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malgré ce désaccord. L'autre parole remarquable que Matthieu seul a également conservée et dont le souvenir s'explique facilement par l'impression qu'elle:a dû faire sur l’ancien péager, est celle-ci (XI, 28-30) : « Venez à moi, vous lous qui êles travaillés et chargés, et je vous donnerai le repos; prenez sur vous mon joug et laissezvous instruire par moi, parce que je suis doux et humble de cœur. » Qui pouvait s'approprier cette parole et la graver pour jamais dans son cœur, mieux que le péager qui avait été froissé bien souvent sans doute par la morgue des pharisiens et qui pouvait si bien comparer avec leur sainteté factice la sainteté réelle, et en même Lemps pleine de douceur et de charité, du docteur nouveau qui parlait ainsi |
Ce qui montre surtout l’origine apostolique du [er évanoile, c’est la manière en laquelle 1l nous donne l’impression de la puissance de la parole de Christ. L'auteur décrit lui-même cette puissance en ces mots (VIT, 28) : «Et les foules étaient hors d’elles à l’ouiïe de sa doctrine; car il les enseignait comme ayant autorité et non comme leurs scribes. » Chez ceux-ci, des discussions subtiles sur leg textes de l'Ancien Testament, dans lesquelles chaque docteur cherchait à surpasser l’autre en savoir et en perspicacité;, mais en Jésus, la vérité divine immédiatement contemplée, humainement vécue et exprimée, coulant de source, et se révélant aux consciences droites dans un langage absolument dénué d’ambages et de subtilités! Si nous pouvons encore nous faire une idée de la puissance exercée par Jésus comme orateur populaire, c’est certainement au premier évangile que nous le devons. Le meilleur moyen d’apprécier la beauté unique des paroles de Jésus, telles que le premier évangile nous les a trans-
mises, c’est de les comparer avec les élucubrations des \ INT. AU N. T, II — 18
écrivains qui, un peu plus tard, à bonne intention parfois, ont essayé de faire parler Jésus à leur guise. Parmi cette foule de paroles attribuées à Jésus, dont Resch a réussi à réunir tant d'exemples, on est immédiatement frappé du style à la fois trivial et recherché, aussi bien que du contenu prétentieux et alambiqué. À une ou deux exceptions prés, toutes ces paroles pourraient retomber dans l’oubli sans que le monde y perdit la moindre parcelle de vérité, tandis que pas un mot des discours de Jésus conservés dans les Logia de Matthieu n’est banal ou sans portée morale. « La plus grande partie d’entre ces paroles, dit Jülicher, — il eùt pu dire davantage sans crainte d’exagération, — peut fort bien avoir été consignée par un apôtre, à peu près comme nous les lisons dans Matthieu » (p. 191). L’élévation soit du fond, soit de la forme, reste constamment égale à elle-même, et celui qui a ainsi reproduit ces discours ne peut guêre l’avoir fait que sous la même impression dont étaient saisis les huissiers du Sanhédrin quand ils s’écriaient : « Jamais homme n’a parlé comme cet homme. »
Comment tenir compte d’une manière équitable de ces. indices en quelque sorte opposés que nous venons de remarquer dans le premier évangile, ceux qui ne permettent pas d'attribuer la rédaction de cet écrit à la plume de. l’apôtre et ceux qui prouvent son intervention dans sa composition ? Il n’y a, me paraît-il, qu’un seul moyen de concilier ces critères internes contradictoires. De même que Pierre avait avec lui, comme compagnon d'œuvre et comme secrétaire, l’évangéliste Marc, et que celui-ci nous a rendu la tradition apostolique, telle qu’il lentendait sortir de la bouche de cet apôtre, de même que Paul était accompagné de Timothée et de Silas dans ses voyages, de même l'apôtre Matthieu, en quittant la Palestine pour se consa-
crer à l’évangélisation des nations grecques environnantes, n'a pas entrepris seul cette nouvelle tâche. Il s’est fait accompagner d’un disciple dévoué, qui lui avait servi jusque-là de collaborateur. Seulement le nom de ce disciple est resté ignoré. Ge fut à lui que Matthieu remit le soin de reproduire en grec le livre des Logia. C'était là une tâche de confiance que lui seul pouvait transmettre à un autre; en même temps il confia à son disciple le soin de joindre aux Logia une narration de la vie de Jésus, telle qu’elle s'était formulée à Jérusalem (non sans la coopération de Matthieu lui-même), narration qui était pour les discours un cadre indispensable. Ainsi se comprend le manque de couleur locale et de détails descripüfs qui frappe dans les récits du premier évangile ; ainsi s'expliquent aussi plus facilement les inexactitudes plus ou moins considérables que l’on y remarque en les comparant. avec ceux des deux autres et surtout avec celui de Jean. Et, d'autre part, l’on se rend compte des raisons pour lesquelles le cachet personnel de Matthieu y est si profondément empreint.
