EST
CONTENU ET PLAN. 199 veut corriger le prochain sans se corriger lui-même, ce qui est précisément le trait caractéristique du mauvais esprit de jugement ? En voulant ôter le fétu de l’œil du prochain, sans avoir ôté la poutre qui est dans le nôtre propre, ne risquons-nous pas de lui faire plus de mal que de bien? Ainsi se lie parfaitement tout ce morceau (37-49), satire mordante du ministère de ceux qui, comme les pharisiens, aveuglés sur eux-mêmes, ne peuvent faire que des disciples aussi aveugles qu’eux.
- Aprés avoir ainsi proclamé la loi nouvelle du Royaume divin sous ses différents aspects, Jésus termine en exposant sa sanclion par la récompense qui couronnera sa fidèle mise en pratique ou par le châtiment qui en frappera la violation. Cette conclusion est présentée dans une parabole qui forme également la fin du discours dans l’évangile de Matthieu, celle du constructeur prudent ou inprudent qui fonde sur le roc ou sur le sable.
Le discours finit ainsi par la même conclusion dans les deux évangiles, comme il avait commencé dans tous deux de la même manière, par les béatitudes. Il n’est donc pas douteux qu’il ne s’agisse dans tous deux d’un seul et même discours el qu'il ne faille rejeter une opinion émise par plusieurs, depuis Augustin jusqu’à Lange. D’après ce dermer, le discours rapporté par Matthieu aurait été prononcé au sommet de la montagne et adressé aux disciples seulement, tandis que celui de Luc aurait été tenu sur un plateau situé plus bas et prononcé en vue de la foule tout entière. Mais ce ne sont pas seulement le commencement et la fin qui coïncident exactement ; la pensée centrale des deux textes est réellement la même. Dans la personne des apôtres qu’il vient d’élire pour collaborer avec lui et dans cette foule attentive et recueillie qui les entoure, Jésus voi les prémices du peuple nouveau dont il va doter la
500 | g L'ÉVANGILE DE SAINT LUC.
terre, et proclame la loi nouvelle qui le régira. La question
souvent posée : adressé aux apôtres ou à la foule? se résout ainsi d'elle-même, comme cela est confirmé par Mat= thieu V, 1.2 et Luc VI, 20, où les disciples sont expressément désignés, et Maith. VIF, 28 et Luc VIT, 1, où le peuple entier est indiqué comme l'auditoire auquel à été adressé le discours. Si le sujet en est, comme l’a dit Wesëzsæcker, el comme je le pense également, « la grande proclamation de l’avènement du Royaume des cieux, » ainsi : que de son essence sainte et de-ses lois éternelles, on discerne aisément, malgré la différence des deux comptesrendus, l’identité foncière du discours. Luc a seulement: supprimé la partie polémique, la critique de la justice pbarisaique, mais:il a conservé avec soin tout le contenu positif, et, si je peux ainsi dire, le vélement nouveau que Jésus venait substituer à l’ancien. Re
On voi combien cette proclamation imposante se liait étroitement à l'élection des douze apôtres, telle que nous . l’avons comprise, et se rattachait directement à la situa-
tion de l’œuvre de Jésus, telle qu’elle ressort de la parole …
de Luc qui précède immédiatement le récit de cette double
scène (VE, 14). La supériorité chronologique de la situa= tion assignée par Luc à ce discours sur celle de Matthieu
saute aux yeux (voir p. 157-164).
Plusieurs théologiens prétendent faire du sermon sur. la montagne, surtout tel que le rapporte Matthieu, le . sommaire complet de lenseignement de Jésus; toute … l'œuvre de celui-ci aurait ainsi consisté uniquement à … Spiritualiser l’accomplissement de la loi. [ls n’ont pas compris que Jésus voulait «avant tout montrer à cette. multitude la tâche à remplir dans toute sa grandeur ;. c'était le sommet à atteindre qu'il faisait entrevoir :
mais 1l se réservait d'indiquer plus tard le vrai chemin
pour y parvenir et le moyen d'obtenir la force nécessaire.
