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Un possédé muet se présente et Jésus le guérit. Les uns dans la foule l’accusent de chasser les démons par Béelzébub ; les autres voudraient le voir opérer une fois un miracle dans le domaine céleste. Jésus répond successivement aux uns et aux autres ; cette double réponse est Interrompue par un épisode plein de fraicheur et d'actualité ; une femme célèbre avec enthousiasme le bonheur de celle qui a mis au monde un tel fils. Reuss observe que ce petit trait, d’ailleurs sans importance, porte au plus haut point le cachet de l’authenticité et de l'originalité (XI, 14-56).
Un pharisien invite Jésus à un repas; 1l est immédiatement scandalisé de ce que son hôte se mette à table sans s'être lavé les mains. Jésus reproche alors aux pharisiens de nettoyer avec soin le dehors et de ne pas travailler à la purification du dedans. Là-dessus s'engage une vive altercation à laquelle prend part bientôt un docteur de la loi au nom de toute sa caste. Jésus exprime son indignation sur lPhvpocrisie pharisaique et sur lorgueil égoiste des docteurs, et va jusqu'à menacer la génération qui l’entoure d’avoir à répondre devant Dieu de tout le sang innocent versé depuis le commencement du monde. Une partie de ces paroles sont placées par Matthieu dans Île srand discours de condamnation prononcé à Jérusalem contre les scribes et les pharisiens (Matth. XXIIT), tandis que Luc et Marc ne mentionnent à ce moment-là qu’une courte apostrophe.
La scène violente qui venait de se passer avait retenti au dehors; une grande foule (des myriades, dit Luc) s'était rassemblée, tellement que les gens se foulaient les uns les autres; Jésus proclame alors hautement que toute hypo- <crisie sera démasquée ; 1l rassure en mème temps ses amis en leur déclarant, en face de cette foule hostile, qu'ils n’ont rien à craindre de la haine des hommes, que la pu-
nition de Dieu est la seule chose à redouter et que sa Provildence veille sur les siens. Peut-être la parole sur le péché contre le Saint-Esprit, que mentionne ici Lue, n'est-elle pas aussi bien placée dans ce contexte que dans celui de Matthieu (XII, 51 et 32) et de Marc (IF, 28-29).- Un homme survient qui en appelle à l'arbitrage de Jésus dans une question d’héritage. Jésus profite de cette circonstance pour montrer à la foule, témoin de cette demande, l'impuissance de la richesse à donner la vie en quelque sens que ce soit. Puis, s'adressant à ses disciples (XIT, 22), il les engage à se confier aux soins de la Providence, à ne pas craindre de mettre leurs biens terrestres au service de l’amour, emploi qui leur procurera un trésor bien plus excellent. Il prévoit une crise qui se déchainera sur la terre par l'effet de son œuvre; il hâte même de ses désirs le moment de consommer le sacrifice douloureux qu peut seul en assurer la réalisation; enfin il invite ses auditeurs à chercher la réconciliation avec Dieu avant que le tribunal se dresse devant eux. Cette dernière parole est insérée par Matthieu dansle sermon sur la montagne (V, 25 et20), où elle a trait à la réconciliation des hommes entré eux. L'application faite par Luc est certainement: préférable. :
À ce moment arrivent de Judée des Galiléens, annonçant le crime que vient de commettre Pilate en faisant égorger quelques-uns de leurs compatriotes qui offraient un sacrifice dans le parvis. Jésus déclare alors qu’en cas de non conversion tous les Galiléens sont menacés d’un traite-. ment semblable (par le glaive des armées romaines). Puis il tire un avertissement analogue, à l’égard des habitants de Jérusalem, d’un accident arrivé dans le voisinage de cette ville. Le coup qui menace le peuple juif et que font pressentir ces catastrophes n’est retardé que par l’inter-
cession et le travail de celui-là même qui l'annonce en ce moment; c’est ce que signifie la parabole du figuier stévile (XIE, 6-9). Il est d'usage aujourd’hui d'identifier avec celte parabole le récit de la malédiction du figuier, rapportée par Marc et Matthieu et omise par Luc. Mais il y a bien plutôt contraste entre ces deux passages : d’un côté, un figuier préservé par la prière du vigneron ; de l’autre, un figuier périssant immédiatement par la parole de malédiction prononcée par ce même vigneron; d’un côté, le salut du peuple envisagé encore comme possible; de l’autre, une condamnation sans appel ! Comment est-il possible de fondre deux traits de nature si opposée?
