LE VOYAGE DE GALILÉE A JÉRUSALEM (IX, D1-XIX
Un grand contraste domine lPhistoire de Jésus, telle qu’elle est racontée dans les évangiles synoptiques : celui du ministère galiléen et du séjour à Jérusalem. La transition de Pune de ces périodes à lPautre a lieu, d’après Mat thieu, par un court voyage de Galilée en Judée à travers la Pérée (XIX, 1-XX, 34). Il en est à peu près de même chez Marc (ch. X). Le petit nombre de faits renfermés dans ces deux récits pourrait à la rigueur s’être passé «dans l’espace de quelques jours. Luce, au contraire, à partir de [X, 91, raconte un voyage continu, qui se prolonge pendant un temps nécessairement beaucoup plus considérable, dans les parties méridionales de la Galilée, « entre Galilée et Samarie, » comme dit Luc XVI, 11; puis en Pérée, comme nous pouvons le conclure du parallélisme des récits de Luc (bénédiction des enfants; le jeune homme riche) avec les narrations de Matthieu et de Marc. Ce voyage aboutit, comme chez les deux autres, à Jéricho, puis à Jérusalem, au moment de la dernière Pâque. En . racontant cette longué pérégrination, Luc a soin d’en rap-
peler de temps en temps le but, qui reste constamment le” | même, Jérusalem. Il avait commencé par Pétablir nettement (IX,51): « Et il arriva, comme s’accomplissait le temps de son départ, qu’il affermit sa face pour se rendre à Jérusalem. » Par cette expression un peu étrange, Luc accentue fortement cette idée que, quelles que soient la muluplieité des circonstances qui pourront s’accumuler sur son chemin et la gravitédes inquiétudes qui pourraient le détourner de sa voie une fois tracée, il ne perdra pas de vue un seul instant le but qu’il s’est proposé. C’est pour montrer le maintien de cette résolution que, de temps en temps, au milieu des traits nombreux et si variés qui remplissent ce voyage, Luc introduit des observations comme les suivantes : XIII, 22 : « Et il traversait les villes et Les bourgades, enseignant et se rendant à Jérusalem ;» AVIE IT : « Etil arriva qu'en se rendant à Jérusalem il passait entre la Samarie et la Galilée ; » XVIIE, 81 : « Prenant les Douze avec lui, il leur dit: Voici, nous montons à Jérusalem ; » XIX, 28 : &« Et disant cela, 1l marchait devant eux, montant à Jérusalem. » Ge récit de voyage aboutit à l'entrée à Jérusalem et à la scène du jour des Rameaux (v. 29 et suiv.), terme qui répond à la décision prise IX, 51, de sorte que tout l’intermédiare ne peut être que la chaine qui lie celte fin à ce commencement. Et cependant la conclusion que nous tirons ici, Si évidente qu’elle paraisse, est fortement contestée par beaucoup de critiques. Reuss et Zahn, en particulier, la combattent par diverses raisons. Certains indices semblent, en effet, prouver que Jésus se trouve beaucoup plus tôt à Jérusalem ou dans son voisinage que cela ne saurait être. Ainsi X, 38 : la visite de Jésus chez Marthe et Marie, à Béthanie. Puis Jésus se retrouve tout à coup dans les Etats d'Hérode, ainsi en Galilée ou en Pérée (XII, 31); bientôt
CONTENU ET PLAN. a 507 il est de nouveau en chemin pour Jérusalem ; d’où 1l résul- Lerait que ce récit de voyage n’est qu’un cadre imaginé par Luc pour placer les matériaux qu’il n’avait pu ranger dans le récit du ministère galhiléen (Reuss, Introduction générale aux premiers évangiles, p. 38-40). D'après Zahn (Einl.H, p. 974 et suiv.), l’idée d’un récit de voyage proviendrait d'une pure apparence. En effet : 1° le passage IX, 51 n’indique point, comme on le suppose, une coupure réelle ; car les récits qui précèdent et ceux qui suivent cette parole sont entre eux dans une relation morale non interrompue ; ils se rapportent tous également à lPéducation des disciples; 2 les quelques indications historiques rappelées tout à l’heure ne sont en aucun rapport l’une avec l'autre, et ne signalent nullement une série de stations successives; 93° les morceaux se succèdent, dans toute la narration