‹ Introduction au Nouveau Testament (volume 2)Chapitre 67 sur 110 · AU L’AVÉNEMENT MESSIANIQUE (UE, 1-IV · texte numérisé non relu

AU L’AVÉNEMENT MESSIANIQUE (UE, 1-IV

A la suite du retour de lenfant à Nazareth (If, 51), il grandit, raconte Luc (11, 52), en sagesse, en stature et en grâce devant Dieu et devant les hommes. Nous savons par Marc (VI, 3) que ses concitoyens l’appelaient le charpentier (6 réxrwv). Justin Martyr, peut-être d’après une tradition concordante, le représente comme fabriquant des instruments aratoires, par exemple des charrues et des

jougs, et, par ces produits pacifiques de son travail, ensei-

gnant aux hommes la justice (Dial. 88). Sous l'enveloppe extérieure de cette silencieuse croissance, s’opérait un développement intérieur qui atteignit son point culminant lorsque Jésus fut âgé, comme nous l’apprend Luc, de trente ans environ. C’est à Luc que nous devons celte date importante (1,23). À l’âge où le corps et l'âme de l’homme possèdent le plus haut degré de vitalité, Jésus sortit de

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l'obscurité, où il était demeuré si longtemps, pour réaliser

la tâche sublime qui lui était apparue déjà lorsqu'il avait

l’âge de douze ans comme l'idéal de son activité terrestre, l'établissement du règne de son Père parmi les hommes. Dans ce trait, aussi bien que dans tant d’autres mentionnés par Luc, nous constatons la réelle humanité de Jésus. :

La seconde partie de l’histoire évangélique qui s’ouvre maintenant retrace le passage de Jésus de la vie privée à l’activité publique. Elle comprend quatre morceaux : 1° le ministère du Précurseur (HE, 1-20); 2 le baptême de Jésus (v. 21 et 22); 3° sa généalogie (v. 23-38); 4° la tentation (IV, 1-13). Le n° 3 est omis dans le groupe parallèle

des deux autres synoptiques ; nous comprendrons sans peine le motif de l’intercalation de ce morceau à ce moment

du récit de Luc.

A. Le ministère de Jean-Baptiste (HI, 1-20).

Luc, en vrai historien, commence par donner une orientation historique générale touchant le grand fait qu'il va raconter. Il assigne à cet événement sa place dans l’ensemble de l’histoire du monde. Et d’abord, au point de

vue de la sphère politique la plus vaste, celle de l'Empire :

à sa têle se trouve en ce moment Tibère César, arrivé à la quinzième année de son règne. Puis au point de vue de la Terre-Sainte : elle est actuellement comprise dans Empire; depuis la mort d’Hérode le Grand, elle est divisée en quatre parties : la Judée, gouvernée par Ponce Pilate; la Galilée, où règne Hérode, fils d'Hérode le Grand; les provinces

septentrionales de lIturée et de la Trachonitis, sous le tétrarcat de Philippe; enfin l’Abilène, sous celui de Lysa-

nias. À la suite de cet exposé de la situation politique du peuple juif, Luc ajoute une courte explication sur sa posi-

lie L'ÉVANGILE DE SAINT LÜC.

tion ecclésiastique et religieuse ; il le montre soumis sous ce rapport à l’autorité simultanée de deux personnages, Anne et Caiphe. Tous ces détails avaient de lintérêt pour un homme haut placé, comme Théophile.

Zahn fait remarquer que, tandis qu'aucun écrivain du N. T. ne nomme un empereur romain, Luc désigne par leurs noms Auguste, Tibère et Claude (IE, 1; I, LE; Act. XI, 28; XVII, 2). Il nomme également plusieurs hauts fonctionnaires romains, dont l’un ou l’autre pouvait être connu de Théophile, comme Quirinius, gouverneur de Syrie, Gallion, gouverneur d’Achaïe, Serge Paul, gouverneur de Chypre, Félix et Festus, gouverneurs de Judée (Luc IE, 2; Act. XII, 7: XVI, 12; XXIHI-XX VD). Rien n’était plus propre à forufier chez Théophile le sentiment de la réalité des faits qui lui étaient racontés que ce rôle qu'y avaient joué des hommes dont l'existence lui était personnellement connue où pouvait aisément être constatée par Jui.

