C. Le moment et le lieu de la composition
Nous retrouvons dans le discours de Jésus, Marc XITT, 14, le même avertissement de l’évangéliste que nous
1 Je crois avoir démontré dans mon Commentaire sur l’épitre aux . Romains combien sont peu solides les raisons qui engagent de nom- - breux critiques actuels à voir dans les salutations de Rom. XVI le fragment d’une lettre adressée à l’église d’Ephèse, et combien sont décisifs au contraire les indices qui prouvent sa destination à l’église
de Rome,
ve ot CT
avons lu Matthieu XXIV, 15 : « Que celui qui lit, comprenne » ou « fasse attention. » Il s’agit de l’avertissement donné par Jésus à l’église palestinienne de quitter la Judée au moment de l’envahissement du pays par l’armée ennemie. Nous avons vu, en traitant de Matth. XXIV, 15, que ce Nota béné spécial que l’évangéliste ajoute à l’ordre de Jésus, est un fait décisif pour la fixation du moment où le premier évangile a été rédigé (p. 248- 249). Une telle recommandation de la part de l’évangéliste eût été sans objet si déjà la catastrophe avait été consommée. Mais en est-il de même de Marc ? Cet avertissement spécial avait-il le même intérêt pour l’église de Rome en
vue de laquelle il écrivait ? Evidemment non. On pourrait
au premier coup d'œil conclure de là que Marc, seservant
de Matthieu, a copié son texte sans réfléchir à la diffé-
rence des deux situations ; ou bien serait-ce au contraire Matthieu qui aurait copié Marc ? La première supposition ferait de Mare un écrivain bien léger, tel que ne nous le fait pas connaitre le reste de son écrit. La seconde est encore plus improbable, car c’est naturellement pour les églises de Judée, et non pour celle de Rome, que cet avertissement a dû être introduit en premier lieu dans le discours de Jésus. Voici, me parait-il, la manière la plus naturelle de se représenter le cours des choses : lorsque l’on vit en Palestine approcher la guerre et son issue fatale prédites par Jésus, l’église sentit le devoir d’insister auprès des apôtres et des évangélistes pour leur rappeler de faire ressortir par une observation spéciale, dans la reproduction orale de ce discours telle qu’elle avait lieu au sein des communautés de Jérusalem et de Palestine, le grave avertissement donné par le Maître pour ce moment-là. Mais ce qui avait été jugé nécessaire pour les chrétiens de Palestine pouvait avoir son utilité
pour ceux de Rome. N’importait-il pas aussi à ceux-ci de constater, par la prophétie de Jésus et l'avertissement qui le soulignait, la certitude avec laquelle avait été prévue et annoncée la catastrophe imminente ? Ne devaientils pas conclure de là que la victoire de Rome n'était pas lue à des causes simplement humaines, mais qu'elle provenait d’une volonté supérieure ? La raison de ce châtiment divin qui frappait Israël, Paul l'avait exposée aux Romains eux-mêmes au ch. XI de son épitre : Israël, attaché, comme il l’était, à ses observances légales, devait disparaitre pour un temps, afin de laisser libre cours à l’Evanoile de la grâce dans le monde paien. Marc, qui avait plus d’une fois assisté dans les églises palestiniennes à la re- . production du discours de Jésus et qui n’ignorait pas l’in-
jonction dont on avait pris l'habitude de lPaccompagner, jugea sans doute que cette remarque pouvait avoir son utilité pour le peuple exécuteur du jugement aussi bien que pour celui qui devait en être la victime.