suivante, sans indications précises de temps et de lieu et sans liaison plus serrée que dans la partie précédente. Weëizsæcker (Untersuch. ete., p. 132) commence par reconnaître, en vrai exégète, la grande importance du morceau IX, 51-XVIIE, 14. Ce morceau mérite bien, selon lui, le nom de récit de voyage qu’on avait jadis la coutume de lui donner, mais cela seulement en tant que l’on a égard à l'intention de l’évangéliste, telle qu’elle résulte de l’annonce solennelle d’un voyage dont Jérusalem est le but et qui doit conduire Jésus jusqu'au terme de sa vie; de plus, elle s’atteste dans le soin avec lequel cette situation d’un voyage est toujours de nouveau rappelée; comp. IX, x T1, 885 XIIE.-22) 995 XIV 25; -XVIF, T1: Cepen: dant, après ces déclarations, le critique constate qu’une vue claire du cours du voyage fait défaut, d’où 1l conclut qu'il s’agit en réalité d’un simple recueil de faits et d’enseignements. L'observation du critique modifie ainsi après coup la conclusion à laquelle l’exégète avait d’abord été amené.
Holizmunn (Syn. Evang.) pense que Luc a voulu introduire ici dans son évangile tout le contenu du livre des Logia de Matthieu. B. Wesss croit que la forme d’un voyage guivi provient uniquement de ce que Luc a donné ces divers récits d’après l’ordre historique qu'il a cru trouver dans le document apostolique qu’il consultait (le Matthieu primitif). A
Toutefois, la première conclusion de Weizsæcker n’en reste pas moins à mes yeux la seule valable.
Nous avons vu par le prologue de Luc que son intention a été de raconter d’après l’ordre historique (xabe£ñç). Or, l'intention de donner dans ce morceau un récit de voyage, si expressément reconnue par Weizsæcker, malgré ses réserves subséquentes, se marque, comme nous l’avons vu, dans la série des jalons, placés de distance en distance, entre le point de départ (IX, 51) et celui d'arrivée (XIX, 41). Quant au fait d'un voyage de Galilée à Jérusalem, à un moment quelconque du ministère de Jésus, il est indubitable; Jésus n’a pas été crucifié en Galilée. Il doit donc en tout cas s'être rendu une fois de Galilée en Judée dans le cours de son activité publique; et quant au moment de ce voyage, ilest signalé non seulement par Luc, mais aussi par Matthieu (XIX, 1) et par Marc (X, 1). Tous les trois
s'accordent à le placer à la fin du ministère galiléen, à la suite du dernier retour de Jésus de la Galilée septentrionale à Capernaüm. La différence de longueur entre les récits de voyage de Matthieu et de Mare, d’un côté, et celui. de Luc, de l’autre, ne peut prouver quoi que ce soit contre Pexactitude de ce dernier. Car Luc, dans tout son écrit, nous a transmis une si grande quantité de matériaux qui lui sont propres et qu'il doit avoir recueillis personnellement, en dehors de la tradition générale, qu’il est impos- Ssible de comprendre pour quelle raison 1l n'aurait pas ob-
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tenu, sur ce voyage aussi, des renseignements que n’avaient pas possédés les deux autres. | Deux circonstances, l’une de temps, l’autre de lieu, confirment cette manière de voir. La première multiplication des pains avait eu lieu, d’après Jean VI, 4 et même aussi d’après les synoptiques, à l’époque de l’avant-dernière Pâque, ainsi un an avant la Pâque où Jésus mourut à Jérusalem. Dès ce moment, d’après Jean VII, 1, Jésus avait mené une vie ambulante en Galilée jusqu’à l’automne où il se rendit incognito (Jean VII, 10) à Jérusalem, à la fête des Tabernacles (en septembre ou octobre). Jean passe rapidement sur les six mois d’été qui avaient précédé ce voyage et qui font l’objet détaillé de la narration synoptique. C’est à celte époque qu’eurent lieu en particulier les deux excursions aux extrémités septentrionales de la Palestine, l’une plus à l’ouest, vers les confins de la Phénicie; l’autre, droit au nord, vers les sources du Jourdain et à Césarée