Dans le cours du voyage, Jésus ne manquait pas de fréquenter les synagogues le jour du sabbat. Dans une pareille circonstance, il guérit une femme courbée depuis longtemps par la maladie. Le chef de la synagogue s’indigne de cette œuvre accomplie en un pareil jour. Par un argument ad hominem populaire et écrasant, Jésus lui ferme la bouche; la foule triomphe et Jésus prononce à cette occasion les deux paraboles sur la puissance du toyaume de Dieu, celle du grain de semence de moutarde et celle du levain, toutes deux proclamant la victoire assurée à l'Evangile sous deux aspects différents. Elle font partie de la grande collection de paraboles (Matth. XIIP).
La remarque XIII, 22 constate la continuation du voyage. Un homme interroge Jésus sur le nombre des sauvés; Jésus répond, comme il le fait aux questions de curiosité, par un appel à la conscience. La présence du Messie au milieu d'Israël n’empêchera pas le rejet de ce peuple, s’il refuse d’accepter les conditions du salut, humiliantes pour l’orgueil naturel et mortifiantes pour la chair, qu'impose l'Evangile. Les paiens croyants remplaceront en ce cas {sraël dans le Royaume divin. Matthieu rapporte
ces mêmes paroles beaucoup plus tôt (VIE, 14-19); a l’occasion de la foi du centenier de Capernaüm; elles
conviennent peut-être mieux à l’époque plus avancée où les place Luc. |
Quelques pharisiens, d'accord sans doute avec Hérode
qui désire débarrasser son pays de l’agitation populaire causée par le passage de cette foule, avertissent Jésus du danger qu’il court; car, disent-ils, Hérode a formé le dessein de le faire mourir. Jésus discerne la ruse que cache celte démarche : 1l la signale en désignant dans sa réponse le roi Hérode par le terme de renard (v. 32). Sa réponse à la menace des pharisiens est pleine de dignité : Hérode
peut se tranquilliser; l’œuvre de Jésus dans son royaume
touche à sa fin («aujourd’hui el demain, » v. 32). Mais ce n’est pas à ce roi qu’il appartient de l’abréger, même d'un jour ; Jésus a un maître supérieur à lui (c aujourd’hui, demain et le jour suivant,» v. 33). On peut à peine comprendre comment Wieseler a pris à la lettre celte locution :
«€ aujourd’hui et demain, » et conclu de cette parole que.
