LES RÉCITS DE L'ENFANCE
* (Ch. Let Il.)
Luc a promis, dans son préambule, de raconter les choses depuis leur premier commencement (ävwbev). Il ne
remonte pas seulement, comme Marc, jusqu’au ministère du Précurseur, et, comme Matthieu, jusqu’à la naissance de Jésus ; il prend les choses au moment décisif où le voile qui, depuis la fin de la période prophétique, semblait s'être abaissé entre [sraël et son Dieu, se lève enfin, et où la lumière de la révélation brille de nouveau pour grandir par degrés jusqu’à son plein éclat. Ce moment initial à même précédé la naissance du Précurseur ; il remonte jusqu’à l’annonce de cette naissance dans le Lieu saint du temple de Jérusalem.
Les récits de l’enfance comprennent sept morceaux divisés en deux groupes, chacun de lrois récits, suivis d'un septième morceau qui est le couronnement des deux groupes. HÉSÉEEE
Le premier groupe renferme : 1° l’annonce de la naissance du Précurseur; %° l’annonce de la naissance de Jésus; 3° la visite de Marie à Elisabeth. Le second groupe comprend : 1° la naissance de Jean-Baptiste ; 20 la naissance de Jésus; 3° la circoncision et la présentation de Jésus dans le temple. Le morceau final, le septième, raconte, comme transilion de l’enfance de Jésus à son avénement messianique, son premier voyage à Jérusalem et son premier contact avec les docteurs israélites.
On voit, dès l’abord, dans ce récit de Lue, comment l'œuvre nouvelle se dégage organiquement de l’œuvre anclenne, ainsi que la fleur sort du calice ; c’est le dernier et le plus grand représentant du prophétisme israélite qui inaugure l’êre messianique, et le premier fait de la vie de l'enfant, né d’une manière surnaturelle, est son incorporaon au peuple juif, par la circoncision et par la présentation dans le temple. C’est également dans le temple et au milieu des docteurs de la loi que brille le premier éclair de sa sagesse précoce. Chaque trait de ces récits est
comme un sceau apposé au lien qui unit en une même œuvre les deux alliances divines. Ce caractère apparait même dans leur langue, qui est en quelque sorte de l’hébreu en termes grecs. Les faits racontés ont leurs antécédents non, comme on l’a prétendu, dans la mythologie grecque, mais dans les récits de naissances extraordinaires contenus dans l’A. T. (Isaac, Samson).
Un autre trait fort important à relever ici est ia forme entièrement israélite et primitive de l’espérance messianique, telle qu’elle s'exprime dans les cantiques de Marie et de Zacharie : sraël va devenir le peuple du Sauveur ; il sera délivré par cet enfant de la main de ses ennemis ; il servira l'Eternel tous les jours avec justice el. sainteté. Cet enfant régnera à Jamais sur la maison de Jacob ; Dieu lui donnera le trône de David, son père; Dieu s’est souvenu enfin de ses serments faits à Abraham; cet enfant doit conduire son peuple sur le chemin de la paix. Siméon luimême, malgré le pressentiment douloureux qui se mêle à sa joie, appelle cependant le petit Jésus qu'il tient dans ses bras: la gloire du peuple d'Israël. Une note aussi sereine et Joyeuse eût-elle pu éclater après le rejet du Christ par son peuple et la ruplure complète qui s’opéra de ce fait entre Israël et son Dieu? De telles expressions n’ont pu se produire que dans le temps où régnaient encore, parmi les fidèles israélites, les plus naïves et joyeuses espérances. Ces prophéties et ces hymnes ne peuvent qu'être antérieurs aux événements qui n'ont pas tardé à leur donner le plus cruel démenti. Bien loin d’être, comme on la dit, des fraits de la muse de Luc, ce sont bien plutôt d’antiques Joyaux conservés dans des récits ou dans des papiers de famille, qu’il a eu le bonheur de découvrir et le tact de conserver tels quels à l’Eglise.
