‹ Introduction au Nouveau Testament (volume 2)Chapitre 56 sur 110 · LA COMPOSITION. — LE TEMPS ET LE LIEU; L'AUTEUR · texte numérisé non relu

LA COMPOSITION. — LE TEMPS ET LE LIEU; L'AUTEUR

mers auleurs sont dominés par l'opinion qui fait procéder Mare soit de Matthieu (Hilgenfeld), soit de Matthieu et de Luc (Baur, Keim).

Quant au lieu de la composition, après ce que nous avons constaté relativement aux lecteurs certainement romains auxquels cet écrit était destiné, la supposition la plusnaturelle est que l’auteur a écrit à Rome. C’est aussi, comme nous le verrons, la tradition la plus répandue. Harnack, Chronologie, ete., p. 653, s'exprime ainsi : «Il n’y a pas de raison solide à alléguer contre la tradition que cet évanoile a été écrit à Rome.» Une tradition parle de l'Egypte (section V). Hadorn pense à l'Asie Mineure, par la raison que Marc et Jean se complètent, l’un racontant surtout des faits, l’autre des discours ; raison tout à fait insuffisante.

D. L'auteur.

Que nous apprennent sur ce point les indices tirés du livre lui-même ou du reste du Nouveau Testament?

En analysant le second évangile nous y avons trouvé un certain nombre de traits particulièrement dramatiques et complètement originaux, étrangers aux deux autres synoptiques et qui, s’ils ne sont pas dus à l'imagination de l'auteur, ne peuvent provenir que du souvemir d'un témoin.

Et ce qui prouve bien que ce témoin était l’un des apôtres, c’est la franchise et la rudesse avec lesquelles sont traités ceux-ci dans tout le cours du récit. La tradition ne visait pas à rabaisser les fondateurs de l'Eglise; on n’a pas tardé, au contraire, à exalter leur personne. Eux seuls, avec leur véracité, pouvaient ne pas craindre, dans le récit de leur relation avec Jésus, de se rabaisser eux-mêmes, en. mettant en relief les preuves de leur inintelligence, leurs

ridicules questions, leurs étranges bévues et même, comme s'exprime Marc, leur endurcissement de cœur, enfin leurs chutes honteuses, comme le reniement de Pierre et la fuite d’eux tous à Gethsémané. L’évangile de Marc se distingue particulièrement par le récit de traits de ce genre.

Le souffle dominant qui pénètre tout le récit de Marc, est, comme nous lavons vu, celui d’une admiration enthousiaste pour Jésus. Or, parmi les apôtres, quel est celui qui s’est distingué par la vivacité de ce sentiment et qui l’a le plus hautement professé ? D’après toute l’histoire évangélique, c'est certainement Pierre. Jean a peut-être aimé Jésus plus tendrement que Pierre, mais Pierre est. certainement celui qui l’a le plus admiré. De là la vivacité de ses allures à son service et l’énergie de son dévouement.

Un autre trait qui distingue spécialement l'écrit ‘de Mare, c’est la prépondérance marquée de l'élément des faits sur celui des discours. Ce trait est bien en harmonie avec l'esprit de Pierre, l’homme d'action plutôt que de parole. « C'était bien là, dit Renan, caractérisant l'écrit de Marc, la façon dont Pierre avait coutume de raconter la vie de Jésus ; cet écrit est en un sens l’œuvre de Pierre. » Nous avons constaté nous-mêmes que les souvenirs personnels de cet apôtre percent dans le récit de Marc depuis le commencement jusqu’à la fin. C’est sous son toit que Jésus passe la première nuit à Capernaum (F, 29). C'est lui qui le lendemain découvre Jésus: dans le lieu écarté où il s’était retiré et qui le ramène auprès de la foule déjà rassemblée (1, 35-87). C’est lui qui, après avoir été appelé le premier comme disciple (1, 16), est mis à la tête des Douze (HI, 16). Seul, avec Jacques et Jean, il est admis à entrer dans l'appartement où repose, déjà morte, la fille de Jaïrus (V,37). Nous avons fait res-

sortir plus haut le contraste entre le récit de Marc et celui de Matthieu dans la scène de Césarée de Philippe, Marc, omettant ce qui tendait à glorifier Pierre, faisant ressorur au contraire ce qui était propre à l’humilier. C’est bien ainsi que Pierre lui-même devait raconter. Dans la prédiction et dans le récit du reniement de Pierre, Marc mentionne deux chants du coq, et non pas un, comme les autres évangélistes, circonstance qui aggrave la culpabilité de sa chute. Les autres, en parlant de la sortie de Pierre après son reniement, disent : «Et « pleura amèrement (Exlaucev) ; » Marc, peut-être encore sous linfluence du récit de Pierre, dit : « Kt, se jetant dehors, ! pleurat (£xhœev), pleurait toujours.» Dans le récit de la Résurrection l’ange dit aux femmes (XVI, 7) : « Allez, dites aux disciples et à Pierre ; » rien de semblable dans le récit parallèle, du reste littéralement semblable, Matth. XXVII, 7. Cette marque du souvenir personnel et du pardon de Jésus était demeurée gravée dans le cœur du disciple infidèle.

Nous devons enfin signaler dans le récit de Marc deux irrégularités frappantes qu’a discernées et fait ressortir pour la première fois la perspicacité de Klostermann et qui, si elles sont bien expliquées par ce critique, impriment décidément au récit de Marc le sceau de l’apôtre Pierre.

Après la scène de la guérison du possédé dans ia synagogue de -Capernaüm (Marc [, 23-28), le récit de Marc continue ainsi : & Et aussitôt, sortant de la synagogue, ils vinrent dans la maison de Simon et d'André, avec Jacques et Jean. » Qui sont ces ls ? D’après les v. 20 et 21, ce ne peuvent être que les quatre disciples qui étaient entrés avec Jésus dans la synagogue et dont Jacques et Jean faisaient partie. Comment done Marc peut-il dire : «Ils vinrent

