LE SÉJOUR À JÉRUSALEM (XIX, 29-XXI
Le verset 98 : « Et en disant cela, 1} marchait devant eux, montant à Jérusalem, » forme la transition du séjour à Jéricho à l'entrée dans Jérusalem. C'est la conclusion du récit de voyage, répondant à la résolution indiquée IX, 91.
Ce dernier séjour de Jésus à Jérusalem, le seul que
racontent les synoptiques, comprend trois faits principaux : 1° l’entrée de Jésus et de son cortège (XIX, 29-44); 20 le règne messianique de Jésus dans le temple (XIX, 45- XXI, 4); 3 l'annonce de la ruine de Jérusalem et du peuple juif (XXI, 5-38). La relation entre ces trois faits se comprend d’elle-même.
A et B. L'entrée dans la capitale et le règne dans le temple (KIX, 29-XXI, 4). |
D’après le récit des trois synoptiques, 1l semblerait que Jésus ait accompagné immédiatement la caravane des pèlerins jusqu’à Jérusalem, tandis que, d’après Jean (XII, 1-8), il s’arrêta le soir à Béthanie, où un repas lui avait été préparé par ses amis, et ce ne fut que le lendemain qu’il fit son entrée dans la capitale, au jour appelé Jour des … Rameaux. |
Trois traits frappants distinguent ici le récit de Luc : le souffle d'enthousiasme qui s'empare de la foule des disciples accompagnant Jésus; sa réponse écrasante aux murmures des pharisiens ; l'accès de sanglots qui le saisit à la vue de la ville et à la pensée du sort qui l'attend. Ces trois traits inimitables révélent à la fois l'excellence et l'indépendance des sources de Luc. L’expulsion des vendeurs, que Jean place tout an commencement (ch. Il), est rapportée 1ci par les trois synoptiques. Chacune des deux situations peul être défendue par des raisons à peu prés équivalentes. Cependant, le fait que les synoptiques ne racontent que ce dernier séjour à Jérusalem, et que, par conséquent, à moins d’omettre complètement cette scène importante, ils devaient nécessairement la placer dans ce séjour, est un motif de préférence en faveur du récit de Jean. |
Jésus s’en va passer la nuit à la montagne des Oliviers.
A l’occasion de son retour au temple, le lendemain matin,
se place, d’après Mathieu et Mare, la malédiction du figuier stérile qu'omet Luc ; celui-ci décrit en échange la faveur dont le peuple entoure Jésus et l'inquiétude croissante des chefs. |
Ici les trois synoptiques rapportent l’interrogatoire officiel que fait subir à Jésus une délégation du Sanhédrin au sujet de l'autorité qu'il s’arroge. La réponse de Jésus,
qui en appelle au témoignage de Jean-Baptiste, ferme la
bouche à ces envoyés; et Jésus déclare alors au peuple, dans la parabole des vignerons, la cause de la haine dont il
est lPobjet de la part des chefs; il dévoile à l'avance le
crime que ceux-ci se préparent à commettre et le chàäli-
ment terrible qui en résultera. Les différents partis de ses.
