‹ Introduction au Nouveau Testament (volume 2)Chapitre 36 sur 110 · CO · texte numérisé non relu

CO

LA RÉSURRECTION (ch. XXVIIT).

Ici encore les récits de Matthieu et de Marc marchent étroitement unis, tandis que celui de Luc s’en écarte de plus en plus. Matthieu ne raconte que deux faits principaux : la visite des femmes au tombeau, qui occasionna la connaissance du grand événement, et l'apparition de Jésus en Galilée dans laquelle il annonça lui-même aux apôtres son élévation à la souveraineté universelle, promise au Messie

(Ps. IT et CX). Il les assura aussi de son secours permanent pour l’accomplissement de la tâche qu'il leur confiait, celle d'amener toutes les nations à recevoir sa Parole. Cette affirmation solennelle dans la bouche de Jésus est le dernier mot de notre évangile ; c'est le sceau apposé à sa dignité messianique proclamée dès le premier mot de cet écrit. Le programme du livre est démontré accompli. Telle est l’unité fortement conçue et exécutée de cet ouvrage : commencement, milieu, fin, tout est pénétré d’une seule grande pensée. L’A. T. disait en terminant (Mal. IF, 1) : «Il vient.» Le Nouveau, en s'ouvrant par le premier évanaile, dit: « Îl est venu. » Dans ces conditions on coniprend sans trop de difficulté que l’auteur, dominé tout entier par cette solennelle pensée, n'ait pas senti le besoin de s'arrêter longuement à rapporter tous les faits de détail par lesquels les apôtres furent amenés personnellement à la conviction subjective de la réalité de la résurrection. Le détail des diverses apparitions qui avaient si inébranlablement relevé et fondé leur foi, ne rentrait pas nécessairement dans le cadre d’un récit aussi objectif que celui de Matthieu. Ce qu’il avait à rappeler après le fait de la résurrection, c'était la déclaration finale par laquelle Jésus avait annoncé son élévation suprême aux apôtres, en leur confiant leur tâche future.

La formule du baptême, que l'auteur place en ce moment dans la bouche de Jésus, est déclarée par plusieurs critiques postérieure au temps apostolique. D’après eux, la forme primitive aurait été simplement le baptême au nom de Jésus, comme le prouveraient les épîtres et le récit des Actes. Mais l'emploi du nom de Dieu (le Père) dans ce rite solennel était indispensable, car il servait à séparer le néophyte païen de son ancienne religion, tout comme le nom de Jésus séparait le néophyte juif du judaïsme. Et

quant à la mention du Saint-Esprit, elle ne peut faire doute, car elle est positivement rappelée 1 Cor. VI, 11, où la formule indiquée dans Matthieu est librement reproduite : « Vous avez été lavés.. au nom du Seigneur Jésus et par l'Esprit de notre Dieu.» Un autre passage qui ne permel pas de douter de la mention du Saint- Esprit dans le baptême apostolique, c’est le fait raconté Act. XIX, 1 et suiv., où Paul s'étonne de ce que certains disciples de Jean, tout en ayant été baptisés, n'aient pas entendu parler d’un Saint-Esprit. L’étonnement de l’apôtre ne s’explique que si le nom du Saint-Esprit figurait expressément dans la cérémonie primitive du baptême. Si l’on compare 1 Cor. XII, 4-6 et surtout 2 Cor. XII, 15 : « La grâce de Jésus-Christ, l'amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit,» on se convaincra que la formule du baptème, telle que l'indique Matthieu, était bien conforme à la conscience de l'Eglise apostolique.