avec Jacques et Jean »? Voici, selon Klostermann, l'explication toute simple de cette inexactitude, et je ne pense pas qu'il y en ait d'autre possible. En racontant le fait, Pierre disait : « En sortant de la synagogue, nous vinmes (par ce nous, 1l entendait Jésus, lui-même et son frère André) chez moi avec Jacques et Jean. » C’est cette forme primitive du récit de Pierre qui s’est maintenue dans celui de Marc. — [len est de même du passage III, 43 et suiv., où Marc raconte l'élection des Douze. Il commence ainsi : «Et il en établit douze pour être avec lui, et pour les envoyer prêcher el pour avoir le pouvoir de chasser les démons » (v. 14et15). Puis il continue : « Et il donna à Simon le surnom de Pierre (v. 16) ; et Jacques, le fils de Lébédée, et Jean, frère de Jacques, et il leur donna le nom de Boanerges, qui signifie fils du tonnerre (v. 17), et André et Philippe... » Enfin la série des autres noms (v. 18 et suiv.). Il y a là deux irrégularités évidentes : 1° l’omission du fait de l'élection de Pierre ; le don de son surnom apostolique est seul mentionné ; 2° la reprise du récit par les accusatifs ‘ItxwGoy et ‘Iwdwnv, comme objets du verbe émébnxey (v. 14), dont ils ont été séparés par une proposition intercalée, objets suivis de la série des autres accusatifs. Ces deux irrégularités ne s’expliquent-elles pas aisément si nous nous représentons Pierre racontant ainsi la chose : QI nous établit, nous douze, » (ce nous renfermant naturellement l’élection de Pierre lui-même, ce qui ne lui laissait plus autre chose à mentionner que son surnom apostolique); puis la reprise de l’énumération commencée au v. 14 et qu’achévent les noms des autres apôtres, comme objets du verbe initial érébünxe?

On peut sourire, sans doute, de ces fines observations ; mais il n’en reste pas moins certain, par tous les traits signalés précédemment, que, dès le commencement (f, 16

Le a TEE SEL! Aa PT - Se LD FR F: n°7

et suiv.) jusqu’à la fin (XVI, 7), le récit du ministère de Jésus dans Marc est en relation étroite avec le groupe des disciples en général et spécialement ‘avec la personne de leur chef, Pierre. Aux deux exemples cités par Klostermann, Zahn ajoute le suivant (Ent. I, p. 245) : Mare (IX, 14) raconte le retour de Jésus et des trois apôtres de la montagne de la Transfiguration auprès des autres diseiples restés dans la plaine, et voici comment : « En arrivant vers les disciples ils virent (#XG6vrec... eidov, vraie leçon) une grande foule autour d’eux et des scribes qui disputaient avec eux. » [1 saute aux yeux que le fait est ainsi raconté au point de vue de ceux qui arrivent et qui observent l’agitation régnante dans cette foule. Ramené à sa forme primitive le récit serait donc : « En approchant nous vimes une grande foule entourant les disciples, » etc.

La relation de l’écrit de Marc avec les récits de Pierre,

affirmée jadis par Papias, est aujourd’hui reconnue par

la grande majorité des critiques (Weiss, Klostermann, Morison, Nôsgen, Zahn, etc.). Quelques écrivains seulement la contestent, mais par des raisons dont l'importance me parait douteuse. D’après Schleiermacher, 11 y aurait contradiction entre Marc HI, 16, où Jésus donne à Simon le surnom de Pierre au moment de l'élection des Douze, et Jean |, 45, passage d’après lequel ce surnom lui aurait été donné beaucoup plus tôt. Mais il est faux que l'expression de Marc : «Il lui donna le surnom de Pierre, » doive se rapporter au moment de l'élection des apôtres. L’aoriste étéônxe désigne le fait en lui-même, sans aucun rapport avec le moment où 1l eut lieu. — Holizmann ne nie pas précisément qu'une relation existe entre l'écrit de Marc et les récits de Pierre ; mais il se refuse à admettre que notre Marc canonique soit la simple rédaction de ces récits, car il porte selon lui les traces d’un remaniement

postérieur. En effet, la suite des matières chez Marc est souvent incompatible avec le vrai ordre historique et doit par conséquent être mise au compte du rédacteur ; ainsi la réunion des deux scènes sabbatiques et beaucoup d’autres faits ou paroles arbitrairement liés ensemble ; comp., dit cet auteur, IV, 21-25 ; IX, 33-50 ; X, 2-31 ; XI, 93- 26 ; puis de nombreux doublets (la même histoire ou parole deux fois rapportée), par exemple, les deux multiplications des pains ; enfin certaines traces d'influence paulinienne. Quant au premier point, les inversions des différents récits du ministère galiléen dans les trois synoptiques sont tellement habituelles et nombreuses qu’il est impossible de rien conclure de l’ordre des faits dans chacun d’eux ; d’ailleurs, parmi les passages cités, le seul qui pourrait avoir une valeur (la réunion des deux scènes sabbatiques) est si naturel, même dans toute hypothèse quelconque, qu'il ne prouve absolument rien; à plus forte raison, tous les autres passages, tellement qu'il est impossible de comprendre pour quel motif Holtzmann croit pouvoir les citer ici. Je crois avoir prouvé (p. 283- 289) que le récit de la seconde multiplication n’est nullement un doublet de la première; et même les doublets réels que l’on peut citer peuvent parfaitement provenir de répétitions dans les récits mêmes de Pierre. Quant aux traces prétendues de paulinisme que l’on découvre dans notre Marc, le lecteur jugera de leur valeur par les suivantes alléguées par Holtzmann. |, 15 : « Le temps est accompli. » Cette parole serait tirée de Gal. IV, 4: « Lorsque l’accomplissement du temps fut arrivé. » Les deux faits de la Transfiguration (Marc IX, 2 et suiv.) et du déchirement du voile (XV, 37) seraient attribuables aux paroles 2 Cor. [I, 7-12 et 18 ; le premier au v. 18, où Paul parle de la : gloire de Jésus reflétée dans l’âme du croyant, le second au

v. 12, où il parle du voile couvrant l'esprit d'Israël incrédule. Il faudrait donc admettre que ce sont ces paroles de Paul qui ont suggéré à Marc l’idée de ces deux faits, la Transfiguration et le déchirement du voile du temple ! On n'en croit pas ses yeux quand on lit de telles assertions; mais, fussent-elles même fondées, que prouveraient-elles ? Mare, en 64, à Rome, ne pouvait-il pas connaître la Ile au Corinthiens, écrite en tout cas avant 60? Ajoutons pourtant que, malgré ces observations, Holtzmann lui-même rappelle franchement une foule de traits « qui peuvent sans effort (ungezwungen) provenir de Pierre » et qu'il cite cette parole de Weizsæcker dans lApost. Zertaller : « Marc témoigne d’un coup d'œil si juste sur la marche de l’ensemble que l’idée de l'attribution de cet écrit au disciple de Pierre ne peut que se recommander. »

Harnack (Chronol. etc., p. 692), après s’être prononcé ainsi : «On ne peut prouver directement par l’évangile de Mare qu’il ait pour base les récits de Pierre, » — je pense avoir précisément montré le contraire, — ajoute néanmoins aussitôt : « Si on le compare avec les deux autres synoptiques, on ne peut méconnaître qu'il possède le meilleur ordre » — cet ordre, à qui le doit-il? — «et qu'il provient d’une tradition de premier rang » -— pouvait-il y avoir une tradition d’un rang supérieur à celle de Pierre ?