Jésus n’était plus qu’à trois journées de chemin de Jérusalem. Mais ce qui est plus inconcevable encore, c’est que Holizmann, dans la Synopsis de Huck, ait intitulé ce morceau : Départ de Galilée, comme si c'était ici seulement que commençait le voyage. — L’allocution poionante à Jérusalem comme à la ville à qui est échu le monopole du meurtre des prophètes, me paraît, quoi qu’on en pense généralement, mieux placée à distance de cette ville qu’au milieu d’elle, comme la place Matthieu (XXIN, 37). | Suit le récit d’un repas chez un chef pharisien en un jour de sabbat. Nous suivons en quelque sorte par le ré-
cit de Luc toutes les phases du repas. Dès l'entrée dans la
maison se découvre un piège tendu à Jésus : un hydropique
se tient là, attendant la guérison. Jésus le renvoie guéri, en justifiant de nouveau celte œuvre sabbatique par un argument ad hominem, mais différent du précédent (XI, 15. 16) et finement approprié, cette fois encore, à la nature de la maladie. On prend place à table, ce qui donne lieu à une leçon d’humilité que provoque le choix des places par les convives. On est assis à table; Jésus, observant la composition de l'assemblée, fait comprendre au maître de la maison comment pourrait agir une charité supérieure à la sienne. À l’occasion d’une parole optimiste de l’un des convives, il raconte la parabole du grand banquet. Une parabole analogue se lit Matth. XXII, 1-14. Weiss pense que ce sont là deux formes différentes de la même parabole, et que la différence provient de ce que Luc a voulu introduire dans le tableau l’annonce de la vocation des Gentils. Il y a cependant entre les deux récits d’autres différences encore plus remarquables. Dans Lue, il s’agit d’un simple particulier invitant des amis; dans Matthieu, c’est un roi célébrant les noces de son fils. Le refus des invités chez Luc est une simple impolitesse et n’entraîne d’autre conséquence que leur remplacement par d’autres convives ; dans Matthieu, c’est un symptôme de révolte préméditée, qui a pour conséquence la destruction de la ville où habitent les rebelles; c’est l'annonce du jugement de Jérusalem. Beyschlag dit à ce sujet : « J'avoue que je ne puis comprendre comment ces deux formes si divergentes pourraient provenir d’une forme unique fondamentale, que les deux évangélistes auraient eue sous les yeux. » N’est-il pas en effet plus naturel d’admettre que Jésus s’est servi deux fois de la même image et que la seconde fois, à un moment plus avancé de lincrédulité nationale, il a donné au tableau une couleur plus sombre, un caractère plus menaçant, en rapport avec la
situation aggravée que nous trouvons dans Matthieu (XXI, 1 et suiv.)? È
La marche continue; Jésus est accompagné d’une mulutude qui se presse autour de lui. Loin de se laisser éblouir par ce succès apparent, 1l met ses auditeurs en oarde contre un enthousiasme superficiel et une profession
de foi irréfléchie, qui pourraient avoir pour eux des con- .
séquences plus graves “qu’ils ne pensent, Il s’agit d’une
œuvre considérable à poursuivre jusqu’à son terme : d'un
grand édifice à construire, d’une guerre à livrer à un ennemi plus fort que soi. Avant d'entreprendre une pareille tâche, il faut être décidé à l'achever, füt-ce au prix de Loute sa fortune, fût-ce même au prix de sa vie. Sinon, il vaudrait mieux reculer pendant qu'il en est temps, afin de ne pas s’exposer au ridicule en laissant là un édifice inachevé, ou à la honte en demandant la paix à l’ennemi qu’on avait bravé (XIV, 25-35). | :
Dans cette foule, se trouve un groupe:de péagers, auxquels Jésus fait un bienveillant accueil et au repas desquels il ne refuse pas de s’associer. [ls se sont émus de ses appels à la repentance et leur cœur s’ouvre avec bonheur aux promesses de grâce par lesquelles il les relève. Un groupe de pharisiens épie ce qui se passe et en tire occasion de suspecter la moralité de Jésus lui-même. Cette situation (XV, 1. 2) jette un jour complet sur les trois paraboles que Jésus prononce en ce moment. On a voulu voir dans la personne de l’enfant prodigue, non les péagers, mais les paiens, et dans celle du fils aîné, non les pharisiens, mais les Juifs. Cet essai de donner à cet admirable tableau des compassions divines une couleur anti-judaïque et systémalique n’a pas réussi.
