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traité comme la victime du sacrifice qu’il avait en vue, la victime pascale étant dès maintenant tout autre et l'acte de la manducation transformé désormais en un acte de nature spirituelle. En effet, ce dernier repas de Jésus, bien loin d’être la célébration légale du repas pascal, en était l'abolition définitive, par l'institution d’un repas nouveau, destiné à commémorer une autre délivrance et un autre sacrifice. Aussi bien, dans le récit des trois synoptiques, n’est-il fait aucune mention de l’agneau comme partie intégrante du repas. La place que tenait cette victime dans le discours du père de famille israélite, Jésus la donne dans ses paroles sacramentelles au pain et au vin qui le représentent lui-même. L’agneau, s’il est encore cette fois présent, ne l’est plus que comme monument du repas ancien qui sert ici uniquement de point de départ à l’insttution d’un repas nouveau, signe d’une alliance nouvelle.
D’après le récit de Luc, le repas commença par un entretien simple et familier dans lequel Jésus ouvrit son cœur à ses disciples, leur exprimant combien 1l avait ardemment désiré ce moment où il pourrait être seul à table avec eux avant le jour où ils se retrouveraient ensemble dans le royaume céleste. Puis, en signe de la communion spirituelle contractée entre eux et lui pour l'éternité, il fit passer une coupe à laquelle ils burent tous, coupe qui rappelait celle par laquelle le père de famille ouvrait le repas de la Päâque. Dés les temps anciens, on a commis une grossière erreur ; on à cru, comme une foule de critiques le font encore, que cette coupe appartenait déjà à l’acte d'institution de la sainte Cène; et c’est sans doute ce malentendu qui a produit le désordre extraordinaire que présente le texte des documents dans les versels suivants. Si l’on comprend bien le sens tout simple et naturel des paroles de Jésus v. 15-18, il n’y a plus rien qui puisse
étonner et qui motive des corrections, comme celles que l’on rencontre dans les manuserits, v. 19 et 20. C’est dans ces derniers versels seulement qu'est renfermée l’institution de la sainte Cène. Entre les deux parties de cet acte, Luc place, comme Paul lui-même ({ Cor. XF, 95), tout le repas. Si au ch. X de cette épiître, v. 16 et suiv., Paul place la distribution de la coupe avant celle du pain, il faut remarquer que ce n’est point ici le récit historique, mais qu’il s’agit uniquement du sens du repas, et, sous ce rap-
port, le contexte réclamait plutôt cet ordre. (Voir mon.
Commentarre sur la 1'e Epitre aux Corinthiens, W, p.101.)
La formule de l'institution présente dans Luc un rapport beaucoup plus étroit avec celle de Paul qu'avec celle de Marc et de Matthieu. Cette dernière doit reposer sur une tradition différente de celle d’où est provenue la première. Il est probable que Marcet Matthieu ont reproduit la forme du rite tel qu’il était célébré en Palestine depuis le temps des apôtres. Les deux formules relatives au pain et au vin s'étaient graduellement assimilées l’une à l’autre, tandis que la formule assez différente de Luc provient plutôt de
la révélation particulière que Paul avait reçue sur ce point
de Christ lui-même. Il me paraît en effet impossible d’expliquer la parole de l’apôtre (1 Cor. XF, 23) : « Car, pour moi (éy® y&o), j'ai reçu du Seigneur ce que Je vous ai transmis.., » en l’appliquant à la tradition commune qui serait parvenue à Paul comme à tous les autres croyants. Paul met sa personne trop spécialement en relief par ces premiers mots : éyo y49..., pour qu'il me soit possible de croire qu’il ne s’agisse pas d’une communication faite à lui personnellement par le Seigneur. On objecte l’emploi de la préposition axè, au lieu de rapa; mais cette dernière élait déja comprise dans le verbe rapékaGov. On demande comment aurait pu avoir lieu
une telle communication; je l’ignore, mais j'en trouve une semblable dans le récit Act. IX, 11 et suiv., où le Seigneur apprend à Ananias que Saul de Tarse est là en prière el que ce même Saul ça vu dans sa prière un homme, nommé Ananias, entrant chez lui et lui imposant les mains pour Jui rendre la vue. » Mais si nous ne pouvons comprendre le mode d'une telle révélation, nous en comprenons limportance et même la nécessité. Paul n'avait pas assisté lui-même à l’institution de la Cène et 1l devait en rendre témoignage dans toutes les églises de la gentilité dont il était le fondateur et le directeur. Les différences qui distinguent son récit (1 Cor. XI), ainsi que celui de Luc, de ceux de Marc et de Matthieu, montrent combien il importait qu’il ne dépendit pas uniquement de la tradition courante. On le constate surtout par l’ordre : @€ Faites ceci en mémoire de moi, » qui donne à l'acte de la Cène Île caractère d’un rite permanent et qui ne se trouve mentionné que par Paul et par Luc. On voit par là que ce dernier avait emprunté la teneur de l'institution, non sans doute à la dre épitre aux Corinthiens, mais à Paul lui-même, avec qui 1l avait souvent célébré la Cène. Comment les changements si considérables que Paul apporte aux formules de Marc et de Matthieu pourraient-elles être de sa propre invention? Il s’agit des paroles du Christ lui-même, et de paroles faisant partie d’un acte particulièrement solennel. Croire que Paul ait apporté de son chef à de telles paroles des additions ou des changements plus ou moins considérables, cela ne me paraît pas possible. :
Après l'acte de la sainte Cène, Luc mentionne la révélation de la trahison de Judas, que Marc et Matthieu avaient placée, d’une manière moins vraisemblable, me semblet-il, avant le repas.