de Philippe; excursions suivies, chez tous trois aussi, du dernier retour à Capernaüm (Matth. XVI-XVIIE; Marc VIHI-IK). Tout cela a bien pu remplir lintervalle entre le printemps et l’automne de cette année principale du ministère galiléen. Reste à savoir ce qui s’est passé depuis cet automne jusqu’à la Pâque de l’année suivante où Jésus est mort. Ce sont six mois entiers sur le contenu desquels c’est au tour de Matthieu et de Marc d’être très brefs. Après l'indication du départ pour Jérusalem (Matth. XIX, 1, Marc X, 1), ils ne mentionnent tous deux que cinq à six faits de moindre importance; après quoi Jésus se trouve déjà aux portes de Jérusalem (Matth. XXI, 1; Mare XI, 1). Tout le contenu de ces deux récits pourrait aisément s’êlre passé en quelques jours au lieu de six mois. Qu’a donc fait Jésus pendant tout ce temps? Jean nous raconte (VII et suiv.) qu'après le séjour
de Jésus à la fête des Tabernacles, qui ne put être one
vu la manière même dont 1l s’y était ee il vint une se-.
conde fois à Jérusalem un peu plus tard, à la fête de la Dédicace, en décembre (X , 22). Après cela, Jean mentionne un séjour en Pérée (X, 40) et un voyage de Pérée en Judée pour la résurrection de Lazare (XP), puis an court temps de retraite à Ephraïm (XI, 54) et enfin l’arrivée à
Jérusalem (XII, 12). Il y a sans doute là de quoi remplir en partie ces six mois d'intervalle entre la fête des Taber-.
nacles et celle de la Pâque, sur lesquels nous sommes si
incomplètement renseignés par Marc et Matthieu. Cepen- :
dant on voit sans peine que le récit de Jean ne comble qu'imparfaitement cette grande lacune, et celui de Luc parait indispensable pour expliquer suffisamment l'emploi fait par Jésus de ces derniers mois qui ont précédé sa mort.
Cette coïncidence générale de temps entre nos évangélistes une fois établie, nous en constatons d’autres rlus
particulières. Ainsi nous avons vu que Matthieu et Marc
et, pouvons-nous ajouter, Luc (vu le parallélisme des traits racontés par tous les trois, la présentation des enfants, le
jeune homme riche, Bartimée) montrent que Jésus est arrivé avec ses disciples par la Pérée. Ce fait s'accorde avec : la mention du séjour de Jésus en Pérée à la même époque.
(Jean X, 40-42). Ainsi encore Luc raconte dans le cours du
voyage de Galilée en Judée une visite de Jésus chez Marthe et Marie à Béthanie (Luc X, 38 et suiv.); il y a là certai-
nement au premier coup d'œil de quoi étonner, puisque Béthanie est tout près de Jérusalem ; mais la chose s’explique si nous nous rappelons que, d’après Jean, Jésus fit réellement à cette époque un et même deux séjours à Jérusalem, à la fête des Tabernacles d'abord, puis à celle
de la Dédicace, et qu’il put par conséquent faire, dans ces deux circonstances, une visite à ses amis de Béthanie, peu
Mc n a à CS AVES CPS ACER
Le. CONTENU ET PLAN. | 51 avant la résurrection de Lazare. La parabole du bon Samaritain, placée aussi par Luc à ce moment-là (X, 30 et suiv.), paraît bien avoir été prononcée dans le voisinage de Jérusalem. Peut-être une tradition mentionnait-elle ces faits sans en indiquer exactement le moment et le lieu, et lon comprendrait ainsi comment Luc a pu les raconter d’une manière si peu précise, comment il dit, par exemple: en un certain bourg, au lieu de nommer Béthanie. Ou bien n’avait-1l pas plutôt quelque raison de prudence qui l’empêchait de désigner ouvertement le lieu de la scène? Voir p. 290-291. |
Ainsi peuvent s'expliquer les quelques singularités que présente le récit de Luc et qui engagent tant de critiques à en suspecter l'exactitude. Quoi qu’il en soit, 1l reste certain qu'il y à dans la vie de Jésus six mois entiers que Matthieu et Marc ont laissés à peu près vides et dont Jean et Luc nous ont seuls transmis, chacun à sa manière, le contenu, le récit de l’un complétant celui de l’autre, comme c’est en général le cas des narrations johannique et synoptique.
