C. Au point de vue réligieux
Le second évangile a été sous ce rapport l’objet d’appréciations très différentes. Îl v a un demi-siècle, lorsque s’ouvrit la crise actuelle de la critique, le chef de l’école de Tubingue, Ferdinand-Chrishian Baur, qui trouvait dans Matthieu le représentant du christianisme judaïsant de désus et des apôtres, et dans Luc, le manifeste du christianisme antilégal, heureusement substitué par Paul au
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premier, Baur, dis-je, ne discernant chez Marc ni l’une n1 l’autre de ces deux tendances, jugea que cet écrit était un essai d’en neutraliser le contraste. La tendance de Marc était de n’en point avoir. Baur était soutenu dans cette appréciation par la théorie critique de Gréesbach, fort répandue à ce moment-là, d’après laquelle Marc serait une simple compilation des deux autres synoptiques. On en trouvait la preuve évidente dans quelques passages de Marc qui semblaient présenter une combinaison des textes parallèles des deux autres synoptiques. Cependant, dans l’école même de Tubingue, quelques esprits se montrèrent rebelles à lopinion du maitre. Hilgenfeld se permit de placer Marc, non après Matthieu et Luc, mais entre les deux ; cet auteur envisagea Marc comme une transition du point de vue du premier à celui du second, due à Pinfluence conciliante de Pierre. Volkmar alla même jusqu’à trouver dans Marc une prépondérance décidée de l'esprit de Paul. Le second évangile serait, selon lui, la réponse du parti paulinien au manifeste violemment judéo-chrétien paru peu d'années auparavant dans l’Apocalypse de. Jean. En effet, Jésus n’est pas appelé dans Marc fils de David (excepté X,48).Les apôtres y sont blâmés (IX, 38-40) pour avoir imposé silence à un homme qui chassait les démons, tout en étant étranger à leur cercle, leçon sévère à l’adresse d’un judéo-christianisme étroit et intolérant. Le nom de l’aveugle Bartimée, qu'il faut traduire par fils de l’umpur (Bar-tamé), doit indiquer que l’aveuglement paien est aussi destiné à être guéri par l'Evangile ; les autres preuves sont de cette force ! On peut alléguer avec plus d'apparence, en faveur d’une tendance plutôt paulinienne de Marc, l’omission de la parole qui se trouve dans Matthieu (XV. 24) : « Je n’ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. » Mais la même
pensée se retrouve en réalité, quoique sous une forme moins absolue, dans la parole suivante que Marc a conservée aussi bien que Matthieu (VIF, 27) : « Laisse d’abord (re®rov) se rassasier les enfants; car il ne faut pas prendre le pain des enfants et le jeter aux petits chiens. » S'il y avait eu chez Marc préjugé dogmatique, il aurait retranché celle-ci aussi bien que l’autre. Car la prérogative israélite y est nettement affirmée, il est vrai seulement comme temporaire (rpwtov). Mais c'était là sans aucun doute la pensée de Jésus, comme on peut le reconnaître par le plutôt (uæ\\ov) de Matthieu (X, 6). Du reste tout ce récit de l’exaucement accordé à la femme cananéenne montre clairement que pour lui le privilège théocratique était subordonné au principe supérieur de la foi, telle qu’elle éclate exceptionnellement chez cette paienne. M. Du Buisson lui-même, en face des grandes différences qui distinœuent ici les deux récits de Marc et de Matthieu, reconnaît qu'il y a là une différence de sources, non de tendance. Comment reconnaître une tendance légale dans un écrit qui a conservé ce mot de Jésus (1E,28) : « Le fils de l’homme est maître même du sabbat, » dont le chapitre VIT abolit en principe tout le système de la réglementation lévitique, et qui enseigne que le vieil habit ne comporte pas une pièce de drap neuf! La ruine prochaine du temple annoncée XII, 2 implique également la fin de tout le culte cérémonial.