Jérôme nous dit qu’on ignorait de son temps le nom de celui qui à traduit l’écrit araméen de Matthieu; on lionorera certainement toujours. Le plus beau tableau peut-être du salon carré du Louvre, celui du Jeune homme inconnu plongé en méditation, est d’un artiste resté ignoré. Ainsi le livre auquel lhumanité est peut-être le plus redevable, celui qui a ouvert le monde et l’ouvre encore tous les jours au Royaume des cieux, à pour auteur un écrivain dont l’histoire n’a pas gardé le nom. On comprend que ce nom se soit perdu entre le nom de Celui qui était l’objet de son livre et le nom de l’apôtre qui en était indirectement l’auteur.
Quant aux sources auxquelles cet auteur a puisé son
récit, nous n’en avons jusqu'ici, me parait-il, constaté que quatre :
19 Les renseignements, oraux ou écrits, qui sont à la base des récits de l'enfance (ch. [et Il);
20 Les Logia de Matthieu;
9° La tradition apostolique, spécialement sous la forme en laquelle la reproduisait Matthieu ;
4° Quelques récits qui n’appartenaient pas à la tradition apostolique et que l’auteur doit avoir recueillis privément à Jérusalem (la résurrection de quelques morts au moment de la mort de Christ; leur apparition après la résurrec-. ion à divers habitants de la ville; l’ange se tenant sur la pierre roulée du sépulcre et la fuite des gardiens à celte vue; le bruit répandu par les Juifs de l'enlèvement du corps par les disciples, etc.). Mais 1l faut bien se garder de confondre avec ces faits particuliers la scène finale XXVII, 16-20, qui a eu lieu en présence des Onze et probablement de toute la foule des croyants galiléens, les 900 dont parle Paul 1 Cor. XV, 6; car on pourrait difficilement assigner une autre place à cette apparition en présence d’une assemblée si nombreuse.
Parmi les sources du premier évangile jusqu'ici constatées, Je ne cite pas l’évangile de Marc, envisagé comme telle par un si grand nombre de critiques. C’est là une question à examiner plus tard; voir le chapitre V du présent volume.
La vérité des récits renfermés dans le
premier évangile.
Personne aujourd’hui ne doute qu’il ait existé en Judée au temps des premiers empereurs romains un homme appelé Jésus, qui s'est distingué par sa sainteté, par ses enseignements et par une foule d'actes tenus pour miraculeux par ceux qui en étaient témoins et par lui-même ; on admet encore que cet homme, condamné comme blasphémateur et crucifié sur les instances des chefs de son peuple, a néanmoins réussi à rassembler autour de lui un oroupe de croyants qui sont devenus le noyau de la chrétienté actuelle.
Ces faits ne reposent pas seulement sur le récit de nos évangiles, mais aussi sur les rapports d'écrivains Juifs ou paiens (Josèphe, Tacite, Suétone); ils ne sont plus guère contestés aujourd’hui. Mais ce que l’on nie, c’est la vérilé de certains traits qui caractérisent celte histoire et qui dépassent absolument le cours de la vie ordinaire; ce sont les miracles dont elle est remplie. Comme presque toutes les objections particulières que l’on élève contre la vérité du récit évangélique se rattachent à cette objection principale, c’est de la question du miracle que Je m’occuperai en premier lieu. Il va sans dire que Je ne prétends pas présenter 1c1 une discussion complète sur ce sujet. Je désire considérer ici avant tout deux faits : 4° celui qui est le fondement de toute l’histoire, la création ; 2° celui qui en est le point culminant, l'apparition, au sein de notre humanité déchue, d’un être saint et sans péché.
1. Le fait de la création ne saurait être nié que par ceux qui nient l'existence de Dieu. Il faut dans ce cas
affirmer l'éternité du monde; mais le monde est en proorés Journalier et la notion d'un progrès éternel se contredit elle-même; car un progrès éternellement commencé serait aussi éternellement achevé. Or, si l'univers a eu, aussi bien que le temps lui-même, un commencement, ce ne peut être que par un acte de la volonté divine, et c’est là le miracle des miracles, celui qui dépasse et comprend à l'avance tous les miracles particuliers. Ou dira-t-on
peut-être que dans ce miracle imitial le Créateur à épuisé
d'un coup toute la plénitude de sa puissance et abdiqué dès lors en faveur des lois qu'il a données à la nature ? Non; car, pour que l’univers ne retombe pas dans le néant d’où il a été tiré, il faut une continuation incessante de la volonté créatrice. Puis, la création n’est pas un fait achevé et définitif; elle progresse incessamment par lapparilion d'êtres nouveaux. Elle n’a atteint que graduellement son état actuel et son terme voulu, lapparition de Pêtre libre. Et précisément en face de cette créature privilégiée, qui pouvait devenir pour Dieu, d’un moment à l’autre, en vertu de sa liberté, un adversaire, en se faisant ennemie du bien, Dieu doit s'être réservé les moyens de maintenir sa souveraineté el de faire en tout état de cause rentrer l’homme dans la voie qui doit le conduire au but pour lequel il Pa tiré du néant. (est sur le trésor inépuisable de la puissance divine que repose la possibilité du miracle.
Qu'est-ce qu’un miracle? Ce n’est pas, comme on le disait autrefois, une suspension de la loi que Dieu a établie dans la nature; ce n’est pas non plus, comme plusieurs le supposent aujourd’hui, une combinaison de la puissance divine avec cette loi, ou la mise en activité d'une