Pfleiderer ! s’appuie sur la grande différence qu'il y a entre les nombreux et minutieux détails qui caractérisent le récit de Mare et les prédications très sommaires de Pierre rapportées dans le livre des Actes. Mais ces dernières sont de solennels témoignages rendus aux faits du salut, les faits les plus essentiels de l’histoire de Jésus, sa mort, sa

1 Das Urchristenthum, p. 414.

résurrection, son ascension, tandis que les récits de Pierre, par lesquels il accomplissait son œuvre d’évangélisation | chez les paiens, pouvaient et devaient être remplis de détails tels que ceux que renferme notre Marc. Le seul discours de Pierre qui dans les Actes se rapproche de l’évangélisation proprement dite, est celui du ch. X, où Pierre évangélise Corneille et sa famille ; or, la relation entre ce discours et notre second évangile est si frappante qu'on a pu appeler le premier «un évangile de Marc ?n nuce » (Thiersch). Au reste la vraie raison de Pfleiderer n’est pas là, car il ajoute : « Il est impossible que les miracles légendaires que nous trouvons dans ce plus ancien évangile reposent sur le récit immédiat, encore moins sur la dictée d’un témoin. » On voit que le jugement de ce sivantest tout simplement dicté par un «& priori dogmatique. Renan, qui a d’autres expédients à son usage, dit plus impartialement: € L'esprit qui domine dans ce livre est bien celui de Pierre. » (Les Evangiles, p. 116 et 117.)

Et pourtant il est difficile de penser qu’un homme tel que Pierre, peu habitué à manier la plume, se soit, au cours même de son-activité apostolique, livré à un travail littéraire, comme la composition de notre évangile. Puis, si cet écrit eût été l’ouvrage d’un apôtre, comment l’aurait-on généralement attribué à un simple disciple et précisément à un disciple peu favorablement connu en raison de son infidélité envers Paul et Barnabas? Les nombreux latinismes qui nous ont frappés dans cet écrit s’'expliqueraient malaisément chez un apôtre qui avait exercé son ministère plutôt dans les contrées de l'Orient (Babylone) qu’en Occident, à moins qu’on ne consente à accepter la fiction de l’épiscopat de Pierre à Rome depuis l’an 42 ou que l’on n’entende par Babylone (1 Pierre V, 15) Rome elle-même.

Nous avons cherché à expliquer dans le chapitre précédent l’omission des séjours à Jérusalem dans nos synoptiques par les circonstances dans lesquelles s’est formée la tradition orale (p. 288-293). Mais il ne serait guêre concevable que Pierre, écrivant lui-même hbrement et dans un milieu différent, eût entièrement omis tous les séjours dans la capitale. Nous sommes donc conduits à admettre que, malgré la part qu'il a certainement prise à ce récit, ce n’est pas lui qui l’a rédigé, mais qu’il est dû à la plume de quelqu'un de ses collaborateurs, qui avait souvent entendu raconter les scènes de la vie de Jésus et qui en même temps restait encore lui-même sous l’influence de la forme donnée à cette histoire par la tradition générale, dont il avait été nourri avant de suivre Pierre. | S'il en est ainsi, notre pensée se porte naturellement sur celui au sujet duquel Pierre, dans sa Are épitre (V,13), s’exprime en ces termes : « Marc, mon fils, vous salue. » En l’appelant son fils, Pierre l’instituait en quelque sorte son héritier spirituel. Mare dès sa jeunesse devait avoir été en relation avec Pierre qui était si bien connu dans la maison de sa mére (Act. XII, 14). C'était certainement Pierre qui avait amené Marc à la foi et qui l’avait introduit dans l'Eglise par le baptême. Comme nous l'avons vu, il est très probable que le petit trait raconté dans notre évangile (XIV, 51-52) se rapporte à Marc lui-même. Quel autre aurait connu cette petite circonstance, tous les disciples étant alors en fuite? Marc devait, d’après ce récit, habiter dans le voisinage de Gethsémané.

E. L’intégrité du texte.

Indépendamment de l’hypothèse d’un Proto-Marce, selon les uns plus bref, selon d’autres plus riche que notre Marc

canonique, question que nous ne pouvons traiter ici (voir le V® chapitre : la relation entre les trois synoptiques), plusieurs auteurs ont été amenés à suspecter lauthenticité de certains passages dans notre Marc canonique.

Wilke avait déjà admis plusieurs interpolations dans le Marc actuel. Plus récemment, d’autres ont suivi cet exemple par des raisons diverses. Ainsi Du Buisson dans son écrit sur l’évangile de Marc! ; Paul Ewald également, au sujet de [, 2et3 ?. Mais ces questions sont du domaine. de l’exégèse autant pour le moins que de celui de lIntroduction. Quant à la question du Proto-Marc, je me borne à citer ici deux observations de plumes compétentes qui me paraissent suffisantes pour le moment. Jüulicher (Einl. p. 201) déclare que selon lui « jamais l'étude de l'évanoile de Marc n'aurait par elle-même provoqué l’idée de l’existence d’un Proto-Marc, vu que l’on n’a nulle part impression de l’omission d’un morceau considérable ou celle de ladjonction d’un texte étranger. En réalité les hypothèses qui se rapportent à un Proto-Marc ne sont provenues que de la recherche d’un moyen de. solution du problème synoptique. Rien ne conduit à supposer que le texte de Marc ait subi un développement varié. » Harnack en juge de même, car 1l déclare (Chronologie, etc., p. 652) « qu’il est impossible de mettre en question l'identité de notre évangile de Marc avec l’écrit évangélique que la tradition, par la plume de Papias, attribue à Marc qui avait été secrétaire de Pierre. » Je crois pouvoir me contenter, pour le moment, du jugement de ces deux savants ?.

1 The Origin and peculiar characteristics of the Gospel of S. Mark, 1896.

2 Das Hauptproblem der Evangelienfrage, 1890.

3 Chacun sait d’ailleurs que Holtzmann, le principal défenseur de cette hypothèse, s’est converti à une autre solution.

La seule question réelle et vraiment importante à l'égard du texte de Marc est celle que soulève l'authenticité du morceau final XVI, 9-20, qui manque dans quelques-uns des plus anciens documents.

