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Le savant Lobeck a constaté que les abréviations en «s étaient particulièrement usitées pour désigner les esclaves et les affranchis (Wolf’s Analecten, UE, 49 ; comp. Tholuck, Glaubwürdigkeit d. ev. Gesch, p. 148). Dans la société romaine, l’esclave était envisagé comme membre de la famille, et l’on abrégeait familièrement son nom, comme on le fait de celui des enfants. Aurions-nous ici un exemple de ce genre? Luc aurait-il vécu comme esclave dans la famille du riche seigneur Théophile, auquel il a dédié son ouvrage (Luc 1, 3) ?
Cette abréviation en as peut conduire encore à une autre supposition. Nôsgen en a fait ressortir la forme syrienne. Elle paraît donc indiquer le domicile syrien de la famille à laquelle Luc aurait été attaché comme esclave. Cette conclusion s'accorde avec un fait raconté dans un ouvrage romanesque du mieu du [le siècle, les Reconnaissances Clémentines, où il est dit (X, 71) « que Pierre ayant prêché à Antioche, Théophile, qui était élevé en rang au-dessus des premiers citoyens de la cité, consacra la grande salle qu’il avait dans sa maison pour servir de lieu de culte, sous le nom d'église (ta ut domus suae ingentem basilicam ecclesiae nomine consecraret). »
Ge récit de l’antique roman chrétien pourrait bien reposer sur un fait réel ; 1l coïncide avec l’assertion d’Eusèbe et de Jérôme, que Luc était originaire d’Antioche. Rien n'empêche qu'un riche seigneur syrien, comme Théophile, ait occasionnellement séjourné en Italie et qu’il y ait acquis Luc comme esclave. La manière dont Luc parle, à la fin des Actes, de plusieurs localités italiennes comme connues de son lecteur (XXVII, 15-15), prouve
que Théophile avait visité l'Italie.
Si Luc avait été attaché de bonne heure comme esclave à la maison de Théophile, il est vraisemblable qu’on
ne tarda pas à remarquer ses rares facultés intellectuelles, et l’on comprend que son maître se soit préoccupé de lui préparer un avenir qui y répondit. L’on sait, par un grand nombre de passages des écrivains anciens, que les médecins appartenaient fréquemment à la classe des esclaves affranchis. Quintilien (nstitut. VIT, 2) emploie cette expression : « Medicinam factitasse manumissum (laffranchi avait pratiqué la médecine). » Suétone, Calig. c. 8 : « Mollo cum eo ex servis meis medicum (je t'envoie avec lui un médecin d’entre mes esclaves). » Antistius, le chirurgien de Jules César, et Antonius Musa, le médecin d’Auguste, étaient tous deux des esclaves affranchis!. Il arrivait souvent, sans doute, que dans de riches familles, lorsque parmi les nombreux esclaves on en remarquait un qui trahissait des facultés supérieures, on aimait à lui procurer les moyens d’acquérir une culture littéraire ou scientifique qui lui donnât accès à une carrière libérale, à la profession de médecin en particulier, par laquelle il pouvait, plus tard, rendre des services à la famille qui l'avait patronné.
Le droit d'exercer la médecine ne pouvait alors s’acquérir que par des efforts considérables et au moyen d’études coûteuses. L'exercice en était sérieusement surveillé. Dans chaque ville, un collège de médecins supérieurs (Collegium archiatrorum) était établi pour faire subir des examens à ceux qui prétendaient pratiquer l’art de guérir et pour leur accorder le diplôme indispensable. Une fois admis, les plus jeunes restaient sous la surveillance des médecins plus âgés ; les traitements ordonnés par eux
étaient contrôlés ; les fautes, sévèrement punies. La puni-
1 Comp. de plus Cicéron, Pro Cluentio, LXIIT (175); Sénèque, De benefic. IT, 24. Voir en général Hug, Eïinl. I, p. 134, et Plummer Introd. au Commentaire.