Remarquons enfin l’indépendance totale de ces récits de
Luc par rapport aux passages parallèles de Matthieu. Les différences sont manifestes, quoiqu'il n’en résulte pas qu’elles soient des contradictions. Il faut, en effet, se rappeler d'abord que cette partie de Matthieu ne peut nullement être appelée un récit ; c’est un recueil de faits détachés, rapportés chacun uniquement en vue d'y montrer l’accomplissement d’une prophétie messianique. Cette différence principale explique plusieurs variétés entre les deux évangiles. Matthieu ne dit rien, il est vrai, d’une habitation de Joseph et de Marie à Nazareth, qui aurait précédé la nais-
sance de Jésus ; mais dans le récit de la naissance de Jésus, il ne mentionne pas davantage Bethléem (1, 18). Ce n’est
qu'à l’occasion de l’arrivée des Mages (Il, 1), qu’il dit de Jésus : © Etant né à Bethléem, » tant les circonstances géographiques lui importent peu, préoccupé qu’il est uniquement de la portée messianique des faits qu’il rappelle. — On ne sait, dit-on encore, où placer l’arrivée des Mages et comment la concilier avec la fuite en Egypte. Mais il suffit d'admettre qu’à la suite de la présentation dans le temple, Joseph et Marie sont revenus à Bethléem, et que l’arrivée des Mages aura eu lieu après ce retour. Joseph avait dû vivre de son travail pendant les six semaines qui avaient séparé la naissance de l'enfant de sa présentation à Jérusalem; il pouvait, en conséquence, trouver naturel de ramener l’enfant dans la patrie de son ancêtre David, plutôt que de retourner avec lui en Galilée. Par là, il mettait en même temps Marie à l'abri des jugements injurieux qu’elle n'aurait pas manqué de subir à Nazareth.— D’après Mat-
thieu, Joseph a besoin de lavertissement d’un ange pour
s’établir, à son retour d'Egypte, non en Judée, mais en
Galilée (Matth. Il, 22), tandis que, d’après Luc, 1l revient .
tout naturellement à Nazareth, d’où 1l était parti. Mais, d’après Matthieu lui-même, lange ne lui a point désigné
| CONTENU ET PLAN. 475 Nazareth, mais la Galilée en général; Joseph doit avoir eu une raison particulière, telle que celle qui ressort du récit de Luc, pour fixer son domicile à Nazareth. Il n’est done point impossible de mettre d'accord les deux narralions, elles s’emboitent Pune dans l’autre plutôt qu’elles ne se heurtent. Mais ce qui, en tout cas, parait évident, c’est que l’un des deux écrivains ne peut avoir eu sous les yeux la narration de l’autre en composant la sienne; autrement il aurait cherché à faire disparaître au moins l'apparence de la contradiction. I n’y a qu'un moyen de soutenir que l’un à connu lécrit de l’autre, c’est de prétendre avec Keim que Luc a employé Matthieu avant que les deux premiers chapitres de celui-ci y eussent été ajoutés : supposition entièrement arbitraire.
Dans Matthieu, c’est le personnage de Joseph qui joue le rôle principal : c’est à lui que tend la généalogie, c’est lui qui reçoit le message de l'ange annonçant la naissance de lPenfant et l'indication de son nom, lui qui, au retour d'Egypte, reçoit l’ordre d’aller s'établir en Galilée, il me paraît donc légitime de conclure de ces faits que la tradition consignée dans le premier évangile émane surtout du cercle des personnes qui entouralent de plus près Joseph, spécialement de Jacques, l’ainé de la famille, le premier chef de l’église de Jérusalem après les apôtres. Chez Luc, au contraire, les faits sont plutôt présentés au point de vue de Marie; c’est elle qui reçoit la visite de l’ange et à qui est indiqué le nom de l'enfant ; c'est à elle que s'adresse Siméon ; c’est elle qui interroge l'enfant Jésus demeuré seul à Jérusalem; ses impressions el ses réflexions intimes sont plus d’une fois spécialement mentionnées ; c’est donc vraisemblablement dans le milieu particulier dont Marie avait été le centre, qu'avaient été conservés, et peut-être déjà consignés, les récits recueil-
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lis par Luc. Il pensait à des trouvailles de ce genre quand,
dans son prologue, 1l écrivait les mots : dès le commencement. Ces souvenirs avaient été formulés d’abord en araméen, et c’est sous cette forme, soit orale, soit écrite, qu'ils parvinrent à Luc. Celui-ci, comprenant le prix de pareils joyaux, les conserva dans un grec qui n’est que comme le décalque d’un original araméen, et c’est ainsi que l'Eglise les possède encore dans toute la fraicheur de leur coloris primitif.
Quant au fait central du récit, celui de la naissance miraculeuse, ce sujet a été traité p. 278-289.