Quant à ce morceau, quatre possibilités se présentent : 1° ou bien cette conclusion est la fin normale de l’écrit, due à la main de l’auteur lui-même ; 2 ou bien elle doit être remplacée par l’une ou l’autre des conclusions différentes que nous trouvons dans quelques documents ; 30 ou bien toutes ces conclusions sont également inauthentiques et la conclusion réelle s’est perdue ; 4° ou enfin une conclusion authentique n’a jamais existé et l'écrit a été transmis incomplet à l'Eglise dès le moment de sa publication. Examinons ces diverses solutions. |

[. La conclusion canonique actuelle ne semble pas pouvoir être attribuée à l’auteur de lévangile. Chaque lecteur, en passant du v. 8 au v. 9 du ch. XVI, éprouve immédiatement l'impression d’une solution de continuité. C’est comme un autre récit qui commence. Marie-Madeleine, qui avait été déjà nommée plusieurs fois (XV, 40-47), estintroduite co.nme une personne inconnue (par cette remarque tirée de Luc VII, 2 : « de laquelle il avait chassé sept démons»). On a supposé, il est vrai, que l’auteur avait été mterrompu à ce point de son travail (v. 8), et qu'il n'avait repris la plume que plus tard, au v. 9. Mais d’autres raisons encore s'élèvent contre cette solution. D'abord, la conclusion canonique ne répond pas à ce que fait attendre le récit précédent. Après avoir laissé les femmes sous l'impression de la peur qui leur fermait la bouche (v. 8), le récit devrait nécessairement expliquer comment elles avaient recouvré la parole et rapporté enfin aux apôtres le message de l’ange. Au lieu de cela, le récit recommence au v. 9 par l'apparition de Jésus à Marie-Madeleine, et au v. 10 seu-

lement, à propos de cette dernière, est mentionné le message de l’ange, mais comme adressé à elle seule. Un fait plus grave encore, c’est que l’apparition du ressuscité, qui avait été promise aux apôtres par Jésus comme devant avoir lieu en Galilée (XIV, 28), promesse qui venait d’être renouvelée par l’ange (XVI, 7), n’est point racontée. Car dans l’apparition mentionnée au v. 14, le fait n’est mis en aucun rapport avec la Galilée. Cétte apparition est bien plutôt celle racontée par Luc XXIV, 36 et suiv. et par Jean XX, 19 et suiv., qui aeu lieu à Jérusalem. Ajoutez à cela quelques dissonances de style qui trahissent une plume différente de celle de Marc. L’indication de bon matin (root XVI, 9) fait double emploi avec celle du v. 2 de très bon malin (Kiuv tout). Il en est de mêrmne de la date rowTtn caGBarou (v. 9), répétition inutile de celle du v. 2 (r% uua Tov ca BE 4rwv). De plus dans celle-ci nous trouvons la forme hébraïque pure, tandis que la date du v. 9 présente une forme plus propre à la langue grecque. Le titre de Küpo1oc, Seigneur, par lequel est désigné Jésus v. 19 et 20, n’est nulle part employé par Marc dans son propre réeit ; pas une fois non plus chez Matthieu (seulement 10 fois chez Luc et 8 fois chez Jean). En général, la narration de Marc est toujours originale et indépendante, tandis que, dès le v. 9, le récit paraît n’être qu’une juxtaposition de pièces rapportées, empruntées aux autres évangiles : les v. 9-11 sont un extrait de Jean XX, 1-10'(avec un emprunt à Luc VIE, 2) ; les v. 12 et 15 sont le court résumé de Luc XXIV, 43 et suiv. ; de plus, le mode de narration très sommaire contraste ici fortement avec la manière de raconter ordinaire de Mare, qui aime à entrer dans les petits détails ; le v. 14 reproduit les récits de Luc XXIV, 36 et suiv. et de Jean XX, 19 et suiv. ; le v. 15 (Pordre de prêcher dans tout le monde) résume les discours Luc

XXIV, 47-49 ; Jean XX, 21-93 et Matth. XXVII, 19-20 ; sur le v. 16, comp. Matth. XXVIIL, 49, Luc XXIV, 49 et Jean [Il, 5 et 18 ; les v. 17 et 18 (indiquant les signes miraculeux qui accompagneront la prédication de lÉvangile) me paraissent être une amplification de la promesse Luc X, 18 et 19 ; enfin les v. 19 et 20 sont un sommaire de la fin de Luc, de celle de Matthieu et du ch. Ier des Actes.

Malgré tout cela, cependant, on ne peut s'empêcher de reconnaître que ce morceau forme un tout bien lié et habilement gradué. Trois fois les disciples sont mis à même de croire à la résurrection et trois fois ils s’y refusent ; ils s’attirent par là de la part du Seigneur une sévère réprimande. Et ce n’est qu'après qu’ils sont enfin arrivés à la foi qu’ils sont appelés à l'exécution du mandat apostolique. L’on doit conclure de là, avec Ewald, Meyer, Harnack, que, si ce morceau n'est pas de Marc, il n’est pas non plus une compilation quelconque, mais qu’il fait l'effet d’un tout complet qui a appartenu à un écrit déjà existant, et qui à été tiré de son contexte et placé ici pour suppléer à la conclusion qui faisait défaut !.

Quelle lumière jette sur cette question ce que nous connaissons de l’histoire du texte ?

Quant aux traces de l’existence de ce passage, on en trouve peut-être déjà quelques-unes chez Justin /Apol. 1, 39.45.49, etc.), vers 190 ; Irénée cite certainement le verset 20 (Haer. IT, 10,6), vers 185, car il fait précéder cette citation de ces mots : in fine evangelit ait Marcus. Le

1 Westcott et Hort terminent ainsi un travail approfondi sur la matière : « Un scribe qui ne voulait rien ajouter de son propre chef paraît avoir incorporé ici une narration des apparitions de Christ ressuscité, tirée d'une relation secondaire, provenant de la seconde génération » (The New Testament, notes, p. 51).

Diatessaron de Tatien, vers 170, reproduit le contenu de ce morceau. On commence à le lire textuellement dans le C. Alexandrinus et dans le C. d’Ephrem, tous deux du Ve s.; il se trouve dès lors dans tous les majuscules des siécles suivants (D E, etc.). Il se lit aussi dans les mss. de l’Itala, sauf un seul du Ve s. (k, Boblrensis) ; Jérôme luimême l’a fait entrer dans le texte de la Vulgate, d’où 1l a passé dans nos traductions modernes ; il se lit dans deux anciennes traductions syriaques, celle de Cureton et la Peschito (mais non dans celle découverte récemment au couvent du Sinaï par Mme Lewis), dans une des versions égyptiennes, et enfin dans tous les minuscules depuis le Xe s. En sa faveur on peut citer, parmi les Pères (outre Justin, Tatien et [rénée), Epiphane, Chrysostome, Ambroise, Augustin.