On a souvent attaqué l'exactitude des données renfermées dans ce préambule, Luc I, 4-2. Je crois pouvoir les envisager comme élant aujourd’hui suffisamment justifiées ; comp. le Commentaire de Meyer-Weiss, 6e éd. 1878, p. 910 à 614 -et-le mien.-0° éd, 1689, Tep72202

Luc aime à poser de temps en temps une pierre d’attente à laquelle il rattachera plus tard un développement nouveau. C'est ce qu'il avait fait 1, 80, à l'égard du Précurseur. « Et l'enfant, disait-il, croissait et se fortifiait en. esprit, et 1l vivait dans les déserts jusqu’au jour de sa manifestation en Israël. » Ge jour était maintenant arrivé après bien des années de silence et d'attente. L'appel du: peuple d'Israël au baptême par ce jeune homme sortant tout à coup de l’obscurité était une étrange innovation. Entre les quelques lustrations prescrites par la loi et le

plongement complet dans l’eau, il y avait une différence considérable. Les premières ne supposaient qu'une souil- lure partielle; le second impliquait un péché qui a infecté, souillé l’homme tout entier. Si l'acte du baptême était usité avant la ruine de Jérusalem, c'était uniquement à - l'égard des prosélytes sortant de la corruption païenne et -qui avaient besoin d’une purification totale. L'application d’un pareil rite aux Israélites était donc pour eux une cérémonie três humiliante. Le surnom de Baptiste donné à Jean montre bien tout ce qu'avait d’étrange et de nouveau l’acte auquel il appelait ses compatriotes. Marc et Luc l’appellent le baptême de repentance pour le pardon des péchés (Mare [, 4 et Luc IT, 3), et Matthieu et Mare rapportent que Jean, avant de lPadministrer, faisait faire à ceux qui se présentaient, la confession de leurs péchés (Matth. Il, 6 et Marc I, 5). Luc, nous ignorons pour quelle raison, omet ce détail important; c’est ce qu'il n’eût pas fait, Sans doute, s’il avait eu l’un des deux autres récits sous les yeux. Il rapporte (VII, 30) que les pharisiens refusérent de se faire baptiser par Jean; cela s'explique par ce que ce rite avait d’offensant pour ces propres justes. Cependant, Matthieu raconte qu’un grand nombre de pharisiens et de sadducéens étaient venus au baptême (HE, 7). Mais cette expression même implique que ce ne fut qu'une partie d’entre eux (rmoXkot) qui se présentérent. EE comme Matthieu ne dit pas qu'ils furent effectivement baptisés, il est possible qu'après avoir été apostrophés à leur arrivée, comme une race de vipères, ils se soient retirés immédiatement, Luc, lui, ne parle que des foules qui venaient se faire baptiser et qui acceptaient sans révolte ce dur reproche. Le discours que Matthieu et Luc mettent dans la bouche de Jean et dont la première partie est presque littéralement semblable dans les deux récits, est

