SC: PR # SAS
Il nous reste à traiter un point important : c’est la valeur de la découverte faite par M. Conybeare en 1891 dans la bibliothèque du couvent d’Etschmiazin, le centre religieux de l’église arménienne. Ce savant écossais a trouvé là un exemplaire de la traduction arménienne des évangiles, transcrit en l’an 989, mais d’après une traduction probablement beaucoup plus ancienne. Dans ce manuscrit, à la suite de Marc XVI, 8, se trouve un blanc de deux lignes après lequel se lit en écriture rouge et en arménien le titre : D’Ariston, presbytre. Puis suit la conclusion que nous lisons dans le texte reçu. On connait dans le cours du second siècle deux Aristons ou Aristions (ces deux
noms sont souvent mis l’un pour lPautre). L'un est celui
dont nous avons parlé (p. 27), qui vivait en Asie Mineure vers l’an 120-195, qu'Eusébe appelle disciple (personnel)
en Galilée, là vous le verrez », plusieurs ont vu la négation de toute rencontre entre Jésus et les disciples avant celle qui, d’après Mat thieu, eut lieu sur la montagne de Galilée ; comme si Jésus eût voulu dire : « Vous me verrez là, mais pas avant. » Mais ce n'était certainement pas là le sens que Matthieu lui-même donnait à cette parole qu'il rapporte XX VII, 7, comp. XX VI, 31 et 32, tout comme Marc, car il raconte dans ce même passage une apparition de Jésus aux femmes à leur retour du sépulcre près de Jérusalem. Ajoutons que dans ces mots : «il vous précède en Galilée », le terme zpodyew ne doit se traduire ni par devancer, ni par reconduire ; il réunit ces deux notions : ramener en précédant. Ce terme suppose nécessairement deux choses qui impliquent des apparitions de Jésus antérieures à celles de Galilée. Il fallait avant tout rassembler les apôtres qui étaient, selon l’expression de Jésus lui-même, semblables à un troupeau dispersé. Après cela, il fallait les ramener ; mais, dans son nouveau mode d'existence, Jésus ne pouvait les ramener en marchant corporellement devant eux, comme lorsqu'il montait avec eux en se rendant à Jérusalem {nv rpodyuv, X, 32). Il ne pouvait le faire qu’en leur donnant un rendez-vous en Galilée, comme l’indique Matthieu dans ces mots : « La montagne que Jésus leur avait désignée (ro Gpos où étd£aro aroi). » Ces préparations indispensables supposaient nécessairement un revoir en Judée antérieur à l’apparition promise en Galilée. |
LA COMPOSITION. — LE TEXTE. al
du Seigneur et de la bouche duquel Papias cherchait à recueillir des renseignements. Il est associé dans le morceau de Papias à un autre disciple désigné comme Jean le presbytre. Ge dernier titre n’est pas donné dans ce passace à Aristion, mais dans la traduction arménienne de l’histoire ecclésiastique d’Eusèbe se trouve l'expression : Ariston et Jean presbytres ; on sait que Papias désignait ainsi les membres de la génération de croyants qui avait précédé la sienne. Nous savons aussi par Eusèbe I. E. III, 39) qu'il existait des diégèses (probablement des compositions écriles) de cet Aristion sur les paroles du Seioneur, traités dont se servait Papias, à côté des traditions orales provenant aussi de lui. Rien n’empêcherait donc que ce fût d’un de ces traités ou d’une de ces traditions qu’ait été Lirée la conclusion de Marc, comme l'indique le manuscrit trouvé par Conybeare. Cependant une autre opinion s’est fait jour. Nous avons vu (p. 259) qu’il a existé vers 135 à 140 dans l’église judéo-chrétienne de Pella, en Galaad, un presbytre Ariston, auquel Resch croit pouvoir attribuer la clôture du canon des quatre évan- giles ; ce serait lui qui, à cette occasion, aurait complété l’évangile de Marc par la conclusion reçue. Les deux hypothèses ont été savamment défendues. Harnack et Zahn se sont prononcés tous deux en faveur de la première ; et en effet la conclusion canonique de Marc parait bien plutôt provenir d'Asie Mineure que du lointain pays de Galaad.