En échange, tout ce morceau parait manquer dans les plus anciens mss. que nous possédions, le Vaticanus et le Sinaiticus (le premier, et peut-être aussi le second, du [Ve s.). Gette absence dans ces deux documents s’expliquerail difficilement si ces deux morceaux appartenaient réellement à la teneur primitive de notre évangile. On a allégué, ilest vrai, que, comme l’a prouvé Tischendorf, c'est le même copiste qui a écrit le Vaticanus et les dernières feuilles du Sinaïtieus, ce qui paraît réduire ici ces deux témoins à un seul, et que dans le Vaticanus le passage XVI, 8 est suivi d’un blanc comprenant la fin de la colonne et toute la colonne suivante, ce qui semble prouver que le copiste avait connaissance d’une portion de texte qu’il a jugé bon de ne pas transcrire. Mais quelle était dans ce cas la raison pour laquelle il croyait devoir la supprimer? De plus la question est de savoir si l’espace laissé en blanc aurait été suffisant pour contenir une conclusion aussi longue que celle de la leçon reçue. Enfin le fait est que ces deux mss. ne parais-

sent point avoir été copiés sur le même prototype. Le Sinaiticus ne présente point un blanc semblable etil paraît bien être un second lémoin à côté du Vaticanus. Les autorités citées plus haut en faveur de ce passage prouvent seulement qu’il se lisait déjà dans plusieurs documents de notre évangile vers le milieu du II s., ce qui ne peut suffire à démontrer sûrement son authenticité.

À tous les faits déjà cités s’en ajoutent d’autres plus ou moins importants :

D'abord les déclarations d’Eusèbe et de Jérôme. Le premier S’exprime ainsi en répondant aux questions d’un certain Marinus : « Ce morceau ne se trouve pas dans tous les manuscrits de l’évangile selon Marc ; en effet les manuscrits exacts terminent cet évangile avec le récit du jeune homme apparu aux femmes et qui leur a dit: Me craignez pas... (v. 6); morceau à la suite duquel se trouvent ces mots : Elles s'enfuirent.…, etc., v. 8; en cet endroit du texte, presque dans tous les manuscrits de l’évangile de Marc, est marqué : la fin. Ce qui est écrit de plus, ne se trouve que rarement, dans quelques-uns, mais non dans (ous. »

Ces derniers mots : « mais non dans tous », ont paru aux défenseurs de l’authentieité une sorte de rétractation de l'affirmation précédente. Mais c’est là presser beaucoup trop les termes ; Eusèbe seserait-il contredit dans un seul et même paragfaphe ? Jérôme, dans une lettre à Hédibia (une dame chrétienne résidant en Gaule), écrit que ce passage se trouve dans de rares exemplaires {in raris fertur evangeliis), etque presque tous les manuscrits grecs ne renlerment pas cette fin. Cependant, ce Père a lui-même reçu ce passage dans la Vulgate. Il s'exprime ainsi dans Dial. IT contre les Pélagiens : « Dans quelques exemplaires, particulièrement les documents grecs, il est écrit à la

fin de l’évangile de Mare (suit la citation du v. 14). » Ce témoignage est en somme moins défavorable que celui d'Eusébe à l’authenticité de cette conclusion, et il serait assez difficile de prouver que les paroles de Jérôme citées c1-dessus ne soient pas une simple répétilion de celles d’Eusèbe.

Un second fait à signaler, c’est le témoignage négatif de

plusieurs Pères chez lesquels, d’après Zahn, on ne peut découvrir aucune trace de la connaissance de ce morceau, à savoir Tertullien, Cyprien, Clément d'Al, Origène, Cyrille de Jérusalem et Athanase.

On a cru pouvoir expliquer ces faits par le retranche-

ment qui aurait été fait de ce morceau en raison des diftérences qu’il présente avec les autres récits des apparitions qui ont suivi la Résurrection, ou bien aussi par le fait de la disparition dans l'Eglise des dons miraculeux promis dans les versets 17 et 18. Quant au premier point, que d’autres retranchements n'auraient pas eu lieu, si l’on s'était permis de procéder d’après cette méthode ! On recourait plutôt dans de tels cas à des explications plus ou moins forcées. La seconde raison serait plüs plausible ; ainsi dans un passage de l'ouvrage de Macarius de Magnésie intitulé Apocrilicus (vers 400), cet auteur cherche à répondre au sarcasme d’un paien (Porphyre?) qui demandait s’il y avait beaucoup de chrétiens qui, sur la foi de cette promesse, avaleraient une coupe de poison. Mais si cette difficulté était la cause du retranchement, combien d’autres changements semblables n’aurait-on pas fait subir au texte des évangiles, par exemple, à la parole Luc X, 18-19 sur laquelle me parait reposer la promesse v. 17-18 chez Mare, et surtout aux paroles impliquant la proximité de la Parousie ! |

Nous avons parlé plus haut d’une autre conclusion, rivale de la conclusion canonique.

CRT

IL. Cette conclusion se lit dans les deux Mjj. L et Wet dans le min. k. Lé premier, du VIII s., représente en général avec le Vaticanus le texte dit alexandrin de la mamière la plus conséquente ; le second date des VIITe ou IX s.; il a été récemment découvert au mont Athos; le troisième, du Ve s., renferme l’ancienne traduction latine ; c’est un témoin du texte reçu dans Péglise d'Afrique, à cette époque.

Dans L, le v.8 est suivi d’une ligne de crochets qui indique la fin du livré ; puis dans la colonne suivante on lit cette remarque : Déoerai mou xat radra. (QC On trouve aussi parfois ce qui suit.») Cette manière de parler prouve, comme le remarque bien Zahn, que le copiste ne tirait pas la finale suivante du manuserit qu’il copiait, mais bien de quelque autre document. Voici cette finale : « Et elles [les femmes] rapportérent sommairement à Pierre et à ceux qui étaient avec lui tout ce qui leur avait été ordonné ; après cela Jésus lui-même [d’après Y : apparut et] envoya par eux d'Orient en Occident la sainte et incorruptible prédication du salut éternel. Amen. » Après celte courte finale se trouve dans L cette remarque : "Eoti xat Tadra oepoeva meta To"épofBobvro ap (Q Ceci se trouve aussi aprés le : car elles craignaient »); et après cela suit la conclusion canonique v. 9-20 avec le « Amen », et la souscription every. xara Maouov, indiquant la fin du livre. Dans Y la courte finale présentée par L n’est séparée du v. 8 que par la lettre + (rékos) qui indique, selon Gregory, non la fin du livre, mais celle de la lecture liturgique. Après la courte finale contenue dans L, suivent ces mots : Éoriwv oi TAdTA HEcÔmEva era T0: éboodvro yao (ceci se trouve aussi après le : car elles craignaient) !.