Jésus avait stigmatisé l’orgueil et la dureté pharisaiques dans la personne du fils aîné. A l’adresse de ces mêmes
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pharisiens, mêlés au cortège, il raconte encore deux para-
boles, celle de l’économe infidèle et celle du mauvais riche (XVD. Elles forment un contraste. La première montre l'usage prudent à faire des biens terrestres, pendant qu’on les possède, afin d’en jouir encore quand on ne les aura plus. L'infidélité de l'économe, enfant de ce siècle, devient aux yeux de Jésus comme l’image renversée de la fidélité de l'enfant de lumière dans l’usage des biens qu’il tient de l'unique et divin propriétaire (XVI, 10). La seconde montre aux riches comment l’emploï, innocent en apparence, mais en réalité criminellement égoïste, qu'ils font de leurs biens, leur prépare une rétribution prochaine et terrible. Renan prétend que c’est le fait même de la richesse que Jésus condamne dans celte parabole, et qu’il faut l'appeler, non celle du mauvais riche, mais celle du riche. Mais dans ce cas Jésus aurait dû se borner à décrire le hienêtre du riche ;-il n’eût pas été nécessaire de joindre à ce lableau le trait si saillant de son indifférence et de sa du-
reté envers Lazare ; et surtout Jésus eût dû se garder de
faire du richissime Abraham le type des Israélites pieux et. bienheureux. La condamnation du riche ne vient pas de
‘sa richesse, mais de ce qu'il n’a pas écouté Moïse et les
prophètes (v. 29 et 31), pour faire de son bien, selon leurs préceptes, l'emploi conforme à la charité.
Entre ces deux paraboles, Luc place un morceau qui
les explique et les unit plutôt qu'il ne les sépare ; 1l ca-
ractérise les pharisiens comme des amateurs de l'argent (œu\xoyuoo: draéoyovres, XVI, 14) el fait ainsi comprendre le but de ces deux tableaux, dont l’un indiquait le bon usage de Pargent, et l'autre, labus qu’on en peut faire, sans pourtant commettre rien de positivement criminel (v. 14). A cette remarque de son propre fonds, l’évangéliste ratlache quelques paroles de Jésus qui sont plutôt des apho-
rismes détachés, qu’un discours suivi. Elles font l'effet de
notes prises accidentellement et sans suite, et qui sont
tombées ainsi entre les mains de Luc. Elles concernent d’abord, comme nous venons de le voir, les pharisiens. Jésus répond à leurs moqueries en les avertuissant que l'admiration des hommes, bien loin de les sauver, attire d'autant plus sur leur hypocrisie l’indignation de Dieu qui connait les cœurs. Mais qu'ils se le disent bien, la venue de Jean-Baptiste met fin à leur criminelle domination en
Israël, ainsi qu’au formalisme légal sur lequel elle s’ap-
puie. Un temps nouveau commence; le Royaume des cieux est dès maintenant ouvert à tous par l'Evangile, et
quiconque y aspire, peut s’en emparer. Non que la loi-
puisse jamais être simplement mise de côté; elle reste comme la base du Jugement que chacun doit porter sur soi-même et comme la règle que Dieu appliquera (v. 29). La sévérité de cette règle sera même renforcée; ainsi le divorce suivi d’un nouveau mariage, qui était autrefois toléré, sera désormais interdit. [l est clair que ce discours à bâtons rompus n’a pu être tenu ainsi par Jésus. Ce sont là quelques déclarations, occasionnellement recueillies. Nous le constatons aisément par rapport à la dernière (v. 18), qui n’est autre chose que le résumé de lentretien de Jésus avec certains pharisiens sur le divorce (Matth. XIX, 3-12; Marc X, 2-12), entretien qui avait eu lieu, d’après ces deux évangélistes, peu aprés le départ de Galilée et qui avait peut-être été provoqué par la conduite du roi Hérode Antipas. Il est plus difficile d'expliquer comment est venue s’égarer ici la parole sur la permanence de la loi que Matthieu place, avec raison sans doute, dans le sermon sur la montagne (V, 18). La parole relative à l'ouverture du Royaume divin depuis Jean-Baptiste se retrouve aussi, dans un contexte plus naturel, paraît-il,