. Le récit de voyage de Luc remplit encore une lacune d’un autre genre. Nous avons vu comment Jésus, partant du centre choisi par lui pour son œuvre en Galilée, Capernaüm, avait rayonné en différentes directions dans les districts environnants, à l’est (Gadara), à l’ouest (Nazareth), au nord (la Phénicie, puis les sources du Jourdain). Mais la partie méridionale de la Galilée, celle qui est adjacente à la Samarie, n’avait point entendu la parole de vie, ni contemplé la personne de Jésus. Ne serait-1l pas naturel qu'avant de partir définitivement de Galilée pour sé rendre à Jérusalem, Jésus eût voulu visiter encore cette contrée, ainsi que la Pérée, qui appartenait à la Terre- Sainte et qu’il n'avait fait qu’effleurer une fois ?
SL l'on considère de près les ee Ci placés | par Luc immédiatement après le départ indiqué IX, 51 : l'offre des trois hommes disposés à suivre Jésus, avec la réponse de celui-ci (IX, 57-62), puis les adieux à la fois douloureux el sévères adressés aux villes de Galilée auprès desquelles son œuvre avait définitivement échoué (X, 13- 16), il est impossible de méconnaitre, me parail:il, que ces faits se placent tout naturellement au moment du départ de la Galilée plutôt qu'au cours d'une excursion d’un ou deux jours pendant le ministère galiléen, comme les place Matthieu (VII, 19-22 et XI, 20-24). Cet adieu tragique aux villes de Galilée ne convient qu’à cette heure solennelle, ec les réponses de Jésus aux trois hommes qui se montrent disposés à se joindre à lui, s'expliquent plus aisément aussi en un tel moment. Il en est de même de l'envoi des septante disciples qui suit dans le récit de Luc. | Cette mesure exceptionnelle n’aurait pas été motivée dans la contrée abondamment évangélisée jusqu'alors par Jésus et par les Douze; mais elle était nécessaire à l'égard d’une contrée nouvelle, que Jésus ne faisait que traverser. rapidement el où 1l devait trouver les esprits éverllés et attentifs pour le moment de son passage. :
Il est à peine besoin de réfuter les objections de ie et de Zahn. À l’occasion de XIII, 31, où quelques pharisiens menacent Jésus de la colère d'Hérode qui en veut à sa vie, Reuss objecte qu'Hérode n'avait rien à dire hors de la Galilée. Mais d’après XVII, 11, au moment de cet inc dent, Jésus est encore entre Samarie et Galilée, ainsi dans les Etats d'Hérode auxquels appartenait d’ailleurs la Pérée elle-même. Reuss allègue encore plusieurs autres inexac-. titudes dans le récit de Luce, qui ne serait tout entier qu'un pêle-mêle d'incidents appartenant à divers voyages de Jésus à Jérusalem; mais ces prétendues erreurs s’ex-
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pliquent facilement si l’on tient compte, comme nous lavons fait, de la narration johannique relative à cette
époque. Zahn prétend que les indications dispersées dans le récit, comme IX, 51 ; XII, 22; XVI, 1, ne sont en aucune relation l’une avec l’autre, et par conséquent n’indiquent pointun voyage suivi . Ilest cependant bien clair que
quand Luc, après avoir dit (IX, 51) : « Jésus tourna sa | face pour se rendre à Jérusalem, » continue en disant
