‹ Introduction au Nouveau Testament (volume 2)Chapitre 59 sur 110 · A EL · texte numérisé non relu

A EL

1 Ce verbe signifie {avec 600v) montrer le chemin, guider.

Marc, s'étant rendu en Egypte, y prêcha l’évangile qu’il avait composé et qu'il présida le premier à léghse d'Alexandrie. » Enfin dans la Démonstration évangélique (IH, 5, 88, 89, 95), 1l s'exprime ainsi : « Pierre, par excès de défiance de lui-même, n’en vint point à composer un évangile ; on raconte que Marc, devenu son familier et compagnon, a consioné les récits de Pierre touchant les œuvres de Jésus ; car toutes les choses écrites par Marc sont des souvenirs provenant des récits de Pierre. »

Epiphane (Huer. 51, 6) dit également : «€ Aussitôt après Matthieu, Mare, devenu le compagnon de saint Pierre, reçoit à Rome la commission de rédiger l’évangile et, après l'avoir écrit, il est envoyé par saint Pierre dans la contrée des Egyptiens. »

Enfin, dans la préface du Commentaire sur Matthieu (T. IV), Jérôme dit : « Mare, le second, interprète de lapôtre Pierre et premier évêque de l’église d'Alexandrie, qui n'avait pas vu lui-même le Sauveur, mais qui avait entendu ce que prêchait son maître, raconta plutôt d’après la vérité des choses que selon leur ordre. » On se rappelle ici le mot du presbytre Jean : € mais non par ordre », dans le témoignage de Papias. Dans le De Vir., c. ets, il écrit : « Marc, disciple et interprète de Pierre, à la demande des frères de Rome, écrivit un bref évangile, selon ce qu'il avait entendu raconter à Pierre. Celui-ci, l’ayant appris, approuva la chose et publia ce livre sous son autorité pour être lu par les églises, comme Clément l'écrit dans le sixième livre des Hypotyposes. Prenant donc avec lui lévangile qu’il avait lui-même composé, Marc se rend en Egypte où le premier 1l annonce Christ et constitue l’église d'Alexandrie. » Dans l’épitre à Hédibia, €. 2, 1l dit: « Paul . avait Tite pour interprète, de même que Pierre employait Marc, dont l’évangile a été composé, Pierre racontant et

Marc écrivant (Petro narrante et llo scribente). » On le voit : nous voilà presque arrivés à la dictée proprement dite.

La seule exception à l’unanimité de la tradition quant au lieu de la composition est cette parole de Chrysoslome (Hom. ! sur Matthieu) : @ On dit aussi que Marc, à la prière des disciples, composa en Egypte son évangile. »

La dictée : tel était le terme auquel devait aboutir la tradition, pressée qu'elle était de faire de lécrit du disciple celui de lapôtre. I y a là un témoignage remarquable de l'impression régnante alors dans l'Eglise, celle de Pinfathbilité exclusive de lPapostolat.

Nous devons relever un trait tout spécial mentionné seulement dans les derniers rapports que nous venons de citer : c’est l'affirmation du départ de Marc, après la mort de Pierre, pour l'Egypte (où, d’après Epiphane, Pierre lui-même avant son martyre l'avait délégué), et de la fondation de léglise d'Alexandrie par sa prédication. On objecte à la vérité de cette tradition son apparition tardive et particulièrement le silence des Pères alexandrins, Clément et Origène. Sans doute ce silence ne s’expliquerait pas facilement s’il s'agissait de l'œuvre d'un apôtre et non de celle d’un simple disciple ; il est d’ailleurs suffisamment compensé par le témoignage de Chrysostome, leur disciple, que nous venons de citer. Je crois avoir montré précédemment (p. 329 et 330) combien 1l est probable que Marc et Barnabas, après leur séparation d'avec Paul à Antioche, se rendirent en Egypte depuis la Chypre qu'ils avaient visitée d’abord et y accomplirent la mission d’où est résultée la fondation de l'Eglise dans cette contrée. Re- marquons d’ailleurs que cette fondation n’a jamais été attribuée à un autre personnage apostolique. Il n’y aurait donc rien d'étonnant à ce qu'après la mort de Pierre Marc fût revenu pour quelque temps dans son ancien