LE PLAN

Ce plan est parfaitement clair; il répond simplement à la marche de l’histoire sans prétendre l'expliquer ou en rendre compte : enfance, avènement, ministère galiléen, passage en Judée, ministère à Jérusalem, Passion, Résurrection. En outre, à ceriains moments de cette narration sont placés quelques grands discours, correspondant chacun à l’un des enseignements principaux prononcés à ce momentlà, mais tous accrus par l’adjonction d'éléments homogènes au sujet central et appartenant à d’autres situations. Je ne pense pas qu’il y ait à chercher un plan plus systématique, comme le fait Weiss, qui divise en cinq parties : Aprés les

récits de l’enfance et les circonstances préparatoires(f, 1-IV, 22), |. Jésus enseigne et guérit ([V, 23-IX, 34; IT. L’incrédulité se développe (IX, 35-XIV, 12), HI. Dés XIV, 15, suit une série de faits du ministère galiléen sans idée dominante jusqu'à XX, 16; IV. Dés XX, 17, le départ pour Jérusalem et l’activité dans cette ville; V. Passion et Résurrection (XXVI-XX VII). Ce plan, habilement expliqué par cet auteur au moyen des deux sources qu’il croit combinées dans notre évangile, a le tort de méconnaître le point final du ministère galiléen, si nettement marqué dans le récit de Matthieu (XIX, 1), aussi bien que dans les passages parallèles des deux autres synoptiques, après le dernier retour à Capernaüm (Mare X, 1; Luc IX, 51). — Keim insiste surtout sur le parallélisme de IV, 17 et de XVI, 21; le premier de ces passages indiquant le commencement de la prédication en général, et le second la première révélation du Christ souffrant, avec laquelle s'ouvre la seconde partie du livre, intitulée par lui «la marche à la mort.» — Hollzmann reconnait la division bien marquée XIX, 1, où est indiqué le départ pour Jérusalem. Jusqu’alors, si je comprends bien, il répartit les faits du ministère galiléen en (rois groupes qui se rattachent aux grands discours comme points d'appui; le premier (IV, 23 à IX, 54), au sermon sur la montagne; le second (IX, 35 à XII, 58), au discours du ch. X; le troisième (XIV à XVII aboutit à celui du ch. XVIIL. Suivent les deux dernières parties de l’histoire : 1) XIX à XXV, et 2) XXVI à XXVIIL Cest une répartition semblable à celle que j'ai proposée. Voir Hand-Commentar, p. 5 et 6.

La division suivante a été proposée récemment par M. £. Rœhrich dans son écrit : La composition des Evangiles, 1897. Après le préambule, six parties : I. Le royaume des cieux (V, 12-XIT, 52), subdivisé en : a) le chef; b) les

ouvriers ; c) les signes ; d) la marche; Il. L'opposition au royaume (XIIE, 53-XVI, 4); IL. L'Eglise (XVI, 5-XX, 28); subdivision : a) son fondement ; b) le devoir de ses membres; c) sa mission sociale; d) ses prérogatives; IV. La prophétie du royaume (XX, 29-XXV, 46); V. La Passion (XXV, 1-XXVII, 66) ; VI. La Résurrection (XX VIII). Ce mode de groupement me parait très artificiel. Il est aisé de voir que les morceaux ne rentrent que d’une manière forcée sous les titres indiqués. Puis, on retrouve 1c1 la faute commise par Weiss, celle d'effacer la principale division marquée par l’auteur lui-même (XIX, 1). Ce qu'il y a de vrai dans ce plan, comme dans celui de Weiss, c’est de bien distinguer des premiers et heureux commencements de l’œuvre de Christ le développement de l’opposition à cette œuvre. Mais c’était là un fait qui s’entendait de soimême. Pour moi, je ne pense pas qu’un schématisme logique ait présidé dans l’esprit de l’auteur à la marche générale de son récit. Voici quel me parait être le plan du premier évangile :

Les sept grandes parties ont été indiquées plus haut (p. 146 à 147). Je ne reprends ici que la marche de la troisième, celle du ministère galiléen, la partie la plus compliquée, et je la résume comme suit :

A. Les débuts, aboutissant au sermon sur la montagne (IV, 12-VIL, 29) et se groupant autour du thème prophétique IV, 14-16. |