(XIE, 29) : « Et il parcourait les villes et les villages, enselgnant et se rendant à Jérusalem, » et (XVI, 11): « Et en se rendant à Jérusalem, il traversait le pays entre Samarie et Galilée, » — il est bien clair, dis-je, que ces données successives sont en rapport l’une avec l’autre, et toutes ensemble avec la première, IX, 51. Il suffirait, pour s’en convaincre, de la simple remarque que dans celle-ci, destinée à annoncer le départ, par lequel la situation change, sont employés les aoristes (écrapiéev, dréoreuhey) qui signalent ce changement, et que dans les suivantes nous trouvons les imparfaits (duemopeero, dinoyero), qui marquent le maintien de la situation une fois établie. Mais, dit encore Zahn, ces notices servent uniquement à faire comprendre mieux les circonstances du récit. Cette remarque pourrait à la rigueur s'appliquer à la troisième, où la siluation «Centre Samarie et Galilée » peut expliquer la
présence d’un lépreux samaritain au milieu de neuf lépreux
juifs ; mais cela est évidemment faux par rapport à la seconde, XII, 22. Car comment saisir le moindre rapport entre cette indication, placée là par le narrateur, et ce qui précède (la parabole du levain) ou ce qui suit (la
question sur le nombre des sauvés)? Quant à la première
et principale donnée (IX, 51), quelle relation Zahn peut-il
découvrir entre la décision de Jésus de se rendre à Jérusa-
lem ét les deux torts. de Jean, mentionnés lun avant (sa
LE ; j à CS ARE ETS
ME = L'ÉVANGILE DE SAINT LUC. ; dureté vis-à-vis du croyant non disciple qui chassait les démons), l’autre après (la demande de faire descendre le feu du ciel sur la bourgade samaritaine), à moins que quelqu'un ne voulût prétendre que ces deux fautes du disciple bien-aimé ont découragé Jésus au point de l’engager à en finir et à s'en aller chercher la mort à Jérusalem ! Lahn prétend que la parole IX, 51 ne signale nullement une coupure dans le cours de ce passage tout consacré à l’éducation des apôtres. Pour moi, dans toute la narration évangélique, Je ne connais pas une coupure plus profondément marquée et indiquant plus nettement un nouveau commencement du récit.
Je dois encore mentionner trois explications intéressantes qui ont été données de ce grand morceau propre à Luc. ee | HE Schleiermacher y a vu (Schriften des Lukas, p: 161) un récit de voyage provenant de déux narrations dues à deux compagnons de Jésus, l’une décrivant le départ, IX, 51, avec ce qui l’a suivi, l’autre, l’arrivée à Jérusalem avec tout ce qui l’a précédée. Luc aurait combiné en un ces deux récits. Mais il faudrait pour cela qu'il eût commencé par retrancher la fin de l’un et le commencement de l'autre, procédé qui ne se comprend pas aisément. Toutefois, ce critique a raison quand :l termine en disant : « Nous ne pouvons abandonner l'idée d’un récit de voyage. »
Wieseler a pensé que les passages où nous croyons trouver les jalons d’un récit de voyage suivi, marquent. bien plutôt les points de départ de trois voyages différents, Correspondant aux trois voyages mentionnés par Jean : le premier, IX, 51, identique au voyage à la fête des Tabernacles (Jean VIH); le second, XII, 22, répondant au voyage de Jésus à Béthanie depuis la Pérée (Jean XD); le troisième, XIII, 22, qui ne, serait autre que le
Se CONTENU ET PLAN. : 515.