Sense:

champ de travail pour y continuer l’œuvre précédemment commencée. Il est difficile de comprendre comment les rapports nombreux des Pères sur ce point seraient absolument sans aucun fondement. Bleek s'exprime ainsi sur ce sujet : « D’après des rapports des Pères généralement dignes de foi, Mare doit avoir travaillé aussi hors de Rome, particulièrement en Egypte, et avoir fondé là, comme premier prédicateur, l’église d'Alexandrie. »

On à quelquefois présenté la gradation signalée plus haut dans les récits traditionnels et qui à abouti à lexpression décidément exagérée de Jérôme, comme un motif de défiance à l’égard de la tradition tout entière relative à Marc et au rapport de son écrit avec les récits de Pierre. Ce raisonnement me paraît peu logique; la vérité se trouve bien plutôt dans la conclusion inverse. Plus est grand Île contraste entre la tradition primitive, toute simple, telle que nous la trouvons chez Papias et rénée, et ses amplhfications postérieures commençant avec Clément et grossissant dans les rapports subséquents, plus nous devons être disposés à accorder créance à la première. Précisément parce que celle-ci se montre encore étrangère à la tendance apologétique qui a de plus en plus prévalu plus tard, on doit reconnaître son caractère purement historique. Si la tradition eût été dès le commencement influencée par la réflexion dogmatique, ellle eût commencé par où elle a fini.

En somme, les données de la tradition patristique s’accordent avec les résultats auxquels nous ont conduits séparément les deux ordres de critères : influence des narrations de Pierre sur le récit de Marc; composition de cet évangile en pays latin, probablement à Rome, et à l’époque du séjour de l’apôtre Pierre dans cette ville, peu avant ou après son martyre. Nous pouvons, en réunissant toutes

ces données, retracer, si Je puis dire ainsi, le curriculum vilæ de Marc, d’une manière plus complète et plus précise que nous ne lavons fait en commençant.

En lan 30, Marc assiste à la scène de Gethsémané, comme veavioxos (Marc XIV, 51) — âgé de 15 ans peutire,

En l'an 45,11 accompagne Paul et Barnabas dans leur première mission, puis revient peu après à Jérusalem (Act. XIE, 5 et 15) — âgé d'environ 50 ans. |

Dés l'an 92, après l’assemblée de Jérusalem, 1l revient à Antioche, d’où il accompagne Barnabas en Chypre ; puis il fonde l’église d'Egypte (comp. Rom. XV, 25).

De 54 à 61, à la suite du séjour de Pierre à Antioche (Gal. II, 41 et suiv.), il visite avec Pierre les églises

d'Asie Mineure (1 Pierre [, 1) et accompagne l’apôtre :

jusqu’en Mésopotamie (4 Pierre V, 13).

En 62 et 63, il travaille avec Paul à Rome (1 Col. IV, 10; Philém. v. 24). |

En 64 il revient avec Pierre à Rome où il compose son évangile jusqu’au martyre de l’apôtre, vers le milieu de celle année, puis il retourne probablement en Orient.

En 66 il revient à Rome avec Timothée auprès de Paul dans sa seconde captivité (2 Tim. IV, 14).

En 67, après la mort de Paul, il retourne en Egypte (selon les Pères), et y consolide l’œuvre jadis commencée. Là, séjour d’une durée indéterminée, peut-être Jusqu'à sa mort, causée, selon l’historien byzantin Nicéphore, par une émeule de la population d'Alexandrie {Hist. Eccles., Il, 43). Il pouvait, en 67, si notre point de départ est exact, être âgé de 50 à 59 ans.

Ainsi l’Asie, l'Afrique et l’Europe ont été successivement les objets du travail de Marc.

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CONCLUSION (Marc ET MATTHIEU)

Autant, en recherchant les origines du premier évangile, nous avons eu de peine à trouver l'accord entre les données traditionnelles et les indices fournis par le livre lui-même, autant cette tâche nous a paru facile à légard

de l’évangile de Marc. L’accord entre les deux ordres de

critères, quant aux points essentiels, s’est établi comme de lui-même.