1 Ainsi, dans ces deux manuscrits, d'abord la courte conclusion donnée comme texte ; puis supplémentairement, la conclusion cano-

Il paraît donc certain qu’au jugement des copistes de Let de Y l’évangile finissait avecle v.8, mais que, comme dit Zahn, ils ont estimé qu’une conclusion aussi généralement répandue que le passage v. 9-20 du texte reçu appartenait en tous cas à la rédaction d’un manuscrit complet.

Le ms. k présente de plus un changement résultant évidemment d’un procédé réfléchi. [l modifie comme suit la fin du v. 8 : «Mais les femmes en sortant du sépulcre s’enfuirent ; car la crainte les avait saisies de tremblement et de frisson ; et elles racontèrent sommairement à Pierre et à ceux qui étaient avec lui, tout ce qui leur avait été commandé. » Puis ce manuscrit termine en disant : « Et Jésus apparut lui-même et envoya par eux d'Orient en Occident la sainte et incorruptible prédication du salut éternel. » Ce texte supprime le silence des femmes à la fin du v. 8 et de la sorte le récit peut continuer au v. 9 sans contradiction flagrante, comme nous venons de Île reproduire.

Ïl est impossible de défendre l’authenticité de la brève conclusion renfermée dans ces manuscrits. Personne, je crois, n’a essayé de le faire. Le récit détaillé v. 1-8 ne comportait pas une fin aussi brusque, et d’ailleurs chacun comprend à première vue que les expressions de sainte et incorruplible prédication appartiennent au langage ecclésiastique postérieur.

Nous devons encore mentionner 1ici.un étrange récit qui se trouve dans le livre intitulé Actes de Pulate, au c. 14. Les plus anciennes parties de ce livre datent peut-être du commencement du Ie s., mais de nombreuses additions y ont été faites dont plusieurs ne paraissent pas antérieures au IIIe s. Dans ce récit trois témoins racontent qu'ils ont

nique (les deux finales en quelque sorte, à choix) ; voir Gregory, Pro- | legomena, p. 445).

vu le Seigneur s'asseoir avec ses disciples sur le mont Mamilch (variantes : Mabrech, Malek, etc.). S'agit-il d’une montagne de Galilée ? ou bien est-ce là un surnom donné au mont des Oliviers, comme le feraient penser les mss. latins qui lisent ici Mons Oliveli? Puis le récit dit qu’ils ont entendu Jésus adresser aux disciples ces paroles (suivent les versets 15-19 littéralement), et que, tandis qu'il leur parlait ainsi, il fut enlevé au ciel. Le caractère artificiel de cette conclusion saute aux yeux. Il en est de même d’une autre que rapporte Jérôme dans son ouvrage Contre les Pélagiens (1, 15). Il écrit que quelques exemplaires, des grecs surtout, racontaient que, lorsque les Onze se furent mis à table, Jésus leur apparut et leur reprocha leur incrédulité et leur dureté de cœur (&rriav ka cxAnooxaod av) parce qu'ils n'avaient pas cru ceux qui l'avaient vu ressuscité, et qu'eux-mêmes s’excusalent er disant : « Ge siècle d’iniquité et d’incrédulité est sous la puissance de Satan, qui ne permet pas que la-vraie vertu de Dieu soit comprise par des esprits impurs. C’est pourquoi révèle maintenant ta justice. » [l n’est pas possible de croire qu’en parlant ainsi de la corruption du monde et du pouvoir de Satan, les disciples voulussent excuser leur propre incrédulité à l’égard de la Résurrection, quoique ce soit là le sens qui résulterait le plus naturellement de la liaison avec ce qui précède. Dans leur pensée il s’agirait plutôt, d’après les derniers mots : « Montre maintenant ta justice, » comme d’après tout ce qui suit, de la mission que Jésus leur donnait de convertir le monde à l'Evangile. Cette mission, les disciples la déclarent irréalisable ; ou bien elle ne pourra réussir, selon eux, qu’au moyen de manifestations éclatantes de la justice divine. Mais, même avec cet essai d'explication, je ne saurais comprendre la satisfaction relative que cause à Zahn ce

singulier passage. Il est original sans doute, mais d’une originalité très propre à fournir un échantillon instructif de ce que serait devenue l’histoire évangélique livrée à la fantaisie humaine. La seule parole apostolique qui se rapprocherait de l'idée ainsi comprise, — mais avec quelle différence ! — serait, à ce qu’il me paraît, la question de Jude, Jean XIV, 22: « Pourquoi te révéleras-tu à nous et non pas au monde ? » — Evidemment toutes ces diverses finales peuvent encore moins prétendre à l'authenticité que la conclusion canonique. Et leur principale impor- Lance est la preuve négative qu’elles paraissent donner de l'absence d’une conclusion authentique.

IT. Qu'est donc devenue la vraie conclusion due à l’auteur ? Car enfin celui-ci ne peut avoir terminé intentionnellement son écrit par les mots : évoBobvro ydp (« car elles craignaient »). Îl était tenu d’expliquer ce qui avait enfin porté les femmes à rompre le silence à l'égard du tombeau trouvé vide et du message de l’ange aux apôtres. Mais surtout Marc ne pouvait guère manquer de dire comment Jésus avait tenu sa promesse XIV, 28, que l’ange venait de répéter aux femmes (v. 7), de les revoir en Galilée, elles et les apôtres.

La dernière feuille de l’écrit de Marc $e serait-elle perdue ?

Un tel fait ne serait pas sans exemple. Cette feuille était la plus extérieure dans les rouleaux antiques ; elle était ainsi plus exposée que les autres aux accidents. Mais si ce malheur était arrivé à l’autographe pendant la vie de l’auteur, il eût pu aisément lc réparer, et s’il avait eu lieu après sa mort, l’écrit devant exister dans plus d’un exemplaire, il eût été possible de réparer cette perte. Michaëles a supposé que Marc, ayant composé son livre à Rome, avait été subitement interrompu par la persécution de

