‹ Introduction au Nouveau Testament (volume 2)Chapitre 52 sur 110 · NM ES ENT AT EE · texte numérisé non relu

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celui de Matthieu dans la scène de Césarée de Philippe. Marc, après avoir rapporté la profession de foi de Pierre, omet totalement la déclaration honorifique que prononce Jésus sur la personne de ce disciple et par laquelle 11 lui confie la direction de la grande œuvre qui va commencer. Evidemment, si Marc nous a transmis les récits de Pierre, cette omission s'explique par l’humilité de ce dernier qui se faisait scrupule de rapporter ce qui était à son propre honneur. En échange, Pierre ne manquait pas de mentionner sincérement son imprudente opposition à la déclaration que faisait le Seigneur de sa prochaine Passion et de rapporter l’accablante réponse dans laquelle Jésus l'avait traité de tentateur, de Satan. Et cette parole-là se retrouve en effet dans le récit de Marc aussi bien que dans celui de Matthieu. C’est peut-être par la même raison, provenant de l’humilité de Pierre dans ses prédications, que nous ne trouvons pas, dans le récit de la tempête chez Marc (VI, 50), la mention du privilège extraordinaire accordé à Pierre, lorsque Jésus l’associa, comme on le lit dans Matthieu, à sa propre marche sur les eaux (Matth. XIV, 28 et suiv.).

La différence la plus marquante par laquelle Marc se distingue de Matthieu, est, comme nous l’avons vu, l’omission, au moins partielle, des grands discours conservés dans le livre des Logia. Le seul que nous trouvions à peu près complet chez Marc est le discours eschatologique du ch. XIIT, Marc nous a conservé le commencement, au moins (VI, 7-11), de l'instruction apostolique, puis quelques-unes des paraboles et une partie de l'explication donnée par Jésus sur le but de cette forme d’enseignement. En échange, nous trouvons chez lui, et chez lui seul, un certain nombre de déclarations particulières prononcées occasionnellement, comme les paroles suivantes : « Le sabbat a été fait

pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat » (II, 27). € La folie vient du cœur » (VIT, 22). « Toute offrande doit être salée de feu » (IX, 49). « Quant à ce jour-là, personne ne le connaît, ni les anges du ciel, ni même le Fils» (XHE, 32); enfin l’appel filial, en quelque sorte désespéré, à la tendresse paternelle : « Père, toutes choses te sont possibles » (XIV, 36). Nous trouvons aussi chez Marc deux petites paraboles que seul il a conservées, celle de épi (IV, 26) et celle du portier (XIII, 34 à 36).

Quant à la manière de rapporter les faits, le trait caractéristique du récit de Mare, comparé à celui de Matthieu, est, comme on l’a remarqué de tout temps, la multitude des pelits traits de détail, de ces légers coups de pinceaux qui rendent vivantes pour le lecteur les scènes qu’il raconte. Ce mode de récit est l'opposé de celui de Matthieu qui est extrêmement sommaire el manque de tout ce qui pourrait lui donner un caractère dramatique. La narration de Marc peut être comparée à une galerie de tableaux de genre. Gitons quelques exemples de ces traits de détail : Zébédée et ses fils sont dans la barque avec des journaliers (1, 20). — Aussitôt que Jésus est revenu à Capernaüm, le bruit se répand qu’el est à la maison (IE, 1). — Des péagers et des gens vicieux sont à lable avec lui en grand nombre dans la maison dé Matthieu (11, 15). — Les Pharisiens complotent contre lui avec les Hérodiens (HI, 6). — Les siens (v. 21), mère et frères, (v. 31), viennent pour se saisir de lui parce qu’on répand le bruit qu’el est fou (ôr: é£éorn) (LI, 21). — En partant pour l’autre rive, les disciples le prennent avec eux comme il élait là dans le baleau (os Av v T® rhoiw), c’est-à-dire sans autre préparatif de voyage (IV, 36). Ge détail trahit comme peu d’autres le récit du témoin. Il dort couché à la poupe, la têle sur loreiller (IV, 38); il y a encore là avec eux d’autres ba-