La courte notice publiée par M. Conybeare a été très favorablement accueillie et envisagée presque par tous les savants comme donnant la solution du problème, et cela pourtant quoiqu’elle soit tout à fait isolée, sans indication d’origine et en tout cas d’un temps assez postérieur. Le crédit qu’elle à obtenu provient évidemment surtout de
la lacune qu’elle paraît si heureusement combler. Mais ne serait-il pas possible qu’elle fût le résultat d’un malentendu ? M. Conybeare a fait remarquer lui-même que dans la traduction latine de PHist. Eccl. d’Eusèbe (IH, 39,9) par Rufin, à côté du récit de la coupe de poison bue impunément par Barsabas, est inscrit le nom d’Aristion, sans doute comme auteur de ce récit. Le copiste qui, dans l’exemplaire de la traduction arménienne de Marc, a inscrit le nom d’Ariston en tête de la conclusion canonique, n'aurait-1l point appliqué au morceau tout entier cette note marginale qui en réalité ne se rapportait qu’à ces mots du v. 18: « S'ils boivent quelque chose de mortel, cela ne leur nuira point » ?
Plusieurs auteurs, malgré l'opinion contraire si généralement admise, ont cru pouvoir défendre énergiquement l'authenticité de la conclusion reçue, en particulier le doyen Burgon dans un travail plein de science et de sagacité !; le professeur et pasteur Morison, dans son Commentaire ?; le prof. G. Salmon, dans son /ntroduction ?, et l'abbé Martin #. Je n’oserais pour le moment aller aussi loin qu'eux.
En lisant les pages précédentes, un lecteur attentif aura surpris peut-être les traces à peine effacées d’un changement de sentiment sur la question qui y est traitée. En effet, en commençant ce travail, je plaidais avec assurance, d'accord avec la majorité des critiques, la non authenticité de la conclusion reçue. Néanmoins, Je ne pouvais me défendre d’un certain malaise en raison des deux
1 The last twelve verses of the Gospel according to St. Marc.
2 Practical Commentary on the Gospel ee to St. Marc, p. 446 et suiv.
3 Historical Introduction to study of the ROUES of the:NiT;; p. 156-164.
{ Introduction à la critique actuelle, II° partie. 1884.
considéralions suivantes : 10 La gradation si habilement étudiée et finement marquée qui caractérise ce morceau (comp. surtout ÆXloslermann, p. 309); 2° la conformité singulière de l’accent de reproche qui y règne à l’égard des disciples, avec le ton général du livre entier. Un autre que l’auteur lui-même se serait-il ainsi replacé dans lesprit du livre ? C'est par là que J'ai été amené à me demander si les preuves d’inauthenticité, alléguées plus haut, étaient aussi irréfutables qu’elles m’avaient paru d’abord. Les pages qui précèdent sont simplement un essai de répondre à cette question, mais sans avoir la prétention de résoudre le probléme. Zahn commente son exposé de la question par ces mots (p. 227) : « Parmi les résultats les plus certains de la critique on peut compter le fait que les mots évo- Bodvro yaxo XVI, 8 sont les derniers du livre provenant de l’auteur lui-même. » Ce savant est-1l donc si pleinement satisfait de la solution qu'il a proposée de la difficulté provenant de la parole 2 Tim. IV, 11 (p. 254) ? Pour moi, malgré le verdicl presque unanime de la critique, je ne puis m'empêcher d'envisager la question comme encore ouverte.f |
1 J'ai encore à mentionner ici deux solutions qui ont été proposées du problème de la fin de Marc. Et d'abord celle de M. Howard-Heber Evans ; cet auteur, après avoir publié un ouvrage destiné à démontrer que saint Paul a été l'auteur du troisième évangile et des Actes des apôtres, étend maintenant cette hypothèse à la conclusion canonique de Marc (St-Paul the author of the last twelve verses of the second Gospel, 1886) : L'auteur était un juif, un juif converti, écrivant pour des païens et pour des païens romains, Jouissant d’une autorité apostolique : tous ces caractères conviennent à Paul ; un grand nombre d’expressions dans cette conclusion se retrouvent dans les épitres de Paul et chez Luc (peti taïta, avaknuobivar. éruruévar yeîopas, moowr, etc.). Mais enfin quel aurait pu être le but que se serait proposé Paul en complétant ainsi l'écrit de Marc ? M. Evans répond : De montrer que ces grands apôtres, que les judéo-