Le gant est Jeté, le divorce déclaré. L'élection des Douze, fondement d’un peuple nouveau, et la proclamation de la loi nouvelle, comme du haut d’un autre Sinaï, ont accentué néttement le caractère original de l’œuvre à laquelle vient travailler Jésus.
Ici nous trouvons dans Luc un fait bien en rapport avec celte situation, le plus bel exemple de foi que Jésus ait encore eu la joie de rencontrer, et c’est à un paien qu'il doit cette surprise. La guérison du domestique du centenier de Capernaüm est aussi racontée par Matthieu, mais avec des détails très différents ; ce récit est, en outre, séparé du sermon sur la montagne par la guérison du lépreux. Marc l'omet complètement, ce qui est étrange, puisque en général ce sont les discours qu’il omet et non pas les faits. Suit la résurrection du fils de la veuve de Naïn que Luc raconte seul; puis, l’interrogation de Jean- -Baptiste par l'intermédiaire de ses deux disciples, avec la réponse de Jésus et son discours sur le ministère du Précurseur. Tout ce morceau, omis par Mare, est placé chez Matthieu tout autrement que chez Luc, après la mission des Douze. Suit l'hommage rendu par la femme pécheresse et enfin la mention des femmes galiléennes, qui accompaonalent et servaient Jésus et les Douze, deux morceaux importants particuliers à Luc (VIF, 1-VIIT, 3).
A ce moment, Jésus commence à pratiquer le mode d'enseignement de la parabole, [emploi de ce moyen nouveau est, comme l’explique Jésus, le résultat d’un progrès dans la rupture entre son œuvre et la masse du peuple juif. La parabole, en effet, a pour but d’initier ceux qui se sont déjà attachés avec foi à l’œuvre qui commence, et qui y ont reconnu la fondation du vrai Royaume de
Dieu, de les initier, dis-je, au mode de son accroissement,
502 L'ÉVANGILE DE SAINT LUC. - do 2
à sa valeur suprême, à sa victoire certaine, à son terme
glorieux. Les disciples apprennent par tous ces enseignements qu’ils ne doivent nullement compter sur les grands coups de théâtre qu’attendait le peuple pour établir ce royaume final. Quant à la masse qui esl restée étrangère jusqu'ici à l'œuvre de nature toute spirituelle qui a commencé, cette lumière supérieure lui serait inutile ; elle lui est refusée, car elle reste cachée pour elle sous le voile de la parabole qu’elle ne comprend pas. Luc ne donne ici qu’une seule parabole, celle du semeur ; quelques-unes des autres rapportées par Matthieu (ch. XII) se trouvent chez lui dans d’autres situations, où elles ont tout leur à-propos; Marc en a trois seulement. Les sept de Matthieu sont évidemment réunies comme en un recueil spécial formé par
l'évangéliste lui-même. Jésus avertit 1ei les disciples de
bien écouter et de s'approprier fidèlement, en vue de leur ‘âche future (VIH, 4-18). — La visite de la mère et des frères de Jésus est placée ici chez Luc ; mais elle n’est point motivée, comme chez Marc, par l’accusation de folie élevée contre Jésus par les pharisiens. L’excursion sur dla côte orientale et la guérison du démoniaque de Gadara suivent, comme dans Marc, la journée des paraboles: dans Matthieu, ce morceau est placé beaucoup plus tôt. Le retour à Capernaüm est signalé dans Luc, corame dans Mare, par la prière de Jaïrus et la résurrection de sa petite fille,
tandis que ces faits sont séparés du retour de Jésus dans :. Matthieu par la guérison du paralytique, par la vocation :
de Matthieu lui-mêmeet par les entretiens qui la suivent (Matth. IX, 9-17).
D. Quatrième groupe : De la première mission des
Douze au départ de la Galilée (IX, 1-50).