dernier voyage à Jérusalem (Jean XI). Cette combinaison, d’une apparence séduisante, n’a pas eu de succès; elle n’a été admise que par Edersheim, Ellicot et Caspari (Chronolog.-geogr. Einl. ete., p. 153). Elle est certainement insoutenable. Le départ, Luc IX, 51, fut très public, puisque Jésus élait accompagné d’une multitude d’adhérents, parmi lesquels il choisit les septante disciples envoyés devant lui; il ne peut donc être identifié avec le départ dont parle Jean pour la fête des Tabernacles (VID); car celui-ci eut lieu comme en cachette, dit Jean VII, 10, et Jésus ne fut alors accompagné probablement que par quelques-uns des apôtres. Quant aux deux dernières indications, Luc XHH, 22 et XVI, 14, il saute aux yeux qu’elles ne sienifient nullement des départs nouveaux, mais uniquement la continuation du voyage dont IX, 91 avait indiqué le commencement. -
Keil suppose que Luc, possédant encore beaucoup d’en- selgnements de Jésus sur la nature du Royaume divin, son mode de développement, les conditions nécessaires pour y entrer, elc., a Jugé que l'intervalle entre la résolution de Jésus de quitter la Galilée et son arrivée à Jérusalem. était le moment le plus favorable pour y placer tous ces enseisnements, ét cela sans prétention à un ordre chronologique quelconque. Mais n’aurait-il pas été plus simple d’allonger de quelques pages le récit du ministère galiléen, et Luc serait-il homme à renier ainsi volontairement son programme d'écrire selon l’ordre des faits ?
- Nous sommes conduits par toutes ces raisons au résultat suivant : |
Après avoir prêché en Galilée pendant une année complête, depuis le printemps (Luc VI, 4) jusqu’au printemps suivant (IX, 10-17), année précédée d’un temps indéterminé d'activité, d’abord en Judée, puis en Galilée, Jésus
Xe eh
516 . L'EVANGILE DE SAINT LUC, ne | sent que son travail en Galilée est à son terme et que le # temps qui lui reste doit être consacré aux contrées de la Terre-Sainte qu’il -a laissées jusqu'ici en dehors de son action, et plus particulièrement à la Judée. Pressé par ses frères (Jean VIL, 1-9), il fait une courte apparition à Jérusalem à la fête des Tabernacles. Mais il s’y rend comme à la dérobée et de manière à surprendre les autorités, afin de ne pas leur donner le temps de prendre des mesures contre lui. Que fit-il à la suite de ce séjour? Le silence de Jean sur ce point laisse supposer qu'ii revint en Galilée, tout comme après le séjour à la fête de Purim (Jean V,47), où ce retour n’est point indiqué, mais est clairement supposé par tout le ch. VI. Si Jésus s'était rendu quelque part ailleurs, Jean n’eût pu manquer de l'indiquer, comme il indiquera bientôt le séjour en Pérée à la suite de la fête de la Dédicace (X, 40 et 41), et le séjour au désert d'Ephraim après le voyage à Béthanie (KE, 54). Nous pouvons donc être certains qu'après la fête des Tabernacles, Jésus revint en Galilée; et ce fut alors que commença le voyage que raconte Luc dans la partie de son évangile qui nous occupe, Dans la parole si remarquable IX, 54, Luc accentue avec force le caractère réfléchi et inébranlable de la décision que prit alors Jésus de se rendre à Jérusalem, tout en se rendant parfaitement compte du résultat final de cette démarche. Mais la question est de savoir quelle route il suivit dans ce voyage. Passa-t-1l par la Samarie, comme il l'avait fait en revenant de Judée en Galilée (Jean IV, 1 et suiv.)? Mais en suivant cette route il serait arrivé en quelques jours au but du voyage. Ce n’était pas ce qu'il voulait; car 1l savait bien qu’il ne ferait ainsi qu’accélérer sa mort et abréger son œuvre (Jean VH, 6), et il comprenait que les douze heures de sa journée de voyage (Jean
XI, 9) n'étaient pas encore à leur terme. Il choisit done.