B. La partie centrale, comprenant :

a) Un groupe d’actes de souveraineté messianique (VILLE, 1-X, 42), aboutissant au discours du ch. Xet ayant pour thème prophétique la parole d’Esaïe citée VIIT, 17 :

b) Un groupe de paroles de sagesse messianique (XI, 1-XHIT, 58), aboutissant aux discours du ch. XIIT et ayant pour thème prophétique le passage d’'Esaïe cité XII, 17-21 ;

c) Les voyages d’excursion aux extrémités septentrionales

de la Terre-Sainte (XIV, 1-XVITE, 35), aboutissant aux discours du ch. XVII et reposant encore sur le texte prophétique du ch. IV relatif au ministère du Messie en Galilée.

La marche des autres parties se comprend d’elle-même.

C'est donc avec raison que Wezzsæcker s'exprime ainsi: «On ne saurait nier que Pévangile de Matthieu soit une composition bien conçue et bien exécutée d’un bout à l’autre » (Unters., p. 131); Keim dit également : « Le plan du livre est soigné, simple, d’une clarté frappante, transparent et très bien exécuté » {Gesch. Jesu, 1, p. 52).

Æraits Caractéristiques du premier évangile.

A. Au point de vue hisloriographique.

Deux traits principaux me paraissent distinguer cet écrit, sous ce premier rapport.

1. La prépondérance de l’élément didactique sur Pélément narratif : plus de la moitié du livre contient des “discours et des entretiens. Et cette préférence ne se manifeste pas seulement dans l’ensemble du récit, mais encore dans la manière dont sont racontés les traits particuliers. On est frappé à chaque instant de l’absence de tous détails propres à décrire les faits et à en reproduire la couleur locale. Il suffit de comparer le récit de la guérison du paralyüque de Capernaüm (Matth. IX, ! et suiv.) avec le récit du même fait dans Marc (If, 1 et suiv.) et dans Luc (V, 17 et suiv.), ou celui de la guérison du domestique du centenier (Matth. VII, 5 et suiv.) avec le récit corres- - pondant de Luc (VIF, À et suiv.), pour constater combien le premier évangéliste se préoccupe peu de la description

é ‘ . TRAITS CARACTÉRISTIQUES. 201

des faits qu'il rapporte et comment il court dès l’abord à la parole finale de Jésus comme à la chose vraiment essentielle qui dévoile le sens religieux du fait rapporté. De là également l'absence de toute prétention à lexactitude chronologique. Les formules : après cela, voici, en ce lempsla, sont de simples transitions sans valeur historique, et on ne peut commettre de plus grande erreur que celle d'£Ebrard, qui a essayé de reconstituer ce qu'il appelle l’acoluthie (la suite historique) des faits au moyen de telles formules. Pour peu que l’auteur eût prétendu observer un ordre chronologique, il n’eût pas divisé la partie centrale du ministère galiléen, d’après un ordre de matières, en deux groupes, l’un, d’actes de puissance, l’autre, de paroles de sagèsse, deux éléments qui alternaient à chaque instant dans l'activité du Christ.

9. Cette négligence apparente, au point de vue historique, montre que l’évangéliste était dominé par une préoceupaion supérieure à celle du simple récit des faits. Ce qu'il voulait, c'était de faire ressortir le sens des faits plutôt que d’en décrire le détail. C’est ici le second trait particulier de cette narration. L'auteur tient surtout à montrer dans les faits de l’histoire de Jésus la réalisation du tableau messianique réparti en traits disséminés dans les révélations de l’ancienne alliance. En comparaison avec ce but principal, la peinture minutieuse des faits n'avait à ses veux qu’un intérêt secondaire. Il y a constamment une thèse à la base du premier évangile; c'est ce qui le rapproche du quatrième et ce qui le distingue des deux autres synoptiques. Cette thèse, c’est la dignité messianique de Jésus.