Si l’évangile de Marc ne renferme pas la moindre trace du contraste entre le christianisme légal et le paulinisme, c'est par la simple raison que la tradition, dont :l est la fidèle rédaction, a été formulée antérieurement à ce conflit. Retschl énonce en ces termes son Jugement sur ce point ! : « On voit par Marc que Jésus a distingué dans la
1 Entstehung der A lthatholischen Kirche, p.33 et 34.
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loi ceux des éléments qui se rapportent au but suprême de l’homme (l’amour de Dieu et du prochain) et ceux d’entre eux qui ne sont que des moyens en vuede ce but (le repos sabbatique, les purifications, le culte cérémonial, etc.). Mais cette distinction, 1l ne la jette pas aux yeux du public comme un ferment révolutionnaire ; iln’expose pas même ces principes dans Île cercle de ses disciples ; 1] renonce à les appliquer dans sa propre conduite... On ne peut déduire de l'évangile de Marc aucune formule systématique confirmant la loi morale en soi, et abrogeant en même temps la loi mosaique cérémoniale... » Il n’en est pas moins vrai cependant que tacitement le principe de l'abolition de la loi mosaique a été posé par Jésus. Cette conduite si sagement mesurée est expliquée par luimême quand il parle de ces points sur lesquels l'Esprit saint devait plus tard répandre la lumière. Ainsi la neutralité à l’égard du maintien de la loi chez Marc, bien loin d’être un essai de concilier le conflit qui a postérieurement surgi entre le judéo-christianisme légal et le pauhinisme, est antérieure à ce conflit, et reste le monument fidèle de l’attitude et de l’enseignement de Jésus durant son ministère terrestre. Une ligne de ‘conduite aussi délicate et aussi prudente ne peut lui avoir été attribuée postérieurement à l'explosion du conflit; elle doit avoir été celle qu’il avait observée lui-même.
En face de l’opinion de Baur, rejelée déjà par ses propres disciples, sur la neutralité religieuse calculée de Marc, a surgi dès 1838 une théorie tout opposée, due aux travaux séparés de deux savants, Walke et Wessse, qui furent simultanément conduits par une étude détaillée des textes à la conviction que notre Marc canonique, loin d’être une compilation de Matthieu et de Luc, avait plutôt été la source ou l’une des sources de ces deux écrits, ce
qui coupait court à l’intention qu’on lui avait supposée de concilier les deux autres synoptiques. Une appréciation toute différente du point de vue religieux de Marc devenait ainsi possible.
Il y avait néanmoins du vrai, comme nous venons de le voir, dans le caractère de neutralité doctrinale qu'avait si vigoureusement signalé le savant de Tubingue. Seulement cette neutralité était, comme dit Schaff, « sans calcul. » Elle était le résultat, non de la réflexion, mais de lPimpression toute simple laissée par l’enseignement et l'exemple de Jésus ; ce qui, une fois constaté, ne laisse subsister chez Marc aucune autre tendance que celle de la narration purement historique.
Nous avons vu, en étudiant le premier évangile, en ce qui concernait la question du maintien de la loi, d’un côté, que Jésus ne devait rien faire ou dire qui püt porter atteinte à l’autorité de cette institution reconnue divine ; mais, de l’autre côté, qu'il devait en préparer l'abolition, du moins quant aux éléments qui appartenaient uniquement à l’époque judaïque préparatoire. Nous avons constaté la sagesse parfaite de la conduite et de l’enseignement de Jésus dans cette position difficile, sagesse dont témoigne fidèlement le tableau tracé par le premier évangile, et que nous retrouvons la même dans le second : Jésus respecte le sabbat ; il dit au lépreux guéri (1, 44) : « Va, montre-toi au sacrificateur et offre le sacrifice prescrit par Moïse, afin que cela leur serve de témoignage ; » 1l déclare à la femme cananéenne (VIT, 27) qu’il n’est pas juste de Jeter aux petits chiens le pain des enfants avant que ceux-ci soient rassasiés ; d'autre part, 1l se déclare le maître du sabbat ; il refuse toute valeur morale au régime alimentaire ; il accorde à la foi de la Cananéenne ce qu’elle attend de sa grâce. — C’est ainsi que dans cet évangile,
comme dans le premier, les deux points de vue sont momentanément juxtaposés, en attendant que la mort de Jésus ait en droit aboli la loi et que la ruine du temple en ait commencé en fait l’abolition.
Les circonstances de Ia composition.