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Néron, dans laquelle avait péri Pierre ; que le manuscrit resté incomplet avait élé copié ; que ces exemplaires inachevés s'étaient répandus, et que plus tard seulement Marc avait achevé son livre à Alexandrie, où il avait été publié avec la conclusion canonique. Mais, dans ce cas, 1l faut admettre aussi que la finale canonique est de la main de Marc. Si l’on pouvait prouver que Marc a péri à Rome en même temps que Pierre, la difficulté tomberait : le travail de Marc serait resté inachevé à la suite de son martyre et l’origine du morceau XVI, 9-20 resterait un mystère. Mais il n’existe aucune tradition semblable ; au contraire, de nombreux Pères, Eusèbe, Epiphane, Jérôme, déclarent qué Marc, soit avant, soit après la mort de Pierre, s’en alla travailler en Egypte à la formation de l’église d’Alexandrie. Bien plus, dans la seconde épiître à Timothée, qui date probablement de l’an 67, Paul invite son disciple à venir le trouver à Rome en ramenant- Marc avec lui, pour l’aider dans son travail d’évangélisation (IV, 11). Marc était donc encore non seulement vivant, mais plein de force ; il pouvait être âgé alors de cinquante et quelques années, s’il est vrai qu’en l’an 30 il eùt assisté, comme jeune homme de 15 à 20 ans (veavisxos) à la scène de Gethsémané. On pourrait supposer, 1l est vrai, que la demande de l’apôtre n’a point pu se réaliser, Mare étant mort peutêtre pendant le voyage de Paul en Espagne; mais il ressort de l’épître à Tite et de la 1° à Timothée que Paul, après son retour, venait de visiter lui-même l'Orient en passant par la Crète et probablement aussi par Ephèse (1 Tim. [, 3), peu avant d'écrire la seconde à Timothée; comment donc eût-1l ignoré la mort de Marc si elle avait eu lieu à ce moment ? Voici comment Zahn se représente le cours des choses : «Si, dit-il, Marc a commencé à composer son livre avant la mort de Pierre en 64, et s’il l’a pu-

blié après la mort de Paul en 67, on peut indiquer assez de circonstances qui ont fait tomber la plume de la main du fils spirituel de Pierre et du compagnon de Paul,

dans la cité où ont péri ces deux apôtres, et qui ne lui ont

pas permis d'achever son ouvrage » (Einl. IT, p. 234). Ce savant pense à une maladie, un accident quelconque, au martyre peut-être qui après l’arrivée de Marc à Rome auprès de Paul aurait mis fin à sa vie; mais 1l n’y a pas trace chez les Pères d’un telévénement. Si Marc a répondu à l’appel de Paul et l’a rejoint à Rome durant sa seconde captivité, 1l est difficile de comprendre comment il n'aurait pas trouvé le temps de compléter son ouvrage laissé en dépôt entre les mains de ceux qui le lui avaient demandé d’une manière si pressante. Si la dernière feuille avait péri dans le trouble de la persécution, comment ne Paurait il pas alors remplacée? Et si l'ouvrage était resté inachevé, comment ne l’aurait-1l pas alors complété ? De toute manière, si le passage cité de la 2% à Timothée est authentique, on se trouve enfermé comme dans une impasse, et l’on en vient à se demander s’il ne conviendrait pas de rebrousser chemin et de chercher une voie qui conduise à un résultat plus acceptable, en d’autres termes, s'il n’y aurait pas lieu de reprendre à nouveau la question de la composition du morceau final par Marc lui-même.

Serait-il possible de résoudre les difficultés alléguées. plus haut, qui, selon l'avis de la plupart des critiques actuels, s'opposent à la composition de ce morceau par l’auteur de lévangile ?

L'on demande quelle est la circonstance non mentionnée qui a mis fin au silence que les femmes avaient d’abord

observé à leur retour du tombeau (v. 8). Mais cette cir-

constance ne se trouve-t-elle pas précisément dans le fait raconté au v. 9, l’arrivée de Marie-Madeleine revenant du.

tombeau et rapportant la nouvelle de Papparition de Jésus et le message adressé par lui aux apôtres ? Il était clair, sans qu'il fût besoin de le dire, qu'après cela les autres femmes n'avaient plus de sujet de se taire. Il est vrai que le v. 9 a tout l'aspect d’un nouveau commencement de récit , mais après une longue interruption de rédaction dont nous indiquerons tout à l'heure la raison, cette forme n'aurait plas rien d’étonnant. On se rendrait compte également par cette interruption de la double indication du jour de la Résurrection (v. 2 et v. 9), ainsi que de la forme différente de ces deux dates, la première tout à fait hébraïque, conservant encore lancienne forme du récit traditionnel ; la seconde, plus purement grecque, résultant d’un séjour prolongé dans un milieu où se parlait cette langue. — Le titre de Seigneur donné exceptionnellement à Jésus dans le récit de Marc v. 19 et 20 provient tout naturellement de la nature du fait mentionné dans ces versets, l’élévation de Jésus à la souveraineté universelle.

L’énumération sommaire des faits rapportés dans le morceau v.9-20, paraît sans doute, ainsi que nous l’avons exposé nous-même, provenir d’une juxtaposition servile de divers récits tirés des autres évangiles, de celui de Jean (v. 9-11), de celui de Luc (v. 19-13), de ceux de Luc et de Jean (v. 14), de celui de Matthieu (v. 15-16), de celui de Luc (v. 17 et 18), enfin de celui de Matthieu (v. 19 et 20). Cette explication rencontre pourtant une difficulté. Seraitil bien exact et même équitable de reprocher aux deux apôtres, Pierre et Jean, comme le ferait l’auteur par le : uls ne crurent pas (âtiornoav), du v. 11, de n’avoir pas cru au rapport de Marie-Madeleine ? Aussitôt après lavoir entendue ne courent-ils pas tous deux au tombeau? Et puis ne serait-1l pas encore plus inexact de représenter Jésus comme

taxant d’incrédulilé et de dureté de cœur la joyeuse surprise qui, d’après le récit de Luc et de Jean, remplissait au moment de l’apparition le cœur des disciples ? En face de ces différences, peut-on croire que l’auteur de ce morceau l’ait rédigé ayant sous les yeux le texte même des autres évangiles? Ne peut-on pas supposer plutôt que, de même que tout l'écrit de Marc reproduit la tradition apostolique sous sa forme la plus primitive, ainsi dans cette conclusion l’auteur a réuni librement et brièvement, comme par une espèce d'harmonie évangélique, les divers récits oraux des faits par lui mentionnés, qu'il avait gar-

dés depuis un certain temps dans sa mémoire d’une ma-

nière plus ou moins vague ? Si cet auteur était réellement Marc, le fait s’expliquerait aisément. Marc ne devait-il pas en effet avoir conversé sur ces choses à Jérusalem dans sa jeunesse avec Matthieu et Jean, puis avec Pierre, et enfin à Rome avec Luc, quand ils s’y trouvaient tous deux en 62 et 63 auprès de l’apôtre Paul ? Ce seraient ces récits entendus précédemment qu’il aurait combinés dans ce tableau sommaire destiné à donner une brève conclusion à son évangile. Il l'aurait rédigé après la mort de Pierre, d'une manière plus indépendante de sa personne et de ses récits que le reste de l’évangile et en s'inspirant des narrations que nous possédons aujourd’hui plus complètes

et plus exactes, telles qu’elles sont consignées dans les

autres évangiles.