B. Au point de vue doctrinal.

Baur et son école ont cru pouvoir constater deux points INTÉ AU-N. T. 1E — 14

de vue contradictoires dans cet écrit. D’un côté, ils y trouvent les traces d’un étroit particularisme judaïque : la loi mosaique maintenue au sein de l'Eglise jusque dans ses moindres prescriptions (V, 17 et 18); l'observation rigoureuse du sabbat (XXIV, 20); la défense de prêcher aux paiens et aux Samaritains, qui sont comparés à des chiens et à des pourceaux auxquels 1} ne faut pas jeter les perles évangéliques (VII, 6; X, 5); la prédication du salut limitée à la maison d'Israël (XV, 24) ; la condamnation de Paul et de ses adhérents comme de gens qui pratiquent l’iniquité, tout en ayant à la bouche le nom du Seigneur (VIT, 21-23); Paul lui-même représenté comme l'ennemi qui sème l’ivraie dans le champ (XIII, 98), et menacé d’être relégué à la dernière place dans le Royaume pour n’avoir pas respecté les commandements de la loi, même jusqu'aux plus petits (V, 19). — Et puis, d’autre part, dans ce même évanoile, une foule de faits et de paroles empreints du plus large esprit évangélique : la loi ne devant durer que jusqu’à Jean- Baptiste (XI, 12 et 15) ; la miséricorde préférable au sacrifice (IX, 13; XII, 7); le Fils de l’homme maître du sabbat (XIE, 8); la souillure morale provenant non de ce qui entre dans l’homme, mais de ce qui sort du cœur (XV, 18. 19, parole qui renferme en principe l'abolition de toute la législation lévitique); l'annonce de la destruction prochaine du temple, et par conséquent de l’abrogation de tout le système des sacrifices (XXIV, 2); les pierres du Jourdain pouvant être transformées par la grâce divine en enfants d'Abraham (II, 9); le Royaume prêt à être transféré à une autre nation plus fidèle (XXI, 43); les étrangers venus d'Orient et d'Occident, remplaçant les Juifs non croyants à la table patriarcale (VIII, 11. 49); le pardon des péchés accordé à la foi seule (IX, 2); l'Evangile destiné à tous les peuples (XXIV, 14); toutes les nations admises dans

l'Eglise à la condition unique du baptême et de l’acceptation des commandements de Jésus, sans qu’il soit plus question de la circoncision et d’aucune prescription légale {XXVIIT, 19); enfin, quiconque est travaillé et chargé, invité à venir chercher le repos auprès de Jésus, sans avoir à se charger d’un autre joug que du sien (XI, 28-50).

Comment concilier deux points de vue en apparence si contradictoires? L'école de Baur a résolu cette question en admettant que notre évangile était composé de deux couches ; l’une, [a primitive, appartenant à un écrit strictement judéo-chrétien; la seconde, résultant d’un remaniement dans le sens paulinien, et destinée à faire pénétrer cet écrit dans les églises de la gentilité.

Cette solution peut-elle satisfaire? Elle supposerait de la part de l’auteur un procédé peu admissible. S'il voulait substituer, sans se démasquer, l’enseignement paulinien au judéo-christianisme légal, qui formait le fond de lécrit primitif, aurait-il laissé subsister telles quelles les déclarations appartenant à la tendance légale, en y en ajoutant simplement d’autres qui les contredisaient? N'eût-il pas été plus naturel et plus efficace, sinon de supprimer entièrement les premières, du moins de les modifier assez pour faciliter leur conciliation avec les secondes? Mais placer purement et simplement à côté les unes des autres les déclarations appartenant aux deux tendances opposées, ce n’était pas élever Eglise à un point de vue supérieur; c'était jeter sa conscience dans la perplexité.