Les traditions, aussi bien que les indices internes, nous ont désigné comme auteur (principal) un témoin immédiat, l’un des apôtres constamment attentif aux impressions que trahissaient les traits du Seigneur, ne cachant point les fautes et les erreurs des eompagnons ordinaires de Jésus, Pierre enfin, d’après plusieurs indices plus particuliers ; puis, comme auteur (secondaire) et rédacteur libre, le disciple et compagnon de Pierre, celui que l’apôtre appelle son fils spirituel, l’évangéliste Marc. Quant au {emps et au lieu de la composition, nous avons constaté également l'accord des deux ordres de critères ; 1ls ont désigné de concert Rome et l’an 64. Il est clair en effet que les épitres de Paul ne permettent pas de placer le séjour de Pierre à Rome avant cette année-là. Sans doute, d’après [rénée, le second évangile aurait été composé après la mort de Pierre, tandis que d’autres, Clément d’Al., Eusèbe, Epiphane, le placent avant la mort de Pierre; peu importe,

c’est une différence de deux à trois ans seulement. Il est en tout cas probable que le manque d'une conclusion sûrement authentique dans cet évangile à été en relation avec l’état de trouble qui accompagna la persécution de l'an 6% et la mort de Pierre.

En raison de l'accord général entre les deux classes de données, on s’attendrait à ce que lhistoire critique du second évangile dût présenter le spectacle d’une marche calme et unie. Mais nous avons déjà dit qu’il n’en est rien ; en effet, rien de plus mouvementé et de plus compliqué que les péripéties qui se rattachent aux noms de Lessing, d'Eichhorn, de Griesbach, de Storr, de Gieseler, de Schleiermacher, de Hollzmann, de Volkmar, etc. La longue chaine de consciencieux travaux que rappellent ces quelques noms, aboutit aujourd’hui à un système mixte, déjà esquissé par Grolius !, développé maintenant avec un labeur admirable par B. Weiss, et d’après lequel l'évangile de Marc, d’un côté, dépendrait, en partie du Matthieu primitif et serait, de l’autre, l’une des sources de notre Matthieu canonique.

Priorilé de Marc et dépendance de Matthieu par rapport à lui, ou bien l'inverse, ou enfin mélange de l’une et de l’autre de ces deux relations, en apparence contradictoires? N’y aurait-il point encore une possibihté, par exemple celle de la simultanéité de composition des deux écrits, et cela dans deux contrées très distantes l’une de l’autre, d’où résullterait naturellement leur indépendance respective, telle que l’admettait déjà Calvin (p.417)? Si en effet ils ont été composés à peu près à la même date

1 Grotius, cité par Zahn (I, p. 495), s’exprimait déjà ainsi dans l’Introduction à l’évangile de Matthieu : Sicut autem Marcus usus est Matthæi Ebræo, ni fallor, codice, ita Marci libro Græco usus mihi videtur, quisquis is fuit, Matthœi Græcus interpres.

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et cela dans des contrées aussi distantes que la Palestine (ou la Syrie) et l'Italie, il est bien évident qu'ils ne peuvent être dépendants l’un à l'égard de l’autre.

Je n’ignore pas que Zahn, aux yeux de qui Mare dépend en partie de Matthieu, a trouvé un moyen de concilier cette relation avec l'éloignement des lieux où Îles deux écrits auraient été composés. Il suppose que, lorsque Marc se rendit de Rome, où il avait collaboré avec Paul, en Asie Mineure, à Colosses (Col. IV, 10), en 62 où 68, il put de cette contrée prolonger son voyage et se rendre à Jérusalem. Là il put trouver le Matthieu primitif araméen, publié, selon Zahn, peu auparavant ; il put donc aussi, en revenant à Rome avec Pierre, y rapporter cet écrit et l’employer, en composant là son propre évangile. Mais tout cet échafaudage de suppositions f4l put... il put...) s'écroule si l’on admet, d’après le sens que nous avons donné au témoignage de Papias, que le Matthieu primitif n’était point un ouvrage historique, mais wne collection de discours ; un tel écrit n’aurait pu fournir à Mare une aussi grande partie des faits historiques que renferme son récit. Et de plus il reste à savoir si le fait pour l’explication duquel est imaginée cette série d'hypothèses est réel, je veux dire : si Marc est vraiment dépendant de Matthieu. Cette relation devrait être beaucoup plus certaine qu’elle ne l’est, pour motiver sérieusement cette supposition compliquée. Quant à nous, les faits que nous croyons avoir constatés Jusqu'ici nous paraissent peu favorables à cette manière de voir : différence totale de plan ; mode de narration aussi détaillé dans l’un des deux écrits qu’il est sommaire dans l’autre ; enfin différence de style tellement marquée qu’un lecteur tant soit peu familiarisé avec le texte original de ces deux évangiles pourra presque toujours dire au premier coup