adversaires, pharisiens, Hérodiens, sadducéens, se concertent pour lui poser des questions qui seront autant de piéges. La plus grave et la plus compromettante est celle des
pharisiens et des Hérodiens réunis, qui porte sur le tribut à
payer à César, question semi-religieuse et semi-politique, à laquelle il semble que Jésus ne puisse répondre sans s’exposer soit au jugement du gouverneur, soit au mécontentement du peuple. La question des sadducéens sur la résurrection des corps fait plutôt l’effet d’une frivole plaisanterie, propre à ridiculiser le sujet auquel elle se rapporte et celui à qui elle est adressée. Enfin, après une question d’un scribe bien disposé sur le commandement de la loi le plus important (fait omis par Luc), Jésus interroge à son tour; il pose aux scribes une question relative à deux qualités du Messie, en apparence contradictoires, celle de fils de David, qu'ils lui attribuent, et celle de Seigneur de David, que ce roi lui-même lui attribue. Leur refus de répondre ou leur impuissance à le faire
donne à Jésus l’occasion de mettre le peuple en garde
contre le caractère orgueilleux et hypocrite de ces docteurs. Au lieu de ce discours sévère, mais très bref, chez Luc, s’en trouve un dans Matthieu (ch. XXIH), beaucoup plus long, où l’on retrouve une partie de celui que Luc avait rapporté dans le récit d’un repas en Galilée (XI, 37 et suiv.). [Il me paraît probable que, dans ce cas comme dans d’autres, Matthieu a réuni des matériaux, appartenant à des circonstances différentes, dans un discours unique qu'il place au moment qui lui paraît le plus opportun.
Le récit de Marc confirme la forme abrégée que nous trouvons dans Luc.
Luc et Marc font ici ressortir le contraste entre la conduite des riches, qui ne mettent au tronc qu'une faible
part de leur superflu, et celle de la veuve qui y met,
comme ils disent tous deux, de son dore es DoTEp seu OU Toù UOTEONLATOG).
CG. Le discours sur le temps qui doit s’écouler entre le
- départ du Christ el son retour final (XXE, 5-37).
À la suite des scènes de ce jour laborieux, Jésus s'était
ssis dans le parvis où il avait été témoin de l’aumône de . veuve. Sur la remarque d’un des disciples qui faisait ressortir les magnificences du temple et des offrandes qui y élaient exposées, Jésus annonce la ruine qui va fondre sur toutes ces merveilles. Luc ne rapporte pas sa sortie du temple à la suite de cette menace, mais le discours suivant ne peut avoir été tenu en publie, et Matthieu (XX, 1) mentionne expressément ce départ. Jésus va s'asseoir avec quelques-uns de ses disciples — Marc seul les nomme : Pierre, Jacques, Jean et André — en face du temple, sur la montagne des Oliviers; et là, en réponse à une ques-
tion des disciples provoquée par la parole qu'il vient de
prononcer, Jésus leur expose ce qui se passera pour les
croyants à la suite de sa prochaine séparation d'avec eux; les apôtres représentent en ce moment devant lui tous les croyants jusqu’à son retour.
J'ai examiné, à l’occasion du ch. XXIV du premier évanoile (p. 178-194), les questions qui se rapportent à cette prophétie. Elle traite d’abord des circonstances douloureuses qui suivront pour les croyants le départ de Jésus (Matth. XXIV, 4-14); puis suit l'annonce de la ruine de Jérusalem, de la destruction du temple et de la dispersion du peuple juif (v. 15-22). A la disparition de l'Etat israélite succèdera une période troublée par l'apparition de faux prophètes et de faux Christs, durant laquelle les croyants anxieux attendront avec impatience la Parousie (v. 23-98). Ce temps de tribulation aboutira à l'avènement du Christ, qui sera pour le monde un moment de terreur sans pareille, et pour les élus le signal de leur délivrance et de leur rassemblement glorieux (v. 29 et suiv.).
Voilà, si je ne me trompe, d’après Matthieu XXIV et Marc XIIE, le cours général de la prophétie. Il me parait que l’on commet généralement la grande faute de ne temir à peu près aucun compte des paroles importantes qui, dans ces deux comptes-rendus, s’interposent entre la ruine de Jérusalem et la Parousie et qui décrivent en peu de mots l’état des choses pour l'Eglise et le monde entre la première et la seconde venue du Seigneur (Matth. XXIV, 23-28; Marc XIII, 21-23). Ce temps est celui où l'Eglise, la veuve de la parabole, crie à Dieu nuit et jour pour obtenir sa délivrance (Luc XVII, 6).