Il y a plus : il est entièrement faux que les paroles allécuées par l’école de Baur, que nous avons citées plus baut, soient l’expression d’un judéo-christianisme légal. La parole XXIV, 20 n'implique point le maintien de l’observation légale du sabbat pour les croyants. La difficulté pour ceux-ci d'émigrer en un jour de sabbat pouvait provenir,

non d’un scrupule légal, mais de opposition dienee des Juifs présents, qui les verraient se mettre en marche en un tel Jour. La difficulté, ainsi comprise, s'accorde mieux avec l’autre obstacle mentionné ensuite et provenant de la circonstance extérieure d’un voyage en plein hiver. D'ailleurs Jésus avait toujours lui-même jusqu’à ce moment respecté le sabbat, et lorsqu'il parlait sur la montagne des Oliviers, 1l ne pouvait devancer les temps et supposer ses disciples convaincus ne de l'abolition du sabbat !.

La défense de prêcher l'Evangile aux païens et aux Samaritains (X, 9) n’était que temporaire, conformément au caractère purement préparatoire de cette première mission des Douze. De plus elle est adoucie dans Matthieu même par le mot u&Xov plutôt) dans le verset suivant et complètement levée XXVIIE, 19 dans l'instruction apostolique définitive. La limite que Jésus imposait momentanément aux apôtres, n’était autre que celle qu’il s'était imposée à luimême durant tout le cours de son séjour terrestre (XV, 24), et jusqu'à ce que la résurrection l’eût affranchi du mode d'existence juif sous la forme duquel il s’était approprié l'humanité (Rom. [, 4et 5; Gal. II, 4 et 5). L'application du mot l’énnemi à Paul, dans la parabole de l’ivraie (XII, 25 et 28), est selon Keim « une pure fable. » Jükicher rappelle avec raison qu’au v. 39 Jésus explique luimême cette image en disant : « L’ennemi, c’est le diable. ». Il est absurde de trouver dans la défense VI, 7 de jeter

1 C’est à tort que Reuss et Réville prétendent que Jésus s’est émancipé de l'observation sabbatique. Le joug qu’il a repoussé, n’a jamais été celui du IVe commandement; il n’a foulé aux pieds que les absurdes superfétations dont l’avait surchargé le pharisaïsme. Quant

à lui, il est resté toute sa vie, comme dit Paul, soumis à la loi et.

serviteur de la circoncision (Rom. XV, 8; Gal. IV, 4).

les choses saintes aux chiens une interdiction de prêcher l'Evangile aux paiens. Qu’aurait à faire un tel précepte dans un des premiers discours de Jésus? — Enfin la menace Matth. VII, 22. 93 ne s'applique pas au parti de Paul: car elle se retrouve exactement la même dans l’évangile paulinien (Lue VI, 46; XIII, 25-27).

Le passage le plus difficile à expliquer est certainement la parole Matth. V, 17-19. Nous devons ici tenir compte d’un fait important : rien de plus délicat que la position dans laquelle se trouvait Jésus vis-à-vis de la loi mosaique, dont il reconnaissait lui-même et dont tout le peuple proclamait avec lui l’origine divine. D’un côté, il avait la tâche d’en opérer ou du moins d’en préparer Pabrogation, et de l’autre, il ne pouvait travailler efficacement à ce résultat qu’en témoignant en parole et en action le respect le plus profond pour cette divine insütution. Quelle prudence à la fois et quelle netteté de vue ne lui étaient pas nécessaires pour ne pas se compromettre en traitant cette question ! Il fut guidé, ici comme en tout, par l'œil péné- trant de sa conscience morale, qui lui fit discerner de bonne heure la distinction entre la forme du commandement juif, enveloppe temporaire et nationale de la volonté divine, et le fond universel, permanent, humain, dirai-Jje, de la loi véritable, de l’essence du bien réel et permanent. A ce second point de vue, il n’y avait pas un commandement de la loi, même le plus petit, le plus purement rituel, le plus insignifiant en apparence, qui n’apparüt à sa conscience comme un élément de la sainteté parfaite à réaliser par l’homme. Ainsi, quand 1l lisait que tout gâteau d’offrande devait être saupoudré de sel, 1l discernait du premier coup d’œil la vérité morale, permanente, cachée sous celte forme passagère, le principe d'énergique sacrifice et d'austère sévérité qui doit dominer toute la vie.