F. Les sources.
La plus ancienne opinion énoncée sur ce sujet est celle de Papias qui, d’après le presbytre Jean, indique comme source principale de léerit de Marc les récits de Püerre recueillis par Marc, son interprète. Longtemps après lui, Augustin fait de Marc le pedissequus et breviator de Matthieu. Ce sont ces deux opinions que nous retrouvons plus ou moins au fond de toutes les conceptions subsé- . quentes.
Au siècle passé, Griesbach ajouta à Matthieu, comme seconde source de Marc, l'évangile de Luc, de sorte que Marc ne fut plus à ses veux qu’une compilation des deux chrétiens élevaient bien au-dessus de lui (lincrédule et le persé-
cuteur d'autrefois), n'avaient point été réellement, en fait de foi, meilleurs que lui, ni même que les païens auxquels lui, Paul, annon-
çait l'Evangile de la grâce. Le dessein didactique de ces douze versets :
aurait donc été de revendiquer l'égalité de l’apostolat de saint Paul et la vérité de la doctrine de la grâce prêchée par lui aux Gentils. — Si toutes les nouveautés étaient des découvertes, on ne pourrait que s’incliner devant celle-ci, comme devant les deux autres indiquées ci-dessus. Je ferai à l’auteur celte question : Comment peut-il croire que la plume qui a écrit ces douze versets, aurait écrit aussi l’énuméra- Lion des apparitions de Jésus ressuscilé, 1 Cor. XV, 4 à 8? Et le rôle que l’auteur de cette supposition attribue ainsi à Paul lui paraît-il bien à la hauteur du caractère de cet apôtre ?
MM. Harnack et Rohrbach ont supposé que la vraie conclusion de la main de Marc avait réellement existé, qu’on en pouvait retrouver quelque vestige dans le fragment de l’évangile de Pierre nouvellement découvert et dans le XXIe chapitre de Jean, mais que, lorsque l’évangile de Marc était arrivé en Asie Mineure, les presbytres de cette contrée l'avaient supprimée parce qu’elle était en désaccord avec les récits de Luc et de Jean. M. le licencié Ed. Riggenbach, dans l'excellent travail déjà cité, a réfuté à fond cette hypothèse hardie. Il demande en particulier si l’on ne se serait pas tiré d’affaire avec Marc aussi bien qu'on a dà le faire avec Matthieu, et surtout comment un retranchement opéré par quelques presbytres d’Asie Mineure aurait pu étendre aussitôt son influence sur les nombreux manuscrits déjà répandus dans les différentes contrées de l'Eglise.
autres synoptiques ; de Wetteet Bleek suivirent ses traces ; Baur également. Cette opinion critique devint même pour celui-ci un des points d'appui de sa conception du christianisme primitif, car il put aimsi attribuer à Marc lintention de neutraliser le conflit entre le judéo-christianisme ébionite, que représentait selon lui le Matthieu originaire, et le pagano-christianisme de Luc.