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plutôt un sommaire des prédications de Jean que l’une de ces prédications spéciales. C’est ce que Luc parait mdiquer par l'imparfait (éheyev, 01 disait, I, 7). Mais ce qui disuingue surtout le récit de Luc de celui de Matthieu, c’est l’addition importante Luc Ill, 10-14, qui contient les prescriptions pratiques spéciales que donnait Jean à ceux de ses néophytes qui désiraient produire les fruits de repentance réclamés d'eux. Ce morceau si particulier paraît prouver que Luc tirait son récit d’une source autre que Matthieu, et cela nonobstant la ressemblance littérale de la première partie du discours. Luc seul mentionne comme un fait particulier la question, adressée à Jean, s’il n’était point lui-même le Christ. Dans sa réponse, Jean représente le Christ, qui vient après lui, comme devant opérer un triage en Israël entre la paille et le froment, de même que dans la première partie du discours précédent 1l Pavait représenté une hache à la main et triant parmi les arbres du jardin de Dieu. Ces menaces si frappantes montrent combien Jean-Baptiste, dans son attente messianique, était encore au point de vue de l'Ancien Testament. On les comprend quand on se rappelle qu’immédiatement après le passage de Malachie annonçant la venue du Précurseur et sur lequel Jean faisait reposer son ministére, se trouvaient ces mots relatifs au Messie : « Et qui - pourra soutenir le jour de sa venue ?... Il sera comme le savon des foulons..; il sera assis comme celui qui affine et purifie l’argent, il nettoiera les fils de Lévi comme on purifie l’or et l'argent... Je m’approcherai de vous pour juger et je me hâterai d’être témoin contre tous ceux qui péchent. » Nourri de ces paroles, Jean devait parler comme il le fait, et le contraste entre ce tableau prophétique et la conduite si humble, si patiente, si compatissante de Jésus, explique suffisamment l’ébranlement de la foi du

Précurseur dans sa prison et la question adressée par lui à Jésus sur son caractère messianique.

B. Le baptême de Jésus (HI, 21-22).

On peut dire sans exagération que le fait que nous allons étudier est le complément de celui de la création (Gen. HN). Le souffle divin avait doué l’âme humaine de facultés qui la distinguaient profondément de celles accordées à la vie animale. Et cette vie naturelle de lPâme humaine s'était librement déployée dans la suite des siècles ; mais, comme elle n'avait pas son but en elle-même, elle devait conduire à une vie supérieure, la vie spirituelle, dans laquelle toutes les facultés naturelles sont consacrées au service de Dieu et dont le principe est le Saint-Esprit, appartenant à l’essence de Dieu même. C’est cette ère nouvelle qui commence avec le baptême de Jésus. Il reçoit le Saint-Esprit dans sa plénitude — c’est là le sens de la forme

organique sous laquelle cet Esprit est représenté — et cela, non pour lui-même seulement, mais pour le communiquer à tout le corps spirituel qui se formera autour de lui par l'attraction de la foi, à chacun de ses membres selon son individualité particulière (les langues de feu de la Pentecôte figurant ces dons particuliers). Ainsi l’achévement de la création, l'ère de la vie spirituelle, date du baptême de Jésus. Comme dit saint Paul (1 Cor. XV, 46) : « D’abord l’état psychique, puis l’état spirituel. »

Le récit de Luc se distingue avant tout des deux autres par la solidarité qu’il constate entre le baptême de Jésus et celui de l’ensemble du peuple (IE, 21). « Et il arriva que, comme le peuple tout entier était baptisé, Jésus aussi - ayant été baptisé... » On sent que Luc envisage le second fait comme une conséquence naturelle du premier; Jésus ne peut pas se séparer de ceux dont il doit devenir le chef

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spirituel. Luc ajoute un second trait qui lui est également

propre : la prière de Jésus en descendant dans le Jourdain. Il ne résulte point de ce qui précède que la foule du peuple fùt présente à cette scène. Rien ne le fait supposer dans le récit, et il est plus probable que Jésus choisit pour cet acle un moment de tranquillité où il se trouvait seul avec Jean. :