Si le travail de Marc a bi été interrompu entre les v. 8 et 9 du ch. XVI par suite du martyre de Pierre et de la dispersion de léglise de Rome, il est vraisemblable que Marc n'aura rédigé ce morceau final que dans une autre contrée où il s’était réfugié à la suite de cette grande catastrophe, en Egypte ou en Asie Mineure où il se trouvait avec Timothée lors de la seconde captivité de Paul à

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Rome après sa mission en Espagne !. Ce serait là que Marc aurait, après une interruption plus ou moins longue, composé ce morceau final, et de là qu’il l'aurait envoyé à Rome après la reconstitution de l’église, pour le joindre au manuserit de l’évangile resté entre les mains de quelqu'un de ceux qui lui avaient si ardemment demandé cet ouvrage. Dans l'intervalle, des copies du manuscrit inachevé avaient pu commencer à circuler et se répandre déjà dans les églises. La conclusion supplémentaire, envoyée par Marc, put être jointe à l’un ou l’autre des exemplaires demeurés à Rome et se répandre aussi partiellement ; mais elle ne fit jamais complétement corps avec l’ensemble du livre. Il en fut de cette feuille à peu près comme de l’épüre aux Romains parmi les épiîtres d’Ignace. Envoyée seule d’Asie Mineure en Italie, elle resta toujours plus ou moins isolée du groupe de celles qu'Ignace avait adressées aux églises d'Asie. Mais, objectera-t-on encore, la promesse de Jésus XIV, 28, répétée par l’ange XVI, 7, d’après laquelle Jésus devait précéder les siens en Galilée et se montrer là à eux, a-t-

elle été oubliée par l’auteur ? Comment le récit de son

accomplissement pourrait-il manquer tout à fait dans cette conclusion? -— Mais serait-il absolument impossible que Marc eût envisagé comme cet accomplissement le fait capital mentionné v. 19 et 20? Il y a entre les expressions dont il se sert dans ces versets et les paroles adressées par Jésus aux apôtres dans le congé solennel qu’il prend d’eux, d’après Matthieu XXVIIT, 16 à 20, sur une montagne de Galilée, une trop grande analogie pour que les deux récits ne se rapportent pas au même fait. Déjà dans les versets

1 Le témoignage d’Irénée, d’après lequel Marc a écrit après l'éfodos de Paul, ne me parait pas se rapporter à la mort de Paul, mais à son départ de Rome pour l'Espagne. C'était évidemment là la tradition romaine, Comme on peut le constater par le Fragment de Muratori.

15 et 16 les expressions de Marc étaient très semblables à celles de Matthieu : & Allant (rmooeudévrec) dans le monde annoncez l'Évangile à toute créature (Marc) » ; dans Matthieu, v. 19 : € Allant (ropeudévrec), faites disciples toutes les nations » ; puis dans Mare : « Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé, » dans Matthieu, v. 19 : « les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » De plus ces mots de Mare, v. 19 et 20 : « Le Seigneur donc, après leur avoir ainsi parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu », reproduisent le sens de celte déclaraon de Jésus, Matthieu v. 18 : « Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre.» Enfin, de même que Matthieu termine par cette promesse : « Voici Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation du siècle, » Marc termine ainsi : @« Ceux-ci étant partis prêchèrent partout, le Seigneur coopérant avec eux et confirmant leur parole par les signes qui les accompagnaient. » On le voit, la correspondance des deux scènes est complète, du moins pour le sens ; il s’agit donc dans ces deux évangiles que d’une seule et même apparition. Il faut ajouter cependant qu'il paraît bien y avoir ici, en même temps, une correspondance réelle avec l’adieu de Jésus aux apôtres sur la montagne des Oliviers raconté par Luc XXIV, 50- 92. En effet, l’adiéeu si brièvement rapporté dans Marc (v. 19) se trouve rattaché immédiatement par lui, comme par Luc, aux discours adressés par Jésus aux disciples le soir du jour de la Résurrection, à l'issue du repas durant lequel il leur était apparu pour la première fois (v. 14). « Après qu’il leur eut ainsi parlé », dit Mare au v. 19; au v. 15, Marc passe d’une scène à l’autre par un xaù eiev, «et il leur dit,» tout comme Lue dans le eimev dè adroïc et le xai eirev adroc des v. 44 et 46. Il me parait résulter de là que dans le récit du départ et de l’Ascension de Mare, sont réu-

Roc et

nis les deux adieux de Jésus, d’abord celui qu'il à fait en Galilée à ses disciples, auxquels s’étaient Joints tous les nombreux croyants de cette contrée (les cng cents frères dont parle Paul 1 Cor. XV, 6) — c’était là l’adieu à l’EÆglise, raconté par Matthieu — et ensuite celui par lequel il se sépara des apôtres, qui fut accompagné de sa bénédiction finale — c’est là Padieu plus spécial qui eut lieu sur la montagne des Oliviers, et qui est raconté par Luc. Ces deux adieux se trouvent réunis et fondus en un dans ces deux derniers versets de Marc, tout comme les deux premiers retours de Jésus en Galilée sont confondus en un dans Matthieu et dans Marc; comp. Marc I, 14 avec Jean I, 24. Ce serait par conséquent dans le fait mentionné v. 19 et 20 que Marc aurait vu l’accomplissement de la promesse XIV, 98 et XVI, 7.

On peut sans doute demander comment 1l se fait que Marc n’ait pas nommé ici la Galilée comme lieu de l’apparition. Mais, d’abord, s’il a réellement réuni dans ce passage les deux adieux séparés chez Matthieu et chez Luc, il ne pouvait mentionner ni la Galilée sans la Judée, ni la Judée sans la Galilée. Paul, 1 Cor. XV, 5-7, fait la même chose : sur cinq apparitions qu’il mentionne, les deux premières (celle à Pierre et celle aux Douze) ont certainement eu lieu en Judée, comme le prouve sans réplique M. Æd. Riggenbach! ; la troisième (aux 900) en Galilée ; sur la quatrième (à Jacques) on ne peut rien dire; enfin la cinquième eut lieu en Judée d’après Luc XXIV, 50-51. Or à l’égard d'aucune d’elles, Paul ne donne une indication topographique ?.

1 Dans le travail Die Quellen der Auferstehungsgeschichte, faisant partie du recueil de dissertations, offert à M. ie professeur d’Orelli,

de Bâle, pour son jubilé de professorat.

2? Dans ces mots rapportés par Matthieu et Mare : « Il vous précède

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