II
Traits caractéristiques de la narration.
À. Au point de vue historique.
Si ce récit diffère dans la marche de celui de Matthieu, il n’en est pas de même quant à la matière, au moins en ce qui concerne les faits. Marc ne possède qu’un bien petit nombre d'événements qui ne soient pas racontés par Matthieu; ce sont les quatre suivants : la guérison du démomaque de Capernaüm, celles du sourd-muet en Décapolis et de l’aveugle de Bethsaïda, et le trait du Jeune homme qui s'enfuit nu à Gethsémané. De plus, les guérisons de démoniaques sont plus fortement et plus fréquemment relevées que dans les autres évangiles. Mais c’est à l’égard des discours que la différence entre Marc et Matthieu est de beaucoup la plus considérable ; Marc ou omet ou ne présente que partiellement les grands discours de Matthieu (sauf le dernier).
On a formulé récemment le contraste entre les deux
évangiles à l’égard des paroles de Jésus, de la manière suivante !
Dans l’évangile de Matthieu Jésus se met surtout en relation avec le peuple entier; ce sont les péchés d'Israël qu'il signale et qu'il condamne; c’est de son endurcissement qu'il s’alflige ; tandis que dans Marc ses enseignements se rapportent plutôt à ses disciples, qu’il instruit et qu’il reprend, cherchant occasionnellement à les élever à la vraie foi. Dans Matthieu Jésus agit surtout sur le peuple dans son ensemble, dans Marc il concentre plutôt son travail sur la petite communauté des croyants qui se sont groupés autour de lui. — Le contraste ainsi signalé ne manque certainement pas de justesse, mais il est loin d’être absolument vrai. Cette manière de voir résulte surtout de l’omission chez Marc du sermon sur la montagne. Mais elle est infirmée par le fait que plusieurs discours ayant trait à la vie du peuple entier sont aussi conservés par lui; par exemple, au ch. III, celui dans lequel Jésus
se justifie de la complicité avec Béelzébub dans ses guéri-
sons de possédés; au ch. IV, la parabole du semeur ; au ch. VII, l’enseignement sur la purification ; au ch. XII, la parabole des vignerons. Tous ces enseignements n’ont aucun rapport particulier avec la personne des disciples.
Ce qu’il y a de fondé dans lopposition signalée, c’est que Marc fait tout particulièrement ressortir le travail éducatif de Jésus sur ses disciples. Il relève avec force et franchise leurs erreurs, leurs malentendus, leurs bévues, leurs torts même, soit envers Jésus, soit entre eux; il rappelle avec insistance les reproches parfois très sévères par lesquels Jésus cherche à les remettre dans la bonne voie, ainsi que les instructions plus intimes par lesquelles
‘ Hadorn, Die Entstehung des Markus-Evangeliums, 1898, voir
il s’efforce de les élever au vrai point de vue louchant le règne de Dieu ; en un mot 1l décrit avec soin le travail spécial. auquel Jésus s’est livré pour faire d’eux des hommes nouveaux, capables de devenir les porteurs du salut au sein de l'humanité. D'un bout à l’autre de cet évangile, la relation familière de Jésus avec les disciples est mise en lumière sous toutes ses faces. Dés le premier jour ceux-ci veulent le tenir fixé à Capernaüm, et il leur dévoile le vaste horizon de son œuvre (1, 45). — V, 31 ils veulent être plus sages que lui, lorsqu'il cherche dans la foule celui qui l’a touché, et Jésus répond par un silence significatif à la remontrance indiscrète qu’ils lui adressent. — Il leur donne dans des entretiens particuliers lexplication des paraboles
(IV, 10. 14). — Il prend affectueusement soin d’eux, se préoccupant de leur procurer du repos quand il les voit fatigués (VI, 87). — Par le sens ridicule qu’ils attachent à
une de ses paroles, ils s’attirent de sa part un reproche humiliant que Marc rapporte plus complètement (VII, 146 et suiv.) que Matthieu (XVI, 7). — Leur manque de foi lui arrache une plainte qui semble indiquer un sentiment voisin de l’impatience (IX, 19). — L’annonce répétée de ses prochaines souffrances les trouve obstinément sourds et inintelligents (IX, 32). — Ils se disputent sur leurs droits respectifs à la première place; et quand Jésus les interroge au sujet de cette altercation, ils restent là bouche close, comme des enfants pris en flagrant délit (IX, 33. 34 ot dè éctomwv). — Ils empêchent des parents qui demandent à Jésus sa bénédiction pour leurs enfants, et Jésus s’indione de cette manière d'agir (X, 14 fyaväxrnoe). — Jésus monte hardiment à Jérusalem, tandis que les disciples tout craintifs le suivent à distance (X, 32 &auBoëvro.… éooSobvro). — ls affligent par leurs critiques malveillantes la femme qui a oint la tête du Seigneur d’un parfum pré-
cieux, et celui-ci est obligé de prendre contre eux sa défense (XIV, 4-6). — À Gethsémané, au lieu de prier avec lui, ils s’endorment, et bientôt s’enfuient en voyant son arrestation (XIV, 37 et 50). — Enfin dans le morceau final, ajouté peut-être par une main étrangère, mais dans l'esprit du livre entier, la nouvelle de la Résurrection ren-
contre chez eux par trois fois une incrédulité persistante
(XVI, 41. 43. 14). — On le voit: le récit de Marc ne mé-
nage pas les apôtres et fait ressortir franchement les traits
les plus humiliants pour eux. C’est là un fait qui imprime à toute la narration un sceau frappant de vérité historique. Un tel récit ne peut provenir que du souvenir des apôtres eux-mêmes, car la légende ecclésiastique n’a pas cherché à dénigrer les apôtres, mais plutôt à les glorifier.
D’entre les disciples, c’est surtout Pierre qui figure, soit en bien, soit en mal, dans le récit de Marc. C’est sa maison qui est le point de départ de l’évangélisation de la Galilée (1, 29-39). — Pierre est placé en tête des Douze (LT, 16). — C’est lui qui, ne sachant pas ce qu'il dit, propose d’élever trois tentes sur la montagne de la Transfiguration (IX, 5). — C’est Pierre qui à la question de Jésus : « Et vous, qui dites-vous que je suis?» répond au nom de tous en proclamant la foi à laquelle ils sont arrivés : « Tu es le Christ» (VITE, 29). — C’est lui qui rappelle à Jésus la malédiction du figuier prononcée le jour précédent (XI, 21). — I affirme avec insistance, et malgré la déclaration contraire de Jésus, sa fidélité inébranlable (XIV, 29). — Jésus le réveille en l'appelant par son nom à Gethsémané (XIV, 37). — Les deux chants du coq, qui aggravent sa responsabilité, sont mentionnés par Marc seul (XIV, 68 et
72). — Et ainsi jusqu’au dernier moment (XVI, 7). — Nous
devons relever ici particulièrement une circonstance significative. Il s’agit de la relation entre le récit de Marc et