humaine (Mare IX, 49. 50); ou bien, quand il étudiait tel autre de ces plus pelils commandements, comme celui de ne pas mêler de miel au gâteau d’offrande ou celui de ne pas cuire le chevreau dans le lait de sa mère, il découvrait | aussitôt par lœil du cœur l'élément de moralité humaine, permanente, reflet de la sainteté divine, qui en faisait le fond. Et ce fut en vertu de cette distinction entre la forme juive et le fond humain qu’il put à la fois enseigner la permanence et l’abolition de la loi, parce que, comme le dit Weiss, «il apprenait à la comprendre et à la pratiquer tout autrement que les Scribes et les Pharisiens. » Aimer Dieu et le prochain comme soi-même, c'était à ses yeux tout ensemble accomplir la loi dans son essence et posséder le moyen de s’en passer sous sa forme extérieure, exactement ce que dit Paul, Rom. XIE, 8-10 et Gal. V, 14. Jésus peut doné abolir le commandement légal, mais seulement en l’élevant à sa vérité supérieure. C’est encore ainsi qu'agissait Paul, lorsqu'il trouvait dans la défense d’emmuseler le bœuf au joyeux moment de la moisson (1 Cor. IX, 10) l'obligation pour l'Eglise d’entretenir ceux qui l’avaient fondée par un douloureux travail, ou lorsqu'il appliquait aux chrétiens d’Asie-Mineure (Eph. VI, 2 et 3) la promesse d’une longue vie dans la terre que Dieu leur avait donnée, comme s'ils habitaient eux-mêmes la terre de Canaan. On a souvent représenté — et c’est ce que font encore Holtzimann et Jülicher — le premier évangile comme lexpression d’un christianisme déjà affaibli et déchu de la vigueur primitive du spiritualisme paulinien et comme une transition au christianisme légal des siècles suivants. Mais il est dans cet écrit un enseignement qui devrait suffire à montrer jusqu'à quel point l'esprit du spiritualisme le plus primitif, l'esprit de Jésus lui-même, s’y est conservé intact et irréprochable. Ge sont les para-

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boles du vieux vêtement qu'il ne faut pas essayer de raccommoder avec une pièce de drap neuf, et du vin nouveau qu'il ne faut pas vouloir conserver dans les vieilles outres. Î[l est vrai que cet évangile insiste fortement sur la nécessité de l’œuvre morale. Mais Paul ne le fait-1l pas aussi dans chacune de ses épitres (Rom. Il, 6; 2 Cor. V, 10)?

La question que soulève le rapport entre la loi et l'Evan-

gile n’est pas de savoir si les bonnes œuvres sont ou ne sont pas nécessaires, mais quel est le vrai moyen de Îles produire. La tâche difficile et délicate de Jésus a été d’opérer sans révolution la transition du régime légal à la pure spiritualité évangélique, ou, comme dit Paul (Rom. VIF, 6),

de la vieillesse de la lettre à la nouveauté de lPesprit.

Son ministère a donc dû présenter constamment et simultanément deux faces, l’une respectueuse de l’ancienne économie, l’autre préparatoire de la nouvelle. Jésus luimême a caractérisé cetle position difficile, quand, à la suite de la parabole du vin nouveau et des vieilles outres, il a ajouté (Luc V, 39) cette remarque, au sujet des Juifs pieux sincérement attachés à la loi, qu’il rencontrait en si erand nombre autour de lui: « Personne qui boit du vieux vin n’a goût immédiatement au nouveau, car il dit : Le vieux est doux. » Ainsi s'expliquent les égards avec lesquels il a traité la question de la loi, ne cessant de tenir compte des scrupules des Israélites bien disposés. Nous sommes donc parfaitement d'accord avec Jülicher, quand il déclare «qu'il n’y a rien de plus faux (verkehrt) que d'envisager l'écrivain Judéo-chrétien, respectueux de l'Ancien Testament, qui a écrit notre évangile, comme un judaisant étroit, un rigoureux antipaulinien. » Il s’est tenu, au contraire, sur la ligne étroite qu'avait tracée le Seigneur, respectant la loi, mais en même temps semant à pleines mains les germes qui devaient, quand le temps serait venu, faire

éclater ce moule temporaire et surgir la vie nouvelle dans sa pure et éternelle spiritualité.

