les nuées du ciel » (Marc XIV, 62). Jésus revenant après une
longue absence pour juger et tenir les assises finales : voilà le contenu du discours Matth. XXIV à XXV, et ce contenu se retrouve intégralement, point pour point, dans les paroles que nous venons de citer, de sorte que l’expédient proposé par Colani, malgré le succès qu'il a obtenu, est non seulement arbitraire et invraisemblable, mais encore complètement inutile.
Remarquons que, si XXVI, 1 l’auteur reprend le cours de la narration après ce discours exactement comme après tous les précédents, par la formule ordinaire en pareil cas, il ajoute iei exceptionnellement le mot mavrus, {ous, comme pour faire entendre qu'il arrive à la fin du. recueil d’où il les a tirés.
Avant d'en venir à cette formule finale, l’auteur intercale encore quatre morceaux qui se rattachent à ce qui précède pour le sujet, mais non pour le moment où ils sont placés. L’un se retrouve dans Luc XII, 41-48, où il se rattache à un avertissement donné aux futurs conducteurs de l'Eglise sur le jugement qu'ils auront à subir. A ce passage, transposé ici par Matthieu, se rattachent deux paraboles décrivant le jugement de l'Eglise, celle des vierges et celle des talents (ch. XXV), la première portant sur la nécessité d’une vie spirituelle non interrompue; la seconde, sur lobligation de l’activité pratique pour la cause de Christ. Celle-ci a un bref parallèle, Marc XII, 34, dans la même situation. Enfin ce grand ensemble se termine, XXV, 51 et suiv., par le tableau du jugement universel: toutes les nations rassemblées devant le Christ glorifié pour être jugées par lui (v. 32). Il s’agit sans doute des nations déjà évangélisées, comme cela était prédit XXIV, 14. L'amour actif et pratique est posé dans ce tableau solennel comme condition du salut, la foi étant supposée comme son principe (v. 40). |
LA PASSION (ch. XXVI-XXVII).
Dans cette partie du récit, le fil des événements étant beaucoup plus serré, le parallélisme entre les trois narrations est aussi plus constant que dans tout le reste de la narration évangélique. Il se rapproche de celui que nous avons constaté dans la dernière période du ministère galiléen. Matthieu et Marc marchent en particulier dans un accord presque complet, sauf de petites adjonctions ou omissions qui distinguent les deux récits. La narration de Luc est absolument indépendante de celle aes deux autres. Ce qui caractérise celle de Matthieu, ce sont les citations prophétiques qui accompagnent la plupart des faits rapportés. [l importait particulièrement à cet évangéliste de justifier par la prophétie tous les détails de cette mort de la croix, qui était le grand scandale pour les Juifs, et de changer ainsi en motif de foi la principale raison sur laquelle s’appuyait leur incrédulité.