A la suite du souper, nous lisons chez Luc la mention
d’une dispute entre les apôtres sur la question de savoir lequel serait le plus grand. On voit comment, malgré tous les efforts du Maître, ils en étaient restés à leurs idées de grandeur terrestre. Deux fois déjà ils avaient été repris à cet égard (comp. Mare IX, 33 et suiv. et X, 35-45). Bien plus, Jésus venait de leur annoncer à plusieurs reprises son prochain supplice, et même de le figurer en quelque sorte sous leurs yeux dans la sainte Cène. Il faut donc qu'ils se représentassent, comme le brigand sur la croix, Jésus revenant du ciel où il allait rentrer, pour établir sans délai ici-bas son règne glorieux. C'était sans doute dans ce sens qu'ils avaient compris la promesse de sa résurrection et non sous la forme du retour du corps de Jésus à la vie. La réponse de Jésus, que Luc seul nous a transmise, comme tout ce récit, est bien remarquable par la relation qu’elle établit entre les deux évangiles de Luc et de Jean : « Qui est le plus grand, dit Jésus, celui qui est à table ou celui qui sert? N'est-ce pas celui qui est à table ? Et me voici au milieu de vous comme celui qui sert. » Comment méconnaitre l’étroit rapport entre cette parole et Pacte du lavement des pieds raconté Jean XIII? Ce rapport devien- drait plus frappant encore si, dans le récit Jean XII, on plaçait le lavement des pieds à la fin du repas, comme ce serait le cas en donnant aux mots deirvou yevouévou, avec Caspari et Zahn, le sens de: le repas étant achevé. Mais, même indépendamment de cette question, il reste ici en tout cas une coïncidence frappante entre Luc et Jean, à ajouter à beaucoup d’autres (voir p. 540).
Suivent dans Luc une promesse glorieuse faite aux apôtres, en reconnaissance de leur fidélité persévérante (promesse qui se retrouve dans un tout autre contexte, Matth. XIX, 28, et qui pour le sens ressemble beaucoup à celle qui, d'après Jean XII, 20, termina la scène du lavement
CONTENU ET PLAN. | 549 des pieds); puis deux paroles propres à Luc : la promesse d’une intercession particulière en faveur de Pierre, à l’occasion de la chute qui le menace ; puis une invitation aux disciples à se pourvoir désormais d’une épée, image figurani l’état de lutte qui allait commencer pour eux, après les temps de la bienveillance relative dont ils avaient ne | jusqu'alors de la part du peuple.
B. La Passion : Gethsémané et Golgotha (XX, 59-62).
Trois traits distinguent le récit de la lutte de Gethsémané dans Luc : 1! ne mentionne que deux actes de prière; il rapporte l'apparition d’un ange venant forlifier Jésus après le premier, et la sueur de sang qui accompagna le second. L’omission de ces deux derniers traits dans le Vaticanus, ainsi que dans quelques autres documents, ne me paraît pas une raison suffisante pour en rejeter l’authenticité : car elle peut facilement avoir eu un mouf dogmatique. Il faut enfin remarquer l’excuse bienveillante que donne Luc du sommeil des disciples, qu'il attribue à la grandeur de leur douleur (aro rñç Aÿrnc). |
Dans le récit de l’arrestation, Luc fait ressortir la part que prend à cette acte la puissance des ténèbres (v. 53). rappelant ainsi sa propre expression à la fin du récit de la tentation : Syor xarpod, jusqu'à un moment favorable (LV,13). Il mentionne avec les autres synoptiques le coup d’épée donné par l'un des disciples, mais, comme eux, sans le nommer, et désigne, avec Jean, l'oreille coupée comme la droite.