Werzsæcker me parait avoir exprimé excellemment la vraie manière d'envisager cette question difficile, quand il écrit ces mots : « Le principe de l'amour, vrai accomplissement de la loi, s'applique aux plus petites choses de la vie, comme aux plus grandes. Dans le sermon sur la montagne Jésus ne veut ni confirmer les institutions légales, ni les attaquer ; 1l les explique de manière à élever la pensée de ses auditeurs au-dessus d'elles; et il peut agir ainsi à leur égard parce qu’elles renferment réellement une vérité

qui les déborde; bien plus, il a dû agir ainsi, parce qu'il

devait tenir compte du respect profond qui retenait encore la conscience juive attachée à la constitution mosaïque » (Uniers., p. 390 et 351).

Un grand fait historique confirme ce que nous venons d'exposer et prouve que l’enseignement de Jésus a réellement dû présenter simultanément cette double face d’un particularisme qui se meurt et d’un spiritualisme naissant qui achève de lui donner le coup de mort. C’est le spectacle des trois partis qui se dessinérent dans l’Église apostolique après le départ de Jésus. On voit trois branches pousser presque simultanément sur le tronc de son enseionement : le judéo-christianisme étroit qui prétend maintenir l’observance légale dans l'Eglise; le sniritualisme de

Paul qui, rompant avec les formes mosaïques, déploie

hardiment toutes les richesses du spiritualisme définiuf; et, comme lien entre les deux, le christianisme mitigé de

l'Eglise judéo-chrétienne apostolique, qui, sans entraver

le puissant mouvement paulinien, se prévaut à bon droit de l'intérim de grâce, accordé encore pour un temps au judaïsme fidèle à la loi, jusqu'à ce que, par la ruine de Jérusalem, Dieu ait mis fin à ce régime théocratique in-

stitué par lui et pieusement respecté par Jésus lui-même.

Keim a nié énergiquement « le conflit domestique » que l’école de Baur a prétendu trouver dans notre évangile ; il l'appelle même «un attentat à l’organisme vivant de ce livre. » Quant à lui, il admet uniquement quelques interpolations peu importantes et, à mes yeux, trop arbitraires pour que je croie devoir m’y arrêter.

M. Réville rejette aussi l’idée d’un conflit doctrinal intérieur ; il trouve seulement une contradiction entre X, 23, où Jésus annonce que le Fils de l’homme viendra avant que les disciples persécutés aient fait le tour des villes d'Israël, et le ch. XXIV, où il parle de la prédication de l'Evangile dans tout le monde. Mais cette contradiction disparait si, par la venue du Fils de l’homme dont Jésus parle au ch. X, il entend le jugement d'Israël, la destructon de Jérusalem, jugement qui mettra fin à la mission apostolique palestinienne, inaugurée par le discours contenu dans ce chapitre. Les mots suivants : « Vous n’aurez pas achevé de faire le tour des villes d'Israël..…., » ne permettent pas de supposer que Jésus pense à la prédication universelle qui doit précéder la Parousie.

Nous terminons l'étude de ce point particulier par ce mot frappant de Jülicher : « Quelle ironie ne serait-ce pas dans l’histoire, si un évangile de tendance judaïsante ou essénienne avait conquis si rapidement les cœurs des chrétiens paiens qu’il fût demeuré jusqu’à aujourd’hui Pévanoile capital de la chrétienté, sur le type duquel l’image de Jésus-Christ est gravée dans tous nos cœurs !»

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