leaux [ibid.). — Le démoniaque de Gadara criait ef se frappait lui-même avec des pierres (NV, 3). — Le nombre des pourceaux était de 2000 (V, 13). — La petite fille de Jaïrus avait douze ans (V, 42). — À Nazareth on l'appelle, non le fils du charpentier (Matthieu), mais le charpentier (6 réxrov VI, 3). — Les disciples guérissent les malades en les oignant d'huile (VI, 3). — Jésus ne peut pas faire de miracle à Nazareth, il s’élonne de leur incrédulité (VI, 5-6). — Les troupes s’asseient en se rangeant par groupes sur l'herbe verte (VI, 39). — Jésus dit aux Douze de retour de leur mission : « Venez à l'écart et reposez-vous un peu » (VI, 51). — Les troupes le suivent à pied en faisant le tour du lac (VI, 53). — La femme cananéenne est syrophénicienne de nation, mais parle grec (VII, 26). — Dans la guérison du sourd-muet, Jésus, après avoir mis les doigts dans ses oreilles, ont sa langue de salive, lève les yeux au ciel et pousse un profond soupir (NII, 33 et 54). — La confiance qu'Hérode témoigne à Jean-Bapuste, les entretiens parliculiers qu'il a avec lui pour le consulter (VI, 20), sont des détails dont il n’y a pas trace ailleurs et de la vérité desquels il serait difficile de douter ; peut-être en pouvons-nous deviner la source au moven de Luc VII, 3; comp. avec Act. XII, 4. — Dans le récit de la guérison de l’aveugle, Jésus le conduit hors du bourg, crache sur ses yeux et lui impose les mains; puis, comme la vue ne lui revient encore qu’en partie, Jésus achève la guérison en touchant ses yeux de la main (VIT, 23-25). — Le récit de la guérison de l'enfant lunatique est rempli chez Marc de traits frappants qui lui sont propres. À remarquer surtout l'entretien de Jésus avec le père de l'enfant (IX, 21-24). — Jésus tient embrassés les petits enfants qu’on lui amène et les bénit en leur imposant les mains (X, 16). — Le jeune homme riche se jette à ses pieds (X, 17). Jésus en enten-

dant sa réponse naïve est ému pour lui d’un mouvement d'amour particulier (X, 21). — Il monte à Jérusalem et les disciples le suivent étonnés et tout effrayés (X, 32). — L’aveugle de Jéricho est désigné par son nom et celui de son père, Barlimée; quand Jésus l'appelle, il jette son

manteau pour accourir plus vite (X, 50. — Les disciples trouvent l’ânon, dont Jésus a besoin, attaché dans le carrefour à la porte du propriétaire (XI, 4). — Le soir de

l'entrée à Jérusalem, avant de retourner à Béthanie, Jésus contemple longuement le temple et ce qui s’y passe (XI, 11). — Le lendemain il arrête ceux qui porlent des ustensiles à travers le parvis (XI, 16). — Marc explique l’acte de la malédiction du figuier par l'observation, contradictoire en apparence, que ce n’était pas la saison des figues (KI, 13). — Marc seul nomme expressément les quatre disciples (Pierre, Jacques, Jean et André) qui, assis avec lui sur la montagne des Oliviers, entendirent sortir de sa bouche le discours sur la fin des siècles (XII, 3). — Il remarque, ainsi que Jean, que le parfum de Marie valait 500 deniers (XIV, 5). — Lui seul raconte le trait du jeune homme qui s'enfuit à Gethsémané, laissant son drap aux mains des huissiers (XIV, 51. 52). — Lui seul aussi parle de deux chants du coq (XIV, 30 et 72). — H rapporte d’une manière très particulière la parole des faux témoins (XIV, 98), rapport qui est confirmé par Act. VI, 14. — Simon de Cyrène est désigné par Marc comme le père de deux hommes évidemment connus de ceux pour qui 1l écrit son évangile, nommés Alexandre et Rufus (XV PYR —- || raconte seul l’entretien du centurion avec Pilate, touchant le moment où Jésus avait expiré (XV, 44). — Il désigne par son nom de Salomé la mère des fils de Zébédée (XV, 40 et XVI, 1) et mentionne seul leur surnom de Boanerges (HI, 17). — Il termine en mention-

nant le sentiment de slupeur et le silence des femmes dans les premiers moments qui suivirent leur retour du sépulcre (XVI, 8).