Le cours de la prophétie est à peu près le même dans Luc : d’abord les tribulations qui précèderont la ruine de Jérusalem (XXI, 5-19); puis la disparition de l'Etat juif (v. 20-24), et, après un intervalle appelé les temps des Gentils, le retour glorieux du Christ (v. 25-28).
La différence principale entre Luc et les deux autres synoptiques est la parole Luc XXI, 24, où Jésus dit que « Jérusalem sera foulée par les Gentils Jusqu'à ce que les temps des Gentils soient accomplis. » Cette parole annonce évidemment qu’un temps plus ou moins considérable, destiné aux Gentils, séparera la ruine de Jérusalem d’avec la Parousie; et l’on prétend communément que c’est ici une adjonction, due à la plume de Luce, qui, écrivant à une époque plus ou moins postérieure à la ruine de Jérusalem, a voulu corriger les deux autres évangiles qui rattachaient trop étroitement la Parousie à cet événement. Mais nous venons de constater positivement que, chez Marc et Matthieu aussi, entre ces deux événements s’interpose toute une période nécessairement parallèle à ces {emps des Grentils dont parle Luc. Et comment, en effet, Jésus, qui connaissait les prophéties de l'Ancien Testament si nombreuses annonçant la conversion de toutes les nations du monde à Jéhova, n’aurait-il pas cru à une époque destinée à l’accomplissement de ces prophéties et aurait-il fermé toute possibilité à leur réalisation en rattachant sans aucun intervalle la fin des choses à la ruine du peuple juif? D'ailleurs, ce n’est pas seulement dans notre passage que, d’après Luc, Jésus a fait pressentir un tel intervalle. Nous avons vu au ch. XVII, qui traite spécialement de la Parousie, qu'il s’est exprimé ainsi en parlant aux disciples (v. 22 et 23): « Des jours viendront où vous désirerez de voir un des jours du Fils de l’homme, et vous ne le verrez pas ; et l’on vous dira: Le voici, ici! le voilà, là ! N’y allez pas et ne courez pas après eux! » De même, dans la parabole des marcs (XIX, 19-97), le maitre qui part pour aller recevoir la royauté doit faire pour cela un lointain voyage (v. 12), et pendant ce temps ses serviteurs doivent fournir par leur travail la mesure de leur fidélité
respective. Enfin, dans la parabole de la veuve et du juge inique (XVIII, 1-8), l’Eglise, privée de son époux, doit en appeler avec persévérance à l'intervention de son libérateur qui larde longtemps à venir, ajoutons : si longtemps même que Jésus exprime une crainte, c’est que, pendant ce long temps d’attente, la foi et la prière de l'Eglise ne viennent à faiblir et même à cesser tout à fait, de telle sorte qu'au moment de son retour il n’y ait plus ici-bas personne pour l’attendre et pour l’accueillir (v. 8). -
N’est-il pas évident, par toutes ces paroles, que Luc ne peut pas avoir semées à l’avance de son propre chef pour préparer celle de notre v. 24, que celle-ci exprime fidélement la pensée de Jésus lui-même ? Il paraît donc nécessaire d'admettre que, dans ce cas comme dans une foule d’autres, Luc a été plus complètement et plus exactement renseigné que les deux autres évangélistes. :
Sans doute, il reste la parole étonnante du v. 39 : « En. vérité, je vous dis que cette génération ne passera point que toutes ces choses ne soient arrivées. » Je crois avoir donné sur ce point les explications nécessaires, p. 187-190. Il me paraît, en effet, sinon certain, du moins probable, que cette parole, comme celle de Matthieu X, 28, ne peut avoir été appliquée par Jésus lui-même qu'à la rume de Jérusalem ; c’est ce qui résulte, pour la seconde, de l’expression : les villes d'Israël, Matth. v. 25. Er
Le terme : Les temps des Gentils (xapoi év&v), est remarquable. Plusieurs l’entendent dans ce sens : les temps durant lesquels il est donné aux Gentils de dominer sur Jérusalem. Mais dans ce cas la phrase serait bien tautolocique; Jésus annoncerait que Jérusalem sera foulée par les Gentils durant tout le temps accordé aux Gentils pour : la fouler !