tion pouvait aller jusqu’au retrait du diplôme. Luc, ayant exercé la médecine à Rome, devait avoir passé par cette sérieuse disciphine scientifique et littéraire. Ce caractère le distinguait naturellement de tous les autres compagnons d'œuvre de l’apôtre et devait le lier plus particuliérement avec lui. Nous ne saurions, après cela, nous étonner de la supériorité littéraire de son évangile sur les autres et en général sur presque tous les écrits du Nouveau Testatent"
Nous ne pouvons rien dire de plus de la personne de Luc jusqu’à sa conversion au christianisme. Celle-ci eut lieu sans doute en même temps que la fondation de l’église d’Antioche, entre le martyre d’Etienne (vers 36) et la mort d'Hérode Agrippa en 44 (Act. XID. Ce qui occasionna cette fondation si importante, fut l’arrivée dans cette capitale de la Syrie d’un certam nombre de membres de l’église judéo-chrétienne de Jérusalem, qui avaient fui à la suite de la persécution suscitée par l'incident d’'Etienne. ils rendirent témoignage à l'Evangile, d’abord auprès de la population juive d’Antioche, puis, bientôt aussi, auprès des Grecs au milieu desquels vivait la colonie juive?. Ainsi, PEvangile auquel Philippe avait commencé à ouvrir la porte du monde paien par le baptême de l’eunuque éthiopien, auquel Pierre avait frayé une plus large voie en baptisant Corneille et toute sa famille, s’élançait maintenant, comme un irrésistible torrent, dans ce milieu grec qui lui avait été jusqu'alors rigoureusement fermé. Luc a décrit lui-même, ch. XI, 20-23 des Actes, ce moment dé-
1 Détails donnés par Tholuck, Glaubwiürdigheit, etc., d'après Galien.
2 La leçon £XArvaxc, les Grecs, quoique moins bien appuyée que celle du texte reçu £Xkknvioté, les Hellénistes, n’en est pas moins exigée par le contexte d’Act. XI, 20.
cisif pour l’histoire du monde, dans un récit plein de fraicheur et d’entrain, respirant un tel souffle d’enthousiasme, que l’on sent qu’en l’écrivant l’auteur était luimême sous le charme des plus doux souvenirs.
Un fait récemment mis en lumière confirme ce que nous disons 1c1. Dans le passage des Actes où est décrite la fondation de l’église d’Antioche, le texte appelé Occidental, qui est représenté surtout par le Cod. D (Cantabrigiensis) et par plusieurs manuscrits de l’ancienne traduction latine, présente (XI, 28) une variante importante dont on n’a pesé que récemment toute la valeur !. Le T. R. dit
au verset 27: «Dans ces jours-là, des prophètes des-
cendirent de Jérusalem à Antioche ; » puis il continue ainsi (v. 28): « Or, l’un d’eux, nommé Agabus, s'étant levé, déclara par l'Esprit... » Mais, antérieurement aux mots : « Or, l’un d’eux, » le texte Occidental intercale cette phrase : « Et l’allégresse était grande, et comme nous élions rassemblés (ouvesroauuévey auov), l’un d’eux, nommé Agahus, dit...» Les mots ajoutés au T. R. par les documents occidentaux ne peuvent provenir que d’un narrateur témoin lui-même de cette rencontre entre l’église d’Antioche nouvellement née et les prophètes arrivés de Jérusalem. Ils appartiendraient, d’après la théorie toute récente de Blass, à la rédaction la plus ancienne des Actes, tandis que la forme du T. R. proviendrait d’une rédaction postérieure et plus abrégée, due, aussi bien que la première, à la main même de Luc. C’est de la pre-
1 On sait quelle réaction s’opéra, dans le siècle passé, contre le T. R.. en faveur du texte dit Alexandrin; celui-ci avait pris une telle
prépondérance, que l’on ne tenait presque plus aucun compte des
leçons des textes occidental et byzantin (voir l'édition de Westcott et Hort). Des travaux plus récents, en particulier ceux de Blass, sont actuellement en voie de combattre cette exagération.
mière rédaction, faite à Rome, que proviendraient les leçons particulières si nombreuses des manuscrits occidentaux !.