Nous sommes conduits par cet indice à placer la composition de notre évangile à la même époque, ou à peu prés, que celle de Matthieu, un peu avant Pan 66. On conclut ordinairement de l’omission du mot eddéwc, aussitôt, qui se trouve dans Matth. XXIV, 29, que l’auteur de notre second évangile a voulu par ce retranchement donner à la prophétie une forme plus vague, parce que, écrivant après la ruine de Jérusalem, 1l voyait s’agrandir l'intervalle entre cet événement et la Parousie. Mais l’auteur de Marc a-t-il réellement eu sous les yeux le texte de Matthieu, et la différence qui les distingue provient-elle d’une suppression réfléchie de la part de Marc ? C’est ce qu'il faudrait d’abord prouver. Celte différence ne provient-elle pas simplement d’une modification dans la teneur de cette parole de Jésus, remontant à sa transmission orale ? Que de différences
semblables et même plus considérables dans une foule de paroles mentionnées dans nos évangiles, sans qu’on puisse leur assigner une cause pareille à celle que l’on suppose ici ! Quant au sens général de ce passage, je crois pouvoir renvoyer aux explications que J'ai données du passage parallèle de Matthieu ; voir p. 181-190. Tout s'explique si dans Matthieu nous comprenons la Adi non pas seulement du fait initial, mais de l’état de calamité qui en est résulté dès lors pour Israël. — La mention des deux fils de Simon de Gyrène (XV, 21), comme de deux personnages connus dans l’Eglise, prouve que l’auteur écrivait à une époque qui était encore. celle des témoins immédiats de l’histoire évangélique. « L'auteur, dit Renan {Les Evangules, p. 114 et suiv.), connaissait personnellement ceux qui avaient joué un rôle dans le drame des derniers jours de Jésus.» Le même écrivain relève encore un autre fait : « Marc désigne par leurs noms (Salomé) et avec certains détails les saintes femmes qui suivaient Jésus » (XV, 4Û et XVI, 1). Je ne saurais en échange trouver avec Nôsgen dans la parole If, 26 un indice du temps où écrivait Marc, comme si ce passage prouvait qu'au moment de la composition « les pains sans levain étaient encore exposés dans le temple.» Le présent ox ééeort, il n'est pas permis, appartient au discours de Jésus et non au récit de Marc, et par conséquent ne prouve rien pour le moment de la composition de celui-ci.
Quand on se rappelle la foule de petits traits frappants et pris sur le fait qui distinguent les récits de Marc et qui en démontrent l'originalité, on ne peut s'empêcher de faire remonter la composition d’un tel écrit à une époque où la narration évangélique qui y est consignée possédait encore toute la fraicheur et toute la précision des récits primitifs. On peut, me parait-il, tirer la méme concelu-
LP
sion de lomission de la généalogie et des récits de l'enfance ; car ces éléments n’ont certainement pas fait partie de latradition absolument primitive ; ils sont dus à des informations un peu postérieures et n’ont été introduits que plus tard dans la narration orale.
Marc a-t-1l rédigé les narrations de Pierre avant ou après la mort de cet apôtre ? Les rapports des Pères différent sur ce point (voir section V). La tradition et le texte de l’évanaile ne renferment aucun indice quiautorise une réponse à cette question. Mais une vraisemblance naturelle conduit à penser que Marc écrivit sans beaucoup tarder les récits détachés qu'il entendait sortir de la bouche de lPapôtre et : que plus tard, peut-être seulement après la mortde Pierre, il les coordonna et les réunit en une narration suivie, telle que nous la trouvons dans notre second évangile.
Hitzig et Schenkel ont placé la composition de Mare entre 90 et 60 ; de trop bonne heure sans doute, car Pierre et Marc ne, sont arrivés que plus tard à Rome. B. Weiss, qui admet une influence du Matthieu primitif sur les récits de notre évanaile et qui fixe la composition du premier de ces écrits en 67, place celle de Marc peu avant 70. Zahn date la composition de 64-67 et la publcation de 67 (après la mort de Pierre et de Paul). Barnack dans Chronologie, etc., dit (p. 693) : « Nous ne nous égarerons pas en affirmant que cet évangile a été composé entre 69 et 85.» Dans le résumé chronologique il dit : € Vraisemblablement de 65-70. » Page 653, il dit encore (note À) : CJe ne puis trouver dans les passages du ch. XIIT aucune preuve qui place la composition après la ruine de Jérusalem ; limpression qu'il est antérieur à cet événement est chez moi plus forte. » Volkmar dit : en 73 ; Hilgenfeld va jusqu'à lavènement de Domitien, en 8l ; Keim parle de 115-120 ; Baur de 130-170. Ces trois der-