De plus, s’il ne s’agissait du temps qu’au point de vue
MS JR Rime à A EAN
CONTENU ET PLAN. 539 de la durée, le terme ;o6vos eûl mieux convenu que celui de xp06 qui indique toujours une certaine opportunité ; enfin le pluriel (xoot) ne signifierait rien dans le sens que nous combattons, à moins qu’on ne l’entendit de la série des peuples différents qui se succèderont dans la domination de la Terre-Sainte, idée qui est ici bien peu naturelle. Le terme de xxpot indique plus naturellement la succession des moments favorables réservés à chaque peuple paien pour entendre l'Evangile et accepter le salut offert. Cette expression ainsi comprise répond parfaitement à celle de Luc XIX, 44, où Jésus menace Jérusalem de la ruine « parce qu’elle n’a pas connu le temps de sa visitation TOY xatoûv Tic érioxomñc cou). » Comme fsraël a eu son xæp6s, son occasion de salut, pendant la vie du Sauveur, qui a été pour ce peuple le moment de la visite divine, ainsi tous les peuples de la terre doivent avoir avoir aussi leur moment favorable, durant lequel l’occasion de saisir le salut leur sera successivement offerte. Le jour où ces xaoot prendront fin coïncidera, d’après Rom. XI, 25 tout comme d’après notre passage, avec celui où Israël sera converti ét rétabli dans sa position de peuple élu. Sa période d’endurcissement, déclare Paul, durera « jusqu’à ce que la plénitude des Gentls soit entrée (äypiç 05 ro rAnpopa Toy évov eicé)Gn). » — Tout le cours de lhistoire du monde durant ces dix-neuf siècles est comme la contrépreuve de cette parole, que l’on ne peut accuser d’être une prophétie post eventum.
LA PASSION (XXIL et XXUL.)
D'une manière générale, le récit de Luc marche dans
cette partie parallèlement à celui des deux autres; mais,
tandis que ces deux derniers présentent à peu près le
même contenu et la même teneur, celui de Luc en dif-
fère presque à chaque pas soit par des omissions, soit par des traits nouveaux qui lui sont particuliers et qui parfois lui sont communs avec le récit de Jean (comp. XXI, 3; 24-97 ; 32; 39 ; 50 ; XXII, 6; XXIV, 4; 36 et suiv.). Aussi quelques-uns de ceux qui, comme Reuss et Wesss, ont fait
dépendre Luc, jusqu’à ce point du récit, de Marc ou du
Matthieu primitif, se voient-1ls forcés d'admettre, malgré l’invraisemblance d’une telle supposition, l’un, que le Marc primitif ne contenait pas l’histoire de la Passion, l’autre, que le Matthieu primitif était dans le même cas et se terminait avec Matthieu XXVE, 13 (l'onction de Marie).
A. Les circonstances préparatoires de la Passion (XXH, 1-38).
Luc, comme Marc et Matthieu, en mentionne deux : la trahison de Judas (XXII, 3-6) et le dernier repas de Jésus avec les disciples (v. 7-23). Il omet ici l'onction de Jésus à Béthanie, que Marc et Matthieu placent à ce moment (probablement en raison de la relation entre cette scène et la trahison de Judas, dont le récit précède et suit); nous savons en effet par Jean (XIL, 1-8) que ce repas à Béthamie avait eu lieu déjà plusieurs jours auparavant. Quelques-
PET ce
CONTENU ET PLAN. 541 uns en expliquent l’omission chez Luc par la raison qu’il avait déjà raconté un fait semblable au ch. VIT; parfois aussi on croit pouvoir identifier ces deux récits. Mais toutes les circonstances sont différentes, sauf le nom du maiire de la maison (Simon). Là, c'élait en Galilée; ici, c’est à PBéthanie ; là, c'était à une époque encore peu avancée ; … dci, c’est à l'approche de la fin; là, l’entrelien roulait sur le rapport de la foi et de l'amour ; ici, sur là mort prochaine de Jésus; enfin, là, il s'agissait d’une femme de mauvaises mœurs ; ici, de Marie de Béthanie! Quant au nom de Simon, l’hôte de Béthanie est plus particulièrement qualifié par l’épithète de lépreux; mais il se pourrait cependant que ce nom eüt élé transposé dans la tradition.