Voilà une foule de petits détails qui donnent un cachet tout particulier aux récits de Mare et dont la plupart sont étrangers aux deux autres synoptiques. La critique discute sur leur origine et sur leur valeur. Les écrivains qui font de Marc une compilation abrégée de Matthieu et de Luc n’y voient naturellement que d’innocentes décorations dues à l'imagination de l’auteur (Bleek, de Wette). Ceux, au contraire, qui font de Marc une des sources de Matthieu et de Luc pensent que les auteurs de ces évangiles plus récents ont Supprimé ces pelits détails à cause de leur peu de valeur ou de certitude. Enfin il en est qui, comme Du Buisson et d’autres, pensent que la plupart n’ont été ajoutés que postérieurement par le rédacteur final, qui a publié notre Marc canonique d’après un écrit plus ancien moins détaillé. Nous aurons à examiner plus tard ces hypothèses.

À l’amour de la couleur locale se rattache chez Marc le besoin de décrire les impressions produites sur les témoins bienveillants ou hostiles des scènes qu’il décrit, ainsi que celles éprouvées par Jésus lui-même.

Dés le premier récit, celui de la guérison du possédé dans la synagogue de Capernaüm, 1l peint la stupéfaction de l'assemblée à l’ouie des enseignements de Jésus (1, 22) et, après la guérison du possédé, la surprise de toute la Galilée au bruit de ce miracle (v. 28). Le soir même, la ville entière est rassemblée à la porte de sa demeure (v. 33). Le lendemain, dès le grand matin, Pierre le cherche dans la solitude où il s'était retiré, en lui disant : « Tous te cherchent » (v. 37). Jésus s’éloigne de Capernaüm pour laisser se calmer cette effervescence et pour prêcher aussi dans les bourgades du voisinage. Après la guérison du

lépreux et par l'effet de sa désobéissance, Paffluence autour de Jésus devient telle qu’il doit évêter les villes et se tenir dans les lieux écartés, où néanmoins fous viennent le chercher (v. 45). Rentré à Capernaüm il est tellement assiégé que l’on ne peut pénétrer dans sa demeure; le paralytique ne parvient à lui que par le toit (I, 3 et suiv.). Tous les témoins sont hors d'eux (v. 19). On se presse sur lu pour le toucher (HF, 10); quand il sort, la foule est telle qu’il doit faire tenir à sa portée un bateau pour s’y relirer (v. 3. 9), et à la maison il ne trouve pas le temps de manger (WI, 20). A Nazareth même, les auditeurs sont stupéfaits (éerkñocovro VI, 2). Après la mission des Douze, l’affluence est telle que Jésus doit les emmener à l'écart en traversant la mer pour leur procurer quelque repos (VI, 30-33). Mais son intention échoue, car les foules arrivent à pied de tous les lieux circonvoisins, ce qui occasionne la multiplication des pains (VI, 33). Au retour, dans la plaine de Génézareth, les malades se pressent pour toucher le bord de son vêélement (VI, 55 et suiv.), etc., etc.

D'autre part, Marc décrit aussi avec soin l'impression de haine croissante qui s'empare des adversaires. 11, 6-7, ils reprochent à Jésus de blasphémer ; WI, 2, ils lui dressent un piège pour voir s’il guérira en un Jour de sabbat ; [I[, 6, les Pharisiens complotent avec les Hérodiens pour trouver le moyen de le faire mourir ; I, 22 et 50, ne pouvant nier les guérisons de possédés, 1ls l’accusent d’être possédé lui-même et de guérir par le pouvoir de PBéelzébub. Le moment arrive enfin où Jésus se transporte avec les siens à Jérusalem, ét comme il prend là ouvertement les allures d’un réformateur, le Sanhédrin décide d’en finir avec lui, malgré\la crainte qu'il a du peuple, qui est comme suspendu aux lèvres de Jésus (XI, 18).