À ce moment se produisit dans la critique un revirement d'appréciation tel, que lPhistoire de cette science n’en présente guëre de semblable. Storr et Herder avaient déjà fait ressortir le caractère original et indépendant de Marc; en 1838, deux écrivains, Walke et Weisse, démontrérent simultanément ce que Storr.avait énoncé d'avance, l’indépendance de Marc par rapport aux deux autres synoptiques, tellement qu’au lieu d’être le produit de leurs récits combinés, il était bien plutôt leur source principale à l’un et à l’autre. Mais, bientôt, afin de mieux approprier Marc à ce nouveau rôle, on se vit conduit à supposer que cet. écrit avait dù exister précédemment sous une forme soit plus étendue, soit au contraire plus courte, et à l’aide du témoignage de Papias, on fut amené à l’idée d’un Marc antérieur à notre Marc canonique, le Proto-Marc, qui, tout en étant à la base de celui-ci, devait être en même temps la source de l’ordre et des morceaux narratifs communs aux deux autres synoptiques. On en vint même bientôt à supposer une seconde forme de ce Marc qui aurait précédé notre Mare canonique, un Deultéro-Marc. Les hypothèses se sont depuis ce moment tellement multiphiées et ramifiées que nous ne pouvons les suivre dans le détail. Je me borne donc à donner ici un tableau sommaire des opinions diverses que présente l’histoire de la critique de notre second évangile, réservant pour plus lard la discussion de ces questions multiples.
Au milieu de ce dédale, on peut, me semble-t-il, distin-
guer huil conceptions principales, mais tout en se rappe- Tant cependant qu’à la base de toutes ou de presque toutes, il faut placer la tradition apostolique et plus spécialement les récits de Pierre.
Je n’indiquerai dans le tableau suivant que les sources spéciales mises en relief, et ceia par les écrivains les plus marquants.
Î. Les récits de Pierre : Papias, Justin, frénée, Clément d'Al. et les Pères suivants.
IT. Matthieu :
a) Notre Matthieu canonique : Augustin, Hug, Klostermann (avec récits de Pierre). :
b) Un Matthieu judéo-chrétien, remanié selon lesprit conciliant de Pierre: Hilgenfeld.
c) Un Matthieu primitif (hébreu), écrit très étendu, d’où seraient provenues cette foule de paroles de Jésus extracanoniques appelées Agrapha, citées chez les Pères et dans les évangiles apocryphes : Resch.
d) Le Matthieu primilif (araméen): Marshall, Zahn (très différents l’un de l’autre).
e) Le Matthieu primitif déjà traduit en grec : Grotus, B. Weiss.
(IE. Un évangile primilif de composition apostolique, semblable à l'Evangile des Hébreux : Lessing ; écrit comprenant les 40 et quelques sections communes à nos synoptiques : Eichhorn.
IV. Matthieu et Luc : Griesbach, de Wette, Bleek, Baur, Strauss, Keim, Nôüsgen, etc.
V. a) Un Marc primitif (le Proto-Marc) : Schlerermacher, Credner, Weisse, Reuss, Holtzmann (précédemment), Weizsæcker, Réville, G. Meyer, etc.
D) Un Deultéro-Marc : Ewald, Beyschlag, Weiffenbach, Scholten.
VI. a) « Une pluralité de récits détachés » : Schleiermacher.
b) Cinq groupes de récits dans lesquels s'était condensée la tradition orale : Lachmann.
VII. La tradilion apostolique purement orale (le plus souvent avec les récits de Pierre): Calvin !, Gieseler, Ebrard, Hase, Lange, Westcott, Schaff, Le Camus, Wetzel (sous une forme toute particulière), Veit.
VITE. Création poélique, au moyen de quelques traditions et de quelques traits empruntés à l’A. T.: B. Bauer, Volkmar.
Pour moi, l’étude du second évangile m'a amené à constater uniquement les sources suivantes :
1. La tradition orale apostolique, que Marc avait souvent entendue à Jérusalem dans les années qui suivirent la Pentecôte, d’abord en langue araméenne pour les Juifs parlant cette langue ; puis en grec pour les Juifs hellénistes habitant Jérusalem et la Palestine.
2. Cette même tradition reproduite par Pierre luimême dans son évangélisation, avec des détails particuliers tirés de son souvenir personnel.