Au sujet du dernier repas, nous nous retrouvons en face de la question déjà traitée p. 293-995, celle de savoir si le soir où à eu lieu ce repas a été celui du 15-14 nisan ou celui du 14 au 15, question d’où dépend celle du jour de la mort de Jésus. Marc et Matthieu disent : le premier jour des pains sans levain. Dans le langage de Josèphe, ce terme peut désigner soit le 14, soit le 15, selon qu’il attribue tantôt huit, tantôt sept jours à la fête des pains sans levain. En aucun cas, le 13 n’était compris dans les sept Jours de la fête, puisque ce n’était que vers la fin de ce jour que l’on enlevait tout levain des demeures juives et que l’on confectionnait les pains sans levain destinés à être mangés durant la fête. Luc s'exprime très différemment; il dit au v. 7: « vint (à\e) le jour des pains sans levain où on devait immoler la Pâque. » À quel moment nous place cette date? Le mot vint serait bien étrange s’il s’agissait du cours du jour que nous nommons le 14; car, d’après la manière de parler juive, toute la nuit qui avait précédé cette journée, depuis le soir du 15, appartenait déjà au jour légal du 14; et Luc ne pourrait dire : « vint
le jour, » en parlant du moment où toute la première moiué de ce jour, les douze heures de nuit, aurait été déjà écoulée. Cette expression nous place bien plutôt au moment où finissait le 13:et où commençait le 14, c’est-à-dire vers la fin de l'après-midi du jour que nous désignons comme le 18. Luc ajoute, en explication pour des lecteurs non Juifs : « Où devait être immolée la Päque. » Or, lPimmolation de l'agneau pascal avait lieu au temple l'après-midi du 14, entre 3 et 5 h.; ce moment, commé tout le jour auquel 1l appartenait, était done encore à venir, d’après Luc. S'il eût voulu désigner le 15 et non le 14, il eùt dû dire : où l’on devait manger, non immoler, la Pâque. D'après tout cela, le moment désigné par Luc au v. 7, où eut lieu l'entretien préparatoire de Jésus avec les disciples, fut donc le 13 après-midi et non pas le 14 au matin. A ce résultat exévétique s'ajoutent deux circonstances remarquables. Clément d'Alexandrie rapportait dans son écrit sur la Pâque que l’on n’attendait point jusqu’au 14 pour s'assurer un appartement pour le repas pascal du soir (14 au 15), mais que l’on s’y prenait d'avance, dés le jour précédent, à cause de la foule immense des pèlerins venus pour célébrer la fête. L’on donnait pour cette raison au jour du 13 le nom de pro-préparation (roceromuacia), le 14 étant celui de la préparation (étowacix) proprement dite. Il est donc probable que ce fut déjà à la fin du 13, et non pas le 14, que les disciples demandèrent au Seigneur (v.9), (comp. Marc XIV, 12 et Matth. XXVI, 17) : & Où veux-tu que nous te préparions la Pâque? » De plus, Jésus leur donne comme indication de la maison au propriétaire de laquelle ils devront s'adresser, la rencontre d’un domestique qui entrera dans celte maison avec une cruche d’eau fraichement remplie. Or, d’après les usages juifs, le 13 au soir, «avant que les étoiles parussent au ciel,» chaque
père de famille devait ou puiser ou faire puiser à la fonlaine l’eau pure destinée à la confection des pains sans levain. On accomplissait ce rite en disant : « C’est ici Peau des pains sans levain; » après quoi on allumait un flambeau et l’on fouillait toute la maison pour en faire disparaître tout reste de pain levé. Le signe que Jésus donne à ses disciples correspond done bien au moment que nous supposons avoir été celui de cet entretien, c’est-à-dire l'après-midi du 13, un certain temps avant la tombée de la nuit.