l’autre chemin, le plus long, qui répondait le mieux au temps qui lui restait, et sur lequel il pouvait encore accomplir l'œuvre du Père. I résolut de se rendre à Jérusalem en passant par deux contrées non encore visitées, la Galilée méridionale, adjacente à la Samarie, et la Pérée, où habitaient les descendants des tribus de Gad, de Ruben et de Manassé. Dans la première de ces deux contrées se trouvait la grande et ferule plaine d'Esdraélon, qui devait être alors extrêmement peuplée, d'après ce que Joséphe nous apprend de l’état général de la province à ce momentlà. Ce fut là le chemin qu’il suivit, avançant lentement de l’ouest à l’est vers la vallée du Jourdain et vers la Pérée; il était accompagné par le cortège de ses nombreux adhérents galiléens. Dans cette contrée limitrophe, entre la Gahlée et la Samarie, il arriva dès le premier jour, à la nuit tombante, dans le voisinage d’un village samaritain, dont les habitants lui refusèrent lhospitalité. Il dut done aller chercher un peu plus loin un gîte dans quelque village juif du voisinage. Il est absurde de conclure de cette circonstance, comme le font Meyer et Pleek, que ce fut cette contrariété insignifiante qui l'empêcha de suivre le chemin de la Samarie et lui fit changer ainsi le plan qu'il s’était tracé. C’est à ce moment qu'il faut placer, comme nous l'avons vu, l’envoi des soixante-dix disciples qui devaient lui préparer la voie en- éveillant l'attention publique. Il leur donna un rendez-vous en un point quelconque de la route qu’il allait suivre, tout en continuant lui-même le. voyage avec les apôtres et le gros de la caravane.
Le retour de ces missionnaires improvisés, avec le rapport qu’ils lui firent, fut pour Jésus l’occasion d’un mo-
1! Le terme ÿréotpebar, ils revinrent (X, 17), ne signifie pas qu'ils revinrent en arrière, mais qu'ils vinrent rejoindre Jésus à l'endroit qu'il leur avait désigné.
ment d’épanchement et d’allégresse, tel que nous n’en connaissons guère d’autre dans sa vie, sauf peut-être les deux jours passés à Sychar (Jean IV, 43). Je crois pouvoir appeler ce morceau (X, 21-24) le chef-d'œuvre de Luc.
À la fin de ce chapitre, se trouve le récit de la visite de Jésus chez Marthe et Marie, incident qui s'explique, comme nous l’avons vu, par les deux visites de Jésus en Judée que Jean mentionne à cette même époque, la première en octobre (VII, 10), la seconde en décembre (X, 27); d’où 1l faut Lie que Jésus a interrompu le COUrS + son voyage galiléen, commencé après son retour de la fête des Tabernacles, et qu'au moment de celle de la Dédicace 1l a fait de nouveau une courte excursion dans la capitale. Alors peut avoir eu lieu la visite à Béthanie et avoir été prononcée la parabole du bon Samaritain. Puis Jésus auralt rejoint dans le district entre Samarie et Galilée (XVIT, 11) la foule qui lPaccompagnait ; après quoi 1l traversa Île Jourdain pour entrer en Pérée où, pendant ce temps, les septante disciples avaient préparé les esprits à son arrivée, et il aurait séjourné un certain temps dans cette province; ce serait là le séjour que mentionne Jean immédiatement après la fêle de la Dédicace (X, 22 et 40-42), et cest de là qu’il aurait été rappelé à à Béthanie par les sœurs de Lazare malade (Jean X1).
Tout ce grand morceau de Luc (depuis IX, 51) est très : important, non seulement au point de vue religieux, en raison de tous les enseignements précieux qui nous y sont conservés, mais aussi historiquement parlant, puisque, rapproché du récit de Jean, il nous fait connaître Pemploi de cinq à six mois du ministère de Jésus laissés presque en blanc dans le récit des deux premiers synoptiques.