Les trois manifestations divines par lesquelles Dieu ré-

pond à sa prière sont les mêmes dans les trois récits : le ciel ouvert, symbole de la révélation parfaite du dessein de Dieu à la pensée de Jésus ; la communication de l’Es-

prit, figurée pour la conscience de Jésus et de Jean par le-

symbole de la colombe ; enfin l’allocution divine saluant Jésus du titre non seulement de bien-aimé, mais de Fils

bien-aimé, terme par lequel Dieu déclare à Jésus non seule-

ment son amour pour lui, mais la relation d'essence sur laquelle repose cet amour paternel, dans le sens où Jésus dira plus tard : € Nul ne connaît le Fils que le Père. » II importe de remarquer que chez Luc, comme chez Mare, Dieu dit : Tu es..; en loi.., tandis que dans Matthieu àl dit : Celui-ci est, en qui... La première forme a dû être celle sous laquelle Jésus a reçu la communication divine ; la seconde, celle sous laquelle elle a été perçue par la conscience de Jean. Tous deux devaient recevoir directement ce message divin : Jean, pour pouvoir en rendre témoignage devant le peuple; Jésus, pour se décider à sortir de l'obscurité où 1l avait vécu jusqu’à ce moment et se rendre à la fois humblement et hardiment témoignage à lui-même devant toute la nation. On à accusé Luc de UT OSsier matérialisme parce qu’il racontait comme un fait réel que le Saint-Esprit était descendu sous une forme corpo-

relle, tandis que les deux autres disent seulement que Jésus

le vit ainsi. Mais ce que Luc donne comme un fait objec-

uf, c’est la descente de l'Esprit, dont l’apparition de la colombe n’est chez lui aussi que le symbole.

G. L'âge et la généalogie de Jésus (, 23-57).

Luc nous a conservé la connaissance de Pâge auquel Jésus était alors arrivé. L'âge de trente ans étaitle moment de sa vie dés lequel il pouvait servir d’organe parfait à l’œuvre de Dieu qui allait commencer.

C’est ici l'endroit où Luc trouve bon de placer la généalogie de Jésus. Matthieu, qui avait en vue le droit de Jésus au trône israélite, avait placé le document correspondant en tête de tout son récit. Luc, qui est plutôt préoccupé de la nouvelle création spirituelle que Jésus va

opérer dans l'humanité, rattache le document généalogique

à l’acte du baptême, fondement de ce renouvellement. C'est comme si, au moment de franchir le seuil de la nouvelle création, il voulait jeter un dernier regard sur le cours du développement de l’ancienne. |

Son document diffère sur presque toute la ligne de celui de Matthieu. D’où cela peut-il venir? Sans doute de ce que Matthieu avait en vue Le droit légal de Jésus et devait prouver pour cela la filiation davidique de celui qui passait légalement pour son pére, et dans la famille duquel Jésus était officiellement inscrit. Luc, au contraire,

voulait faire ressortir la-filiation davidique réelle de Jésus.

Or, le lien réel avec David n'existait que par l’intermédiaire de Marie. Une femme pouvait sans doute être mentionnée dans une généalogie, comme on le voit dans celle de Matthieu ; mais elle ne pouvait y figurer comme chaînon effectif de La filiation ; car, comme le dit le traité Baba-Bathra, geñus matris non vocalur genus ; genus patris vocatur genus. Cest là la raison pour laquelle Luc a donné la généalogie de Jésus par Marie, tout en rempla-

çant son nom par celui de Joseph. Et pour ne pas laisser de doute à cet égard, 1l s’est exprimé comme suit d’après le vrai texte : « Etant fils, comme on le croyait, de Joseph (@v viés, ç évouifero, ’Iwoig), » de manière à faire porter le comme on croyait, spécialement sur le mot de Joseph, tandis que le T. R. dit : « Etant, comme on le croyait, fils de Joseph, d'El, etc. », comme si Joseph appartenait à la généalogie absolument au même titre que tous les hommes nommés après lui. Et comment, en effet, supposer que Luc eût commencé par déclarer affaire de pure Opinion {comme on croyail) une liste péniblement compulsée de soixante-dix-sept noms, et aboutissant à Dieu même ! « Quel homme sensé, demande Gfrôrer (il est vrai, en défendant une manière de voir différente de la nôtre), se complairait à dresser une pareille liste d’ancêtres, tout en déclarant dès l’abord qu’elle est dépourvue de toute réalité!» Cette question de simple bon sens reste valable à tous les points de vue. Constatons encore deux faits : le premier, c’est que l’article roù manque devant le nom Joseph dans tous les Mjj., alexandrins, byzantins et même occidentaux, à l’exception de deux seuls ; par là, ce nom est mis expressément en dehors de la chaîne généalogique, qui ne commence ainsi en réalité qu'avec le nom d'Eli, qui précède Joseph; le second, c’est que, quoi qu’en dise Hofmann, le Talmud lui-même donne à Marie, mère de Jésus, le nom de cfille d'El » (Chagig. 77, 4). Si les rabbins ont tiré cette donnée de l’évangile de Lue, cela prouve qu’ils ont compris son texte tout comme nous ; s’ils l’ont puisée à une autre source, par exemple dans une tradition quelconque, c’est la confirmation du résultat auquel nous sommes arrivés.