A. Le but.
Il n'est pas précisément exact de parler de but quand il s’agit de la composition du second évangile. Get écrit, en effet, est tout autant l'expression spontanée d’un sentiment qu’un moyen réfléchi en vue d'obtenir un certain résultat. Ce récit ressemble à un cri de surprise et d’admiration ; il n’a rien de commun avec une dissertation rationnelle destinée à démontrer une thèse, comme l’évanoile de Matthieu, ou une calme narration, comme celui de Luc. En donnant essor à une vive impression reçue, l’auteur n’a qu’un souci : la faire partager à ceux qui n’ont pas eu, comme lui, le bonheur d’être témoins des événements qu’il rapporte. La première phrase du livre est une sorte d’exclamation, et toute la suite du récit un perpétuel hommage à la figure divine de celui qui en forme le centre. La mention toujours répétée de l’étonnement joyeux des foules en présence du Christ parlant et agissant, comme aussi celle de la haine qui grandissait chaque jour dans le cœur des adversaires, sont la preuve de l'émotion immense causée par cette vie. Il faut donc renoncer à chercher dans cet écrit la moindre intention spéculative ou dogmatique. L’évangéliste s'efforce uniquement d’éveiller dans le cœur des lecteurs le sentiment
d’admiration enthousiaste dont était pénétré le narrateur lui-même.
Ce que je disici, ne m’empêche pas cependant d’adhérer pleinement à la détermination plus précise que donne Klosiermann, p. 324, du besoin des lecteurs, auquel Marc a désiré répondre. Selon lui, « ces lecteurs, qui étaient des Romains amenés à la foi en l'Evangile de Jésus Messie et Fils de Dieu, devaient, afin de s'assurer de la vérité de leur croyance nouvelle, désirer par dessus tout connaître l’origine de cetle bonne nouvelle qui, émanée du sein du peuple juif, se répandait de proche en proche dans le monde entier. » Or Marc ne pouvait mieux répondre à ce besoin qu’en racontant simplement l’histoire et l’œuvre de Jésus et la sensation immédiate produite par cette apparition sans pareille sur ceux qui en avaient été les témoins.
B. Quels sont les lecteurs auxquels a été destiné cet écrit ?
Ce sont en tout cas des lecteurs d’origine païenne. Ecrivant pour des Juifs, l’auteur ne se serait pas abstenu tout du long, comme il le fait, à l’exception d’un seul cas (1, 2 et 3), de toute citation prophétique ; il n'aurait pas pris la peine de traduire tous les termes araméens qu’il croit devoir citer, par exemple : Boanerges (1,17), Talitha Koumi (V,41), Corban(NIL, 14), Ephphata (NI,34), Bartimée (X,46), Abba (XIV,36). Il ne croirait pas non plus nécessaire d'expliquer certaines choses connues de chaque Israélite, comme les fréquentes lustrations en usage chez les Juifs, VIT, 3-4 (comp. Matthieu, XV, 2), ou le sens de l’expression le premier jour des pains sans levain, XIV, 12 (comp. Matth. XXVI,17), ou le moment de la maturité des figues en Palestine (X1,13), ou la situation de la montagne des Oliviers par rapport au temple (XIIL,3), etc.
Il y a, de plus, lieu de croire que ces lecteurs païens étaient latins et romains ; cela résulte déjà assez naturellement des nombreux latinismes que présente cet écrit, mais plus particulièrement de la traduction du terme Aerrà do en monnaie romaine (xododvrne, quadrans), XII, 42. Un autre fait conduit à la même conclusion ; c’est la remarque XV,21 par laquelle Simon de Cyrène, qui porta la croix de Jésus, est désigné dans cet évangile comme Le père d'Alexandre et de Rufus. Cette dénomination montre que ces deux hommes étaient des personnages connus non seulement de l’auteur, mais aussi de ses lecteurs. Or ül paraît ressortir de Rom. XVI,13, où Paul salue un frére du nom de Rufus, ainsi que sa mère, qui, ajoute-t-1il, est aussi la mienne, que cette famille avait ci-devant habité à Jérusalem, quand Paul y vivait lui-même, et qu’elle faisait maintenant partie de l’église de Rome à laquelle écrivait l’apôtre !. De ce que notre évangile était destiné à des lecteurs romains, on ne peut pas conclure sans doute avec certitude qu’il ait été composé à Rome. L'auteur peut l’avoir écrit ou achevé après un séjour fait dans cette ville et pour les lecteurs romains au milieu desquels il avait vécu et qui le lui avaient demandé. La question du lieu de la composition reste indépendante de celle des lecteurs.