La réalité de cette mission des septante disciples est fortement suspectée par la critique actuelle. Baur y a vu
TE
CONTENU ET PLAN. 519 une invention de Luc destinée à diminuer l'importance des Douze ; mais une telle intention ne peut être attribuée au
“narrateur, qui avait raconté avec une solennité toute particulière leur élection à l’apostolat. D'ailleurs, quand on se :
permet une invention semblable, é’est dans le but de l’exploiter; or, ni dans la suite de l’évangile, n1 dans les Actes, Luc ne fait de nouveau mention de ces septante disciples et ne leur attribue le moindre rôle. Il n’est plus parlé que des Douze, comme compagnons de Jésus et comme fondateurs de l'Eglise. Holtzmann et Weiss voient plutôt dans ce récit leffet d’un malentendu. Luc aurait
trouvé dans l’une de ses sources (soit le Proto-Mare, soit
Marc lui-même) le récit de lPenvoi des Douze, puis dans l’autre (le Matthieu araméen ou les Logia), le même récit; il aurait cru qu’il s'agissait de deux faits différents et les aurait juxtaposés. Mais, sil trouvait dans les Logia ou dans le Matthieu primitif le discours prononcé à l’occasion de la mission des Douze, il devait l’y trouver figurant comme adressé à ces Douze, ainsi que nous le lisons dans Matthieu (X, 1-2); Marc, de son côté, n’est pas moins explicite sur ce point (VI, 7). Luc n’a donc pas pu se tromper, comme ces deux critiques lé supposent, et même si nous admettons un pareil malentendu, il resterait à savoir d'où il a tiré ce nombre de 70 dont il n°y avait trace ni dans l’une, ni dans l’autre de ses sources. Il est remarquable que le fait de lenvoi des Septante, à la suite de celui des Douze, est rappelé par un écrivain du second siècle résolument anti-paulinien, l’auteur des Re-
connaissances Clémentines, qui met dans la bouche de
Pierre ces paroles (1, 40): « Il'nous a d’abord élus, nous Douze, qu'il a appelés apôtres ; puis 1l à élu encore
soixante-douze autres parmi les disciples les plus fidèles.»
Les Pères aussi parlent de plusieurs personnages (Barna-
520 See L'ÉVANGILE DE SAINT LUC.
bas, Sosthènes, etc.) qu'ils rangent (arbitrairement, il est vrai) parmi ces Septante, Nous avons expliqué la raison qui put provoquer à ce moment-là une telle mesure. Weiss a objecté, sans doute, la question adressée par Jésus aux Douze le soir du dernier souper : « Lorsque je vous ai envoyés sans bourse, ni besace, ni sandales, avez-VOUS manqué de quelque chose? Il lui dirent: De rien. » Mais si cette constatation n’a été faite par Jésus qu’à l’égard des Douze, c’est qu'eux seuls étaient présents à ce moment-là ; et cela n'empêche nullement que la même direction eût été donnée également aux Septante pour une mission semblable à celle des Douze.
A la suite de tous les faits qui ont signalé spécialement le moment du départ, nous lisons dans Luc une série d’in-
cidents et d'enseignements qui, quoi qu’en ait dit Wesz-
saecker, ne présentent entre eux aucune espèce de haison logique ou systématique et qui ont simplement le caractère de scènes de voyage variées, telles qu’elles se succédaïent accidentellement. |
Jésus, peut-être un jour avant de se remettre en roule, prie à l'écart et, sur la demande d’un disciple, enseigne loraison dominicale et encourage ses auditeurs à la prière persévérante par la promesse de l’exaucement et la para-
bole de l’ami indiscret (XI, 1-13). Cet enseignement est
inséré par Matthieu dans le sermon sur la montagne, évi-
demment d’une manière moins vraisemblable (ce qui :
n'empêche pas toutefois d'admettre que la teneur de Porai-
son dominicale ait pu être plus exactement conservée chez.
lui que chez Luc). Les images de chercher et de heurter, dans le discours suivant, qui se rattachent si naturellement à la parabole de lami cherchant et heurtant de nuit
à la porte de son ami, ont chez Luc un à-propos qui
manque absolument dans Matthieu (VE, 8-18 et VIE, 7-11).