Par ces raisons, je ne puis douter que les deux généalogies ne soient, l’une, celle de Joseph, qui avait pour père

CONTENU ET PLAN. : 185 Jacob; l’autre, celle de Marie, qui avait pour père Eli. Autrement il faudrait dire avec Reuss que l’une des deux est « purement imaginaire. » Dans ce cas, ou Luc ou Matthieu serait cet homme insensé dont Gfrôrer ne pouvait un instant admettre la supposition. Jeter sur le papier une liste arbitraire de 77 noms (Luc), commençant par le nom de Jésus et finissant par celui de Dieu ! cela est-il admissible? La critique arrivée à ce point se condamne ellemême. Îl reste cependant une difficulté dans lexplication que je défends ; ce sont les deux noms de Zorobabel et de Salathiel, communs aux deux généalogies. Je dois renvoyer, pour cette question, à mon Commentaire sur Luc, 3e éd., t. I, p. 276-278.

Je crois avoir montré (p. 149, 150 et 483) la nécessité de ces deux généalogies, l’une destinée à prouver la descendance davidique de Jésus, pour lopinion populaire, l’autre destinée à prouver la réalité de cette descendance ; l’une appartenait au domaine du droit, l’autre à celui de l’histoire. |

Je dois encore relever ici quatre points :

4° Entre le temps de la captivité et la naissance de Jésus, Matthieu compte 14 anneaux et Luc 20. Il est évident que Luc est en cela le plus exact; car, en comptant à trente années une cénération, nous arrivons avec Luc à un chiffre de 600 années à peu près, qui répond à la durée de cette période, tandis qu'avec les 14 de Matthieu nous n’obtenons que 420 ans, nombre décidément insuffisant. [l y a donc ici chez Matthieu quelques omissions, tout comme dans la série des rois de Juda, dans le but d’arriver au chiffre 14 (voir p. 149).

2 Matthieu, dans sa généalogie, descend des pères aux fils, d'Abraham à Jésus; Luc, au contraire, suit la marche ascendante, remontant des fils aux pères. La première

forme est certainement celle du document officiel où, à mesure que la famille s'enrichit d’un nouveau membre, on inscrit son nom à la suite des précédents. La forme de Luc est, au contraire, celle d’un document privé, où l’on part de l’enfant nouveau-né pour remonter, chaînon après chaïnon, la série des ancêtres, jusqu’à l’anneau qui à été choisi pour point de départ. Il est donc probable que nos deux documents généalogiques ont une origine absolument différente, celui de Matthieu étant la reproduction d’un document officiel, comme Île registre dont parle Josèphe dans son livre contre Apion, où il déclare qu'il . rapporte sa propre généalogie «telle qu’il l’a trouvée consignée dans les tableaux publics. » Il raconte à cette occasion que de toutes les contrées où sont dispersés les sacrificateurs israélites, ils ont soin d'envoyer à Jérusalem, en vue de l'inscription de leurs enfants, des actes contenant les noms des parents et des ancêtres, contresignés par des lémoins. Ce que l’on faisait pour les familles sacerdotales se faisait aussi sans doute pour les diverses branches: de la famille royale, d’où devait naître le Messie. Et, en effet, le traité Bereschil Rabba raconte que le rabbin Hiliel (30 ans avant notre ère) prouva par les documents généalogiques que, tout pauvre qu'il était, il descendait de David. Pour se faire inscrire avec Marie à Bethléem comme descendant de David, Joseph avait dû établir par une preuve écrite son origine davidique. A la fin du premier siècle, les petits-fils de Jude, le frère de Jésus, furent cités à