Ce sont surtout les impressions de Jésus lui-même que

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l’auteur cherche à rendre aussi fidèlement que possible. En discernant dans une synagogue le piège qui lui est tendu (IIT, 5), Jésus promène sur le cercle de ceux qui l’épient un regard d’indignation (5syi) et en même temps de profonde douleur (suXkvroëmevos) ; 1l à constaté l’endurcissement de leur cœur. — Il contemple avec une tendre compassion les foules qui sont là devant lui, comme untroupeau sans berger (VI, 34). — Il répond en poussant un profond soupir à ses adversaires qui réclament un signe dans le ciel (VIHI,12). — Il s’indigne contre les apôtres quiempêchent ceux qui veulentlui amener des petits enfants (X, 14). — Il monte hardiment à Jérusalem, devançant ses disciples (X, 32). De tous ces détails sur les impressions de Jésus, le plus frappant me parait être le mot de Marc dans le récit du jeune homme riche (X, 21) : « Jésus, l'ayant regardé, l’aima. » Ce trait ne peut évidemment provenir que d’un témoin très rapproché de Jésus, qui observait sa physionomie, et qui surprit au passage l’expression de vifet tendre intérêt quise peignit sur son visage en entendant la déclaration de ce jeune Israélite sans fraude. Ce témoin doit avoir été le même que celui qui avait remarqué l'impression d’indignation et de douleur que causait à Jésus la perfidie de ses adversaires dans la synagogue (IH, 5). Comment admettre un seul instant que nous n’ayons ici que des enjolivements dus à l’imagination de l’auteur, ou, selon l'expression admise aujourd'hui en critique, « un procédé littéraire » ? Le simple respect pour la personne du Seigneur n’eût-il pas interdit de lui prêter ainsi des impressions imaginaires ? Nous devons relever encore deux traits qui caractérisent

la narration de Marc, et d’abord certaines coïncidences de

détail avec le récit de Jean. Les disciples parlent (VI, 37) de deux cents deniers, comme de la somme qui serait

nécessaire pour acheter des vivres en suffisance pour une telle foule, détail qui concorde avec ce que Philippe dit

à Jésus dans Jean VI, 7: « Pour deux cents deniers

de pain ne suffirait pas pour que chacun en eût un morceau.» —Marc VI, 39, Jésus ordonne aux disciples de faire asseoir la foule par troupes sur l'herbe verte (érir® 096 1%o7w) ; Jean VI, 10, Jésus dit : « Faites asseoir les hommes », sur quoi Jean ajoute : « Or, il y avait là beau-

coup d'herbe (ySoros mous). » — Dans le récit de l’onction

de Marie (Mare XIV, 5) quelques-uns disent : « Ne pouvaiton pas vendre ce parfum pour plus de trois cents deniers ? » Jean (XIE, 4) fait dire à Judas: « Pourquoi ce parfum n’a-t-il pas été vendu pour trois cents deniers et donné aux pauvres ? » Marc (XIV, 3) désigne le vase de parfum

comme « un flacon d'albätre de parfum de nard pur très

précieux (AAL BG T pov u.0 pou vacdou TIOTIXAC ROUTES) » : Jean (XIE, 3) dit : « Un litre de parfum de nard pur très précieux (Mrouv oou vépdou mioTuxiS TOXUTIOU) » ; un peu plus loin (Marc XIV, 6), Jésus dit, parlant à quelques disciples : « Laissez-la... (äoere avr) ; «d’après Jean (XIE, 7), Jésus dit, parlant à Judas seul : « Laisse-la… (%oec adTrnv)». — Dans ces divers cas, Marc n’a pas puisé dans Jean ; autrement son récit serait plus précis ; dans le récit de la multiplication des pains, 1l parlerait des entretiens de Jésus avec Philippe et André, et non avec les disciples en général. Dans celui du repas de Béthanie, il nommerait positivement Judas, et ne dirait pas vaguement quelques-uns (ruwés). Et s’il eût connu le récit de Jean, 1} waurait pas commis l'erreur que nous avons constalée chez lui, comme chez Matthieu, de faire dépendre le commencement de l’œuvre de Jésus en Galilée de l’emprisonnement de Jean-Baptiste (1, 14). Jean n’a pas davantage uré son récit de celui de Marc; car l’on retrouve précisé-

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