d’œil si tel verset qu'il rencontre au hasard appartient à l’un plutôt qu'à l'autre. |

A ces différences constatées par l’étude qui précède, Jen ajoute enfin ici une plus générale qui concerne ces ouvrages dans leur ensemble.

J'ai dit que, quant aux faits, la matière des deux évangiles était à peu près la même: mêmes miracles, mêmes événements principaux. Mais le point de vue duquel cette matière commune est envisagée, n'en présente pas moins un contraste essentiel, auquel je dois rendre le lecteur attentif en terminant cette étude.

Matthieu nous fait contempler l’œuvre de Jésus dans toute son ampleur. Les cinq discours qui forment le trait saillant de l’ouvrage ouvrent à nos regards l'immense horizon qu'embrasse cette œuvre, depuis la fondation du royaume de Dieu en fsraël, à travers son universelle extension qui commence à se dessiner dans la mission et l’œuvre des apôtres, qui se continue par le travail de l'Eglise, et qui doit achever de se réaliser par la réapparition finale du Christ et le jugement de l'Eglise et du monde. Celte œuvre, considérée dans son ensemble comme l’établissement du royaume des cieux sur la terre entière, apparait chez Matthieu dans son incomparable grandeur. C’est la clôture divinement voulue de lhuistoire de l'humanité actuelle, la consommation du siècle (à suvrékeux roù atovos), selon un terme propre à Matthieu, ou comme dit Jean (le Ep. Il, 18) la dernière heure (ésyarn do), ou encore selon l’expression de Paul la fin des äges dans ses phases multiples (rà rékn rüv aiévev, À Cor. X, 11). Tel est le jour sous lequel l’œuvre de Jésus se présente dans le premier évangile. C'était bien là le point de vue qui répondait aux besoins d’un peuple dont le sens religieux, formé par les discours des prophètes et habitué aux

CONCLUSION. | 437 grandes perspectives qu'ils ouvrent à l'esprit, aspirait à celte fin glorieuse des choses dans laquelle il avait luimême un rôle important à jouer.

L'horizon de l'écrit de Marc est plus limité. Il s’agit moins chez lui de l’œuvre que de l’ouvrier ; son sujet est la personne même de l’envoyé chargé de jeter les bases de l’œuvre divine. Mare nous le montre en quelque sorte dans son atelier, en plein travail, déployant, par une activité infatigable au service des hommes, toutes les ressources de puissance et de sagesse qu’il ne cesse de puiser dans la communion du Père. Nous contemplons dans ce récit Jésus marchant comme à pas précipités (eodéwc) de victoire en victoire, inaugurant rapidement en moins de trois ans la conquête du monde, et, après un moment où il semble succomber, se relevant soudain et envoyant du ciel où il est remonté, ses disciples à l'Orient et à l’Occident jusqu'aux extrémités du monde, mais sans cesser de collaborer encore avec eux du sein de sa gloire.