Rome et interrogés par l’empereur comme descendants de David, bien connu comme devant être l’ancêtre du Messie. Les exemples de la prophétéesse Anne, citée comme descendante de la tribu d’Asser, et de lPapôtre Paul témoignant de lui-même comme descendant de celle de Benjamin, prouvent que la généalogie de Jésus à également

. CONTENU ET PLAN. 181 pu être constatée. [l me paraît probable que le document de Luc a été constitué au moyen du tableau généalogique que Marie possédait, de sa propre famille. Comme nous avons vu dans le récit de la naissance de Jésus que la narration de Luc remontait à une tradition venant du côté

de Marie, et celui de Matthieu à une tradition provenant

du côté de Joseph, une distinction pareille peut être établie au point de vue de l’origine des deux documents cénéalogiques. |

9° La chaine de David jusqu’à Jésus passe, dans Matthieu, par Salomon et ses descendants royaux jusqu’à la captivité. Dans Luc, au contraire, elle passe par Nathan, autre fils plus obscur de David. Cette différence s'explique aisément ; Matthieu tenait à montrer en Joseph l’aboutissant de la race royale, le descendant du grand roi, qui devail être l’ancêtre du Messie, tandis que Luc, qui voulait aboutir à Marie, femme d’un simple charpentier, n’a pas craint de désigner la branche plus obscure d’où elle provenait.

4° Matthieu ne fait remonter la généalogie de Jésus que jusqu’à Abraham, tandis que Luc remonte jusqu'à Adam. L’intention de l’un et de lPautre n'est pas douteuse. Matthieu, à son point de vue théocratique, tient à montrer en Jésus le fils de la promesse faite à Abraham ; Lue, dans sa tendance universaliste, veut faire comprendre, en remontant jusqu'à Adam, que Jésus appartient, non pas

seulement au peuple juif, mais à l’humanité tout entière.

C'est la même pensée que celle que Paul énonce à Athènes ans ces mots: « Dieu a fait d’un seul sang toutes les na-

tions des hommes. » L’universalisme chrétien à pour con-

dition première l'unité du genre humain. Jésus, comme on l’a dit, n’est pas seulement le terme de lhistoire d'Israël; il est celui de Phistoire de l'humanité. Si, comme je le pense (voir mon Comm. sur Luc, 3e éd., I, p. 279 à 274),

le dernier génitif roÿ 0eo est parallèle aux autres, tous dépendant du viés du commencement (v. 23), Jésus appa-

raît dans ce document, en vertu de ce dernier membre, comme Je second Adam, ainsi que le nomme saint Paul.

D. La tentation (IN, 1-13).

L'emploi des dons que Dieu confie à la créature libre doit être mis à l'épreuve sans tarder. La Genèse nous raconte l'épreuve que subit Adam dès le paradis; le Messie lui-même l’a subie également dans le désert. Ce fait mys-. térieux n’est raconté par Marc que sommairement ; il parle uniquement d’une Lentation générale qui a duré quarante jours. [Il omet non seulement le jeûne, mais encore les trois actes de tentation particuliers et mentionne seul le délail relatif aux bêtes du désert. On pense parfois que cette forme abrégée a été celle de la tradition primitive, telle que, selon quelques-uns, elle s'était conservée dans le Proto-Marc, et ce serait ce bref récit qui aurait été amplifié plus tard dans l'Eglise et qui aurait passé sous celte forme nouvelle plus développée dans les deux autres synoptiques. Mais peut-on raisonnablement supposer que l'Eglise ou même les apôtres eussent inventé une scène d’un sens aussi profond et l’eussent présentée sous une forme aussi étrange? N’est-il pas plus vraisemblable d’admettre qu’elle faisait partie dans toute son ampleur de la tradition apostolique et que, dans ce cas comme dans tant d’autres, Marc a abrégé, selon ce qu’il estimait être le besoin de ses lecteurs ? |

