CHAPITRE IV
L'Évangile selon saint Luc.
Principaux ouvrages { :
a) exégétiques : Schleiermacher, Ueber die Schriften des Lucas, 1817 ; Schegg, Evangelium nach Lucas, 1861-1865 : Osterzee dans le Bibelwerk de Lange, 3 éd., 1877 : Meyer- Weiss, Evangelium des Marcus und Lucas, 1878; Weiss, Das Matthœusevangelium und seine Lucas-Parallelen, 1876 ; Hofmann, Die Heilige Schrift N. T., 1881 ; Nüsgen, Die Evangelien nach Matthœus, Markus und Lucas, 1876: le même, dans le Æurzgefasst. Kommentar de Strack et Zœckler, 1882 ; Schanz, Evangelium des heiligen Lucas, 1883 ; Plummer, Commentary on the Gospel according to St. Luke, 1896; Godet, Commentaire sur l'évangile de Luc, 3e éd., 1888-1889 ; traduit en allemand par Wunderlich, 1872, et en anglais par Cusin, 1875 ; Hahn, Das Evangelium des Lukas erläutert, 1892.
b) critiques : Grimm, Die Einheit des Lucasevangelium, 1863: Holtzmann, Die synoptischen Evangelien, 1863 : Weizsæcker, Untersuchungen über die evangelische Geschichte, 1864; Wetzel, Die synopt. Evangelien, 1883; Paul Ewald, Das Hauptproblem der Evangelienfrage, etc., 1890; Colin Campbell, Critical Studies in St. Luke's Gospel, 1890 ; L'abbé Loisy dans la Revue biblique, 1896.
1 Voir aussi les ouvrages exégétiques et critiques sur le N. T. en genéral et les évangiles synoptiques en particulier, indiqués p. 137 et
La personne de Luc.
Afin de jeter quelque lumière sur la personne et la vie de l’homme désigné par l'Eglise primitive comme l’auteur de notre troisième évangile, il importe de résoudre préalablement trois questions :
La première et la plus essentielle est de savoir si cet auteur présumé, nommé Luc dans le titre, est le personnage de même nom que Paul mentionne trois fois comme son collaborateur dans les passages suivants des épîtres de ses deux captivités romaines : a) Coloss. IV, 14 : « Luc le médecin, le bien-aimé, ainsi que Démas, vous saluent. » Il les range ici tous deux, avec Epaphras, dans le groupe de ses compagnons d'œuvre pagano-chrétiens, qu’il oppose au groupe judéo-chrétien, comprenant Aristarque, Marc et Jésus Justus; b) dans Philém., v. 23 et 24, l’apôtre salue le frère ainsi nommé et sa famille, de la part d’Epaphras, Marc, Aristarque, Démas et Luc; on a supposé qu’il place Luc le dernier comme remplissant encore une tout autre fonction que celle d’évangéliste ; c) dans 2 Tim. IV, 11, Paul, après avoir mentionné l'éloignement de tous ses autres compagnons d'œuvre (Démas, Crescens et Tite), ajoute : « Luc est seul avec moi. »
Ce Luc dont parle Paul dans ces trois passages, serait-il un autre homme que celui que l'Eglise primitive désignait comme l'auteur de l’évangile ? Il ne le paraît pas. Vers l’an 170, l’auteur du Fragment de Muratori s'exprime ainsi: « Le troisième livre de l'Evangile est l’évangile
selon Luc; Luc, ce médecin que Paul prit avec lui après l’ascension du Christ comme compagnon de veyage, a écrit conformément à l’ordre des faits, selon qu'il Pa jugé bon » (voir p. 103). Quelques années plus tard, Irénée s'exprime ainsi (Haer. I, 1, 1) : « Luc, le compagnon de Paul, a mis par écrit, dans un livre, l’évangile prêché par Paul. » Jérôme, De wir. c. 7, désigne Lue, l’auteur de l’évangile, comme un médecin syrien d’Antioche, et dans l’épître à Damase, il appelle « le plus habile écrivain grec d’entre les évangélistes, vu qu’il était aussi médecin (quippe et medicus).» Comme l’histoire ne connaît aucun autre personnage du nom de Luc, et, plus spécialement, aucun Luc qui aurait exercé la profession de médecin, il n’y a pas à douter de l’identité de l’homme, désigné par les Pères comme auteur de l’évangile, avec le collaborateur de Paul, mentionné trois fois par cet apôtre.