Dans ce tableau de l’activité féconde de Jésus, ressortent particulièrement deux traits: les guérisons de démoniaques et le travail éducatif sur lPesprit et le cœur des apôtres. Dans les expulsions de démons nous contemplons la révélation sensible d’un fait du monde invisible dont Jésus seul mesurait la portée : la substutution du monarque céleste à l’ancien prince du monde, la victoire de Celui que Jésus lui-même appelle l’homme plus fort, qui, après avoir terrassé en combat singulier l’homme fort sur le seuil de sa forteresse, y pénètre, pille ses trésors et délivre ses captifs. Ce trait de l’œuvre de Jésus est, comme nous l’avons vu, spécialement relevé par Pierre dans son discours d’évangélisation chez Corneille (Act. X, 38) : « faisant du bien et guérissant tous ceux qui étaient opprimés par le diable. » Ces victoires étaient le prélude

de celle que l'Évangile, prêché par les apôtres, remportait dans le monde païen tout entier, en particulier dans Rome, le centre du paganisme d’alors, au moment même où Mare écrivait dans cette ville son évangile.

L'éducation des apôtres, le second trait saillant dans l’évangile de Marc, était un travail d'éducation à la fois religieuse, intellectuelle et morale, travail plus obseur, plus intime et plus personnel, qui était comme renfermé et caché dans la grande œuvre universelle dont nous venons de parler. Jésus cherche à élever ces quelques élus à la hauteur de la pensée divine sur le royaume des cieux, en leur donnant sur ce point central des explications privées qui doivent les rendre aptes à leur tâche future; il s'efforce de les aider à se dépouiller d'eux-mêmes et à renoncer, comme lui, à toute préoccupation personnelle; il cherche à leur inspirer l'esprit d’abnégation et de sacrifice de soi-même, qui est l’âme de son ‘propre travail et qui sera la condition du succès de leur œuvre. Au moment où Alexandre formait le projet d’helléniser la Perse et lOrient, il s’entoura d’une pléiade d'officiers capables de multiplier son travail et de continuer cette vaste entreprise ; Jésus, envoyé d'en haut pour régénérer et sanctifier l'humanité, s’entoure aussi d’un petit groupe d’hommes choisis parmi ses nombreux adhérents et les prépare spécialement à continuer ce divin travail après. son départ.

L'écrit de Matthieu est une œuvre d'histoire nationale et même générale, on pourrait dire de philosophie religieuse ; l'écrit de Marc appartient à un genre plus mo- deste, celui de la biographie; c’est surtout à cet évangile que convient le nom de Mémoires appliqué du temps de Justin à nos quatre évangiles.

Ce tableau de l’activité personnelle de Jésus convenait

particulièrement au peuple auquel il était destiné. Le Romain était religieux sans doute, mais nullement mystique ou théologien. Il n’est jamais question, je crois, dans l’histoire de ce peuple d’enseignement religieux et de rien qui ressemble à une prédication. La religion romaine officielle ne consistait guère qu’en certains rites tradilionnels et en formules vénérées et toujours répétées. La vraie religion de ce peuple, celle qui sortait en quelque sorte

- de ses propres entrailles, c'était linstinet mystérieux qui

le poussait à réaliser la suprématie universelle. Peuple avant tout pratique, affairé, énergique, persévérant, son histoire n’est qu'une série continue de victoires ; ses légions partant et repartant du centre subjuguent rapidement de proche en proche tous les peuples jusqu’à l’extrémité du monde connu. Un moment, sans doute, il succombe dans une défaite sanglante ; mais dès le lendemain il se redresse et il écrase son vainqueur de la veille. Il est aisé de mettre ces expériences nationales en parallèle avec le cours de l’histoire de Jésus, en particulier tel qu’il est retracé par Marc. De même que Matthieu répondait aux préoccupations essentiellement religieuses d'Israël, ainsi Marc s’accordait avec le caractère conquérant et pratique du génie romain.

Mais pas plus l'écrit de Matthieu ne visait exclusivement Israël, pas plus celui de Marc n’était exclusivement destiné aux croyants romains pour lesquels il était primitivement composé. Tous deux ont écrit pour l’Eglise entière de tous les lieux et de tous les temps, quoiqu'ils n’en connussent n1 l’un ni l’autre létendue et la durée.