Entre les trois récits, nous remarquons encore les dif-. férences suivantes : tandis que Marc étend la tentation aux quarante jours, Matthieu la restreint au tout dernier moment, la rattachant au jeùne; Luc en fait autant, mais tout en mentionnant, comme Marc, la tentation continue

CONTENU ET PLAN. 489 des quarante jours. De plus, il omet le service des anges par lequel se termine le récit des deux autres.

La grande différence entre Matthieu et Luc se trouve dans l’ordre des deux dernières tentations. Tous deux commencent par la tentation simplement humaine, celle

- qui provient de la faim due au jeûne précédent. Satan

cherche à faire sortir Jésus de sa condition d'homme et en quelque sorte à lui faire rétracter son incarnation en s’arrogeant un privilège de demi-dieu. Puis, suit dans Luc la tentation essentiellement juive, Satan s’efforçant d’entrainer Jésus à se conformer à l'aspiration populaire qui réclamait ardemment un Messie temporel, un souveram terrestre

universel, ce qui aurait constitué un démenti au tableau

messianique tracé dans la prophétie et par conséquent au plan de Dieu. Cette tentation, placée dans Luc la seconde, est au contraire la dernière et forme le point culminant de la scène dans Matthieu, ordre qui s’explique aisément par le point de vue théocratique qui domine dans cet évangile. |

La troisième tentation, chez Luc, est à la fois la plus

grave et la plus subtile ; car l’acte proposé n’a en soi rien de criminel, et cependant il aurait constitué de la

part de Jésus la plus coupable des fautes, une atteinte portée au respect filial dàû à son Père. En usant sans son consentement des pouvoirs qu'il avait reçus de lui, …l

aurait renié la position de Fils «qui ne fait que ce que son

Père lui montre » (Jean V, 19). C’est ici la tentation que l’on pourrait appeler divine. Les deux précédentes supposaient en Jésus un manque de foi; celle-ci, au contaire,

- a pour but de lui faire commettre un abus de son pou-

voir filial et en quelque sorte un excès de foi. Cest évidemment la tentation suprême, et, quoique la plupart pensent le contraire, je persiste à croire que c’est l’a-

pogée de l'épreuve, aimsi qu'elle est présentée dans Luc.

La vraie nature de cette scène ressort de sa relation avec le ministère entier de Jésus. Nous y voyons concentrées, en un moment unique, toutes les dérogations à la volonté divine auxquelles l’œuvre messianique a été successivement exposée dans le cours de son ministère. Jésus ne s’est jamais départi du rôle que lui imposait sa condition humaine, quoiqu'il en ait eu si souvent l’occasion dans la position de faiblesse et de pauvreté dans laquelle il à traversé la vie, [l ne $’est jamais laissé induire à la moindre concession en réponse aux sollicitations de ceux qui

le poussaient à faire étalage de sa puissance exception-

nelle, et à employer d’autres moyens d'influence que ceux d'une action purement spirituelle. Il n’a jamais songé, dans les dangers auxquels 1l a été exposé, à recourir aux appuis célestes qu’il aurait pu invoquer. —Salan lui-même lui avait servi d’éducateur au désert, en lui signalant, par ses suggestions diaboliques, les écueils contre lesquels il aurait continuellement à se mettre en garde dans la suite de son travail messianique.

S'ilest clair que les apôtres n’ont pu connaître cette

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