Luc mentionne l’envoi des Douze, destiné à appeler
l'attention du peuple galiléen sur l'importance qu'a pour lui l'heure présente qui approche de son terme. L’instruc-
tion que Jésus donne aux Douze à cette occasion est rapportée par Luc à peu près de la même manière que par Marc (VI, 7 et suiv.). Dans Matthieu, elle est suivie d’un grand discours se rapportant à tout l’avenir du ministère
des apôtres ; Jésus les avertit des persécutions qu’ils auront à subir et les autorise à fuir d’une ville dans une autre jusqu’à la délivrance qu’apportera le Seigneur. Nous avons vu, p. 209, que cette promesse s'applique non à la Parousie, qui ne serait en aucun rappor! spécial avec les villes d’Israël, mais à la ruine de Jérusalem par les Romains. Les Douze reviennent auprès de Jésus; leur prédication a fait sensation; le bruit en est parvenu jusqu'aux oreilles d'Hérode, qu’elle jelte dans lanxiété parce qu'il croit voir en Jésus Jean-Baptiste ressuscité. Ce’ mot d’'Hérode lui-même occasionne chez Marc et Matthieu le récit de la mort tra-
oique du Précurseur, récit que Luc omet complètement,
sans doute parce que là mort de Jean appartenait plutôt à l’histoire du peuple juif qu'à celle de l'Eglise. Jésus se
rend alors avec ses disciples au nord-est de la mer de Ga-
lilée, où les foules le suivent à pied et où a lieu la pre-
mière multiplication des pains; puis il revient le lende-
main sur la côte occidentale, ce qui prouve bien que ce n'élait point, comme on l’a cru, la crainte d'Hérode qui lui avait fait traverser le lac. Mêmes détails chez Marc et Matthieu; avec adjonction, chez ce dernier, de la marche de Jésus et de Pierre sur les eaux. |
Ici se présente un phénomène dont la critique a grand peine à rendre compte : l’omission chez Luc du contenu de près de deux chapitres de Marc (VIE, 1-VIHF, 26) et de Matthieu (XV, 1-XVI, 12). Dans ces chapitres des deux évangélistes sont racontés : 1° la discussion avec les pha-
risiens sur les purifications juives: 2° une excursion au nord-ouest de la Palestine jusque sur les confins de la Phénicie ; 3° l’arrivée de la femme cananéenne et la œucrison de sa fille; 4° le retour au sud par la Décapole, à l’ouest de la mer de Galilée ; 5° (chez Marc seul) la guérison du sourd-muet; 6° la seconde multiplication des pains; 7° le retour sur la rive occidentale: et la demande des
pharisiens d’un signe dans le ciel; 8° la mise en garde des :
disciples contre le levain des pharisiens, et l’absurde mal-
entendu de ces derniers ; 9° (chez Marc seul) la guérison.
de l’aveugle de Bethsaïda. Toute cette excursion avec la
série de récits qui s’y rattache est omise chez Luc; sa
narration rejoint celle des deux autres au moment important de lPentretien de Césarée de Philippe, qui a lieu au pied du Hermon (IX, 18), sans que le lieu soit nommé par Luc; après quoi les trois récits ne divergent plus jusqu’à la fin du ministère galiléen.
Jésus annonce alors pour la première fois à ses disciples son rejet et son supplice prochains. Suit le récit de la transfiguration, avec des détails chez Luc qui supposent une source indépendante et particuliérement fidèle; puis la guérison de l'enfant lunatique et le retour à Capernaüm
avec une nouvelle annonce de la Passion. Arrivée à
Capernaüm et entrelien. avec les disciples au sujet de la contestation qui avait eu leu entre eux sur la ques-
uon de savoir lequel serait le plus grand, Matthieu raconte ensuite le miracle du statère, fait omis par.les deux
autres, sans doute parce que la question du tribut à payer pour le temple n’avait aucun intérêt pour des lecteurs paiens. fei se trouve dans Matthieu un grand discours, trai- Lant du scandale donné aux petits, de la nécessité d’une
discipline sévère à exercer par chacun sur soi-même, du
procédé à suivre à l’occasion d’un conflit entre croyants,
us dit 7 CENT, ES
CONTENU ET PLAN, 505 enfin du devoir du pardon mutuel (Matth. XVHH). Toutes ces instructions paraissent avoir élé motivées par l’altercation violente qui avait eu lieu, comme le raconte le mieux Marc, durant le retour à Capernaüm. lei se trouve aussi dans Marc le seul grand discours galiléen rapporté par lui; il roule sur l’un des sujets traités par Matthieu. Luc n’a
conservé de cette grave circonstance que les quelques mots IX, 46-50.