Une seconde question est celle de savoir si cet auteur, auquel la tradition attribue la composition de lévangile, est également l’auteur des Actes. Les Pères n’en doutent pas : l’auteur du Fragment de Muratorr, après avoir parlé de la composition du troisième évangile par Luc, ajoute: « Les Actes de tous les apôtres sont écrits dans un seul livre dans lequel Luc a réuni pour lexcellent Théophile, une à une, les choses qui se passaient en sa présence. » La conviction de l'Eglise sur ce point ne reposait pas seulement sur une tradition plus ou moins certaine ; elle provenait de la déclaration expresse de l’auteur même du livre des Actes qui commence par ces mots: «J'ai composé mon premier ouvrage, Ô Théophile, en parlant de toute les choses que Jésus a commencé à faire et à enseigner. » Cette déclaration serait celle d’un hardi faussaire, si l'auteur n'était pas en même temps celui du troisième évangile. Comp. Luc !, 1-5. Mais comment, si Théo-
phile vivait encore au moment de la composition des Actes,
la fraude n’eüt-elle pas été immédiatement découverte ? Que s’il était mort, cette dédicace devenait absurde. Enfin, une troisième question, moins aisée à résoudre, est celle-ci : Si Luc est l’auteur des Actes aussi bien que de l’évangile, l’est-11 du livre tout entier, y compris les morceaux particuliers dans lesquels l’auteur raconte en employant exceptionnellement le pronom nous ? Ou bien ces morceaux seralent-ils tirés de quelque autre document et
simplement insérés par Luc dans son écrit? — Mais l’im-
pression première et naturelle est précisément que ce sont ces morceaux-là qui appartiennent le plus person-
nellement à l’auteur lui-même, en ce sens qu’il y raconte
des faits dont il a été lui-même témoin. «Admettre, dit Renan, que ce “ueic, nous, vienne d’un document inséré par l'auteur dans sa narration, est souverainement invraisemblable. Les exemples que l’on cite d’une telle négligence (l'oubli de substituer le ls au nous), appartiennent à des livres sans valeur, à peine rédigés, et les Actes sont un livre rédigé avec beaucoup d'art.» «De plus, ajoute le même auteur, les locutions favorites des morceaux où il y a nous sont les mêmes que celles du reste des Actes et du troisième évangile. Le livre des Actes a une parfaite unité de rédaction » (Les Evangiles, p. 436, note). Enfin, nous demandons auquel des compagnons de voyage de Paul autre que Luc on pourrait attribuer ces fragments que l’auteur des Actes aurait insérés dans son récit? À Timothée ou à Silas? Mais tous
deux accompagnaient Paul bien avant le moment où pa-
raît le nous (XVI, 10), et le nous cesse dans le récit, après le séjour à Philippes, lors même que ces deux hommes continuent d'accompagner l’apôtre ; il ne reparait pas pen-
dant la mission en Grèce (ch. XVIT et XVII), où pourtant
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Timothée et Silas accompagnent Paul, comme le prouvent le récit des Actes et l'adresse des épitres aux Thessaloniciens. De plus, Timothée se trouve mentionné (Act. XXÏ, 4) comme faisant partie d’un groupe distinet de celui que l’auteur désigne par le pronom nous (v. 6); et quant à Silas, il parait avoir quitté Paul après la mission en Grèce et s'être attaché à Pierre; il n’a point été l’un des compagnons d'œuvre de Paul à Rome, comme le montrent les lettres de la captivité, qui ne renferment aucune trace de sa présence. On a aussi pensé à Tite, mais Tite ne parait pas avoir été à Rome avec Paul; Papôtre ne fut accompagné dans ce voyage, outre l’auteur des morceaux en nous, que par Aristarque ; or nulle salutation de Tite n'indique sa présence auprès de l’apôtre. Il ne reste donc, d’entre les compagnons de voyage, qu'Aristarque et Luc ; et rien ne fait penser au premier.
Si donc l’auteur désigné par la tradition comme celui de lPévangile est bien le collaborateur de Paul, si cet auteur est en même temps celui des Actes, y compris les morceaux en nous, nous avons là certaines bases sur lesquelles nous pouvons chercher à reconstruire approximativement le cours de sa vie.
Jusqu'au moment de la conversion de Luc au christianisme, nous ne connaissons rien de positif sur son histoire. Nous ne pouvons qu’indiquer 1ci quelques suppositions auxquelles nous conduit, avec plus ou moins de vraisemblance, son nom de Acvxäc, par lequel le désigne Paul. On est aujourd’hui à peu près d’accord pour voir
1 Nous n’ignorons pas les objections élevées par Holtzmann, J'ülicher et d’autres contre l'identification de l’auteur des Actes avec celui des morceaux « en nous. » Nous aurons à les examiner plus tard. En attendant, les raisons que nous venons d’alléguer brièvement nous semblent concluantes.
dans ce nom une abréviation du mot Lucanus, le Lucanien, et pour préférer cette étymologie à celle que proposait Grotius, qui le dérivait d’un des noms Lucius, Lucil-
lus ou Lucilius. Car ces noms proviennent probablement
de la racine lux, lucis, et rien, chez eux, ne conduirait à une abréviation en as. Grotius ne cite qu’un exemple de ce genre (Rufas, de Rufinus), tandis qu'il en existe une multutude de la forme que nous préférons ; ainsi Cléopas, de Cléopatros ; Alexas, d’Alexandros ; Annas, d’Ananus ; Silas, de Silvanus, etc.
Compris ainsi, le nom de Lucas devient un indice du heu d’origine de celui qui le portait. La Lucanie était, en
effet, une province de cette partie méridionale de Pltalie,
désignée par le terme de Grande-Grêce à cause des nombreuses colonies grecques dont elle était peuplée. Eusèbe et Jérôme assurent, 1l est vrai, que Luc était “originaire d’Antioche (De ver. c. 7 ; Hist. Eccl. HE, 4, 6). Mais, sans doute, ils ne connaissaient pas son passé, et 1} suffisait, pour motiver leur dire, que Luc eût de bonne heure habité Antioche et qu’il y eût vécu Jusqu'à son entrée dans l'Eglise. L'identification quelquefois proposée de Luc avec le Lucius mentionné Rom. XVI, 91, est
inadmissible, car Paul appelle ce Lucius son parent
(suyyevnc), ce qui implique qu'il était juif, tandis que Luc, comme l’a montré le passage Col. IV, 11 et 14, était d’origine païenne!. On ne peut pas non plus identifier Luc avec le Lucius mentionné comme prédicateur à Antioche (Act. XIIE, 1), car le texte dit que celui-ci était originaire de Cyrène, ville du nord de l'Afrique.
1 Hofmann et d’autres ont soutenu l’origine judaïque de Luc, en raison des nombreux hébraïsmes que l’on trouve dans ses écrits ; mais, comme nous le verrons, cette particularité est due à d’autres causes, et le passage de Paul exclut cette manière de voir.