Mais pourquoi cette manière mystérieuse de désigner la maison et pourquoi le choix de ces deux disciples, particulièrement intimes, Pierre et Jean (nommés par Luc seul)? L’intention de Jésus ne me paraît pas douteuse ; il connaissait les projets de Judas, cela ressort de tout le récit du repas qui va suivre; et comme 1l tenait au plus haut degré à disposer hbrement de cette dernière soirée, …l voulait se mettre à l'abri des surprises que pouvait lui préparer la perfidie de son disciple. Voilà pourquoi il envoie à la ville les deux apôtres dans lesquels il avait le | plus de confiance, pour exécuter les préparatifs du repas qu’il se propose d'accomplir le Soir même; car 1l sait bien que le lendemain, au jour et au moment légal, pour lui ce sera trop tard; comp. Matth. XXVI, 18.
Ge dernier repas peut-il avoir été un repas pascal comme celui que tout le peuple devait célébrer le lendemain soir ? Il me semble impossible de le nier absolument, comme le fait Caspari, dans sa Chronolog.-geograph. Einleitung in das Leben Jesu, 1869, p. 173-176, ouvrage avec lequel je suis d'accord sur l’ensemble de la question. Il croit pou oir nier que l'agneau pascal ait figuré en aucune manière dans ce repas et pense qu’au v. 8, dans ces mots: « Préparez-nous la pâque, » le mot de pâque désigne seu-
lement les pains sans levain, les Mattsoth, avec les autres aliments ordinaires du repas pascal (laitues, sauce, etc.).
Ce sens paraitra impossible si lon pense qu’au v. 7 le
mot de pâque désigne exclusivement l'agneau pascal (« immoler la pâque »); comment donc dans le verset sui vant ce même mot désignerait-il le repas sans l'agneau ?
S1 les observations précédentes sont fondées et si par conséquent la commission donnée par Jésus à ses deux disciples la été (d’après Luc) au soir du 45 et non au maün du {4, 1l suit de là que le repas ainsi préparé ne peut avoir eu lieu que dans cette même soirée, à moins qu'entre les v. 15 et 14 il ne faille supposer l’omission de vingtquatre heures (de toute la nuit du 13 au 14 et de toute la journée du 14), ce qui est manifestement contraire à toute vraisemblance. À
L'heure, dont parle Luc au v. 14, pouvait être celle de huit à neuf heures de la soirée du 13; les disciples avaient eu le temps, depuis cinq à six heures, de préparer les mets du repas avec l’agneau, si, comme 1lest probable, le maître de la maison le tenail en réserve pour ses hôtes, ou
même aussi s'ils avaient dû se le procurer. De limmola-
tion dans le temple il ne pouvait être question; car cet acte officiel n'avait lieu que le lendemain dans l’aprésmidi, et Jésus et les siens, comme excommuniés (Jean IX, 29), ne pouvaient y avoir part.
Jésus pouvait donc, dans un cas aussi exceptionnel, recourir au mode primitif, pratiqué lors de la sortie d'Egypte et qui, d’après 2 Chron. XXX, 7, avait été usité jusqu'au temps du roi Ezéchias, d’après lequel chaque père de famille immolait lui-même son agneau pascal. Jésus avait bien le droit, dans sa position particulière, d’user de cette
prérogalive originaire, d'autant plus que, dans le repas
qu’il allait célébrer, l'agneau immolé ne devait point être