Marc a cherché à conserver en traits aussi précis que possible l’image de Celui dont le travail avait fait surgir ici-bas le royauine céleste et qui avait donné à son développement l'impulsion première. Ce ne sont pas les vas-

tes perspectives de l’œuvre divine estompées en quelque sorte à grands contours, comme dans Matthieu; c’est le tableau en traits extrêmement nets, on pourrait dire gravé à l’eau-forte, de la personne de Jésus. Il est devant nous en pleine activité ; nous le voyons agir Jusque dans les petits détails ; nous l’entendons parler en sa propre lansue. La vue du témoin narrateur devient celle du lecteur. N’assistons-nous pas à la guérison du sourd-muet de la

Décapolis, quand Marc nous montre Jésus tirant cethomme.

hors de la foule, mettant les doigts dans ses oreilles, lui oignant la langue de sa propre salive, et enfin, tout en poussant vers le ciel, d’où vient le secours, un profond soupir, prononçant le puissant Ephphata qui rend au malheureux à la fois l’ouie et la parole (Marc VII, 52 etsuiv.)? Ne sommes-nous pas comme témoins de’ la guérison de l’aveugle de Bethsaïda (VITE, 22 et suiv.)...? Nous suivons du regard Jésus le conduisant par la main hors du bourg, crachant sur ses veux et lui imposant les mains, puis, comme après tout cela la guérison n’est encore que commencée et que les gens qu entourent l’aveugle ne lui paraissent que comme des arbres dans un brouillard, Jésus se remet à l’œuvre, et, posant la main sur ses yeux, lui rend complétement la vue. Ou bien n'est-ce pas comme si nous descendions avec Jésus et ses trois apôtres la montagne de la Transfiguration (IX, 14) et re-

marquions nous-mêmes de loin la foule qui s’agite cu-.

rieusement autour des disciples restés dans la plane”? Tout à coup nous voyons accourir le père de l'enfant malade, désespéré de l’impuissance des disciples; nous entendons son entretien douloureux avec Jésus, en particulier ce cri du cœur paternel, répété dès lors par tant d’autres cœurs partagés : € Je crois Seigneur ; viens au secours de mon incrédulité ! » Enfin, avec quelle émo-

Se, he

tion ne surprenons-nous pas dans le regard de Jésus, par l’œil du témoin qui nous raconte la scène du jeune homme riche, le sentiment de tendre amour que Jésus ressent envers cet honnête et naïf jeune homme qu'il voit placé en ce moment critique au point de bifurcation des deux routes, celle de la vie et du salut, et celle de la vanité mondaine et de la mort ? En lisant de tels récits, n’avons-nous pas nous-mêmes vu, entendu, senti ?

Renan parle du réalisme de Marc; s’il voulait désigner par là un procédé littéraire, il se mettrait en contradiction avec d’autres paroles sorties de sa propre plume. Tout cela n’est pas du réalisme ; c'est la réalité ; c'est le fait tout simple, mis sous nos yeux sans aucun apprêt artistique ou théologique. Le récit de Matthieu trahit d’un bout à l’autre une élaboration réfléchie des choses: c’est un tableau savamment conçu et habilement exécuté; celui de Marc est la narration toute simple. Voir dans ce récit le produit de l'imagination de l’auteur serait aussi absurde que de vouloir en faire le produit de la légende.

Les caractères du récit de Marc que nous avons constatés me paraissent ne laisser aucun doute sur sa véritable origine. Nous avons dans cet évangile le monument de la tradition apostolique sous sa forme absolument primitive, telle que la reproduisait un peu plus tard dans ses instructions lPapôtre Pierre, qui avait plus que toutautre contribué à la formuler à Jérusalem. Comme la dit Ewald, cet écrit brille du lustre de la fleur fraîchement éelose. Ou, pour employer une autre image, 1l porte encore le fard du fruit tombant de l'arbre. Ou bien encore, c’est l'eau captée à la source avant qu’elle ait fait un trajet quelconque. Si l'écrit de Matthieu nous fait contempler la vaste portée de l'œuvre divine, celui de Marc nous en fait toucher du

doigt la réalité.

différente de celle à ue appartient l'auteur de CES, Fe lignes, raillait récemment les défenseurs de la foi évangé- À

= lique pour ia grande importance apologétique qu'ils attri- = buent au second évangile. Au lieu de se moquer, il me.

paraît qu’il serait plus sage el même plus sonne de. is s’incliner simplement devant l évidence. un. HS

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