S'il en est bien ainsi — et il serait difficile d'en douter — ce nous employé 1e1 par Luc serait comme le lien entre le je de I, 1 et le nous des morceaux en « nous » qui suivent depuis XVI, 10. Luc aurait donc été l’un des premiers membres de cette jeune église d’Antioche, si pleine de vie et de zèle, qui fut pour le monde grec et paien ce que l’église de Jérusalem avait été pour le monde juif.
Depuis le moment de la conversion de Luc jusqu’à celui de sa rencontre à Troas avec Paul, Silas et Timothée, nous n'avons aucune trace de son activité chrétienne. Comment se trouvait-il dans cette ville, à l’extrémité de l'Asie Mineure, au moment où les trois missionnaires y arrivèrent ? Nous l’ignorons. Ce qui est certain, c’est qu’il devait être connu de Paul depuis Antioche, et l’objection que Schlerermacher a trée du nous (Act. XVI, 10), comme si un étranger n’aurait pu se permettre de parler ainsi, tombe d'elle-même. |
L'activité de Luc comme évangéliste ne commence pour nous qu'avec l’arrivée de la troupe missionnaire en Macédoime et avec la fondation de l’église de Philippes. Le
nous se lit dans tout le récit de cet événement et prouve la
part qu'y prit Luc. Mais ce pronom cesse dès le départ de Paul, Silas et Timothée, d’où lon doit conclure que Luc ne les accompagna pas plus loin ; 1} demeura sans doute à Philippes pour affermir et développer la jeune église. Son séjour dans cette ville doit avoir duré plusieurs années,
1 Sur la valeur générale des leçons du Cantabrigiensis, je prie de comparer de nombreuses remarques dans mon Commentaire sur l’'évangile de Luc {ad XXIV, 12, 51, 52, 53); dans celui sur l’épitre
aux Romains ad XII, 11) et surtout dans celui sur la première aux
Corinthiens (ad IX, 10).
pendant tout le temps de la mission de Paul en Grèce (Thessalonique, Athènes, Corinthe) et en Asie Mineure (Ephèse). Que fit Luc durant ces cinq à six années ? Son travail se borna-t-1l à la ville de Philippes ? C’est peu probable ; 11 s’étendit sans doute à certaines parties de la Macédoine. Cette supposition est confirmée par un passage de la seconde aux Corinthiens qui, comme l’ont déjà pensé plusieurs Pères, s'applique probablement à Luc. Paul parle d’un délégué des églises de Macédoine qu'il a envoyé à Corinthe avec Tite. Voici les termes par lesquels il le désigne (2 Cor. VITE, 18): « Ge frère dont la louange quant à la prédication de l’Evangile est répandue dans toutes les églises, qui a été élu par elles et qui est notre compagnon de voyage (ouvéxdnuos nu). » À quel autre que Luc s’appliqueraient plus naturellement toutes ces expressions, surtout la dernière ? L'absence de salutations de la part de Luc dans les lettres qui ont suivi de plus près le départ de Philippes (les deux aux Thessaloniciens, où il est parlé si souvent de Silas et de Timothée) confirme le fait que Luc était resté à Philippes. Gette séparation d'avec Paul est encore démontrée par toutes les lettres subséquentes de celui-ci (Gal., Cor., Rom.). C’est dire qu’elle durait encore vers la fin de 58 et le commencement de 59, où fut écrite de Corinthe l’épitre aux Romains.
Ce ne fut que lorsque Paul repassa par Philippes, au printemps de 59, après ses deux missions en Grèce et en Asie Mineure, pour aller porter à Jérusalem le fruit de la grande collecte faite dans les églises de ces contrées, que
Luc se joignit de nouveau à lui pour l’accompagner dans
ce voyage. [ci reparait pour la seconde fois le nous (Aet.
XX, 6). Un nombreux cortège de députés des églises de
Grèce et d’Asie accompagnait lapôtre : de Macédoine, Aristarque et Second; de Lycaonie, Gaius et Timothée; de