Dans le récit du jugement de Jésus, Luc omet les deux comparutions qui eurent lieu durant la nuit : la premiére, chez Anne, qui fut plutôt une enquête préparatoire (Jean) ; puis la grande et solennelle séance du Sanhédrin, chez Caïphe,-dans laquelle la sentence de mort fut prononcée.
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Luc, chose étrange, ne mentionne qu’une séance, une troisième, différente des deux précédentes et qui n’eut lieu que le matin suivant, probablement dans le local officiel du Sanhédrin ; elle est mentionnée également par Matthieu (XX VIT, 1 et suiv.) et par Mare (XV, 1), de sorte qu’il n'y a aucune raison de douter, comme on Va fait parfois, de sa réalilé, en prétendant lidentifier avec l’une des deux
autres. Voici probablement la raison de celte différence
entre Luc et les deux autres récits. Les deux premières séances ne pouvaient, d'après la coutume juive, comme
aussi d’après la loi romaine, avoir aucune valeur légale,
puisque la sentence de mort avait été prononcée durant la
nuit. Comme le dit Edersheim (The life of Jesu, H, p. 557),
d’après les traités Schabb. %® et Sanh. 3% : « Aucun procès ne pouvait commencer une fois la nuit venue, à moins que la discussion n’eût commencé durant la journée précédente. » Plummer cite le rabbin Maimonide disant {Sanh. 3) : « Le grand Sanhédrin siège depuis le sacrifice du matin Jusqu'au sacrifice du soir. » Et, d’après la’loi romaine aussi (voir Lange, Leben Jesu, WA, p.1476, et Sepp, HI, 484, cité par lui) : « Une sentence juridique prononcée avant le lever du jour était sans valeur. » Si ces assertions sont exactes, la séance supplémentaire du matin, racontée par Luc et confirmée brièvement par Matthieu et Marc, n’a plus rien qui doive nous étonner. Keëm lui-même dit : « Le Sanhédrin n'avait plus à discuter, mais seulement à approuver et à confirmer la décision prise durant la nuit.» C'est à ce moment que Matthieu place l’arrivée de Judas, rapportant le prix de sa trahison dans le local officiel des séances du Sanhédrin. Cette séance fut absolument plénière (Matth. XXVII, 1), tandis que plusieurs membres avaient sans doute manqué à celle de la nuit, convoquée à la
hâte. Luc la caractérise aussi comme telle par cette expres-
sion : € Dès qu'il fut jour, le reecfuréptov du peuple fut rassemblé..…., et ils l’amenérent dans leur assemblée (es ro cuvéd puov adrév, XXXII, 66), » et par ces mots, XXIIE, 1: « L'assemblée tout entière s'étant levée (avactav dmav ro TA%%oç adrov). » On comprend donc que Luc n'ait mentionné que celle de ces séances juives qui avait une réelle valeur juridique.
Le récit que fait Luc du jugement de Jésus par Pilate mentionne seul le renvoi de l’accusé devant Hérode et la réconciliation ‘entre ce roi et Pilate, qui fut l'effet de cette démarche courtoise du second.
Dans le récit du supplice, Luc fait ressortir d’abord la parole compatissante adressée par Jésus aux femmes de Jérusalem qui le suivaient désolées. Puis il mentionne trois des sept paroles de Jésus sur la croix, omises par les autres évangélistes : sa prière d’intercession pour ses bourreaux; sa promesse au brigand repentant et la parole d'abandon final par laquelle il remet son esprit aux mains de son Pêre. Luc seul décrit enfin le retour à la ville du peuple, agité d’un pressentiment sinistre à la vue des signes qui avaient accompagné cette mort.
A l’occasion de l’ensevelissement de Jésus, Joseph est caractérisé par Luce comme un homme bon et juste, en quelque sorte le xls xat ayalcs des Grecs; par Mare, comme un vénérable sénaleur (ecynuov Boukeurrc), et par Matthieu, comme un homme riche (&vbpwros moüctos) ; chaque évangéliste le signalant ainsi par le trait le plus conforme à l'esprit du peuple pour lequel il écrit.
En terminant, Luc fait ressortir le repos des femmes qui, plutôt que d’embaumer immédiatement le corps, respectent scrupuleusement la sainteté du sabbat qui va suivre et qui, comme le fait ressortir Jean (XIX, 31), était un jour particulièrement vénérable, à la fois comme sab-
bat hebdomadaire et comme premier jour sabbatique de la fête.